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Sociologie - Cyril DESJEUX

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     Jeune chercheur en sociologie, Cyril Desjeux travaille sur l’homoparentalité. Il revient ici sur un fait qui a récemment défrayé la chronique mais qui nous impose surtout de reconsidérer les catégories normatives qui régissent notre compréhension du sexe et de la parentalité.

     Un « homme » peut-il être « enceint(e) » ? Les précautions ou hésitations typographiques indiquent assez bien le trouble, voire le rejet, que suscite cet événement. Aussi faut-il repenser les représentations traditionnelles que l’on dit souvent naturelles, repenser leur simplisme borné qui devient vite refus de la différence. Le sexe, le genre, la sexualité, mais aussi la filiation ont pris et prendront, dans nos sociétés ou ailleurs, des voies multiples, et l’on comprend que ceux qui ne rentrent pas dans les catégories dominantes puissent « se sentir à l’étroit » dans une binarité réductrice et exclusive.

     Cet événement extraordinaire, comme les images de la science-fiction, sont là, non pour nous dire que tout se vaut et que tout est acceptable, mais pour nous rappeler que l’humanité, ses normes et ses valeurs, sont des constructions historiques et culturelles donc contingentes et modifiables.

 

L’homme enceint(e)

 

Repenser les normes

 

Cyril Desjeux

 

 

 

 

 

En Mars 2008, on pouvait lire dans le magazine gay et lesbien Têtu : « Thomas Beatie, premier homme enceint ». Né femme, il a commencé son processus de transformation pour devenir homme. Pour être enceinte, il a arrêté son traitement hormonal et est passé par insémination artificielle. A ce moment, il possède tous les attributs masculins externes (cheveux courts, barbe, torse viril, etc.), mais il a gardé ses appareils génitaux féminins. De nationalité américaine, il est considéré de sexe masculin par la loi. Néanmoins, n’ayant pas terminé sa transformation (il n’a pas d’appareil génital masculin) certains pays le considérerait encore de sexe féminin. Marié, avec une femme qui ne peut pas avoir d’enfant, il a aujourd’hui accouché d’une petite fille. Cet exemple vient questionner tout l’appareillage normatif de nos catégories liées au sexe et à la filiation.

 

D’une part, « le sexe désigne communément trois choses : le sexe biologique, tel qu’il nous est assigné à la naissance – sexe mâle ou femelle ; le rôle ou le comportement sexuel censé lui correspondre – le genre, provisoirement défini comme les attributs du féminin et du masculin – que la socialisation et l’éducation différenciées des individus produisent et reproduisent ; enfin la sexualité, c'est-à-dire le fait d’avoir une sexualité, d’“avoir” ou de “faire” du sexe » (1).

Dans cet exemple, le passage « Female to Male » (F to M) rappelle la dimension construite du sexe. Celui-ci est élaboré autour de critères qui ne permettent jamais complètement de définir biologiquement ce qu’est un homme ou une femme, que l’on définisse le sexe à partir des organes externes (testicules et pénis pour les hommes, vagin et clitoris pour les femmes), de la capacité reproductive (la personne qui produit des spermatozoïdes est un homme et celle qui produit des ovules est une femme), de certaines régions cérébrales (un hippocampe plus large chez les femmes et un hypothalamus plus large chez les hommes), des chromosomes (XX pour une femme et XY pour un homme). Il existe toujours une part d’incertitude et de flou quant à la manière de catégoriser et de classer à partir du biologique un sexe : certaines personnes n’ont qu’un testicule ou des chromosomes XX, mais un pénis ; d’autres n’ont pas la capacité de fabriquer des spermatozoïdes, etc (2).

Au niveau du genre, toute l’ambigüité apparaît dans la manière de mettre en scène corporellement les attributs traditionnels de la masculinité (virilité, force) et de la féminité (ventre enceint). Ce « trouble » (3) vient rappeler comme « le sexe ne limite pas le genre et que le genre peut excéder les limites du binarisme sexe féminin/sexe masculin » (4). Plus encore cet exemple vient interpeller la figure du cyborg de Donna Haraway. On comprend que l’ensemble des possibles que donnent à voir les sociétés occidentales, est loin de pouvoir embrasser l’ensemble des possibles qui existent dans l’absolu. Ils n’en sont que le reflet réduit. Le modèle du cyborg fait voler en éclat nos frontières catégorielles d’un monde binaire pour nous emmener dans un monde non classable. « Le cyborg est une image condensée de l’imagination et de la réalité matérielle réunies, et cette union structure toute possibilité de transformation historique » (5). Les frontières qui séparent la science-fiction de la réalité sociale, la nature de la culture, le mâle de la femelle, etc. échappent à la réalité du cyborg qui donne à voir un monde hybride complexe, aux interactions permanentes et multischèmes (6). Au final, le cyborg offre « une connaissance intime des frontières, de leur construction, de leur déconstruction » (7). En un sens, les catégories et ce qui les délimite ne sont qu’une illusion et un classement subjectif des manières de parler, d’agir et de penser.

Au niveau de la sexualité, on peut se demander s’il s’agit d’un couple de deux femmes (même organe externe) ou d’un homme et une femme (genre différent). Le maillage des normes hétérosexuelles s’en trouve déformé. La réaction hostile du corps médical ou de certains commentaires (par exemple sur Internet (8) confirme que « se produire en dehors des normes hétérosexuelles apporte ostracisme, sanction et violence » (9). Le concept même « d’hétérosexualité » découle d’une construction historique. Jonathan Ned Katz rappelle que ce terme n’a pas plus d’un siècle. Aujourd’hui, construit en opposition avec celui « d’homosexualité », il précise que les frontières définitionnelles deviennent de plus en plus poreuses. D’ailleurs, en 1892, l’hétérosexualité pouvait être l’équivalent, au États-Unis, de la perversion (manifestation anormale de l’appétit sexuel) qui caractérise une attirance pour les deux sexes (10).

 

D’autre part, cet exemple déconstruit et découple ce qui est entendu par « filiation » en faisant apparaître la possibilité d’avoir plusieurs mères et/ou plusieurs pères (11). Dans ce contexte, les parents biologiques (personnes dont sont issus les gènes de l’enfant) sont l’homme enceint et l’homme qui a donné son sperme ; le parent social (adulte qui n’a pas de statut de parent biologique ou de parent juridique, mais qui exerce néanmoins une fonction parentale dans la vie de l’enfant) est la compagne de l’homme enceint ; enfin, les parents juridiques (parents reconnus par la loi) sont l’homme enceint et éventuellement sa compagne, selon le contexte juridique de l’Oregon. Plus globalement, dans un contexte de parents de même sexe les configurations parentales peuvent être plus complexes. Il peut n’y avoir que deux pères ou deux mères (les deux membres du couple), une absence de parent social (le conjoint du parent biologique n’effectue pas de travail parental) ou de parent biologique (l’enfant est adopté), être recomposé (parent biologique, ex conjointe et nouvelle conjointe) ou dans le cas de coparentalité trois parents ou plus (les deux parents biologiques et leur conjoint par exemple) (12). Cette multiplicité des figures parentales n’est ni historiquement (13), ni anthropologiquement (14) nouvelle.

 

Finalement, cet exemple d’homme enceint vient surtout questionner les normes et nous fait « réfléchir sur la manière dont le savoir organise la nature » (15). Ainsi, on voit que l’hétérosexualité est à comprendre comme un dispositif conceptuel doté d’une force d’imposition et d’assujettissement, et comme autorisant des arrangements interprétatifs et du jeu dans les pratiques. Cet outillage se traduit par des catégories binaires : masculin/féminin, sexualité reproductive/non reproductive, homosexualité/hétérosexualité, corps/esprit, privé/publique, etc. On ne peut donc réduire l’hétéronormativité en disant qu’il s’agit uniquement de personnes qui ont des pratiques sexuelles avec des personnes de sexe différent. Elle comprend un ensemble plus vaste qui a pour principe la catégorisation, l’étiquetage, la stigmatisation sur un mode binaire (16). Dans ce sens, « un homme hétéro ne peut-il pas se sentir [dans la norme hétérosexuelle] à l’étroit comme un transgenre ? » (17).

 

_________________

 

(1) Dorlin E., 2008, Sexe, genre et sexualité. Introduction à la théorie féministe, Paris, PUF, p. 5

(2) Vilain E., 2005, « Biologie : le no man’s land sexuel », in Comprendre la sexualité, (dir. Ogien R., Billier J-C.), Revue de philosophie et de sciences sociales, n°6, p. 207-211

(3) Butler J., 2005 (1990), Trouble dans le genre. Pour un féminisme de la subversion, Paris, La découverte

(4) Bourcier M-H, 2003, « La fin de la domination (masculine) : pouvoir des genres, féminismes et post-féminisme queer », in Multitudes n°12, pp. 69-80. [En ligne, http://multitudes.samizdat.net]

(5) Haraway D., 2007 (1985), « Manifeste cyborg », in Haraway D., 2007, Manifeste cyborg et autres essais, (Anthologie établie par Allard L., Gardey D., Magnan N.), Paris, Exils, pp. 29-105

(6) Haraway D., cité par Allard L., 2007, Préface, in Haraway D., Manifeste cyborg et autres essais, (Anthologie établie par Allard L., Gardey D., Magnan N.), Paris, Exils, pp. 19-27

(7) Haraway D., 2007 (1985), « Manifeste cyborg », in Haraway D., 2007, Manifeste cyborg et autres essais, (Anthologie établie par Allard L., Gardey D., Magnan N.), Paris, Exils, pp. 29-105

(8)  « Le couple Beatie a consulté huit médecins avant d’être accepté par le Dr Kimberly James, et les différents comités d’éthique américains s’opposent massivement à cette grossesse ». [En ligne, http://www.vsd.fr/contenu-editorial/l-actualite/les-indiscrets/417-l-homme-enceint-ca-existe. « Je trouve ça vraiment choquant! Où est la normalité dedans? Que doit comprendre cet enfant ? Cet homme/femme a de gros problèmes d'identité !!! » [En ligne] http://www.aujourdhui.com/forum/grossesse-bebe/accouchement-naissance-bebe/117120/le-premier-homme-enceinte-a-accouche-cet-ete.asp

(9) Butler J., 2002 (1989), « Imitation et subordination de genre », in Marché au sexe, trad. Sokol E., Bolter F., Paris, Epel, pp. 143-165

(10) Katz J-N., 2001 (1996), L’invention de l’hétérosexualité, (trad. Olivia M., Thévenet C.), Paris, Epel, p. 25

(11) Delaisi de Parseval G., 2008, Famille à tout prix, Paris, Le seuil.

(12) Desjeux C., 2006, Homosexualité et procréation : les prémices d’un matriarcat ? Analyse stratégique du processus de décision d’avoir un enfant dans un couple homosexuel, Paris, l'Harmattan

(13) Fine A., 2001, « Pluriparentalités et système de filiation dans les sociétés occidentales », in Pluriparentalité, (dir. Le gall D. et Bettahar Y.), Paris, PUF.

(14) Cadoret A., 2002, Des parents comme les autres. Homosexualité et parenté, Paris, Odile Jacob.

(15) Fassin E., 2004, « Le genre aux États-Unis », in Quand les femmes s’en mêlent. Genre et pouvoir, (dir. Bard C., Baudelot C., Mossuz-Lavau J.), Paris, La Martinière, pp. 23-43

(16)  Sedgwick E. K., 2008 (1990), Épistémologie du placard, Paris, Amsterdam, p. 33

(17) Lavignotte S., 2008, Au-delà du lesbien et du mâle. La subversion des identités dans la théologie « queer » d’Elisabeth Stuart, Paris, Van Dieren Editeur, p. 124

 

 

 

Pour citer cet article

Cyril Desjeux, « L’homme enceint(e). Repenser les normes », www.lrdb.fr, mis en ligne en octobre 2008.


Date de création : 13/10/2008 05:32
Dernière modification : 13/10/2008 05:32
Catégorie : Sociologie
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