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Histoire - Marie-Jo BONNET

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     Historienne et militante féministe, Marie-Jo Bonnet est spécialiste de l’histoire de l’homosexualité féminine. Elle revient dans cet article (a) sur les rencontres décisives qu’elle fit lors des premières années du MLF.

     Elle rend hommage aux quatre femmes qui ont influencé ses recherches comme son engagement, alors qu’elle était encore étudiante et que le MLF voyait le jour, Monique Wittig, Anne-Marie Grélois, Simone de Beauvoir et la peintre Charlotte Calmis (b). Le combat pour défendre l’Éros féminin (c) aura donc été collectif, une transmission femme-femme menée hors institution, et cela a probablement beaucoup servi la cause féministe (d), parce que la domination masculine est d’abord d’ordre sexuel.

     Mais qu’en est-il aujourd’hui, s’inquiète Marie-Jo Bonnet ? comment transmettre encore ? Sans doute d’abord en travaillant à rendre plus visible dans la Cité ce qui a été occulté par l’histoire, condamné par la morale et réprimé par le droit. C’est ce à quoi elle s’emploie.

 

___________________

 

(a) Ce texte a servi de support à une intervention lors de la table-ronde « la révolution féministe dans les années 70-80 », à l’occasion du Mai des Féministes, le 22 mai 2008, au Conseil Régional d’Île de France.

(b) MJB écriera ensuite à plusieurs reprises sur ces « initiatrices ». Cf. la notice biobibliographique.

(c) MJB préfère ce terme à ceux d’homosexualité féminine ou lesbianisme, plus réducteurs, en ce qu’ils renvoient plus à des considérations sexuelles qu’à l’amour ou au désir. Voir sur ce point son livre Qu'est-ce qu'une femme désire quand elle désire une femme ?, Odile Jacob, 2004.

(d) Sur les rapports difficiles entre féminisme et lesbianisme, MJB a beaucoup écrit, cf., entre autres, « De l'émancipation amoureuse des femmes dans la cité. Lesbianismes et féminismes au XXe siècle ». (Cf. notice)

 

 

Le désir, instrument de libération

 

L’expérience du MLF

Marie-Jo Bonnet

 

 

 

 

La question de l'homosexualité est inscrite dans l'émergence même du Mouvement de Libération des Femmes à partir du moment où le mouvement se veut non mixte et axé sur la libération de la parole des femmes et de leurs désirs.

La grande originalité du MLF est d'avoir déterritorialisé le désir en ouvrant la frontière séparant l'homosexualité de l'hétérosexualité. Expérience décisive, qui semble avoir été oubliée tant elle subvertit les normes sociales et psychanalytiques. L'enjeu sous-jacent de cette expérience collective est d'inscrire dans la Cité une symbolique nouvelle de la relation femme-femme.

 

Ayant déjà beaucoup écrit sur l’Éros féminin rebelle des années 1970 et les rapports homosexualité/hétérosexualité dans le MLF, je souhaite aujourd'hui rendre hommage aux femmes qui m'ont fait évoluer. Car le MLF a été pour moi une matrice, un creuset, un lieu de formation intellectuelle, affective, sexuelle, spirituelle, un espace où s’est déployée une recherche collective sur l’identité des femmes et notre identité propre, laquelle ne se soumet pas à celle du collectif de femmes en révolte.

Il n’y a pas de coupure, ni de frontière entre le désir de la femme pour la femme qui a trouvé au MLF un lieu de libération et d’expérimentation, et la conscience collective qui génère une connaissance nouvelle.

L’originalité et l’impact du MLF dans la société se situe pour moi dans ce processus de co-naissance collective au sein duquel une transmission et une initiation a pu se faire entre les jeunes, dont je faisais partie, et mes aînées.

 

Monique Wittig (1935-2003) est certainement la femme qui m’a donné envie de rester au MLF. Non seulement parce qu’elle est la première femme qui m'ait adressé la parole en voyant que j’étais une « nouvelle » un peu égarée au milieu de ces femmes que je ne connaissais pas, mais parce qu’elle incarne la créativité du mouvement, l’accès à l’écriture, et cette bienfaisante parole poétique qui me changeait de la langue de bois marxiste ou freudienne très à la mode alors. Je me souviens d’une réunion au GLIFE (Groupe de Liaison et d’Information Femmes Enfants) sur les chefs, car le mouvement avait la hantise des chefs, où Monique avait été obligée de se justifier de ne pas être un chef, alors que c’est elle qui nourrissait notre pensée, avec sa gentillesse, son amour, son respect des femmes et sa façon de combattre pour la reconnaissance des lesbiennes qui a orienté mon propre chemin. J’étais en khâgne, et je pense que c’est Monique Wittig, l’auteur de L’Opoponax, des Guérillères et du Corps lesbien, qui a décidé du choix de mon sujet de maîtrise d’abord, j’ai étudié « L’idéologie du discours féminin dans des romans écrits par les femmes à partir des années 1950 » en incluant Les Guérillères (sujet pionnier alors), et de ma thèse d’histoire sur l’amour entre femmes que j’ai commencée quand elle est partie aux États-Unis. Nous avons beaucoup discuté sur le mouvement lesbien, et c’est bien plus tard que je me suis rendue compte que je ne partageais pas sa conception du matérialisme lesbien. Mais j’avais appris à penser par moi-même sans me couper de Monique.

 

La deuxième femme qui m’influença tout au début de mon arrivée au MLF, en février 1971, est Anne-Marie Grélois (1946-2001). Je l'ai rencontrée au groupe des Polymorphes perverses, fondé par Margaret Stephenson, et j’ai tout de suite été fascinée par son verbe. C’est elle qui parle dans le film de Carole Roussopoulos sur le FHAR (Front Homosexuel d'Action révolutionnaire). Je l’ai accompagnée aux débuts du FHAR qu’elle a fondé avec Françoise d’Eaubonne avant que Guy Hocquenghem se rallie à cette initiative et apporte la possibilité d’écrire dans le journal Tout du groupe mao VLR. Nous avons ensuite fondé les Gouines Rouges puis nous avons quitté le FHAR en juin 1971. Anne-Marie m’a fait découvrir le « Chevalier à la rose » avec Élisabeth Schwarzkopf, et j’ai compris que la vie avait une épaisseur cachée, et que dans le monde souterrain, clandestin de la vie des lesbiennes, gisait une espérance qui jaillissait enfin à l’air libre.

 

Simone de Beauvoir (1908-1986) m’a offert une autre facette. Je l'ai rencontrée en 1975 dans le groupe d'historiennes qu'elle avait réuni pour préparer des émissions de télévision « Sartre dans le siècle ». C’est grâce à ce groupe que j’ai commencé ma thèse. Sartre et Beauvoir ce fut pour moi, et pour beaucoup d’entre nous, une ouverture sur la possibilité d’écrire dans les Temps modernes, dans le numéro spécial « Les femmes s’entêtent », par exemple, en participant au bouillonnement culturel de ces années-là. Je rappellerai que l’université était hors course, elle n’a d’ailleurs jamais été un lieu de connaissance sur les femmes. Un instrument de savoir, certes, qui distribue des diplômes et gère des carrières. Mais certainement pas un lieu de culture. Je dis ça parce que la pensée féministe est phagocytée par l’université et dénaturée dans son élan transformateur.

 

La quatrième femme qui eut un rôle fondamental dans mon évolution est la peintre et poète Charlotte Calmis (1913-1982). Elle avait fondé l’association La Spirale, et dans les réunions du mardi parlait du potentiel créateur inexploré des femmes, qu’il était l’or noir de nos sociétés, et que nous expérimentions, nous les femmes, un nouveau savoir-être-ensemble. Je participais au groupe Sorcières, fondé en novembre 1974, qui était à la fois un groupe de méditation et d’écriture axé sur la connaissance de soi à travers l’exploration des énergies. C’est avec Charlotte Calmis que j’ai eu accès à ma liberté intérieure grâce à une relation interindividuelle fondée sur l’amour. C’est elle qui m’a fait prendre conscience de la puissance créatrice des femmes, de l’importance de leurs œuvres vouées aux oubliettes de l’histoire, et c’est par un contact quasi quotidien, au milieu de ses tableaux et de son inlassable curiosité envers le travail de ses amies artistes, connues ou inconnues qui venaient à elle, que ma vocation d’historienne d’art a germé.

Merci à elles.

 

En conclusion, je dirai que la transmission symbolique femme femme s’est faite au MLF dans un cadre original, hors institution, hors université, hors partis politiques, et c’est probablement ce qui l’a rendue possible. Il fallait casser les structures, et nous l’avons fait en souhaitant la fin de la société mâle.

La transmission s’est faite aussi dans la dynamique d’une révolte collective, à une époque où la colère des femmes cherchait des moyens d’expression nouveaux, des modes d’organisation inédits et une façon de manifester dans les rues de la Cité créative, joyeuse et colorée.

Elle s’est faite aussi en ce qui me concerne dans un climat de gratuité, c’est-à-dire hors du système d’échange marchand censé donner du prix aux choses et de la valeur. Je crois que c’est une dimension fondamentale de ce que nous avons vécu. Conscientes de la valeur intrinsèque de nos engagements, nous avons investi les sphères les plus profondes de notre être, donnant le meilleur de nous-mêmes au milieu des conflits, des dissensions, des rejets et des inévitables rivalités et frottements de caractères.

Nous avons beaucoup influencé notre époque. Mais la difficulté c’est la transmission aux jeunes générations qui n’ont pas les mêmes désirs que notre génération, et qui pensent pouvoir prendre leur place dans la société en faisant le vide.

La transmission femme-femme ne fait toujours pas partie de notre culture commune. Elle n’est pas reconnue par les institutions, qui sont, je le rappelle, des faits d’hommes, destinées à transmettre le pouvoir symbolique à d’autres hommes, et je me demande comment nous allons nous y prendre pour que cette conscience de femme qui émerge régulièrement depuis deux siècles en quête d’un monde juste, arrive à instaurer un monde qui ne soit pas seulement régi par l’universel, mais surtout par le relationnel.

 

 

 

Pour citer cet article

Marie-Jo Bonnet, « Le désir, instrument de libération. L’expérience du MLF », www.lrdb.fr, mis en ligne en octobre 2008.


Date de création : 03/10/2008 14:59
Dernière modification : 03/10/2008 15:09
Catégorie : Histoire
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