« Comment vivre sans inconnu devant soi ? »,    R. Char

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2. Générations futures - La conférence

Les Rencontres de Bellepierre

2008-2009

« Genres & générations »

___________________________________

 

Mercredi 3 décembre 2008, 18h00

 

« Les générations futures : responsabilité et précaution »

 

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 Ludmilla Jestin

 Philippe Fabing

Arnaud Sabatier 

 

 

Intervenants

Ludmilla Jestin, étudiante en « prépa HEC », 2e année.

« Petite philosophie de la précaution ».

Prudence vertueuse ou frein à l’innovation, que penser du principe de précaution qui a maintenant une valeur constitutionnelle ?

 

Philippe Fabing , fondateur et co-gérant de SAGIS marketing

« Les générations futures pourront-elles travailler et vivre à la Réunion ? ».

Après un rapide exposé des contraintes démographiques sur l’évolution de l’emploi, seront présentés les trois principaux plans de « développement », État, Région et « forces vives socio-économiques », à savoir : − Gerri (Green Energy Revolution Reunion Island) ; − le PR2D (Plan Réunionnais de Développement Durable) ; − Réunion Ile Verte.

 

Arnaud Sabatier, professeur de philosophie

« La responsabilité à l’égard des générations futures : approches juridique, éthique et philosophique ».

Depuis toujours, notre activité technique modifie l’environnement, ce qui est neuf, c’est la profondeur et la durabilité de ces modifications : nos actions ont aujourd’hui des effets qui s’inscrivent dans le très long terme, voire l’irréversible. Cela impose que l’on reprenne la traditionnelle question juridique et éthique de la responsabilité, et notamment en l’appliquant aux générations futures.

L’on parle beaucoup du devoir de mémoire, mais sans doute avons-nous aussi une obligation d’avenir.

 

**********

 

 

Texte qui a servi de support à la communication d’Arnaud Sabatier lors de la séance du mercredi 3 décembre 2008, « Générations futures : responsabilité et précaution », dans le cadre des 3e Rencontres de Bellepierre.

 

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La responsabilité à l’égard des générations futures

Introduction

Le concept de générations futures, on le verra, a une histoire récente mais fulgurante, il sert aujourd’hui de recours universel et justifie beaucoup de choses[1].

C’était, il y a quelques années Georges Bush qui défendait ainsi la nécessité de la guerre en Irak, « nous le devons aux générations futures » ; en mai 2008, il affirmait encore que permettre à l'Iran d'avoir l'arme nucléaire serait « trahir de manière impardonnable les générations futures »[2]. Mais c’est au même Georges Bush que l’on reproche aujourd’hui d’avoir endetté ces générations futures par la guerre en Irak (puisqu’elle a été financée, non par des impôts mais par un emprunt, c’est-à-dire des impôts différés). Le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz parle de 3 000 milliards de dollars (c’est le titre de son livre[3]), Notons que plus récemment c’est Barack Obama qui a employé la formule, ce sont même les tout derniers mots de son discours d’investiture[4]

L’argument générations-futures est ainsi utilisé aussi bien pour justifier que pour condamner de nombreux choix politiques, l’intervention militaire, la dette publique, la modification des retraites, le choix nucléaire… On comprend aisément cette invocation des générations futures dans les argumentaires, on est sûr au moins d’une chose : elles ne contesteront pas.

Essayons d’y voir plus clair à propos de ce qui est devenu donc un outil rhétorique généreux.

− Je rappellerai d’abord les grandes étapes dans l’histoire récente de ce concept, et notamment son inscription rapide dans le droit international et national. − Je présenterai ensuite une des premières formulations philosophiques de cette question, le « principe responsabilité » du philosophe allemand Hans Jonas. − Je terminerai par quelques propositions.

Notons que ce n’est pas tant les générations futures en tant que telles que j’interrogerai, que plus précisément l’idée neuve elle aussi, et contradictoire en un sens, d’une responsabilité à leur égard. Plus précisément encore, l’idée selon laquelle, la nature particulière des générations futures (dont la caractéristique première est qu’elles n’existent pas) impose que l’on repense le concept classique de responsabilité.

Ajoutons enfin, regardant l’enjeu de ce questionnement, qu’il ne s’agit pas d’une leçon d’histoire du droit ou de culture philosophique, puisque même les plus optimistes doivent bien concéder que la question se pose aujourd’hui de la survie de l’humanité. Nous avons d’ailleurs dans l’actualité récente reçue une nouvelle alerte, fortement symbolique, avec le problème de la diminution anormale de la fertilité masculine, la diminution de la production spermatique de 50% au cours des 50 dernières années.

1. Historique rapide

a) Première occurrences

Une des premières occurrences de l’expression générations futures se trouve sans doute dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1793. Déclaration en préambule de la Constitution de l’an I, de la Première République (1792-1804), qui n’entrera jamais en application. On lit dans l’article 28 (chaque génération ne décide que pour elle),« Un peuple a toujours le droit de revoir, de réformer et de changer sa Constitution. Une génération ne peut assujettir à ses lois les générations futures ». Ici comme ailleurs le texte est étonnamment moderne et progressiste, même si l’on peut se demander si ce n’est pas la génération présente qui s’adresse aux générations passées... En tout état de cause, la survie de l’humanité n’est pas encore en question, et il ne s’agit pas d’obligation d’avenir.

Il faut ensuite attendre la Charte des Nations Unies, (1945) au sortir de la guerre qui ouvre ainsi son préambule, « Nous, peuples des Nations Unies, résolus à préserver les générations futures du fléau de la guerre… ». Il n’est toujours pas question d’écologie ni de responsabilité.

L’expression apparaît ensuite, à partir des années 70, dans de nombreux textes internationaux ou nationaux, mais le contexte est tout autre.

b) Quelques dates importantes

La Conférence de Stockholm (1972)

En 1972, la Conférence des Nations Unies sur l'environnement (CNUE) se tient à Stockholm. Pour la première fois la question écologique atteint ce rang de préoccupation internationale. À ce titre, on peut parler de la naissance d’une culture mondiale de l’environnement et de l’émergence d’une conscience écologique. C’est le coup d’envoi d’une réflexion juridique et politique ; c’est également la naissance de nombreux mouvements écologistes (Les amis de la terre, 1970, Greenpeace, 1971).

Le texte n’est pas contraignant, cela étant, il jouit d’une force morale, on verra ainsi, après le sommet, de nombreux pays créer un ministère de l’environnement. (Notons qu’en France, le 1er ministre avait créé, dès 1971 le premier ministère de la Protection de la nature et de l’Environnement. Robert Poujade, UDR, le ministre, se plaignait néanmoins de son budget 0,1% du total !).

Les participants de la conférence adoptent donc La Déclaration de Stockholm[5]. On y lit une série de principes déterminant une gestion écologiquement rationnelle de l'environnement.

Est aussi proclamé un nouveau droit fondamental, à côté de la liberté et l’égalité, le droit « à un environnement de qualité permettant de vivre dans la dignité et le bien-être ». Un droit qui a son devoir, « l'homme a le devoir solennel de protéger et d'améliorer l'environnement pour les générations présentes et futures » (Principe 1).

On ne parle pas encore de DD mais d’éco-développement. Le mot ne prendra pas. Mais on y parle très explicitement de « générations futures ». « La Conférence demande aux gouvernements et aux peuples d'unir leurs efforts pour préserver et améliorer l'environnement, dans l'intérêt des peuples et des générations futures », Proclamation, al. 7.

« L'homme a un droit fondamental à la liberté, à l'égalité et à des conditions de vie satisfaisantes, dans un environnement dont la qualité lui permette de vivre dans la dignité et le bien-être. Il a le devoir solennel de protéger et d'améliorer l'environnement pour les générations présentes et futures ».

[« Man has the fundamental right to freedom, equality and adequate conditions of life, in an environment of a quality that permits a life of dignity and well-being, and he bears a solemn responsibility to protect and improve the environment for present and future generations »], Principe 1.

Ce sommet donne naissance au Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE). Les dirigeants décident de se revoir tous les 10 ans, c’est ce que l’on appellera les « Sommets de la Terre ». On aura donc : 1982, Sommet de Nairobi, qui a laissé peu de souvenirs ; 1992, Sommet de Rio, 110 chefs d’État, le DD y sera défini très explicitement ; 2002, Sommet de Johannesburg, on y entendra la célèbre déclaration de Jacques Chirac. Le prochain en 2012, à Paris peut-être.

J’y reviendrai, mais je poursuis le fil chronologique.

Le rapport Brundtland (1987)

La Commission mondiale sur l’environnement et le développement (CMED), créée par l’ONU en 1983, publie en 1987 le Rapport Brundtland (du nom de sa Présidente, la Norvégienne Gro Harlem Brundtland (1939), première ministre), qui a pour sous-titre Notre Avenir à Tous [Our common Futur].

On peut lire dans l’introduction

« Nous ne prédisons pas l’avenir : nous nous bornons à signifier à l’humanité – et ce, de toute urgence et à partir des données scientifiques les plus fiables et les plus récentes – qu’il est largement temps de prendre les décisions qui s’imposent pour s’assurer des ressources qui feront vivre cette génération et celles à venir ». [Il s’agit de prendre des décisions afin d’]« assurer un progrès durable et de garantir la survie de l’humanité ».

Ce n’est pas lire entre les lignes que de considérer qu’est donc évoquée ici l’hypothèse d’une disparition de l’humanité.

Ce rapport définit la politique compatible avec le « développement durable ». On dit souvent, à juste titre, que c’est un des textes fondateurs du concept de DD (parfois appelé développement soutenable – de l’anglais sustainable)[6]. Précisément, le DD évoque, dans sa définition même, le concept de générations futures, on la connaît : « Le développement durable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs », (Chapitre 2, Introduction).

« La Terre est une ; le monde, lui ne l’est pas. Nous n’avons qu’une seule et unique biosphère pour nous faire vivre. Et pourtant, chaque communauté, chaque pays poursuit son petit bonhomme de chemin, soucieux de survivre et de prospérer, sans tenir compte des éventuelles conséquences de ses actes sur autrui. D’aucuns consomment les ressources de la planète à un rythme qui entame l’héritage des générations à venir. D’autres bien plus nombreux consomment peu, trop peu, et connaissent une vie marquée par la faim et la misère noire, la maladie et la mort prématurée. », Chap. 1, « Un avenir compromis », introduction.

On trouve aussi une des premières formulations de l’idée d’équité ou de justice intergénérationnelles.

La conférence de Rio (1992)

La Conférence mondiale sur l’Environnement et le développement se tient, en 1992, à Rio, on parle aussi du Sommet « Planète Terre », « la Terre, foyer de l'humanité, constitue un tout marqué par l'interdépendance ». La Déclaration de Rio sera adoptée. Elle confirme que la préoccupation économique exclusive pratiquée depuis quelques décennies engendre des dégâts environnementaux et sociaux considérables et reprend l’idée de DD. Le principe de précaution est clairement posé, principe 15, « Pour protéger l’environnement, des mesures de précaution doivent être largement appliquées par les États selon leurs capacités ».

On peut lire dans le principe 3 : « Le droit au développement doit être réalisé de façon à satisfaire équitablement les besoins relatifs au développement et à l'environnement des générations présentes et futures. »

La Déclaration sur les générations futures, 1997.

La Déclaration sur les responsabilités des générations présentes envers les générations futures, synthétise et radicalise ce qui a été dit, dans une courte déclaration en douze articles.

La Conférence générale de l'Organisation des Nations Unies […] consciente que, en cette étape de l'histoire, l'existence même de l'humanité et son environnement se trouvent menacés, affirmant la nécessité […] de promouvoir la solidarité intergénérationnelle pour la continuité de l'humanité[…], proclame

Article 1 – Besoins et intérêts des générations futures

Les générations présentes ont la responsabilité de veiller à ce que les besoinset intérêts des générations présentes et futures soient pleinementsauvegardés ».

La déclaration de Johannesburg, 2002.

Sommet mondial de Johannesburg pour le développement durable.

Jacques Chirac y fera son célèbre discours, « La Maison brûle et nous regardons ailleurs ».

« La maison brûle et nous regardons ailleurs. La Terre et l'humanité sont en péril. Il est temps d'ouvrir les yeux. La nature mutilée, surexploitée ne parvient plus à se reconstituer et nous refusons de l'admettre. Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas. Prenons garde que le XXIe siècle ne devienne pas, pour les générations futures, celui d'un crime de l'humanité contre la vie. Notre responsabilité collective est engagée. »

La Charte de l’environnement, 2005

Enfin, pour finir avec le droit national, on doit évoquer l’événement majeur de La Charte de l’environnement. Adoptée par le Parlement réuni en Congrès à Versailles, le 28 février 2005, par 531 voix contre 23, elle a finalement été promulguée le 1er mars 2005 par Jacques Chirac.

L’événement n’est pas dans les formules ou les concepts, il est de nature juridique. Ce texte fait partie du bloc de constitutionalité, il a une valeur constitutionnelle et est donc juridiquement contraignant. On y évoque le principe de précaution (art. 5), le développement durable (art. 6) et les générations futures (considérations).

Le peuple français, considérant […] Qu'afin d'assurer un développement durable, les choix destinés à répondre aux besoins du présent ne doivent pas compromettre la capacité des générations futures et des autres peuples à satisfaire leurs propres besoins ; proclame :

Article 1.

Chacun a le droit de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé

Article 2

Toute personne a le devoir de prendre part à la préservation et à l’amélioration de l’environnement »

Le Grenelle de l’environnement, 2008…

Le Grenelle de l’environnement

Il est difficile déjà de se prononcer, et sans doute est-ce prématuré, mais on peut se demander si la question de la responsabilité à l’égard des générations futures n’a perdu un peu de son importance, elle apparaît noyée dans de très nombreuses autres problématiques. On la trouve dans le Groupe de travail n°5, « Construire une démocratie écologique : institutions et gouvernance ».

Refonder la politique de l’environnement, placer les préoccupations de long terme et des générations futures au cœur du projet pour notre société, inventer un nouveau mode de développement fondé sur les changements dans les modes de production et de consommation nécessitent des politiques appropriées et cohérentes dans tous les domaines : énergie, transports, logement, agriculture, santé…Instaurer une démocratie écologique, c’est établir les cadres nouveaux et adaptés pour ces politiques, en considérant que tous les citoyens sont concernés à la fois comme victimes et acteurs des crises environnementales.

c) Ici et maintenant ?

Philippe Fabing prendra le relai et parlera des différents plans de développement proposés ici à La Réunion, Gerri, le PR2D et Réunion île verte.


2. Approche philosophique, Hans Jonas (1903-1993)

a) Le Principe responsabilité

Hans Jonas n’est ni le seul, ni le premier à avoir parlé de ces questions.

On peut notamment évoquer le Rapport Meadows, publié en 1972, « Halte à la croissance ? » commandé par le Club de Rome[7]. Mais la perspective est plutôt économique. Citons encore la position plus radicale de Arne Naess (1912-2009), le philosophe et militant norvégien, théoricien de la deep ecology[8].

Les années 70 sont la décennie où les grands problèmes écologiques émergent sur la scène internationale. Se renforce l’idée que l’environnement pose des problèmes éthiques, juridiques et philosophiques, et que, par ailleurs, il faut agir, vite et radicalement.

Après des travaux sur la Gnose, Jonas commence, dès le début des années 70, à s’intéresser aux questions éthiques soulevées par les progrès technoscientifiques, notamment le clonage et l’euthanasie, et à la responsabilité à l’égard des générations futures

Il publie Le Principe Responsabilité[9] en 1979. Le sous-titre donne une idée de sa thèse : « une éthique pour la civilisation technologique ». On pourrait ainsi résumer en une phrase son propos, la technologie a pénétré de part en part notre civilisation, nous conférant de nouveaux pouvoirs, elle impose donc que l’on repense l’éthique.

a) Constat initial

La modification de l’essence de l’agir humain

Sur un ton qu’on a pu dire apocalyptique Jonas s’alarme des nouveaux pouvoirs que la technique confère à l’homme. La science, la technoscience donne à l’homme toujours davantage de puissance, plus encore elle détermine son mode d’existence de part en part. Jonas parle d’une « civilisation technologique », c’est-à-dire que la technologie, aujourd’hui, n’est pas une caractéristique à côté d’autres, elle exprime notre essence parce qu’elle a pénétré la totalité de nos modes d’être, de penser ou de communiquer.

La civilisation technologique a modifié « l’essence de l’agir humain ». Et ce, d’une façon « inédite » : ce que l’homme peut faire aujourd’hui, jamais il n’a pu le faire. Et il y a lieu de s’inquiéter. « La promesse de la technique moderne s’est inversée en menace », PR, 15.

Ce qu’il faut craindre

Quelles sont alors ces menaces ? D’abord, sans doute, la disparition de l’homme et de la vie. Nous assistons à une inversion du rapport de domination entre l’homme et la nature. La toute-puissante, devient la très-fragile. La nature symbolisait jusqu’alors la force, l’énergie et le temps long, elle pouvait être hostile et démesurée et le sort des hommes dépendait d’elle. La science nous a heureusement émancipé de cette dépendance − et il ne faut être ni ingrat ni amnésique −, mais c’est aussi pour créer une relation de domination inverse. L’homme, l’homo technicus, est cette fois le tout-puissant, « Prométhée déchaîné » dit Jonas, la nature est fragile et vulnérable et exploitée sans respect. Ce rapport impose alors de reconsidérer la question éthique et juridique de l’obligation.

Mais il est un autre danger, non plus grave, mais plus insidieux, moins visible, c’est que soit altérée l’essence de l’homme, son humanité. Et on pense là moins à la bombe atomique qu’aux manipulations génétiques.

Il faut donc envisager la question de la survie physique d’un monde vivable, mais aussi celle de la préservation de ce que Jonas appelle « l’image de l’homme », dans un monde habitable et digne.

Le vide éthique

Précisément, toujours l’homme a encadré son pouvoir-faire par un devoir-faire, une éthique a toujours réglé son action, l’éthique consiste simplement à réfléchir, en termes de normes, de valeurs, sur l’agir.

La première conclusion à tirer est qu’aucune sagesse, aucune règle de morale, aucune obligation anciennes ne sont plus capables de nous instruire sur ce que nous devrions faire compte tenu de ce que nous pouvons faire. Aujourd’hui, l’éthique classique n’est plus pertinente.

Une nouvelle éthique

À nouveau pouvoir, nouveau devoir. Il faut développer une nouvelle éthique, voilà le sens du sous-titre de son livre, Une éthique pour la civilisation technologique.

Cette nouvelle éthique se concentrera sur une révision du concept de responsabilité, et devra prendre en compte la nouvelle causalité, celle qui nous lie à des effets lointains et irréversibles.

b) Le Principe responsabilité

Conception traditionnelle de la responsabilité

Traditionnellement, la responsabilité impose que l’on réponde de ses faits et gestes ; assumer ses responsabilités, c’est accepter d’en subir les conséquences, c’est accepter de réparer le tort causé à autrui, a posteriori. L'ancienne responsabilité est donc mesurée sur ce qui a été fait, sur l'action effective.

Nouvel agir

L’agir humain a été essentiellement modifié quant à la disproportion entre l’acte et les effets possibles. Je peux en appuyant légèrement sur un bouton, déclencher un cataclysme mondial. Mais, comme disait Aron, si la paix est impossible la guerre nucléaire est peu probable, soit.

En revanche on doit considérer que des actes insignifiants, ordinaires, quotidiens ont une portée sur le très long terme, il ne s’agit plus d’une disproportion quantitative, mais d’une disproportion regardant la temporalité : ce petit geste d’une seconde, je jette une pile dans mon jardin, inscrit mon action dans le très long terme : je laisse, pour des siècles, voire des millénaires, une trace de mon passage.

Voilà qui est radicalement nouveau, l’acteur et celui qui subit son action n’appartiennent plus, tant s’en faut, ni à un présent commun, ni à une espace de proximité[10] ; l’éthique régulait l’être-ensemble de voisins et de contemporains, c’est insuffisant.

À nouveau pouvoir, nouvelle responsabilité

La nouvelle responsabilité

Il faut penser à une responsabilité prospective, qui prenne en compte l’avenir lointain, les générations futures, non pas tel ou tel individu, mon arrière-arrière-petit-fils, mais plutôt l’humanité. La responsabilité porte sur la possibilité d'une perpétuation indéfinie de l'humanité dans l’avenir ; elle devient obligation d’avenir

Cette obligation n'est pas d'essence contractuelle ; elle est une relation non réciproque, unilatérale, asymétrique : je suis obligé par l'humanité à venir qui, n'existant pas présentement, ne saurait être obligée à quoi que ce soit à mon égard.

« Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre » (39-41)

c) L’heuristique de la peur

Concept qui a suscité beaucoup de polémiques.

Le problème

Le problème est celui de l’action quand la connaissance des effets manque.

Il nous faut donc agir, mais comment s’orienter dans l’action, quelle «  boussole » prendre, en ces temps relativistes et contradictoires ? Cette boussole, c’est « l’anticipation de la menace elle-même ». Quand on a des incertitudes sur ce qu’est le bien, il faut se figurer le mal.

Peur et discernement

La peur n’est pas une science, mais elle donne à savoir, elle est un discernement et un guide de l’action vigilante. Et il ne faut pas la confondre avec la pusillanimité craintive et timide, ni avec l’attente paresseuse, elle est un principe d’action attentive, elle invite à agir.

Il ne s’agit pas d’avoir peur de quelque chose, mais plutôt d’avoir peur pour quelque chose, peur notamment pour ce qui se révèle être précaire, la nature et l’essence de l’homme.

Peur et sollicitude

La peur est alors plutôt le souci, la sollicitude, le soin, le care. Pas une peur pour moi, mais une peur désintéressée, liée à la vulnérabilité de ce pourquoi on a peur. L’exemple archétype est la peur pour un nouveau-né et l’attention à sa respiration, « avec tout enfant qui est mis au monde, l’humanité recommence face à la mortalité et de ce point de vue, c’est la survie de l’humanité qui est également en jeu ici » (258).

« La responsabilité est la sollicitude, reconnue comme un devoir, d’un autre être, qui lorsque sa vulnérabilité est menacée devient un “se faire du souci” » (421)

Cette peur-là est au cœur de la responsabilité.


3. Penser l’à-venir

a) Deux principes philosophiques

Revenons à l’expression générations futures et posons deux principes.

La contingence

Il s’agit de préserver l’image de l’homme, dit Jonas, assurer la continuité de l’humanité ? Soit, mais qu’est-ce qui fait l’humanité de l’homme ?

On peut varier à l’infini sur des définitions souvent très justes et pertinentes ; mais on peut aussi chercher, en amont encore une détermination essentielle. Ce sera un trait négatif, l’indétermination, l’inassignation ; trait négatif qui se renverse pour désigner ce que l’on appelle la contingence.

La contingence, c’est la possibilité d’être ceci ou cela, d’être ceci ou autre chose. Être, pour l’homme, et à la différence des choses, c’est pouvoir-être, aucune détermination n’ordonne l’existence humaine à une fin. Il est inachevé, ouvert sur le possible. Il est, ici et maintenant ceci ou cela, mais il pourrait et pourra être autrement. L’homme est fait de part en part de « choix » culturels, choix, c’est-à-dire des options prises ici ou là. De fait, il est ici, ceci, mais aurait pu être cela. D’autres voies, d’autres choix étaient possibles. Pour le dire avec un autre vocabulaire, l’homme, ou plutôt les hommes ont leur destin entre leurs mains, à tout le moins, ils peuvent en infléchir le cours.

Or, on peut se demander si l’on n’assiste pas, depuis quelque temps, à une charge massive contre la contingence et le possible.

On peut d’abord évoquer la critique de l’évolutionnisme et l’idée du Dessein Intelligent, qui est une espèce de retour du finalisme, c’est-à-dire, l’idée que l’existence humaine serait ordonnée à une fin.

Mais on peut aussi parler d’un finalisme laïcisé, le nécessitarisme, l’idée que le cours des choses est nécessaire, le TINA de Madame Thatcher, There Is No Alternative. Le finalisme et le fatalisme qui l’accompagne reviennent sous la figure de la nécessité, technique, informatique ou administrative. Or la nécessité, ce qui ne peut pas ne pas être, ou ne peut pas être autrement, c’est l’exact contraire de la contingence.

Il faut refuser de croire et de servir le nécessitarisme. La responsabilité à l’égard des générations futures est d’abord là : préserver la possibilité de ce possible qui nous constitue essentiellement.

Je proposerai donc d’abord, le principe de contingence.

« Agis de telle façon que les effets de tes actes ne privent pas les générations futures de la possibilité d’agir différemment, s’ils l’estiment opportun ».

Évitons les choix irréversibles, les engagements sur le très long terme qui reviennent à imposer nos choix aux générations futures et à répondre à leur place.

(Il faudrait ici réfléchir au principe de précaution, le respect et la confiance qu’il suppose, mais aussi ses limites, notamment le risque d’attentisme qu’il porte en germe.)

La finitude.

Générations vient de générer, qui, en un sens s’oppose à créer ex nihilo. Générer, c’est engendrer, faire commencer, quelque chose qui n’existait pas, et qui va finir, c’est-à-dire, ne plus exister. Pourquoi ces évidences ? Cela doit nous rappeler que nous sommes inscrits entre deux bornes très claires, la naissance et la mort.

Mon hypothèse est que, par différents mécanismes, on tâche d’exclure ces deux bornes, de les externaliser (pourrait-on dire). Tâche vaine, car on ne supprime pas le bout d’une corde !

La naissance comme la mort sont masquées ou floutées, et dans le même temps, nous sacralisons l’infini et l’immortalité. Faute peut-être de transcendance, religieuse ou politique, nous nous tournons vers la science afin qu’elle pourvoie à ce besoin d’infini et qu’elle satisfasse nos rêves d’immortalité ou notre souci d’éternelle jeunesse. C’est important d’avoir des rêves, et il ne s’agit pas de censurer les fantasmes, ni de ranger et classer les êtres en générations étanches et déterminées. Mais c’est important aussi de se connaître et s’accepter tel.

Respecter les générations, c’est d’abord accepter le principe de génération, à entendre comme processus, la générativité, l’engendrement permanent. L’advenir des générations futures est lié au passage des générations présentes. Passer, c’est transmettre, certes (comme on passe le témoin dans un relai), mais c’est aussi se retirer et laisser être. Et cela n’est ni triste, ni pessimiste, ni morbide. C’est accepter la mesure, la modération, la finitude qui est au cœur de la génération.

On proposera alors un deuxième principe, « n’agis pas comme si tu étais immortel, dans un monde infini ».

Principe de finitude, on peut aussi l’entendre comme un principe de solidarité transgénérationnelle.

b) Le mode opératoire : l’option éthico-politique

Tout cela semble loin du concret, loin du réel, or, être responsable c’est fournir une réponse, une « response », pas seulement de jolis concepts.

Alors que faire ?

La solution le plus souvent envisagé, solution de type technique, elle est contenue dans l’idée de développement durable. Cette solution est nécessaire mais insuffisante ; elle est même en un sens dangereuse pour l’idéologie qu’elle sous-tend, plus ou moins consciemment, celle que de la « technologie blanche », à savoir, l’idée que nous en sommes à technologie, pure, mature, de deuxième génération et qui aurait dépassé l’époque primitive ou transitoire d’une première technologie, grise, sale, imparfaite. À l’évidence, il faut passer aux énergies « propres » ou « renouvelables », mais c’est insuffisant et dangereux si cela doit masquer la gravité de la situation. La solution est d’ordre éthique, il faut changer de comportement, de posture, de rapport au monde, rapport aux choses, rapport aux êtres. Il faut une nouvelle attitude qui ne doit pas être subordonnée à des connaissances scientifiques élaborées (le clonage, les OGM, le nucléaire), il faut refuser que la technicité scientifique confisque le débat.

En outre, et parce que l’homme n’est pas naturellement généreux, pas naturellement solidaire, il faut l’« aider » à le devenir, en prévenant et en contraignant, par l’éducation et la loi, ces contraintes librement acceptées (c’est en démocratie, la définition de la loi, cf. le Contrat social de Rousseau).

Conclusion

Les générations futures, du fond muet de leur inexistence, représentent la vulnérabilité absolue ; sans voix, sans représentant, sans droit, elles nous rappellent finalement à nous-mêmes, c’est-à-dire à la fois à notre précarité et à notre pouvoir. Elles nous renvoient à notre obligation d’avenir, c’est-à-dire à la responsabilité qu’il nous incombe de préserver l’humanité dans ce qui la définit essentiellement et que sans doute, pris dans le maelström de nos vies d’agitation et de consommation, nous avons tendance à oublier, le possible.

« Agis de telle sorte que le possible demeure toujours possible ».



[1] Ce texte a servi de support à une conférence faite le 3 décembre 2008, dans le cadre des Rencontres de Bellepierre, sur les « Genres & générations », intitulée « Les générations futures : responsabilité et précaution », et reprise, légèrement modifiée, pour Les amis de l’Université, le 17 mars 2009.

[2] Cf. discours à la Knesset, le 15 mai 2008. « Autoriser le commanditaire principal de la terreur dans le monde à posséder la plus meurtrière des armes au monde serait une trahison impardonnable pour les générations futures. Dans un souci de paix, le monde ne doit pas permettre à l’Iran d’avoir une arme nucléaire. »

[3] Joseph Stiglitz et Linda J. Bilmes,Une Guerre à 3 000 milliards de dollars, tr. Paul Chemla, Fayard, 2008.

[4] Le discours d'investiture de Barack Obama, prononcé le 20 janvier 2009, se termine ainsi : « Face à nos dangers communs, dans cet hiver de difficultés, rappelons-nous ces mots éternels. Avec espoir et courage, bravons une fois de plus les courants glacés, et supportons les tempêtes qui peuvent arriver. Qu'il soit dit aux enfants de nos enfants que lorsque nous avons été mis à l'épreuve, nous avons refusé de voir ce parcours s'arrêter, nous n'avons pas tourné le dos ni faibli. Et avec les yeux fixés sur l'horizon et la grâce de Dieu, nous avons continué à porter ce formidable cadeau de la liberté et l'avons donné aux générations futures ».

[5] Le texte s’inspire largement du rapport Nous n’avons qu’une terre [Only one earth. The care and maintenance of a small planet], écrit par René Dubos et Barbara Ward (Denoël, 1972), paru simultanément en huit langues. C’est à René Dubos que l’on doit la formule célèbre « Penser globalement, agir localement ».

[6] Une des premières occurrences se trouve dans de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) en 1980.

[7] Halte à la croissance ? Rapport sur les limites de la croissance, [Limits to Growth], trad. Jeanine Delaunay, Fayard, 1973. On parle aussi du rapport Meadows du nom de deux de ses auteurs, Donnela et Dennis Meadows qui ont encadré l’équipe de chercheurs du Massachussets Institute of Technology sollicitée par le club de Rome..

[8] Peu traduit en France, cf. Écologie, communauté et style de vie, (1989), trad. Charles Ruelle, MF Éditions, 2008, 372 pages.

[9] Hans Jonas, Le Principe Responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique, [Das Prinzip Verantwortung, 1979],trad. Jean Greisch, Éditions du Cerf, 1990. La traduction a été reprise en poche chez Flammarion, c’est à cette édition que l’on renvoie.

[10] « Voilà que se trouve brisé le cercle de proximité qui m’obligea seulement à l’égard du proche et du prochain, et distendu le lien de simultanéité qui me faisait comptable des effets immédiats, ou tout au moins voisins, des actes que je posais aujourd’hui », François Ost, « Après nous le déluge ? », in Variations sur l’éthique. Hommage à Jacques Dabin, Bruxelles, Publications des Facultés de Saint Louis, 1994, 783 p.


Date de création : 21/11/2008 08:32
Dernière modification : 20/04/2009 08:00
Catégorie : 2. Générations futures
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