« Elle raconte des histoires tristes / À la méduse / L'holothurie »,   Shôha

--- PRESENTATION ---

ECRIVAINS

2010-11 NORMAL

2009-10 DON ECHANGE

2008-09 LE GENRE

2007-08 LA VILLE

2006-07 LE POLITIQUE
+ 0. PRESENTATION
+ 1. Philosophie et politique
+ 2. Architecture & politique
+ 3. Sociologie & politique
+ 4. Théâtre & politique
+ 5. Entreprise et politique
+ 6. Psychanalyse (intro.)
+ 7. Psychanalyse politique
+ 8. Histoire et politique
+ 9. Economie et politique
+ I0. Art et politique

Brèves (archives)

Recherche





Sociologie - Thierry OBLET

Télécharger au format pdf

     Sociologue, Thierry Oblet est maître de conférences à l’Université de Bordeaux. Il nous a très aimablement envoyé cet article inédit sur la sécurité urbaine, son thème de recherche actuel (a).

     L’urbain, hier vecteur de modernisation, est aujourd’hui en crise et il faut défendre la ville. Certes, une certaine insécurité, « rançon de l’affranchissement », est constitutive de l’urbanité, parce que l’anonymat qui y règne peut générer un sentiment de relative impunité, parce que l’abondance qu’on y trouve exacerbe la convoitise, mais le seuil de l’« insécurité tolérable » est franchi dans une ville aujourd’hui éclatée. Plutôt que de s’entêter à répéter des oppositions simplistes et stériles (répression / prévention, dissuasion / éducation, traitement social / politique urbaine…), Thierry Oblet revient sur le concept d’urbanisme de la sécurité et pose comme principe que rendre la ville défendable signifie aménager des lieux aptes à générer un sentiment de responsabilité partagée, défendre donc, non pas en isolant ou séparant mais à l’inverse, en favorisant l’échange et la solidarité.

     On le voit l’approche est socio-urbaine et plus encore politique : il s’agit d’agir avec les gens plus que de construire pour eux. L’auteur imagine même une « police civique » qui associerait pleinement les citadins. La sécurité urbaine étant l’affaire de tous, elle ne devrait pas être déléguée – ni assurée par un État policier, ni livrée au marché. Défendre la ville doit devenir une « coproduction ».

 

____________________________

 

(a) Cf. notamment son très récent Défendre la ville. La police, l’urbanisme et les habitants, PUF, 2008, 128 p.

 

L’insécurité urbaine en débat

 

Thierry Oblet

 

 

 

 

L’insécurité a été un sujet peu présent lors des dernières élections municipales. On peut s’en réjouir car il s’agit d’un thème de campagne électorale qui se prête surtout à la démagogie. Pourtant, quoi qu’on fasse dire aux statistiques, les problèmes d’insécurité n’ont pas fondamentalement varié ces dernières années. Les vols ont diminué, mais les agressions non liées aux vols sont équivalentes au niveau de l’année 2002 ; leur niveau passait alors pour « catastrophique » dans une campagne présidentielle focalisée sur l’insécurité.

L’insécurité tolérable : rançon des libertés urbaines et de l’abondance des villes

La question n’est pas de nier l’insécurité, mais d’en distinguer les formes tolérables de celles qui ne le sont pas. Les sociologues de Chicago (1), notamment Louis Wirth (2), ont montré combien l’insécurité relève d’une dimension constitutive de la modernité urbaine. Elle est la rançon de l’affranchissement des citadins du strict encadrement moral fondé dans les communautés rurales et dans les petites villes sur l’interconnaissance. Celle-ci simultanément renforçait les scrupules à l’idée de nuire à ses voisins et organisait une vigilance mutuelle. Mais cette sécurité se payait d’une forte pression sociale réclamant l’uniformisation des conduites.

Dans les métropoles, l’anonymat, la mobilité et la diversité des activités offertes permettent aux individus de se singulariser, en bien comme en mal. La petite ville stérilisait le génie, mais étouffait le crime. L’un et l’autre peuvent se déployer dans la grande ville. Terrain d’aventures, celle-ci stimule le désir des individus pour des expériences nouvelles, mais cette liberté peut étreindre le citadin d’un sentiment d’abandon et de solitude. Univers d’abondance et de convoitise, la grande ville multiplie également les occasions de prédation et facilite l’écoulement et l’usage des produits dérobés. Cela banalise les petits vols, même si leur rapide progression a amorcé la complainte de l’insécurité urbaine.

L’insécurité intolérable : symptôme d’une ville crispée sur des processus de relégation

En France, l’insécurité urbaine est devenue un enjeu politique dans les années quatre-vingt. Elle n’est plus seulement la contrepartie des libertés urbaines, mais le symptôme d’une crise de l’urbain. Sous l’effet de la globalisation de l’économie et des nouvelles formes d’organisation du travail, la ville éclate sous l’impact des processus de séparation entre ses différents habitants qui ruinent l’idée d’habiter un monde commun. Jacques Donzelot a modélisé cette tendance dans un article fameux intitulé La ville à trois vitesses (3). Des barrières se dressent dans la ville entre les nouveaux quartiers chics de centre-ville investis par les « bobos », un périurbain de plus en plus étalé faisant office de refuge pour les classes moyennes et des quartiers d'habitat social où se trouve assignée à résidence une population en majorité d'origine étrangère. Cette forme de développement urbain s’accompagne d’une progression sensible des actes de vandalisme, des agressions non motivées par un gain économique ; de temps en temps la ville est en proie aux émeutes, tout le temps minée par les incivilités.

Principal levain de la progression du sentiment d’insécurité, le développement des incivilités illustre au plus haut point les effets de cette crise de l’urbain. Elles apparaissent comme la réponse ostentatoire des habitants les plus pauvres à l’égard de ceux qui les fuient : même lorsque ces deux populations se croisent dans des espaces communs, par exemple les transports publics, elles n’en partagent plus les règles d’usage. Les incivilités traduisent le délitement de ce que les sociologues de Chicago avaient identifié comme caractéristique du savoir-faire citadin : la réserve, la distance et le souci d’offrir une apparence normale de soi. Cette timidité éprouvée par le citadin en présence d’autres citadins qui lui étaient inconnus n’était pas simplement conditionnée par la peur des violences physiques, mais relevait du souci de faire bonne impression. À rebours de cette motivation, les incivilités actuelles traduisent une « quête de respect » coupée de la recherche de l’estime des autres. L’on peut s’enorgueillir d’être une « racaille » et refuser aux autres le droit de vous qualifier ainsi. Les incivilités soulignent alors cette indifférence au souci de soigner une apparence normale de soi quand cette préoccupation permettait de circuler sereinement en ville en se préservant tout en préservant les autres. Mais l’acquisition de ces codes urbains qui autorisent un déplacement apaisé dans l’espace anonyme de la ville en vaut-il la peine si les possibilités de s’y mouvoir et les perspectives d’un parcours résidentiel ne sont pas équitablement distribuées entre l’ensemble des citadins d’une même agglomération ? Dans une ville où les barrières à la mobilité apparaissent trop flagrantes, où des populations sont rejetées pour insuffisance de compétitivité sans qu’une chance de le devenir leur ait été accordée, l’apprentissage de l’urbanité devient sans objet.

À l’aune de ce diagnostic, il faut certes « défendre la ville » (4) contre les délinquants qui menacent la possibilité de s’y promener tranquillement, mais pas au point de mettre en péril ce qui fait la valeur de la ville, sa capacité d’optimiser les échanges et les rencontres entre des gens étrangers les uns aux autres et qui en dehors de son cadre seraient plutôt enclins à s’ignorer. Il faut défendre la ville contre des options étroitement sécuritaires, mais les barrières les plus redoutables, issues de ces processus de relégation, ne sont pas forcément celles auxquelles on assimile parfois trop rapidement l’urbanisme de la sécurité.

Prévention générale versus prévention situationnelle : un nouveau faux débat ?

Même si elle n’a pas fait reculer l’insécurité, la « Politique de la Ville » a ringardisé la guerre entre les idéologues de la prévention et ceux de la répression au travers de la mise en place, au début des années 1980, des Conseils Communaux de Prévention de la Délinquance. Ce dispositif devait en principe rassembler autour d’une même table, sous l’égide du maire, tous les acteurs concernés par l’insécurité, y compris les plus traditionnellement hostiles les uns envers les autres tels les éducateurs et les policiers. L’enjeu était d’analyser avec pragmatisme les problèmes rencontrés à l’échelle d’un quartier et de concevoir des réponses transversales. Il y a quelque paresse à vouloir substituer au débat prévention / répression, le débat prévention générale / prévention situationnelle. Cette dernière a été assimilée à la répression en raison de leur renoncement commun à traiter des véritables causes de la délinquance. Plutôt que d’éduquer le délinquant, la prévention situationnelle ne vise effectivement qu’à rendre plus difficile, moins fructueux et plus risqué le passage à l’acte délictueux. Elle a inspiré le développement des techniques de prévention de la malveillance par l’aménagement urbain et légitimé un urbanisme de la sécurité. Les organismes HLM ont été les premiers à intégrer dans la conception et la gestion de leurs bâtiments des éléments de sécurisation (fermetures des coursives, utilisation de matériaux plus résistants, amélioration de l’éclairage nocturne, pose de digicodes, …).

En dépit de l’audience rencontrée par la prévention situationnelle, alliance de la science et du bon sens, personne ne conteste que la délinquance soit en premier lieu imputable à des formes de socialisation déficientes ou perverses, à des carences affectives ouà des carences d’éducation. Tout le monde recommande de combiner la dissuasion et l’éducation. Il n’existe d’ailleurs pas d’antagonisme inéluctable entre les partisans d’une réforme du fonctionnement de la police et de la justice autour d’un objectif de tranquillité publique (préoccupation traditionnelle de la « Politique de la Ville ») et les partisans de l’aménagement urbain et de l’utilisation des technologies modernes de surveillance. Au contraire, les résultats souvent décevants des initiatives prises au nom de la « police de proximité » ou de la « justice de proximité » ont imposé l’idée que la sécurité urbaine ne pouvait être strictement une affaire d’État. La plupart des spécialistes de ces questions le reconnaissent dans les instances européennes (5). Si la police nationale peut être performante dans ses missions de maintien de l’ordre et de répression judiciaire, elle n’est pas formatée pour veiller à la tranquillité publique. Les policiers s’identifient d’ailleurs davantage aux « brigades du tigre » qu’à la police de rue pour laquelle le préfet Lépine préconisait de recruter des agents « grands, forts et bêtes ».La sécurité urbaine apparaît plus que jamais l’affaire de tous, comme le martelait Gilbert Bonnemaison à chaque inauguration d’un nouveau Conseil Communal de Prévention de la Délinquance, y compris celle des architectes et des urbanistes. Le dialogue entre policiers et architectes participe de ce décloisonnement des pratiques qu’entend caractériser la « Politique de la Ville ».

Prendre l’urbanisme de la sécurité à sa propre doctrine

Il faut parler de la doctrine de l’urbanisme de la sécurité. La prendre au mot plutôt que de la charger de tous les maux contre lesquels pourtant ces doctrinaires mettent en garde. Rendre « l’espace défendable », pour reprendre la célèbre expression de l’architecte américain Oscar Newman, signifie d’abord que l’aménagement de l’espace a un impact dans les tentatives pour recréer entre les habitants des réflexes de solidarité et un sentiment de responsabilité à l’égard de l’intégrité et de la tranquillité d’un lieu, notamment à propos des espaces communs. La « résidentialisation » des grands ensembles, qui incarne la mise en œuvre de cet urbanisme de la sécurité, sépare les entrées des barres d’immeubles de manière à ce que chaque entrée ne desserve qu’une cage d’escalier et qu’il soit plus facile d’y repérer les présences suspectes. L’espace défendable renvoie à des aménagements qui visent à favoriser les interactions et les échanges entre les individus. Ce concept est donc aux antipodes d’une apologie de la transformation des résidences en bunkers ou forteresses, ce à quoi on l’assimile trop souvent. Les partisans de l’architecture de la prévention situationnelle avertissent d’ailleurs régulièrement, sans être toujours entendus, du risque qu’il y aurait à vouloir sécuriser la ville en privilégiant le repli au sein d’enclos sécurisés, cela au détriment d’un travail sur la régulation des usages de l’espace public.Cette attitude livrerait cet espace à sa confiscation par des groupes hostiles à toutes personnes qui leur seraient étrangères.

Il n’est pas non plus juste de reprocher au concept d’« espace défendable » de réactiver un déterminisme spatial primaire et d’afficher une confiance excessive dans l’impact des technologies de surveillance. On sait en ce domaine qu’un affichage ostensible de l’outillage sécuritaire conforte le sentiment d’insécurité des gens. Cela les incite à se barricader chez eux plutôt que cela ne les encourage à se mobiliser pour surveiller et défendre leur territoire par des gestes simples comme s’autoriser à demander à quelqu’un dont la présence dans son territoire étonne ce qu’il y cherche. Quand bien même ce déterminisme spatial aurait été le moteur initial de ces recherches sur l’espace défendable, les évaluations de l’application des principes d’Oscar Newman dans la rénovation d’immeubles HLM ont invalidé toutes appréhensions mécanistes concernant l’impact de mesures architecturales. Comme le résume le criminologue canadien Maurice Cusson : « même s’il est défendable, un espace peut être laissé non défendu » (6). Le coût d’un risque « d’embrouille » peut encore apparaître à des résidants trop lourd comparé à l’intérêt d’utiliser un espace commun. Bref, « l’espace défendable » ou « la surveillance naturelle » sont autant de problèmes concrets qu’une solution de principe, mais l’enjeu de normes de sécurité dans l’urbanisme n’est pas de tuer la vie sociale, mais de l’affermir.

Organiser le débat autour de l’idée que « la sécurité est l’affaire de tous »

« La sécurité est l’affaire de tous », ajoutons tous ensemble et non chacun dans son coin. Cette formule est la clef de la production de la sécurité en ville. C’est notamment l’affaire des habitants qui doivent apprendre à se faire mutuellement confiance pour se porter secours et se protéger, en gardant cette réserve urbaine respectueuse de la vie privée. Si l’on attend de la police qu’elle règle tous les petits problèmes quotidiens de tranquillité, on ne gagnera guère plus de sécurité, mais un État policier. Plutôt que de se crisper idéologiquement sur cette opposition entre le public et le privé, il faut davantage tirer les conséquences de l’inexistence d’une partition étanche entre ces deux secteurs pour ce domaine de la sécurité. L’État peut inciter des acteurs privés et institutionnels à recourir au marché de la sécurité pour assurer la tranquillité d’un lieu ouvert au public. En revanche, l’État et le Droit doivent encadrer le développement de la sécurité privée. Il faut que l’État veille à ce que cette sécurité privée respecte les libertés publiques et privées, ne favorise pas des pratiques de discrimination négative. Il faut un contrôle de la moralité et du professionnalisme de ces entreprises, comme un contrôle strict de l’usage des technologies de contrôle et de surveillance (7). S’agissant d’étudier les différentes facettes de la production de la sécurité urbaine, les vrais débats doivent être ancrés sur les usages réels de la police et de la justice, de la sécurité privée, des normes de sécurité dans l’urbanisme et de la technologie de surveillance.

Traiter les lieux ou agir avec les gens ?

Pour renouveler les débats sur l’insécurité urbaine, il semble pertinent de recourir à la distinction méthodologique entre les politiques qui relèvent du « traitement des lieux » de celles qui visent « l’action avec les gens » (8). L’intérêt de cette distinction est de dépasser la partition sommaire entre les mesures répressives, les mesures sociales préventives et les mesures dissuasives de sécurisation du cadre bâti qui induit une appréciation trop univoque de chacune de ces catégories. Cette dichotomie ne se confond pas non plus avec la distinction entre les politiques urbaines et les politiques de développement social. On peut mettre en œuvre des politiques sociales qui ne relèvent que du traitement des lieux. Lorsque les services sociaux offerts ne permettent pas aux individus de reprendre leur destin en main ou de sortir de leur dépendance sociale, le social n’apparaît que pour faire beau dans le décor. L’assimilation de chaque fermeture d’un commissariat à un recul du service public illustre également notre préférence française pour le « traitement des lieux » plutôt que pour « l’action avec les gens ». Ici aussi on s’inquiète davantage du décor que de l’organisation des ressources humaines, alors qu’il est connu que la multiplication de ces bureaux fige souvent inutilement l’utilisation des effectifs policiers. Ces protestations sont d’autant plus surfaites que les choix résidentiels, s’ils sont souvent conditionnés par la proximité et la réputation des établissements scolaires, le sont rarement par celles des commissariats. Le déploiement d’une présence physique policière en ville, si elle ne correspond pas à une réponse sur mesure à un problème précis, reconduit cette propension à principalement soigner les apparences.D’ailleurs, une trop forte présence policière inquiète autant qu’elle rassure. On renforce surtout la présence policière là où celle-ci est en échec pour garantir la sécurité. Contre cette tendance à travailler pour la vitrine, il pourrait y avoir beaucoup de noblesse à concevoir une police municipale qui ne serait pas seulement « de proximité » mais susceptible de collaborer avec la population pour la rendre à même d’assurer la sécurité ordinaire des lieux et des personnes. Ce qui reste à inventer, c’est une police de proximité au service des habitants, capable de collaborer avec eux et de leur rendre des comptes ; une police qui les traite d’égal à égal, qui signale ce qu’elle peut faire, ce qu’elle ne peut pas faire, ce qui est de leur responsabilité, ce qui peut favoriser cette surveillance mutuelle où s’équilibrent entraide et sécurité. Encore faut-il que les polices municipales ne rêvent pas de devenir une police d’État bis.

En matière d’urbanisme, traiter des lieux, plutôt que d’associer les gens dans la recherche d’un espace défendable, conduit à créer des bunkers. En France, la compréhension de la théorie de la « vitre cassée » de Wilson et Kelling est souvent amputée de sa dimension communautaire. Nous avons vu un bailleur s’obstiner à refaire six fois une porte d’entrée qui était systématiquement détruite le soir même par une bande de jeunes. Or, pour Wilson et Kelling, réparer les dégâts sur le bâti sans mobiliser la communauté des résidants dans un contrôle social des lieux ne peut que rapidement se révéler une entreprise vaine. Traiter des lieux revient souvent à sombrer dans l’illusion techniciste qu’un espace défendable sera défendu, qu’une caméra réduira le sentiment d’insécurité. La plupart des enquêtes évaluatives sur les mesures et les équipements de sécurité disent plutôt que les équipements de sécurité ne valent qu’en fonction du caractère adapté de leur utilisation aux problèmes à résoudre. Lutter contre les larcins, la malveillance ou la prévention des incendies, ou se prémunir face à une menace terroriste posent des problèmes distincts. Jusqu’à présent, la télésurveillance a eu un effet relatif sur certaines atteintes à la propriété (vol à l’arraché, cambriolage), mais quasiment nul concernant les agressions. De toutes les manières, l’installation idoine de caméras réclame surtout une analyse fine des problèmes à traiter en priorité, diagnostic qui gagne à être effectué en liaison avec les demandeurs de sécurité. De plus, l’efficacité des équipements de surveillance dépend de leur intégration dans une organisation opérante, les défaillances humaines pouvant à la longue discréditer la technique (9). Le signe d’unegestion vivante de ces dispositifs de surveillance pourrait être, outre de dédramatiser l’installation de nouvelles caméras, d’envisager également en retirer certaines en fonction de l’évolution du contexte.

Le maire animateur des politiques de sécurité urbaine

Faire de la sécurité l’affaire de tous pose le problème de la constitution d’une police civique. La France doit pour cela s’extirper d’une inertie profonde en matière de participation des habitants à la « coproduction » de la sécurité urbaine. Sa tradition républicaine, le civisme, cultive une telle méfiance à l’encontredes capacités du citoyen que les autorités n’en appellent à sa participation que dans des situations extrêmes voire désespérées. Une cité se retrouve sous la coupe d’une bande maffieuse, et les citoyens sont priés de venir porter plainte ou de témoigner en échange de primes et d’une garantie d’anonymat. Mais la méfiance entretient la méfiance et notre citoyen se retrouve coincé entre la crainte de subir des représailles, peur hélas justifiée par des exemples de divulgation de la confidentialité promise, et une culpabilité à collaborer héritée « des pires heures de Vichy ». Sans doute la France échapperait-elle à ce théâtre d’ombres s’il y existait une meilleure prise en compte de la dimension collective de ces problèmes d’insécurité urbaine. La question n’est pas simplement d’apprendre la loi aux jeunes et de leur en inculquer le respect, mais de réfléchir aux conditions dans lesquelles il serait possible d’établir une confiance horizontale mutuelle entre les habitants.

Se dessine le rôle central du maire dans la « coproduction de la sécurité ». Il ne s’agit pas d’en faire le patron de la sécurité, ni d’augmenter ses pouvoirs de sanction. Le maire n’est pas un super flic. Il ne doit pas être non plus un super travailleur social, ce en quoi ses administrés tendent spontanément à le transformer. Il n’y a pas de raison qu’un maire soit informé des situations intimes de certaines familles. Il doit être l’animateur des politiques locales de sécurité. Son rôle est d’être attentif à ce que les problèmes d’insécurité soient traités lorsqu’ils se posent sur son territoire. Il doit veiller à induire des solutions collectives. Cela suppose d’accepter des acteurs privés dans la « coproduction de la sécurité ». Cela suppose de ne pas simplement livrer la sécurité au marché, mais de considérer que la « coproduction de la sécurité » réclame davantage de travail politique, condition indispensable à l’élaboration collective des problématiques locales d’insécurité.

Il faut être dur avec les criminels, mais également dur avec les causes de la criminalité suggérait Tony Blair. En France, il faut en plus être dur avec toutes ces attitudes et mécanismes qui entravent l’action collective en matière de production de la sécurité. C’est aussi cela défendre la ville.

 

__________________

(1) Cf. Yves Grafmeyer, Isaac Joseph, L’École de Chicago. Naissance de l’écologie urbaine, Paris, Flammarion, 2004.

(2) Louis Wirth dans son fameux article de 1938 : « Le phénomène urbaine comme mode de vie. », (repris in Joseph Grafmeyer, 2004).

(3) Jacques Donzelot, « La ville à trois vitesses : relégation, périurbanisation, gentrification », Esprit, mars-avril 2004, pp.14-39.

(4) Thierry Oblet, Défendre la ville, La police, l’urbanisme et les habitants, Paris, PUF, 2008.

(5) Cf. le « Manifeste de Saragosse » adopté en septembre 2006 lors du Forum européen pour la Sécurité urbaine.

(6) Maurice Cusson, Prévenir la délinquance, Les méthodes efficaces, Paris, PUF, 2002, p. 129.

(7) La Commission Départementale de la Vidéo surveillance qui examine la légalité et l’opportunité de projets assure en théorie ce rôle.

(8) Sur cette distinction, cf. Jacques Donzelot, Catherine Mével, Anne Wyvekens, Faire société, La politique de la ville aux Etats-Unis et en France, Paris, Seuil, 2003.

(9) Cf. Frédéric Ocqueteau, M.-L. Pottier, « Vidéosurveillance et gestion de l’insécurité dans un centre commercial : les leçons de l’observation », Les Cahiers de la sécurité intérieure n°21, p. 60-74, 1995.

 

 

 

Pour citer cet article

Thierry Oblet, « L’insécurité urbaine en débat », www.lrdb.fr, mis en ligne en juillet 2008.


Date de création : 10/07/2008 14:31
Dernière modification : 16/07/2008 08:25
Catégorie : Sociologie
Page lue 4900 fois


Prévisualiser la page Prévisualiser la page     Imprimer la page Imprimer la page


En bref / En marge

Depuis décembre 2006

   visiteurs

   visiteurs en ligne


La_Revue, n°6

La_Revue, n°5

La_Revue, n°4

La_Revue, n°3

La_Revue, n°2

La_Revue, n°1

Océan Indien - voire +

^ Haut ^

Responsable et coupable : Arnaud Sabatier

Rigoureuse mise en œuvre : Patrick Boissière

Amicale assistance technique : Richard Muller

Affectueuse hotline polyvalente : Timothée Sabatier

Avec le concours généreusement efficace d’Icare de chez GuppY

GuppY, un créateur de site très recommandable


  Site créé avec GuppY v4.5.19 © 2004-2005 - Licence Libre CeCILL

Document généré en 0.8 seconde