« Que ce monde demeure, / Que la feuille parfaite / Ourle à jamais dans l'arbre / L'imminence du fruit ! »,   Y. Bonnefoy

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Anthropologie - Monique SELIM

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     Anthropologue, directrice de recherches à l’Institut de Recherche pour le Développement, Monique Selim travaille notamment sur les sociétés traditionnelles d’Asie. Elle s’intéresse ici au Bangladesh et à la place des femmes dans le champ politique (a).

     En Asie, comme en Europe – mais un peu plus tard –, des femmes accèdent aux plus hautes responsabilités politiques. On a pu s’en féliciter et voir là, un peu naïvement, le recul voire la disparition de la domination masculine. Analysant le cas du Bangladesh, Monique Selim, montre comment la promotion politique des femmes est subordonnée à « l’éradication de leurs corps ».

     Un bref rappel historique, de 1971, date de l’indépendance, à aujourd’hui, permet de constater une islamisation sociale et politique croissante. Dans ce contexte, deux femmes, la Bégum Zia et Sheikh Hasina ont régné en alternance pendant plus de quinze ans. Faut-il y voir le signe d’une évolution vers l’égalité des sexes ? Ces femmes, notons-le, sont d’abord épouse de ou fille de. De quelle réelle autorité disposent-elles ? Le travail systématique de gommage des marques de féminité, s’il répond aux injonctions de décence de l’islam, atteste aussi qu’elles ne sauraient avoir de légitimité propre – en tant que femmes – à exercer le pouvoir : absentes à elles-mêmes, asexuées, privées de corps, elles re-présentent les hommes dont elles sont les héritières.

     La présence des femmes dans le champ politique bengali suppose donc leur neutralisation sexuelle et l’invisibilisation de leur corps. Mais le Bangladesh, à l’heure de la globalisation, n’a pas le privilège de cette triste mise en scène et la domination, l’instrumentalisation voire la marchandisation des femmes et de leur corps se perpétuent « sous tous les cieux », au Nord comme au Sud (b).

 

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(a) Cet article est la version légèrement remaniée d’un texte déjà paru : « Champ politique, femmes et corps invisibles au Bangladesh », in Le corps du leader. Construction et représentationdans les pays du Sud, (dir. Omar Carlier et Raphaëlle Nollez-Goldbach), L'Harmattan, 2008, 398 p.

(b) On relira avec intérêt, la remise en question de la pertinence de l’opposition Nord/Sud faite par Monique Selim. Cf. sur lrdb.fr « Production et perte des sens du Sud », juin 2007.

 

 

Femmes invisibles

 

Neutralisation sexuelle et occultation du corps chez les femmes politiques au Bangladesh

 

Monique Selim

 

 

 

Introduction : l’accès des femmes au pouvoir, mythes et réalités

La question de la présence des femmes dans la représentation politique parcourt aujourd’hui tous les pays, dépassant les aires culturelles, les espaces religieux, les niveaux de développement économique. La « femme » – resubstantialisée à travers sa visibilité, l’égalité de son statut, ses droits, etc. – est posée en acteur idéologique de la globalisation : comme telle elle s’inscrit dans l’entreprise de moralisation du capitalisme, supposée donc abolir des formes d’oppression trop lourdes qui aujourd’hui sont érigées en scandales médiatiques.

Dans les anciennes démocraties industrielles, des femmes commencent à accéder au sommet des responsabilités politiques, non sans obstacles. De ce point de vue le cas de la France est éloquent par ses contradictions : la parité politique ne parvient pas à être appliquée d’un côté, de l’autre les épouses des leaders politiques prennent une place de plus en plus grande aux côtés de leur mari – qu’elles viennent soutenir – renforçant ainsi les images du rôle subalterne des femmes, marquées par le lien familial.

En Asie, la présence de femmes aux niveaux les plus hauts de la pyramide politique est relativement ancienne, datant au moins de la seconde moitié du xxe siècle. Ce fait est souvent cité comme un indicateur du "pouvoir" des femmes et de leurs capacités à prendre les rênes du pouvoir. Les arguments visent ainsi à invalider la thèse d’une domination sociale universellement connue, s’exerçant sur le "deuxième sexe". Dans cette orientation de pensée "complémentariste", la situation d’oppression des femmes est considérée comme un masque, une pure apparence qui cacherait un pouvoir réel quotidien des femmes sur les hommes dans la sphère domestique mais aussi sociale. L’allégorie des femmes comme "éminences grises" des hommes rentre dans ce type de vision qui, généralement, attribue le pouvoir incommensurable des femmes à leurs facultés d’engendrement. Celles-ci seraient enviées par les hommes qui dès lors, comme ont voulu le démontrer quelques ethnologues – sur la base de terrains amazoniens ou de Nouvelle Guinée – élaboreraient des rites et des mythes inversant les positions symboliques et légitimant la domination masculine.

Dans tous les cas, peu d’attention est accordée à l’analyse de la construction corporelle du pouvoir politique des femmes alors même que les rapports de domination constituent le corps des femmes en cible centrale, à la fois idéelle et matérielle.

Rappel historique, le Bangladesh

Le Bangladesh, où depuis 1991, le champ politique est occupé par deux femmes – en alternance – est de ce point de vue un objet d’études particulièrement éclairant. A partir de ce cas, je m’efforcerai de montrer qu’une perception positive du rôle des femmes qui s’appuierait sur leurs fonctions de premier ministre sécurise avant tout son énonciateur tant elle porte une dénégation sur la position objective de ces femmes comme éponymes de lignées politiques masculines. Plus précisément les mises en scène de ces deux leaders politiques féminins se révèlent impliquer une éradication de leurs corps de femme. La nécessité de cette invisibilisation corporelle est elle-même le produit d’une évolution historique caractérisée par l’islamisation de la société et du champ politique. Je développerai donc une thèse en rupture avec l’optimisme ambiant de la doxa d’une promotion tangible des femmes. L’ostentation de femmes leaders politiques – en étant fondée sur le déni de leur appartenance sexuelle et de leur corporéité féminine – est certes un symptôme des changements internes au Bangladesh, mais de façon plus générale se donne à voir comme un analyseur représentatif et pertinent des processus de globalisation et corollairement de leur internationalisation spécifique dans les pays musulmans.

Petite chronologie

 

1947 Indépendance de l’Inde. Partition du Bengale

1949 Sheikh Mujibur Rahman crée la ligue Awami prônant l’indépendance du Pakistan oriental.

1971 Guerre d’indépendance. Sheikh Mujibur Rahman est arrêté et détenu au Pakistan-Occidental. En exil, il proclame l'indépendance du Bangladesh.

1971 Indépendance du Bangladesh (anciennement Pakistan oriental), démocratie parlementaire.

1972 Sheikh Mujibur Rahman, le « père de la nation », est premier ministre puis président (1975).

1972 Constitution, pas de religion d’État.

1975 Coup d’État et assassinat de Mujibur et sa famille.

1975 Coup d’État du général Ziaur Rahman (Zia).

1975-1981 Zia prend le pouvoir, il est élu président de 1977 à 1981.

1978 Zia fonde le Parti nationaliste du Bangladesh (BNP, Bangladesh National Party).

1981 Assassinat de Zia

1982-1990 Coup d’État sanglant de Hussain Mohammad Ershad

1982-1990 Ershad dirige le pays. Il décrète l’islam religion d’État (amendement de la Constitution en 1988).

1990 Démission de Ershad, condamné à 13 ans de prison (libéré en 1997)..

1991-1996 Khaleda Zia, veuve du général, devient premier ministre.

1996-2001 Sheikh Hasina Wajed, fille de Mujib, prend le pouvoir

2001-2006 Khaleda est à nouveau premier ministre.

2002 Opération Clean heart.

2007 Gouvernement de Fakhuruddin Ahmed, il doit organiser des élections fin 2008.

Revenons donc sur l’histoire du champ politique bangladeshi depuis l'indépendance conquise en 1971, en centrant le regard sur les corps des acteurs politiques offerts en spectacle au peuple. Longue et meurtrière, la guerre de libération du Bangladesh suscite des vocations massives : hommes mais aussi femmes, des couches inférieures, moyennes et supérieures, paysans, ouvriers et intellectuels s'investissent dans ce combat nationaliste pour arracher le "Bengale doré" (Sunnar Bangla) à ce qui est dénommé la "colonisation" pakistanaise. En effet, l'indépendance de l'Inde avait en 1947 engendré la création d'une nation musulmane, le Pakistan, coupant en deux le Bengale, hindou et indien d'un côté, musulman et pakistanais, de l'autre. Le sous-développement de la province bengalie est dénoncé comme le sont l'oppression culturelle et la domination linguistique du centre pakistanais. Le peuple bengali s'autoreprésente comme martyr et objet d'un génocide comparable si ce n'est supérieur à celui de la shoah. Un romantisme très fort imprègne cette lutte pour la reconnaissance aux dimensions multiples, non seulement politiques mais aussi existentielles, affectives et intellectuelles. Ce romantisme exacerbé innerve les gestuelles corporelles mises en images : les combattants de la liberté (mukti bahini) sont sacrificiels et leur corps – littéralement transportés par un désir inextinguible d'indépendance – témoigne de cette oblation physique sur l'autel de la nation. Hommes et femmes partagent cette identification maximale à la "terre" originaire (desh), dont l'hypostase est la langue propre (bangla) : une détermination absolue se peint dans les tableaux collectifs, où tous paraissent animés par une foi brulante, manifeste dans leurs regards enflammés, leurs poings levés, leurs cheveux couleur de jais – parfois ondulés – soulevés légèrement par le vent. Dans les manifestations – hier comme aujourd'hui encore – les femmes sont placées en tête à l'instar d'un petit bataillon compact et quasi autonome, rivalisant d'exaltation avec les masses d'hommes qu'elles précèdent avec fierté et courage. Cet habitus est lié à l'idée que leurs corps feront rempart aux chars militaires, conduits par des hommes qui répugneraient à avancer et écraser sous leurs roues le "sexe faible".

 

L'engagement partagé des hommes et des femmes pour l'indépendance nationale en se concrétisant dans l'espace public, inscrit une potentielle égalité face au politique. Les corps des femmes ont acquis une évidence incontestable, magnifiée par leur rôle actif dans la guerre. Néanmoins cette position valorisante s'effondre immédiatement lorsque ces femmes qui résistent aux côtés des hommes sont violées par les militaires pakistanais. Les viols seront nombreux et les femmes "déshonorées" seront exclues, répudiées du champ nationaliste et national qu'elles ont contribué à créer. Il faudra alors cacher ces corps devenus honteux qui "salissent" l'indépendance triomphante. Ni l'État, ni les "combattants de la liberté", ni les familles ne veulent de ces corps féminins souillés par l'ennemi et irrémédiablement stigmatisés. Les militantes indépendantistes seront donc, après cette effraction corporelle, expulsées du corps social légitime. Elles seront parquées et enfermées avec les prostituées auxquelles elles sont désormais assimilées. La nation doit restée intacte, "propre" et par la même masculine, sans devoir aucun vis-à-vis de ces femmes dont, malgré elles, les corps ont été pris et meurtris sur le chemin de la libération. A l'Ouest comme à l'Est, dans le Pakistan où les deux peuples musulmans s'affrontent, s'entretuent et se séparent enfin, les représentations de la femme violée semblent identiques : elle porte une contamination virtuelle dangereuse pour tout le groupe, dont il faut se prévenir, se débarrasser.

 

En 1971, le nouvel État bangladeshi est créé et le "père de la nation", qui a conduit la guerre de libération, Sheikh Mujibur Rahman, en prend la tête. Un régime laïcisant est instauré et la Constitution précise que tout parti politique s'inspirant du religieux est interdit. L'islam et les partis islamistes sont la cible négative de cette volonté de laïcisation du champ politique. En effet, du point de vue des indépendantistes bengalis, l'islam était utilisé par le "colon" pakistanais comme une arme centrale pour maintenir subordonnées dans le "grand Pakistan" les masses bengalies musulmanes supposées entachées par des pratiques hindoues et empêtrées dans des superstitions ancestrales. Se considérant comme détenteur d'un islam pur, supérieur, plus proche de ses centres arabes, le Pakistan garantissait ainsi, dans sa propre perspective, aux croyants appréhendés comme inférieurs et arriérés du Bengale oriental une appartenance digne et un statut respecté dans l'oumma. L'islam est donc extrait du champ politique du nouveau pays indépendant, sur la base de ses instrumentalisations passées et potentielles qui sont dénoncées. Cette prise de distance critique sur les rapports entre islam et politique est, il faut le souligner, tout à fait exceptionnelle dans le cadre des décolonisations des pays musulmans. Dans une optique comparative rappelons que dans le contexte algérien, l'islam sera précisément construit en arme d'appartenance anticoloniale, en ferment de cohésion et de lutte, les conséquences négatives de cette intrication ne cessant dans les décennies ultérieures de s'envenimer. Dans la configuration bangladeshie de 1971, les femmes sont donc légalement les égales des hommes mais dans le même moment une contradiction majeure demeure puisque leur condition reste aussi régie par le droit spécifique issu de leur origine religieuse, musulmane, hindoue, chrétienne, etc. Le "père de la nation" incarne, quant à lui, dans son corps propre la virilité éclatante et solennelle de l'indépendance. Une iconographie de type révolutionnaire s'affirme dans un corps social conquérant un avenir "radieux". En effet le gouvernement affiche des orientations socialisantes, prône la justice sociale et l'émancipation de tous les opprimés. Des quotas de femmes sont fixés dans les organes de représentation politique et les institutions publiques, sur le modèle initié par l'Inde de discrimination positive … dont l'idée ne perce en France qu'un demi-siècle plus tard ! Cette période – qui s'inscrit en continuité avec les idéaux de la guerre de libération – sera de courte durée : Sheikh Mujib est assassiné en 1975 et remplacé, après un coup d'État, par le général Ziaur Rahman. Cette rupture imprime un autre style de corporéité politique, balayant le "réalisme socialiste bengali" au profit d'une mise en scène délibérément martiale et militaire. Le Bangladesh rentre en effet en 1975 dans une longue phase de dictatures militaires, où le chef de l'État sera un général des armées. Le général Ziaur – dont la stature respire la toute puissance militaire et une rigidité imposante – réautorise immédiatement les partis islamiques et islamistes interdits en 1971 et en particulier ceux qui avaient collaboré avec les forces pakistanaises. Corollairement les portes sont ouvertes aux flux monétaires en provenance d'Arabie Saoudite : les mosquées fleurissent, les madrassah se multiplient et les ONG islamiques s'implantent, s'appropriant le discours de la justice sociale, porté par la guerre de libération. L'islamisation sociale et politique débute à ce moment et se poursuivra, à un rythme de croissance toujours plus grand, remodelant profondément les modes de construction corporelle du pouvoir.

 

En 1979, le général Ziaur Rahman est lui-même assassiné et le général Hussein Mohammad Ershad prend sa place et décrète, en 1982, l'islam religion d'État. Mais H. M. Ershad se donne un air personnel de guerrier séducteur, et la rumeur grandit sur le nombre des femmes qui succomberait à ses charmes. A un autre niveau, en prenant pour conseiller un pir – un saint musulman, gardien de sanctuaire – il s’écarte de la pureté islamique et renoue ouvertement avec des pratiques populaires dans l’aire culturelle. Il restera célèbre pour ses tournées sur le terrain lors des grandes inondations annuelles qui font des milliers de morts et attirent le marché humanitaire mondial. En habit militaire, chaussé de grandes bottes, il avance dans les torrents d’eaux boueuses pour se porter physiquement au secours des malheureuses victimes, habitant des bidonvilles et paysans sans terre aux abris précaires arrachés. La télévision nationale – dénommée "télévision ershard" par la population – retransmet des images qui se veulent flatteuses : apparaissant immense face aux corps maigres, petits et affamés du peuple, H. M. Ershad se dresse comme un personnage martial mais humain, prenant dans ses bras les enfants qu’il sauve littéralement des eaux. Virilité, élégance, générosité, fermeté implacable mais séduisante compose le portrait que se bâtit le général. Mais la population n’est nullement dupe, répondant à ce cliché manipulateur par des manifestations armées et de longues grèves (hartal) qui durant plusieurs jours paralysent le pays. De son côté, le gouvernement renforce ses alliances avec les partis islamistes et le "collaborateur" des forces pakistanaises le plus renommé – Golam Azam, interdit d’entrée au Bangladesh depuis 1971 – se voit autorisé à y revenir.

Deux femmes politiques : la Begum Zia et Sheikh Hasina

De 1979 à 1991 – règne le plus long de stabilité politique dans l’histoire du Bangladesh – H. M. Ershad affrontera deux opposantes qui continuent à façonner le champ politique en 2006 ; l’évolution de la posture corporelle de ces deux femmes mérite l’attention car elle retraduit les transformations de la société, sous l’influence grandissante des partis islamistes.

Présentons rapidement ces deux femmes : la Begum Zia, épouse du général Ziaur, est à la tête du BNP (Bangladesh National Party) fondé par son défunt époux. Premier ministre de 1991 à 1996, elle l’est à nouveau depuis 2000, son mandat prenant fin en 2007, si la contestation dont elle est l’objet ne parvient pas à le raccourcir.

Khaleda Zia, 1945

1981 Assassinat de son mari le président Ziaur Rahman

1984 Présidente du BNP

1991-1996 et 2001-2006, premier ministre.

2007 Accusée de corruption, elle est emprisonnée 

Sheikh Hasina, fille de Sheikh Mujibur, "père de la Nation", dirige la Ligue Awami, parti de la libération, et a été premier ministre de 1996 à 2000. Ces deux femmes qui règnent en alternance depuis la chute d’H. M. Ershad, envoyé momentanément en prison, se formeront dans l’opposition à ce général, et consolideront leur carrière politique dans un combat duel structurel et légendaire.

Sheikh Hasina Wajeb, 1947

1975 Assassinat de son père Mujibur Rahman

1981 Présidente de la ligue Awani

1996-2001 premier ministre

2007 arrêtée par le gouvernement intérimaire, détenue depuis juillet 2007, accusée d’extorsion de fonds et de complicité de meurtres 

D’aucuns, autochtones ou allochtones, cherchent à conceptualiser à partir de la présence de ces illustres dames des signes d’un statut positif des femmes en terme d’égalité, de liberté, de représentativité, de pouvoir. Ce scénario rassurant ne résiste néanmoins guère à l’épreuve de l’analyse car ces deux leaders politiques féminins restent irrémédiablement enchaînées aux noms de leur mari et père respectifs qu’elles personnifient au sens propre du terme dans la théâtralisation du politique. Incarnation et substituts des détenteurs légitimes du pouvoir – des hommes dont elles portent haut et fort le nom – il leur est impossible de se dégager de ce lien ontologique dans lequel s’épuise le sens de leur être et de leur paraître. La souricière dans laquelle elles se sont introduites et s’agitent frénétiquement ne comporte en effet pas de sortie possible dans la mesure où elles se sont elles-mêmes réduites à n’être que le support d’une filiation imaginaire, pour laquelle toute femme – fille ou épouse – est une mineure guidée, encadrée, engendrée (formellement au sens aristotélicien du terme forme) par un homme. Ce piège dans lequel elles s’enferment se traduit également dans leurs décisions politiques. Prises dans un jeu en miroir, en réfraction permanente, ces deux femmes sans réelle autorité propre – puisqu’elles n’agissent qu’au nom de l’autre masculin qui les a symboliquement promues et qui continue à être leur garantie publique, au-delà de sa mort – vont semer la confusion dans l’espace politique et achever de dissoudre l’antinomie libération/collaboration fondatrice de l’espace politique bangladeshi. Cette dissolution devient effective dans les surenchères d’islamisation et d’islamité que se lancent les deux leaders au point de rendre indistincts leurs deux partis dans la gestion du rapport entre l’islam et le politique. Le laïcisme initial de la Ligue Awami a ainsi disparu au profit d'alliances politiques renforcées avec les partis islamistes dont le Jamaat-i-Islami qui avait été réautorisé par le BNP. La ligue Awami s'est ainsi alignée sur la politique pro-islamique du BNP, actuellement au pouvoir, avec des ministres du Jamaat-i-Islami.

Genre et vêtement ou la neutralisation sexuelle

Les usages vestimentaires des deux leaders corollairement se transforment pour manifester une conformité toujours plus grande aux attentes supposées islamiques de la population. Dans les cérémonies publiques, l'une comme l'autre tentent ainsi de rendre invisible leur appartenance au sexe féminin. L'occultation des marquages sexuels de leur corps obéit à deux raisons cumulatives. Tout d'abord l'islamisation de la société et le poids politique des partis islamistes délégitiment progressivement et de façon latente l'idée que des femmes puissent gouverner un pays. De surcroît l'effacement de ces femmes en tant que telles est impliqué par leur absence de légitimé intrinsèque détenue en contrepartie par les morts qu'elles présentifient. C'est pourquoi les deux leaders obéissent à la même injonction de barrer en quelque sorte leurs corps dans leurs apparitions médiatiques et de donner à voir une neutralité tendanciellement asexuée. L'une comme l'autre ont ainsi pris l'habitude d'apposer sur leur chevelure un léger voile qui ne la couvre qu'à moitié, de se draper dans d'amples saris, sur lesquels peuvent s'ajouter de larges châles. Cette dissimulation systématique du corps féminin doit être appréhendée dans une évolution historique dont les étapes peuvent être brièvement résumées. De la guerre de libération aux années 90, trois types de vêtements féminins sont disponibles : le salwar chemis – tunique plus courte qu'au Pakistan et pantalon large bouffant – réservé aux filles, aux jeunes filles et jeunes femmes non mariées. Selon les choix familiaux et les interprétations des prescriptions religieuses, la tunique est à manches courtes ou longues et plus ou moins décolletée. Un léger foulard souvent en mousseline (dopotha) est délicatement posé sur la poitrine qu'il recouvre élégamment. A l'appel de la prière, le foulard peut-être relevé sur la tête. Le sari, aux couleurs chatoyantes, impliquant un petit chemisier ajusté laissant le ventre et les bras découverts, est le vêtement majoritaire des femmes de tous les âges. Peu présent dans les villes, beaucoup plus dans les villages, dans tous les cas destiné aux espaces publics, le burqa est approprié principalement par les couches rurales et inférieures. Au début du XXIe siècle le vêtement féminin a connu des changements importants. Le salwar chemis s'est non seulement largement répandu chez les femmes mariées mais la tunique s'est aussi rallongée, suivant là des indicateurs symboliques tendanciellement pakistanais. Cette inclinaison pakistanaise doit être lue à un premier niveau dans le cadre de l'effacement actuel de la rupture fondatrice du champ politique entre "collaborateurs" (rasaka) et "libérateurs". Cependant, la faveur dont jouit le salwar chemis d'inscrit délibérément dans une mode musulmane et/ou islamique désormais globalisée, qui a pour objet de dépasser les différences nationales et qui raye donc par définition une singularité bengalie/bangladeshie.

Cette mode prônée par un islam transnational et internationalisé – qui ouvre un nouveau marché fructueux, inventif et attractif (1) – ne respecte qu’une seule contrainte, la décence. Cette injonction à la décence qui peut aller jusqu’à l’invisibilisation du corps féminin qui est devenue l’idéal des deux femmes politiques bangladeshies, est par ailleurs tout à la fois une valeur morale qui se légitime dans l'islam comme universel, et une norme repensée localement. Le burqa – avec une forme de recouvrement inédite complète du visage – est depuis peu apprécié dans les classes supérieures bangladeshies alors même qu'il était autrefois méprisé et mis à distance par presque toutes les familles éduquées. Le sari, enfin, reste un usage partagé du vêtement féminin et affirme une relative "stabilité". Pour mieux cerner ces changements symptomatiques des quinze dernières années, notons que, du côté des hommes, l'occidentalisation rivalise avec l'islamisation mais les parures militaires du pouvoir sont tombées en désuétude. L’importation de la "démocratie" est censée être effective depuis le premier mandat de la Begum Zia.

Le cas Taslima Nasreen

Taslima Nasreen, 1962

Étude de médecine, gynécologie

1994 Lajja [la Honte], premier roman

1994 Exil en Europe

2007 sa tête est mise à prix.

2008 prix Simone de Beauvoir 

Après ce petit défilé dans la mode vue du Bangladesh, revenons à nos deux leaders politiques féminins, dont le vêtement reste à l'écart des pôles extrêmes et n'obéit finalement qu'au devoir d'éradication de la sexuation de leur corps, bien au-delà des régulations très variables de la "décence". Elles apparaissent comme des figures aliénées au sens propre du terme : elles habitent l'espace politique comme absentes en elles-mêmes, puisque représentantes des hommes qui l'ont marqué. Plus fondamentalement, elles ont consolidé l’accès au pouvoir des partis islamistes et le régime de la Begum Zia a scellé récemment son alliance avec les USA dans la lutte antiterroriste mondiale, dont l’application locale est de permettre les arrestations et les assassinats des opposants politiques de gauche et d’extrême gauche. Ainsi, en 2002 l’opération clean heart – qui ne s’énonce qu’en anglais – est mise en place par le gouvernement, confortant une nouvelle ligne de la globalisation où islam, islamisme et libéralisme fonctionnent ensemble. Dans ce schéma, les femmes politiques auront été non seulement des fossoyeuses de la mémoire mais aussi des accessoires de l’histoire.

Faisons monter maintenant sur la scène un troisième personnage célèbre, Taslima Nasreen, qui permettra – à travers la triangulation fractale qu’elle instaure avec Sheikh Hasina et la Begum Zia – de mieux comprendre la place des femmes selon les nouvelles donnes actuelles. Jeune femme sincère, très représentative des couches moyennes bangladeshies, engagée dans tous les combats contre les discriminations religieuses, les crimes politiques, les inégalités économiques, Taslima Nasreen est une héritière des idéaux de la guerre de libération. Piètre écrivain mais convaincue de son droit à la liberté et à l’égalité en tant que femme, d’une certaine manière naïve mais authentique, prenant au pied de la lettre tous les messages, Taslima tombe sans le discerner dans un piège manichéen. Flattée de recevoir tant d’offres de publication en anglais et en français – langue dans laquelle tous ses romans sont traduits – elle est très rapidement érigée en acteur idéologique antimusulman par un "Occident" qui essentialise sa différence "démocratique" et "culturelle" et creuse un fossé grandissant avec l’ennemi islamique. Considérée comme une traître au Bangladesh qui souille le "Bengale doré" (sunnar bangla) en portant ses critiques du pays en matière sociale, politique, religieuse et sexuelle dans le monde global, elle sera l’objet d’un procès symbolique ignoble, peuplée d’innombrables accusations sexuelles qui la rabaissent au rang de prostituée érotomane. Les phantasmes populaires se multiplient sans interdits jusqu’à l’imaginer séduire des imams et passer à l’acte dans des postures inouïes, commentaires dans lesquels se lit la force transgressive qu’elle véhicule et soulève tout à la fois. Sa volonté farouche d’émancipation la conduira à l’expulsion de la société, sur le mode d’une répudiation, ne lui laissant d’autre choix que l’exil en Occident. Pourtant, saine et inentamable, reste sa révolte contre un nationalisme qui veut cacher sa part maudite – soit les persécutions, les meurtres et les flambées de haine contre les Hindous – un islam qui est instrumentalisé comme assignation à la cohésion sociale et amputation de la pensée individuelle et collective, une société hiérarchique dont les femmes sont prisonnières, comme otages de l’honneur du groupe, et que toute effraction de la domination masculine met en péril. Néanmoins, il faudra à Taslima Nasreen près de 15 ans pour percevoir l’utilisation qui est faite de son personnage dans le monde extérieur et les manipulations idéologiques dont elle est le support. L’islam a remplacé le communisme défunt comme menace essentielle dans la globalisation capitaliste et est dans le même moment devenu pour tous les délaissés du profit un substitut aux anciennes luttes progressistes et un recours à bon marché pour penser un avenir plus juste, dans l’acception du salut politique. C’est pourquoi Taslima Nasreen ne concevra que récemment, comment elle avait été choisie, sélectionnée et érigée – comme d’autres – en femme musulmane exemplaire devant, à partir d’un lointain pays supposé si malheureux, servir un combat impérial qui se poursuit. Sur ce point elle s’exprimera clairement mettant un terme au jeu dans lequel elle avait été impliquée et laissant à d’autres ce rôle de plus en plus nécessaire un peu partout comme l’ont montré les débats français précédant le vote de la loi "sur le voile" (2).

Le corps des femmes dans le champ politique

Revenons au champ politique bangladeshi que Taslima Nasreen – par son bannissement – vient éclairer ; pour Sheikh Hasina comme pour la Begum Zia, il s’agit de poser une distance maximale et infranchissable avec cet acteur symbolique négatif avec lequel elles partagent l’appartenance féminine. L’invisibilisation du corps, l’apparente conformité islamique, la légitimation gagnée au prix de l’acceptation de l’illégitimité primordiale constituent les conditions de leur existence et de leur identité politiques. La configuration bangladeshie montre ainsi avec particulièrement d’acuité combien la construction corporelle du pouvoir est un ressort insigne des modalités spécifiques de la domination politique dans une société donnée. En effet, elle ouvre sur l’analyse de la dualité sexuelle qui reste cruciale dans tous les champs politiques qui s’offrent à l’observation, quel que soit le sexe des acteurs qui l’occupent. Bien que les femmes en soient souvent absentes et que l’attention soit focalisée sur les hommes de pouvoir et leur style propre, il convient donc de porter le regard sur les « ornements » féminins qui l’entourent – mères, épouses, filles, cousines, etc. – pour saisir la singularité des élaborations de la dualité sexuelle et les rapports qui s’expriment entre l’imaginaire, les remaniements du capital symbolique et le réel mis en scène. En effet, aucune société jusqu’à présent ne semble être parvenue à dégager l’espace politique de ses chaînes de sexuation.

Là où le pouvoir politique se voudrait le plus neutre en regard des catégories sexuelles – comme dans les anciennes démocraties industrielles, où les hommes entendent représenter dans une perspective métaphysique l’humanité – il se dévoile très vite, au moindre incident mais aussi dans les gestuelles quotidiennes, hypersexualisé et d’une extraordinaire solidarité masculine pour défendre l’accaparement de la domination. Ainsi le champ politique français deviendra bientôt légendaire dans l’histoire pour ses résistances frustes, obsessionnelles, répétitives et quasi archaïques à la pénétration des femmes. Cette forme d’expulsion directe des femmes de la sphère de pouvoir doit être comparée à l’assignation au lignage masculin, jusqu’à la dénégation complète du corps, des femmes de pouvoir au Bangladesh. Objet de désir susceptible de troubler la prière des hommes dans les mosquées, le corps des femmes est éradiqué comme un excès gênant, déplacé voire obscène dans la scène politique.

La domination masculine à l’heure de la mondialisation

On ne saurait cependant isoler et autonomiser épistémologiquement le champ politique ou encore y voir le reflet des rapports sociaux de sexe dans l’ensemble de la société. Les contradictions et les paradoxes s’emboîtent à l’infini, laissant la voie libre à des combinaisons analytiques très diversifiées. Ainsi si l’héritage du nom de l’autre masculin (père, mari, etc.) est au Bangladesh une astreinte, et dans les anciennes démocraties industrielles, plutôt un obstacle pour une carrière politique féminine, l’abandon de la prescription juridique du nom du père et de la coutume généralisée du nom du mari pour les femmes est en France, bien récent, alors même qu’une femme mariée au Bangladesh peut continuer à se faire appeler par le nom de son père si elle le souhaite. La question du nom – pour symboliquement centrale qu’elle le soit – ne peut cependant faire oublier que la domination masculine se perpétue fort bien dans des cadres de libéralisation des choix individuels toujours plus grands, donnant aux femmes ainsi l’option de préférer des marqueurs évidents d’aliénation qui pourront s’intriquer dans d’autres stratégies plus subtiles. Marché économique, marché politique, marché identitaire, marché religieux sont désormais en résonance sous tous les cieux, au point d’ailleurs, d’avoir redonné une nouvelle vie au trafic des femmes, dont le corps devient une marchandise globalisée de plus en plus prisée. Le Bangladesh est d’ailleurs une des plateformes de ce trafic des femmes vers plusieurs directions. Dans les villages, la prostitution bien connue des femmes dans les émirats est acceptée, encouragée et organisée, n’entamant plus du tout la respectabilité de la famille qui s’enrichit ainsi régulièrement. Dans certaines régions de l’Inde voisine, en outre, l’outrance de la domination masculine a conduit à ce que les femmes deviennent une denrée rare en raison de la réappropriation de nouvelles technologies pour supprimer les fœtus féminins dès les premiers temps de la gestation. Pour beaucoup, le mariage d’une fille signifie en effet l’endettement à vie du père et la servitude. Se profile alors des transformations des usages matrimoniaux, impliquant d’aller acheter des femmes ailleurs, là où elles seront les moins chères, alors même que l’endogamie hiérarchique de caste était une règle et un idéal structurel. L’unification du monde qu’entraîne la généralisation du capitalisme a ainsi pour première conséquence irrémédiable de s’exercer sur le corps des femmes, éléments toujours dominés des échanges.

 

Aristote estimait que la femme était une création tératologique puisqu’en elle la forme n’avait pas dominé la matière. Dans cette vision ontique, un schème de domination universel était conceptualisé et garde une relative pertinence d’intelligibilité en regard des modèles de domination de leur corps que montrent les femmes de pouvoir politiques un peu partout dans le monde. Cette élaboration idéelle de la dichotomie forme/matière qui est pour Aristote à la fois un principe d’organisation et de lecture scientifique du monde se révèle de surcroît comme tel dans l’immense majorité des sociétés ; en effet, cette dichotomie est une métaphore de la dualité sexuelle qui s’instille dans l’ensemble des sphères sociales et institutionnelles.

Notons enfin que dans la conjoncture actuelle les anciennes antinomies dérivées de Nord/Sud sont définitivement obsolètes et les espaces politiques nationaux plus ou moins amenés à disparaître sous la tutelle d’une gouvernance globale, ou alors à ne subsister que comme des théâtres factices ; les femmes pourront peut-être y conserver leurs rôles de potiches et/ou de bonniches, selon les termes d’un très vieux slogan de la deuxième moitié du XXe siècle, déjà enfoui dans le passé. Car lorsque le « respect de l’égalité entre hommes et femmes » peut être converti, comme l’idée en germe en Europe, face aux migrants étrangers en motifs de relégation, d’exclusion et de fermeture – dans une extraordinaire perversion de son orientation initiale – un fétichisme se fait jour qui destitue toute ambition émancipatrice. Les femmes n’ont alors d’autres choix que de revendiquer leur position d’étrangère face aux ordonnancements de la domination qui, en toutes circonstances, référent l’altérité et les altérités à l’origine qu’elle soit de sexe ou de race.

 

_______________

(1) Patrick Haenni, 2005, l'Islam de marché, l'autre révolution conservatrice, le Seuil.

(2) Pierre Tevanian, Le voile médiatique, un faux débat, l’affaire du foulard islamique, Raisons d’agir, 2005.

 

 

 

Pour citer cet article

Monique Selim, « Femmes invisibles. Neutralisation sexuelle et occultation du corps chez les femmes politiques au Bangladesh », www.lrdb.fr, mis en ligne en octobre 2008.


Date de création : 22/10/2008 07:38
Dernière modification : 07/11/2008 06:37
Catégorie : Anthropologie
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