L'escargot / Levant la tête / C'est moi tout craché »,   Shiki

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Sociologie - Sylvia FAURE

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     Professeure des universités, Sylvia Faure enseigne la sociologie à l’Université Lyon 2 ; elle s’intéresse plus particulièrement aux processus de socialisation. Dans cet article inédit, « Les espaces de socialisation », elle s’interroge sur les différences d’appropriation et d’investissement des espaces entre garçons et filles, « l’agencement des sexes » (a) : comment ces espaces (le hall d’immeuble, le quartier, le centre-ville, le centre commercial…) sont-ils investis ou non et en quoi cela participe-t-il d’une socialisation de sexe ? Cet article s’ancre sur des recherches menées entre 2003 et 2007 à partir d’entretiens individuels longs (b) d’adolescents et de leur famille habitant Le Crêt de la Vigne.

     Sans doute les âges, les sexes, les parcours scolaires favorisent l’occupation de tel ou tel espace (bas d’immeuble ou bibliothèque, dehors ou dedans…) et en autorisent tel ou tel usage (station ou passage, entre pairs ou en famille…), mais réciproquement, on peut penser que ces occupations et ces usages développent des savoirs et savoir-faire regardant la motricité, le langage et les dispositions culturelles, qui dessinent des identités sociales et sexuelles. Pour le dire autrement, c’est parce qu’il est un jeune garçon de 15 ans que X peut séjourner dans le hall ou jouer au foot dans l’allée, mais réciproquement, c’est aussi parce qu’il séjourne ici et joue là qu’il développe et « incorpore » une identité socio-culturelle de jeune garçon. Les occasions d’acquisition de motricités et des représentations mentales qui leur sont associées sont différentes et inégales et cela entraîne une ségrégation sexuée des corps et des esprits. Sylvia Faure répète que ces inégalités sont quasi invisibles parce qu’elles passent, à tort, pour naturelles.

     L’« espace social » n’est donc pas une métaphore, ce n’est pas non plus un contenant neutre et indifférencié qui accueillerait des individus aux qualités naturelles déjà déterminées, c’est un facteur bien réel et efficace de socialisation qui peut produire, le cas échéant, de l’inégalité et de l’injustice.

 

__________________

 

(a) Expression qui fait allusion au livre dirigé par Sylvia Faure, Les jeunes et l’agencement des sexes (La Dispute, 2007). Rappelons que ce titre est lui-même une allusion à une formule d’Erving Goffman employée dans un article de 1977 récemment traduit : L’Arrangement des sexes, traduction Hervé Maury, présentation Claude Zaidman, La Dispute, 2002, 115 p.

(b) Cf. infra note 1.

 

 

Les espaces de socialisation

 

Garçons et filles d’un quartier HLM

 

Sylvia Faure

 

 

 

 

I. Introduction et présentation du terrain

Les quartiers HLM sont parfois présentés comme des lieux « d’enfermement social et culturel » pour les jeunes les plus démunis en prise avec « la culture de rue », ou bien pour des filles confinées dans l'espace domestique, évitant le contrôle social qui s’exerce sur elle dans la rue. Quelques nuances sont cependant à apporter à ces propos. Une recherche récente (1) s’est intéressée aux modalités de socialisation, dans les espaces publics, des jeunes de familles ouvrières des quartiers à habitat social. Ces espaces ont partie liée avec les lieux non institutionnels (bas d’immeuble, places…), ainsi qu’avec les centres de loisirs, les établissements scolaires, etc. ; ils sont dans le – et au-delà du – quartier résidentiel. Comment selon leurs propriétés sociales et sexuées, les adolescents s’approprient-ils ces lieux, y constituent-ils leurs relations aux autres, leurs motricités, leurs pratiques langagières et culturelles ? Comment leurs modes d’investissement des espaces publics participent-ils de la constitution de dispositions sexuées ?

Considérant les usages des espaces – en indépendance avec les propriétés sociales des familles et des parcours scolaires des jeunes (variables généralement les plus analysées par les sciences sociales) – comme des dimensions importantes de la socialisation, l’hypothèse suivie est que leurs appropriations ne dépendent pas uniquement de dispositions déjà acquises à user de telle ou telle façon de ces lieux, d’y mener telle ou telle pratique, etc., mais que réciproquement leurs usages participent d’apprentissages informels, agissant sur les motricités ainsi que sur les formes langagières des individus et les dispositions sociales et sexuées.

Si les « modalités d’investissement et d’appropriation de l’espace » ont des effets sur les « logiques identitaires » (2) en particulier de sexe, les propriétés des lieux ne s’exercent pas indépendamment des propriétés sociales des individus et de leur histoire (3). L’ « espace social » n’est donc ici pas une métaphore mais bien une réalité matérielle configurant les rapports sociaux entre les familles résidentes, ainsi que les conditions de socialisation des plus jeunes.

 

États des lieux

Construit entre la fin des années 1950 et années 1960, le quartier de l'enquête a connu le destin de nombreux grands ensembles, bénéficiant, au début des années 1980, des différents dispositifs mis en place par les successives « politiques de la ville » en vue de lutter contre la pauvreté et ses conséquences sur la vie sociale du quartier notamment après les premiers affrontements de jeunes et de la police. Nous ne pouvons pas entrer dans le détail de ces dispositifs dans l'espace de l'article, mais nous soulignerons deux conséquences particulièrement significatives pour comprendre les modalités de socialisation des jeunes qui y résident aujourd'hui : 1°) la politique de la ville a encouragé l'implantation de nombreuses associations « de quartier » (associations d'habitants, associations de femmes, associations sportives, centres de loisirs, centre culturel, MJC, centre social…) et le Crêt de la Vigne est connu dans la ville pour sa dynamique associative et l’attachement des habitants à leur quartier ; 2°) la dé-densification du quartier, via la démolitions de nombreux immeubles depuis quelques années, voulue dans le cadre du dispositif de « rénovation urbaine », conduit à un réaménagement de l’espace urbain, contraignant de nombreuses familles à déménager.

Ce grand ensemble réunit quatre secteurs d’habitations marqués chacun par une histoire sociale différente. Celui qui nous intéresse de manière centrale, Le Crêt de la Vigne, a accueilli les grandes familles ouvrières, dans les années 1960-1970 puis, de par la vacance des logements suite au départ des familles en mobilité sociale et résidentielle, l’Opac (appliquant les orientations politiques et gestionnaires voulues par la Municipalité de l’époque) a autorisé les familles des travailleurs immigrés à venir s’installer dans ces immeubles. Ce secteur a progressivement fait l’objet d’une politique ségrégative dans le sens où la stratégie des décideurs locaux était de concentrer les familles par « affinités culturelles » – selon l’expression du maire d’alors – ce qui signifie ségréguer les allées d’immeubles en fonction des propriétés « ethniques » et pas seulement socioprofessionnelles des chefs de famille. Le dispositif de rénovation urbaine actuel touche en premier lieu et massivement le site : les plus grandes « barres » sont détruites et les familles largement déplacées à l’extérieur du quartier. La volonté politique à l’initiative de ces destructions est de défaire l’image du quartier comme « ghetto » et « quartier difficile ». Soulignons que l’offre résidentielle s’est considérable réduite depuis 2000, l’espace vacant étant dorénavant consacré à l’implantation d’un centre hospitalier, d’une maison de convalescence, et à d’autres aménagements non résidentiels (commerces…). Sur le plan géographique, le Crêt de la Vigne est par ailleurs stratégique faisant « communiquer » entre eux les trois autres quartiers composant le grand ensemble HLM et lui-même au centre ville, en raison des lignes de bus et des grandes voies qui le traversent. Enfin, la volonté réformatrice de la municipalité a été poussée jusqu’à transformer les activités culturelles et associatives, avec moins de locaux disponibles pour les associations et une réorientation de la MJC devenue centre culturel et proposant une programmation de spectacles vivants.

Schématiquement, la vie du quartier s’est progressivement restructurée depuis huit ans, autour de trois pôles :

les nouveaux visiteurs fréquentant occasionnellement les espaces publics du grand ensemble (centre culturel, hôpital…) ;

des habitants sinon satisfaits du moins non hostiles vis-à-vis des transformations de leur espace résidentiel – familles plutôt en mobilité sociale et les retraités issus des classes moyennes choisissant de rester dans le quartier même sans être propriétaires de leur logement ;

des habitants paupérisés plus volontiers récalcitrants par rapport aux changements vécus, d’autant qu’ils subissent les relogements sans pouvoir choisir véritablement leur devenir résidentiel ; parmi ces familles, nous trouvons une bonne part de jeunes pour lesquels ces changements sont perçus négativement, et qui disent se sentir « dépossédés » de leur quartier.

II. Motricités

Les chercheurs en sciences sociales ont montré qu’une norme identitaire féminine, conçue autour de la quête de l’invisibilité  (4), caractérise les rapports sociaux et de sexe dans les grands ensembles HLM. Les femmes limitent leurs usages et déplacements dans les espaces publics en vue d’éviter les ragots et les différends avec le voisinage. Quand les jeunes hommes stationnent dans des lieux publics, les femmes et les adolescentes tendent à entretenir leur discrétion (5). Au « Crêt de la Vigne », le quartier de la recherche sur laquelle nous nous appuyons, les espaces publics (parking, centre commercial, bas d’immeuble, places) sont investis par des hommes, seuls ou en petits groupes, mais pas partout. Il y a comme une norme implicite qui agit sur les modes d’investissement des lieux. Une observation plus fine fait apparaître une autre configuration des lieux. A la perception la plus frappante de la place publique ou de quelques endroits où stagnent des bandes et quelques individus isolés, les contours du quartier semblent plus incertains, se redessinant différemment selon les jours de la semaine et les heures de la journée, les temps et les vacances scolaires. Les pratiques quotidiennes, comme la fréquentation des commerces, des centres de loisirs et des associations, les allers et retours de femmes et d'hommes vaquant à diverses occupations et la présence récurrente d’étrangers au quartier, donnent à voir un espace public changeant et finalement pas si sexuellement univoque que cela. L’espace public du grand ensemble HLM n’exclut donc pas les femmes, bien au contraire, même si certaines ont certainement à compter avec les formes de contrôle social de l’entre soi masculin (6) qui tire sa force défensive (7) de leur présence collective, comme s’il s’agissait d'imposer une alternative à la force physique au travail qui fait défaut. Mais cet évitement se déroule dans certains lieux et à certains moments, pour certain-es. Il s’agit parfois de traverser une rue pour que l’investissement social et sexué de l’espace soit différent.

Les modes d’appropriation de telle rue, telle allée, plutôt que telles autres, relèvent des formes de sociabilité qui se sont constituées au cours du temps, au sein du grand ensemble ; les lieux publics des secteurs où habitent essentiellement des retraités venant des classes moyennes sont évités par les bandes de jeunes (même la nuit) alors que les distances sont très faibles (quelques centaines de mètres) : ces bandes investissent finalement leur « chez eux ». Durant l’enquête alors que les démolitions reconfiguraient en profondeur le quartier, certains espaces continuaient à être fréquentés par d’ex-habitants pourtant relogés loin d’ici. Poussés par les habitudes et le souhait de rencontrer d’anciennes connaissances, ou parce que des activités plus ou moins licites trouvent ici, comme par le passé, un lieu d’ancrage en meilleure discrétion qu’ailleurs (plutôt pour les adolescents ou jeunes adultes), ces hommes continuent àinvestir ce qui peut apparaître comme leur héritage spatial, leur « bien ». Cet « héritage » s’est construit et redéfini au cours du temps, en raison d’investissements divers dans la vie du quartier par le biais du bénévolat associatif notamment, mais aussi de par les modalités de socialisation des jeunesses qui y ont vécu.

Autrement dit, pour les anciens habitants, les espaces du quartier constituent des lieux de sociabilités qui perdurent (notamment pour les retraités), et sont pour les enfants et les adolescents des matrices de socialisation (8) d’autant plus significatives que la fréquentation d’espaces institutionnels en dehors du quartier est rare. Les usages des espaces extérieurs au domicile est aussi le fait des petites filles. « Jouer dehors » dans l’espace public, prend une signification particulière, que les jeunes vivant en ville ou dans d’autres configuration résidentiel ne connaissent qu’occasionnellement (jouant plutôt dans les jardins privés, les jardins publics sous surveillance des parents, ou dans des structures associatives).

« Jouer dehors » permet d’acquérir des techniques de corps qui ne sont pas dissociables de l’incorporation de catégories de pensée et d’identification (notamment sexuée) (9). Eleanor Maccoby, observant les comportements d’enfants scolarisés, analyse comment ces derniers apprennent à se conformer aux catégories sexuées qui leur sont assignées dans la société où ils vivent (10). Ces assignations relèvent de la transmission de croyances et de valeurs de sexe, ainsi que d’un processus d’imitation/identification vis-à-vis des comportements physiques et cognitifs des personnes de même sexe. Dans les espaces où ils vivent (et en premier lieu dans l’espace scolaire) les enfants en viennent à séparer les jeux et leurs espaces en raison des distinctions de sexe qui se font jour. Et ces distinctions de sexe leur sont apprises et rappelées par la publicité, les produits culturels, les jouets, par les éducateurs aussi. Ce rappel informel de la séparation des sexes conduit progressivement à orienter les goûts et les pratiques culturelles des enfants. En ce sens, Sylvie Octobre observe que les modes de socialisation des petites filles les orientent plus souvent que les garçons vers des activités proches de la culture légitime. Le sens commun leur attribuant des comportements spécifiques (créativité, sensibilité), elles apprennent à privilégier (et leurs parents aussi) les pratiques artistiques qui sont censées véhiculer des valeurs féminines. Les différences de sexe sont visibles dans les équipements et pratiques de loisirs au domicile : les jeux vidéos sont nettement plus octroyés aux garçons qu’aux filles alors que les équipements audio et les consommables musicaux sont plutôt offerts aux filles. Ces « choix » participent de la construction identitaire : l’appétence se mue effectivement en motif de discussion et d’échange avec autrui et de valorisation personnelle (11).

Revenons aux jeux « dehors ». L’homogénéité sociale des immeubles du Crêt de la Vigne tend à produire une socialisation relativement cohérente dans laquelle les usages du corps sont marqués par l’expression de la force physique, même pour les filles, ainsi que par la constitution de petites bandes d’allée, puis d’immeubles. Progressivement, les catégories de sexe qui s’inculquent ici, comme dans les familles, à l’école et dans les modes d’apprentissage des activités sportives et physiques, induisent une séparation des jeux : chaque groupe sexué joue en même temps, mais plus ensemble. La fin de l’enfance, et de manière déterminante l’entrée au collège voient l’instauration de barrières symboliques entre les sexes. Les filles demeurent davantage chez elles, là où le modèle maternel est prégnant ; elles y répondent d’abord en « faisant semblant » avec les poupées, puis en participant bien davantage que leurs frères aux tâches domestiques. Moins sollicités au domicile, ceux-ci s’échappent au-dehors et font de la matérialité des lieux extérieurs un support privilégié de leur motricité « active » (12) qui favorisent différentes formes d’inventivité physique et mentale (invention de règles de jeu selon la configuration des lieux notamment) et d’organisation collective des jeux favorisant l’affrontement, la force physique, les « défis ». De plus, les grandes familles populaires vivant dans ces quartiers favorisent aussi les modes de socialisation entre membres d’une même famille, frères et cousins. Les « modèles » de conduite auxquels il est possible de s’identifier se déclinent au pluriel, et les garçons se confrontent à ces aînés ou pairs admirés des autres, autour desquels parfois se constituent des « réputations » quasi héroïques parce qu’ayant transgressé la peur de la police, ou de l’affrontement agonistique à une bande rivale. Ces « grands » initient les plus jeunes, de manière diffuse, aux motricités et comportements « viriles » mais sont aussi des entrepreneurs de morale, à leur manière.

Le grand frère : « un petit guide »

Ali vit depuis 21 ans au Crêt de la Vigne. Il a 24 ans. Sa famille vient de Turquie, et il est le dernier d’une fratrie de quatre enfants (les trois aînés sont nés en Turquie), le père a toujours été ouvrier, puis mis prématurément en préretraite, sa mère a élevé les enfants. Il se dit très proche de son frère, de trois ans son aîné, appelé le « petit guide ». Les relations avec ses autres frères et sœurs sont relâchées, pas de conflit, plutôt de l’indifférence. Durant son enfance, Ali avait l’autorisation de sortir jouer dehors quand ce « petit guide » était là : « C’était un p’tit peu mon guide quand j’étais p’tit dans le quartier et indirectement ma mère était rassurée quand j’étais avec lui, donc je pouvais sortir parce qu’il était dehors. Le lieu de fréquentation ça commençait par-devant l’allée ou même des fois devant la porte du palier avec des petits jeux où je vais retrouver le voisin, ça va être également devant l’allée, des petites parties de billes tout en restant à la vue de ma mère, « reste pas très loin que je puisse te voir », le stade de foot derrière, ensuite quand on a 8/9 ans il y a le centre commercial de géant Casino qui n’est pas loin donc c’est une bonne occasion d’y aller ». Ce frère l’informait aussi sur les risques encourus quand les plus petits faisaient des « bêtises ». Il l’informait également sur la réputation des uns et des autres (notamment des plus grands). Ensemble, et avec leur bande d’amis respective, ils se rendaient régulièrement au supermarché pour jouer avec les consoles de jeu et pour « un peu arnaquer » les clients avec les jetons des chariots ; cette petite délinquance « ludique », pour reprendre une expression de Cyprien Avenel, participe de la sociabilité des préadolescents (13), c’est par elle que chacun construit aussi sa « réputation » au sein du groupe. D’autres jeunes hommes nous diront l’importance du défi, la nécessité de relever des défis, dès le plus jeune âge : « t’es pas cap » étant le leitmotiv de cette socialisation entre pairs :

Durant l’enfance, les jeux étaient largement consacrés au football, aux billes, entre copains et en dehors des structures sportives. Le lieu de rendez-vous était une allée du milieu de l’immeuble, puis ils se rendaient sur le terrain de football ou dans un pré sur une petite colline avoisinante. De la sorte, l’inventivité des jeux collectifs était importante, variant selon le nombre de joueurs, et selon la configuration du lieu :

« S’il y avait plusieurs personnes, au départ on déterminait par le biais “ du zéro fois parterre ”. Donc le ballon devait circuler sans qu’il touche parterre, la personne qui le fait tomber au sol est éliminée, elle était de côté et en fait si vous voulez, elle était considérée comme en suppléant d’un groupe qui serait formé par les 4 dernières personnes qui restaient dans le jeu. Donc si vous voulez, il y avait trois joueurs près d’une cage plus le gardien. Cette cage c’était quoi ? C’était les grandes barres en béton qui étaient formées par le bâtiment puisqu’en fait quand on rentrait dans les allées les allées étaient (…) quand on arrivait donc dans l’allée ça faisait si vous voulez… ça fait une partie qui est divisée en deux allées et si vous voulez donc entre ces deux allées un grand couloir aéré c’est-à-dire un hall avec du carrelage. Quand on regarde avec du recul, les bâtiments étaient formés de grandes barres quadrillées et l’une de ces barres quadrillées formait une cage (…) les joueurs se faisaient circuler la balle entre eux sans que le ballon touche parterre et lorsque le gardien encaissait trois buts il sortait et c’était la personne qui venait ensuite qui était suppléant qui prenait la relève (…) Comme je vous disais (le logeur HLM) avait décidé de faire des travaux d’aménagement dans le bâtiment, poursuit Ali. Donc ça s’est traduit par de nouvelles peintures dans les cages d’escalier, des nouveaux carrelages, du crépi sur les façades extérieures et si vous voulez donc ça nous arrangeait bien, puisque le carrelage était de bonne qualité, les allées… les grandes portes d’allée étaient ouvertes et constituaient ainsi les cages. (…) ça tombait bien puisqu’il y avait une ligne, une petite ligne qui était marquée par la séparation des carrelages qui tombait pile au milieu de la surface de jeu et qui constituait chacune des deux parties et donc le premier arrivé à un certain score avait gagné ». A l’adolescence les sociabilités se concentrent autour des copains du quartier. Pour Ali, il s’agissait principalement des copains de l’immeuble, mais ces sociabilités se sont progressivement élargies à d’autres du quartier prenant une forme agonistique :

« Je sais qu’à l’époque dans mes fréquentations ça se limitait aux personnes du bâtiment B, le bâtiment A c’est peut-être une fréquentation… enfin c’est peut-être un groupe différent, avec une mentalité différente (…). Tout ce qui est mentalité et dans tout ce qui est savoir-vivre dans le quartier devraient être réparti selon les différentes zones du Crêt de la Vigne (…) on se distinguait en petits quartiers ». Mais au fur et à mesure que les jeunes avançaient en âge, les rivalités entre ces « petits quartiers » disparaissaient pour faire place à un sentiment d’appartenance à un quartier devenu le rival d’autres grands ensembles de la ville à certaines époques : « On a eu des malheureux soucis inter-quartier, où ça s’était traduit par des rendez-vous dans les centres commerciaux et où ça se terminait en bagarre, mais voilà ».

Si les activités physiques extérieures, sans surveillance parentale (mais sous contrôle de plus « grands »), sont plutôt le privilège des garçons, les filles sont amenées à davantage fréquenter les structures culturelles (bibliothèque, MJC, centre de loisirs), les parents hésitant à les laisser « dehors » sans surveillance. Or, dans ces lieux institutionnels, les enfants rencontrent plus souvent des femmes qui transmettent donc des modèles culturels et des manières de pratiquer liés aux stéréotypes du féminin. Il en est de même parmi les passeurs de la culture informatique, des jeux vidéo, ou des sports collectifs : les modèles masculins y sont dominants (14).

Pour Christine Mennesson, les sports dits masculins constituent un moyen, pour les garçons, d’acquérir les signes de la virilité et l’activité sportive est largement un jeu social d’expression de la libido dominandi masculine : compétition, force musculaire, violence physique (15). Dans les classes populaires, constate-t-elle, la ségrégation sexuée des corps reste forte : le rapport instrumental au corps conduit les femmes à accorder moins de temps à leur corps alors que les hommes investissent dans des pratiques sportives ou d’affrontement. La division sexuée du travail conduit les premières à assumer seules les tâches domestiques, beaucoup plus que dans les autres milieux sociaux (16)où les femmes peuvent aussi davantage s’investir dans des sports valorisés par leur groupe social (17). En particulier, la compétition sportive a généré ses propres valeurs et normes de virilité, par le courage physique, l’endurance, l’esprit collectif (18) dont parlent volontiers ces jeunes ; ils ne mobilisent guère, en revanche, des principes fondateurs d’autres formes de virilité comme celle, par exemple, relevant de la force imaginative des jeux de rôles pratiqués par des adolescents des classes moyennes (19). Mais ce qui s’apprend et se réalise « par corps », depuis l’enfance, n’est pas déconnecté de l’activité mentale quoi que celle-ci puisse engager bien entendu des manières de penser et d’apprendre différentes (20). Les formes de motricités favorisent aussi l’élaboration de formes d’expression de soi, par l’activité physique artistique ou artisanal, « défouloir » (21), compétitive, martiale, etc. Cependant, les conditions sociales et sexuées d’acquisition de ces motricités offrent des possibilités inégales d’expérimenter et donc d’incorporer toutes formes de motricités et les formes mentales, voire de conscience de soi (22), qui leur sont associées : ces inégalités quasi invisibles parce que semblant « naturelles » à bien des éducateurs, rappellent combien le fondement idéologique et arbitraire des divisions de sexe est puissant dans les milieux sociaux (et pas seulement dans les milieux populaires).

Samira a 17 ans. En grandes difficultés scolaires, elle est en 3ème SEGPA. Elle a deux grands frères (21 et 19 ans) et une sœur de 11 ans ; sa mère de 41 ans est au foyer et son père (47 ans) ouvrier. Ses parents sont nés au Maroc, sa mère est allée à l’école jusqu’à 17 ans puis elle s’est mariée à 18 ans. Elle ne sait pas pour la scolarité de son père ; il est venu en France et est resté seul pendant un an, avant que sa femme puisse le rejoindre. Samira a eu une scolarité primaire en privé puis a été scolarisée dans le collège public du secteur. Elle compte faire un BEP de secrétariat. Dans l’enfance, elle jouait en bas de son immeuble, sous la surveillance des parents : « je sortais et dès que je devais rentrer, on m’appelait ». Elle évoque les jeux entre filles : la corde à sauter, l’élastique. Elle dit toutefois que c’était « mélangé, filles et garçons », cependant les garçons préféraient jouer au foot et les filles à « l’élastique », « et après on jouait ensemble ». Elle ne peut dire quels étaient ces jeux « partagés ». A partir du collège, les pratiques des espaces du quartier se sont limitées à des rendez-vous en bas de l’immeuble, à des déplacements pour se rendre dans les quartiers limitrophes. Le centre-ville devenait aussi un lieu de rendez-vous pour les filles et pour éviter les « embrouilles », avec les garçons du quartier : « Ouais, en fait c’est plus pour éviter les garçons de notre quartier (…) par exemple moi au Crêt de la Vigne euh… les garçons restent souvent vers le centre commercial ou devant le bâtiment, ça fait qu’on peut pas trop rester là bas, par respect et aussi par souhait, parce qu’on a des grands frères alors… ». Sa copine, qui participe à l’entretien, rajoute : « Ce qui est bizarre c’est qu’on jouait avec eux 5 ans avant et qu’on ne peut plus rester à côté, parce que maintenant c’est pas pareil (…) faut pas qu’on soit sur le même trottoir en fait, on se dit bonjour mais bon sans plus hein ». Elles évitent donc les anciens copains du quartier parce qu’ils « parlent entre eux », et font « des histoires » s’ils les voient maquillées ou « avec des habits » (entendu, des habits à la mode pouvant être perçus comme indécents).

Le récit de Omar (24 ans) de ses jeux et usages des espaces durant l’enfance et à l’adolescence, rend lisible la géographie des sociabilités masculines au cours du cycle de vie. Comme pour les autres copains, dans l’enfance, les jeux se déroulaient près de l’immeuble. Sa mère lui interdisait de traverser les rues : « ça me faisait un tout petit périmètre mais c’était bien, on avait des parcs et de toute façon tous mes copains n’avaient pas le droit de sortir de ce périmètre là, donc on se retrouvait tous, ça aide forcément, et c’était… ouais c’était vraiment le cadre géographique, c’était autour de l’immeuble et pas plus loin ». Les jeux étaient alors le foot, le pistolet, les billes. Il estime que filles et garçons se retrouvaient et jouaient ensemble (cache-cache, s’arroser…). A l’entrée au collège, le lieu des sorties des garçons demeure le quartier, mais l’espace investi s’élargit un peu. Il devient possible d’aller voir des copains du collège qui résident un peu plus loin, mais le domicile reste important aussi pour jouer aux jeux vidéos. Durant les années de collège, la séparation des filles et des garçons est quasi totale. L’entrée au lycée marque un nouveau changement. Omar a pu enfin accéder à la ville et aux autres quartiers, grâce à sa carte de bus. Il dit ainsi avoir « découvert le monde », c’est-à-dire la ville et les filles. Et puis la pratique de sports l’a conduit à fréquenter d’autres lieux, d’autres amis d’origines sociales différentes. La mixité sociale et sexuée des relations va de paire avec la diversification de ses activités culturelles rendue possible par son parcours scolaire en filière générale. Omar a notamment pu aller au cinéma plus souvent que pendant sa prime adolescence, revenant dans l’entre soi du quartier uniquement le soir et, de ce fait, ne voyant que rarement les anciens copains du quartier.

III. Langages

Nombreux sont les garçons socialisés dans le même quartier, se connaissant depuis leur prime enfance, à adopter des comportements de loyauté en adoptant les attitudes motrices et langagières de la « culture de rue » dans les autres espaces de socialisation qu’ils fréquentent (23). Ces pratiques langagières constituent des modes d’identification et de reconnaissance mutuelle entre jeunes plus ou moins compatibles avec les attentes scolaires (24) ou avec celles, plus tard, du monde de l’entreprise (25). Il ne faudrait pas en conclure que les garçons ont à faire un choix radical entre le groupe de pairs et l’école ou leurs autres groupes amicaux. Mathias Millet et Daniel Thin ont plus largement décrits les comportements hétérodoxes (26). Les jeunes hommes concernés par la réussite scolaire tendent à réduire leurs sociabilités du quartier, à se constituer un groupe restreint d’amis intimes (qui ne sont pas nécessairement « du quartier »). Cela s’accompagne d’une moindre fréquentation du quartier et d’un investissement de leur domicile (jeux vidéo, etc.).

Par rapport à leurs confrères, les filles qui ne connaissent pas de relégation scolaire sont particulièrement préparées à diversifier les espaces de loisirs et leurs sociabilités (27). Négociant des sorties avec la famille, sous divers prétextes (ayant trait à des tâches domestiques : faire des courses, etc.) et parce qu’elles sont plus impliquées que leurs confrères dans la fréquentation d’institutions culturelles, elles acquièrent des savoirs en matière de culture « légitime ». Basil Bernstein estime que la variation des « rôles » sociaux, pour les filles des familles d’origines populaires (et surtout les filles aînées d’une grande fratrie) (28) facilite l’appropriation de compétences langagières variées. Leurs codes de langage seraient, selon lui, plus différenciés que celui des garçons de même condition sociale et familiale, et ainsi elles auraient plus de facilité avec le langage de l’école. Bernard Lahire explique que les filles (notamment des milieux populaires) sont plus familiarisées avec le langage scriptural en raison du partage des rôles domestiques de sexe, qui amène les femmes à s’occuper plus fréquemment que les hommes de la gestion de l’économie domestique, de la correspondance et des papiers administratifs. D’ailleurs, quand les parents ne maîtrisent pas la langue écrite française, de telles activités scripturales incombent davantage aux filles qu’aux garçons. C’est donc ces différents processus de socialisation parfois contradictoires qui permettraient d’expliquer une relative meilleure réussite des filles à l’école, par rapport à leurs confrères de mêmes origines sociales (29).

Plus largement, les conditions de socialisation, dans les espaces du quartier, impliquent en conséquence une connaissance pratique des comportements légitimes à adopter lors d’interactions, notamment entre pairs du même âge. Durant l’enquête, ceux et celles arrivés tardivement (au début de l’adolescence) en n’ayant pas vécu précédemment dans un espace résidentiel semblable, n’en maîtrisent pas nécessairement les pré-requis en matière de présentation de soi, d’autocontrôle, de mises en scène de soi, de manières de parler et d’entrer dans un échange avec les autres (30).

Ne pas maîtriser le langage du « quartier »

Hatia a 16 ans, habite le bâtiment B du Crêt de la Vigne, au rez-de-chaussée avec sa mère et deux frères. Son père est décédé récemment suite à un cancer, alors qu’ils venaient d’emménager. Auparavant, ils vivaient en ville, dans un appartement tenu par un logeur privé. La maladie du père a engendré des difficultés économiques, il ne pouvait plus travailler, alors qu’il était à son compte, vendeur de fruits et légumes sur les marchés. Après son décès, la famille a subi durant plusieurs mois les agressions de jeunes de l’immeuble qui lançaient des pierres contre les fenêtres, insultaient sa mère et elle-même. Hatia est en 3ème, en grande difficulté scolaire, le décès du père s’étant accompagné d’une hépatite qui l’a empêchée de suivre correctement son année de 6ème. Elle n’a pas envie de travailler en cours et envisage un BEP de secrétariat l’année suivante. Elle a quatre frères et sœurs ; un petit frère de 11 ans, une grande sœur de 20 ans qui vit en ville, une autre dont elle ne parle pas (qui semble vivre seule) et son frère de 24 ans, qui fait du trafic de vêtements, joue au Casino et récemment a été arrêté car il conduisait une voiture sans avoir le permis. En revanche, elle le décrit comme « très gentil avec elle », il ne s’occupe pas d’elle et ne se comporte pas comme « les frères des quartiers avec les filles […] ils veulent pas … faut pas qu’elles s’habillent… faut pas qu’elles s’habillent serrée, mais eux qu’est ce qu’elles font les filles elles mettent leurs habits dans un sac, elles s’habillent en cachette en fait de leur frère […] il faut pas qu’elles parlent avec des garçons, faut pas qu’elles parlent au téléphone, il faut pas qu’elles sortent avec des gens… c’est… ».

Hatia précise qu’elle ne sort quasiment pas, et après l’école elle rentre directement chez elle. Elle n’apprécie pas non plus les « filles » de son quartier : « c’est leur attitude, j’aime pas, c’est… elles sont pas comme moi, donc j’aime pas (…) » Elle généralise les comportements de ses pairs : « Elles sont tout le temps habillées survêts-baskets (…). Elles sont tout le temps en train d’insulter… ». Elle est arrivée au Crêt de la Vigne à 12 ans et dit avoir « du mal à s’habituer aux gens ». Elle poursuit des activités dans un centre de loisirs Son plus cher désir est de partir du quartier, sa mère aussi, mais elles sont assignées à leur logement pour le moment, fautes de revenus suffisants. Elle a d’ailleurs le sentiment d’être enfermée dans ce lieu : « ça va être difficile (d’en partir) comme on est rentré au Crêt de la Vigne maintenant… dès que t’habites au Crêt de la Vigne t’es mal… ». Elle fréquente le second collège du secteur, qui comprend des zones résidentielles plus variées, aussi, elle s’entend bien avec des collègues de classe qui viennent d’horizons socio-résidentiels un peu différents. En revanche, elle ne supporte pas les garçons du quartier parce qu’ils changent d’attitude quand ils sont à l’école (ils sont alors plus sympathiques car mélangés avec des copains venant d’autres quartiers, précise-t-elle) ou à l’intérieur du quartier où « ils jouent aux beaux, aux lascars et tout… devant les potes ». Hatia ne « rêve » pas de son avenir, elle voudrait vaguement intégrer un bac professionnel à la fin du BEP qu’elle envisage de suivre l’année suivante. Chez elle, elle fait toutes les tâches ménagères susceptibles d’aider sa mère : la vaisselle, débarrasser, faire son lit, elle seconde aussi sa maman pour faire les courses, parfois aidée de la sœur qui a le permis de conduire.

Ses vraies amitiés se réduisent à une fille de son établissement scolaire : « Ce n’est pas une fille comme ceux qui sont dans le quartier, elle est très sympa ». Cette jeune fille est un peu plus âgée qu’elle et surtout elle suit une scolarité générale (elle est en 1ère STT). Elles vont ensemble dans un parc proche du quartier, et en ville, mais elles n’ont pas d’argent pour faire des achats. Dans le quartier, elle se sent souvent en danger. Et puis, elle se perçoit comme une « étrangère », ayant des goûts différents des collègues, qui lui reprochent de « parler comme une française ». En fait, elle a des goûts culturels plus proches de la culture juvénile des groupes intermédiaires et apparemment de son amie. Elle va au cinéma, a beaucoup aimé les films de « Harry Potter », aime la musique « arabe », le R&B, elle ne lit pas de livres mais consulte les revues sur les chanteurs. Elle regarde la télévision très souvent. Et surtout elle échange beaucoup avec sa grande sœur. Il faut dire aussi qu’elle ne maîtrise pas le « jargon » du quartier ni ses rites de présentation de soi. « Ils me disent que je parle au ralenti…je parle comme une française (…) parce qu’eux ils parlent tous vulgairement » ; « Ils sont tous comme ça à me dire :  “ Ouais, tu parles au ralenti ” […] mais moi je m’en fou complètement parce que j’ai habité en ville mais j’ai pas grandi avec des gens comme eux ». Ses goûts en matière de vêtements ainsi que son hexis corporelle tranchent également avec les normes vestimentaires des filles « du quartier ». Hatia met des talons hauts, s’habille en jupe et évite les tenues en jogging (sauf quand elle a sport, au collège). Elle met des petits débardeurs, des chemisettes et a beaucoup de bijoux. Elle se qualifie de « coquette », se maquillant un peu. Le jour de l’interview, elle était vêtue d’un pantalon rouge vif et d’un débardeur avec des fleurs roses.

Hatia reproche aux garçons du Crêt de la Vigne, leurs insultes, et le fait qu’ils refusent de lui « parler ». Elle a des amoureux, mais ils ne sont pas du quartier. Elle en parle avec sa sœur, et sa maman a eu écho d’un jeune homme, mais elle a « fait comme si de rien n’était et n’a pas fait de remarques ». La maman est musulmane pratiquante, son père se rendait chaque vendredi à la mosquée. Mais Hatia dit « ne pas pratiquer énormément », elle voudrait apprendre les prières, et essaye de lire le Coran. Si son futur mari lui demande de porter le voile, elle le fera, dit-elle. Pour l’instant, quand elle est en Turquie dans sa famille, certains lui demandent de le porter, mais « elle ne peut pas » : « parce que je dis “ j’ai pas envie de jouer avec ça ”, moi si j’ai envie de me fermer, je me fermerai quand ça sera le moment, j’ai pas envie de jouer avec l’islam ».

IV. Ce que s’habiller veut dire

Dans cette petite société d’observations mutuelles qu’est le quartier, la crainte de perdre la face pour les adolescent-es n’est pas sans renforcer les normes sociales d’interaction entre les sexes. Cet aspect contrôlé des conduites et interactions de sexe émane principalement des collégiens, et ensuite des jeunes hommes relégués sur le plan scolaire et sur le marché de l’emploi. Le contrôle touche évidemment aux tenues vestimentaires aussi.

La possession de capitaux scolaires rapproche cependant les jeunes, filles et garçons, des normes corporelles et vestimentaires proposées dans les magasins pour adolescents. En revanche, beaucoup d’adolescentes d’origines populaires, qui ne trouvent pas de modes de valorisation dans/par le travail et la réussite scolaires, sont attirées par des tenues que d’aucuns jugeraient provocantes, certaines filles ne percevant pas toujours les rappels à l’ordre tacites, des pairs les engageant à se tenir autrement (31). Elles en viennent à adopter des attitudes et une présentation de soi éloignées des normes corporelles adolescentes, certaines se rapprochant des modèles de corps de femmes érotisés (dans des revues, dans des clips vidéo de certains groupes musicaux, notamment). Avec des tenues aux couleurs vives, des pantalons taille basse, petits hauts décolletés, un maquillage prononcé, portant beaucoup de bijoux, ces jeunes filles ne cherchent pas à revendiquer une liberté de se vêtir comme elles le souhaitent mais semblent davantage ne pas saisir ce que s’habiller veut dire du moins dans le regard des jeunes hommes qu’elles côtoient au quotidien dans le quartier. Sur les terrains d’enquête, ce type de comportement émanait généralement aussi de filles de milieux populaires précarisés et arrivés récemment dans le grand ensemble, dont elles ne maîtrisaient apparemment pas la syntaxe tacite des interactions. Ces registres de comportement contrastent avec les manières d’être des jeunes filles disant observer les préceptes « musulmans », et soucieuses de ne pas « faire d’histoire ». Ces filles dissimulent leur corps par le port de grandes jupes en jean, avec les épaules cachées, peu de couleurs, pas de maquillage. Il n’en demeure pas moins qu’elles peuvent être en prises avec leurs goûts adolescents pour la mode dominante. Aussi, leur tenue traduit-elle parfois une imbrication d’injonctions paradoxales : le sérieux et la discrétion de la jupe longue contraste avec leur goût pour les accessoires de la mode. Le sérieux qui expliquerait ces tenues cache quelquefois un surpoids : la jupe longue et le pull ample parent aux dictats morphologiques de minceur que les habitudes alimentaires populaires ne facilitent pas.

Les rites d’interaction dans le quartier reposent donc sur des comportements physiques autant que langagiers. La maîtrise des formes langagières n’est pas seulement un comportement cognitif, il est aussi un comportement corporel, le langage participant de l’hexis des individus, des manières d’être et de se présenter aux autres (32). Les façons de parler situent ainsi les individus dans le monde social. Il ne faudrait toutefois pas réduire les pratiques langagières des adolescents des grands ensembles HLM à un langage codé et pauvre. Des sociologues ont insisté sur la performance rhétorique, l’inventivité des joutes verbales. A ces élaborations langagières s’adjoignent des tactiques cognitives, des raisonnements stratégiques, par exemple pour gérer les conflits de bandes, des jeux de rôle sur la scène publique. Plus largement, les pratiques langagières et les pratiques de loisirs des jeunesses populaires, éloignées bien souvent des pratiques culturelles légitimes, n’ont pas à être évaluées en termes de « compétences » cognitives et physiques, en comparaison avec d’autres catégories sociales dont les pratiques sont souvent jugées plus distanciées, plus « imaginatives » que les leurs par des sociologues.

 

 

A l’issu de cet article nous observons que, outre la trajectoire sociale des familles et le parcours scolaire, le rapport résidentiel (33) des jeunes (de par leurs usages quotidiens et durables du quartier, de ses lieux, des sociabilités qui s’y constituent depuis l’enfance) participe de la socialisation de sexe, mais qu’il faut en même temps nuancer le poids des clivages de sexe dans les quartiers à habitat social. Tous les jeunes ne s’identifient pas « corps et âme » aux pairs du quartier ni n’obéissent sans distance aux dictats les plus communs en matière de comportements physiques et langagiers. Participant de réseaux de sociabilités plus larges au fur et à mesure que leurs pratiques scolaires les rapprochent ou les éloignent des loisirs culturels et sportifs proposés dans les institutions publiques légitimes, leurs modes de socialisation s’en trouvent diversifiés. Daniel Thin et Mathias Millet parlent alors d’une oscillation entre des pôles de référence qui agissent de manière variable sur les individus (34).

 

_____________________

 

(1) La recherche menée de 2003 à fin 2007 s’est attachée à comprendre le destin croisé des grands ensembles HLM marqués aujourd’hui par les démolitions d’immeubles et celui des milieux populaires résidant dans ces quartiers. L’attention s’est focalisée sur les liens d’interdépendance entre les politiques publiques concernant ces territoires (politique de la ville en particulier), celles menées autour de l’emploi en direction des populations précarisées et leurs effets sur les conditions de socialisation des familles populaires et de leurs enfants. La question a été orientée de la sorte à mieux saisir les modes de socialisation sexuée des jeunesses populaires. La démarche d’enquête la plus appropriée s’est avérée l’approche monographique d’un grand ensemble composé de quatre quartiers où domine l’habitat social. Cette approcheest complétée par des enquêtes comparatives avec les parcours sociaux de jeunes de familles populaires ayant vécu et ayant été socialisés dans d’autres types d’espace résidentiel. Notre travail repose principalement sur des entretiens individuels longs que nous avons pu obtenir à partir d’une démarche sociographique dans les espaces des quartiers, au sein d’associations, dans des structures institutionnelles et par « réseau » en sollicitant d’anciens habitants que nous connaissions. 102 longs entretiens ont ainsi pu être réalisés. Un peu plus d’un tiers a été conduit avec des adolescents des deux sexes, un tiers avec des familles essentiellement des mères, habitants encore ou relogées ailleurs que dans le quartier principal de l’enquête. Les autres entretiens concernent d’autres acteurs du quartier : des acteurs institutionnels et associatifs, des enseignants et responsables d’établissement, des opérateurs de la politique de la ville ou des urbanistes, éducateurs, formateurs, animateurs sportifs, directeurs d’établissements culturels ou de loisirs du quartier, des assistantes sociales. Cf. notamment : Sylvia Faure, Rapports sociaux et de sexe dans un Grand ensemble HLM en transformation. La sexuation de la vie quotidienne et les arrangements de sexe de l'adolescence, GRS, Université de Lyon, recherche ayant bénéficié d’une subvention du Fasild, 194 p., 2005.

(2) Jean-Yves Authier, Espace et socialisation. Regards sociologiques sur les dimensions spatiales de la vie sociale, habilitation à diriger des recherches, Université Lyon 2, nov. 2002, p. 100.

(3)Ibid., p. 115.

(4) Stéphane Beaud, 80% de réussite au bac… et après ?, Paris, La Découverte, Paris, 2002, p. 131.

(5) Nacira Guénif Souilamas, Des beurettes, Paris, éditions Hachette, 2000, cf. p. 157 et suivantes.

(6) Jacqueline Coutras, Crise urbaine et espaces sexués, Paris, Armand Colin, 1996.

(7) Marie Pezé, Le Deuxième corps, Paris, La Dispute, 2002, p. 62-63.

(8) Colette Guillemin, Sexe, race et pratique du pouvoir. L’idée de nature, Paris, édition Côté-femmes, 1992.

(9) Marcel Mauss observait ces différences dans les façons de bouger, de tenir le corps dans la vie quotidienne, et ceci dès 1936 dans son programe d’étude des techniques de corps apprises et variant par sexes et âges, constitutives de montages physio-psycho et socio-logiques de séries d’actes plus ou moins habituels et anciens dans la vie des individus et dans l’histoire de leur société. Article publié dans le Journal de Psychologie, XXXII, 3-4, 1936. Communication présentée à la Société de Psychologie le 17 mai 1934.

(10) Eleanor Maccoby, « Le sexe, catégorie sociale », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 83, juin 1990, p. 16-26.

(11) Quand elles pratiquent une activité à connotation masculine, les filles échangent nettement moins avec des proches d’un tel goût : Sylvie Octobre, « La fabrique sexuée des goûts culturels », Développement culturel, décembre 2005, n° 150.

(12) Sylvia Faure, « Danse hip hop et usages des espaces publics », Espaces et Sociétés, n° 113-114, 2003, p. 197-213.

(13) Cyprien Avenel, « Les jeunes hommes et le territoire dans un quartier de grands ensembles », Lien Social et Politiques - RIAC, n° 43, printemps 2000, p. 143-154, p. 149.

(14) Sylvie Octobre, « La fabrique sexuée des goûts culturels », Développement culturel, décembre 2005, n° 150. Les Loisirs culturels des 6-14 ans, Paris, La Documentation française, 2004.

(15) Christine Mennesson, Être une femme dans le monde des hommes. Socialisation sportive et construction du genre, Paris, L’Harmattan, collection « Sports en société », 2005.

(16) Bernard Zarca, « Division du travail domestique, poids du passé et tensions au sein du couple », Économie et statistiques, n° 288, 1990, p. 29-40.

(17) Christine Mennesson, Être femmes…, op. cit.

(18) Sylvia Faure, Marie-Carmen Garcia, Culture hip-hop, jeunes des cités et politiques publics, Paris, La Dispute, 2005.

(19) Wenceslas Lizé, « Imaginaire masculin et identité sexuelle. Le jeu de rôles et ses pratiquants », Sociétés contemporaines, n° 55, 2004, p. 43-67.

(20) Sylvia Faure, Apprendre par corps, Paris, La Dispute, 2000.

(21) Marie Lezé, Le deuxième corps, op. cit., p. 88-89.

(22) Colette Guillaumin, Sexe, race et pratique du pouvoir…, op. cit.

(23) Élisabeth Bautier, « Usages identitaires du langage et apprentissage. Quel rapport au langage, quel rapport à l’écrit ? », Migrants-Formation, n° 108, mars 1997, p. 5-17. Bautier, Élisabeth, Rochex Jean-Yves,« Apprendre : des malentendus qui font la différence », dans Jean-Pierre Terrail (dir.), La Scolarisation de la France. Critique de l’état des lieux, Paris, La Dispute, 1997.

(24) Corinne Davauld, « Les enfants d’immigrés et l’école : investissement scolaire et code de l’honneur », dans Christian Baudelot et Gérard Mauger (dirs), Jeunesses populaires. Les générations de la crise, Paris, L’Harmattan, 1994, p. 83-100.

(25) Stéphane Beaud et Michel Pialoux, « Jeunes ouvrier (e) s à l'usine. Notes de recherche sur la concurrence garçons/filles et sur la remise en cause de la masculinité ouvrière », Travail, Genre et Société, n° 8, 2002, p. 73-103.

(26) Mathias Millet, Daniel Thin, Ruptures scolaires. L’école à l’épreuve de la question sociale, Paris, PUF, 2005.

(27) Florence Maillochon et Andréi Mogoutov, « Sociabilité et sexualité », dans Hugues Lagrange et Brigitte Lhomond (dirs), L’entrée dans la sexualité. Le comportement des jeunes dans le contexte du sida, Paris, La Découverte, 1997, p. 98.

(28) Basil Bernstein, Langage et classes sociales, Paris, éditions de Minuit, 1975, p. 215.

(29) Bernard Lahire, Culture écrite et inégalités scolaires, Paris, PUL, 1993 ; et l’article de communication L’inégale “ réussite scolaire ” des garçons et des filles de milieux populaires : une piste de recherche concernant l’écriture domestique » », Résumé de communication au colloque “ Société et communication ”, Lyon, 12-13 décembre 1991.

(30) David Lepoutre, « Action ou vérité. Notes ethnographiques sur la socialisation sexuelle des adolescents dans un collège de banlieue », Ville-École-Intégration, n° 116, mars 1999, pp. 171-184, p. 178.

(31) Jacqueline Coutras, Les peurs urbaines et l’autre sexe, Paris, L’Harmattan, 2003, p. 86.

(32) Pierre Bourdieu, « Remarques provisoires sur la perception sociale du corps », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 14, 1977. Et Michel Verret, L’espace ouvrier, Paris, Armand Colin, 1979, p. 146.

(33) Jean-Yves Authier, « Habiter son quartier et vivre en ville : les rapports résidentiels des habitants des centres anciens »,Espaces et Sociétés, n° 108-109, p. 89-109

(34) Mathias Millet et Daniel Thin, Ruptures scolaires, op. cit., p. 283-288.

 

 

Pour citer cet article

Sylvia Faure, « Les espaces de socialisation. Garçons et filles d’un quartier HLM », www.lrdb.fr, mis en ligne en septembre 2008.


Date de création : 12/09/2008 13:10
Dernière modification : 12/09/2008 19:02
Catégorie : Sociologie
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