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Gérontologie - Jérôme PELLISSIER

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     Écrivain, chercheur en gérontologie, Jérôme Pellissier, s’intéresse depuis plusieurs années à la vieillesse. Dans cet article, il s’interroge : « la guerre des âges aura-t-elle lieu ? » (a). Cette guerre contre les vieux, impensable dans d’autres cultures ou à d’autres époques, il semble bien que l’on nous y prépare.

     Le racisme anti-vieux, l’âgisme, n’est pas nouveau, les stéréotypes et les fantasmes − riches et avares, méchants et sales… −, se répètent avec beaucoup de constance et peu d’imagination. En revanche, ce qui est neuf c’est de rendre les vieux responsables et coupables d’une situation économique et sociale dégradée : déséquilibres démographiques, chômage, mise à mal de nos systèmes de retraite et de santé, augmentation des impôts… ; responsables et coupables d’opportunisme et d’immobilisme aux dépens d’une jeunesse pauvre et dépossédée. Les boucs émissaires sont trouvés, on évoque la redoutable « marée grise » et l’on prépare à « la guerre des âges ».

Mais qu’en est-il de l’intérêt général, du lien social, du vivre-ensemble, et doit-on, pour ouvrir une école, fermer une maison de retraite ? N’est-ce pas là une vision marchande, comptable de la vie en société ? La préparation à la guerre n’aurait-elle pas pour fonction, ici comme ailleurs, de voiler les vraies questions : augmentation des inégalités, nouvelles formes de pauvreté, chômage des jeunes comme des vieux…

     Sommes-nous sûrs, se demande Jérôme Pellissier, entre colère et inquiétude, que nous ne finirons pas par y croire à cette guerre, tant les stigmatisations et les appels au conflit se répètent ? Sans doute faut-il dénoncer, inlassablement, cette intolérable imposture, ce racisme indigne.

 

______________

 

(a)  Cf. aussi son dernier livre, La Guerre des âges, Éditions Armand Colin, 2007. Extraits à lire sur son site.

 

 

La guerre des âges aura-t-elle lieu ?

 

Jérôme Pellissier

 

 

 

Comment en est-on arrivé là ?

Avril 2008. Interrogée par un journaliste, Valérie Pécresse, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, indique que toutes les réformes engagées par le gouvernement dans le domaine de la santé ont pour objet de « lutter contre le fléau qui va arriver, c’est celui du vieillissement de la population » (1).

Octobre 2008. Sans aucun regard critique, sans même donner une seule information sur le sérieux de ce politologue, Le Monde informe ses lectrices et lecteurs : « Pour limiter la “surreprésentation” prévisible des seniors dans le corps électoral des pays développés, plusieurs chercheurs ont proposé de minorer le vote des plus âgés. Le politologue Silvano Möckli (Université de Saint-Gall, Suisse) est allé jusqu’à suggérer d’attribuer un coefficient à chaque classe d’âge : à 18 ans, le multiplicateur serait de 2, puis déclinerait de 0,01 par année. Le bulletin d’une personne de 70 ans ne compterait plus ainsi que pour 1,48. » (2)

Décembre 2008. Malgré les promesses de plusieurs gouvernements successifs, le « minimum vieillesse » reste toujours, en France, inférieur au seuil de pauvreté. Plus d’un million de vieux pauvres vivent avec moins de 650 euros par mois (3).

Comment en est-on arrivé là ?

Âgisme et guerre des âges

L’âgisme n’est pas nouveau : le racisme anti-vieux, les stéréotypes et les clichés, les discriminations – par exemple dans l’accès à la formation professionnelle – du fait de l’âge sont, depuis plusieurs années maintenant, dénoncées par les chercheurs et professionnels qui les étudient ou les observent.

L’âgisme n’est pas nouveau, mais la menace de guerre des âges est plus réelle que jamais. Sous les couleurs de l’âgisme ordinaire, on voit en effet depuis peu apparaître de nouvelles formes d’accusations : loin de se contenter de caricaturer les vieilles personnes, elles les rendent désormais responsables des dégradations sociales et coupables de léser les autres générations.

Âgisme : des stéréotypes qui sèment la discorde

On se souvient d’Alfred Sauvy, précurseur de la vision alarmiste du « vieillissement de la population », chantre d’une équivalence devenue l’un des credo âgistes les plus tenaces : un pays où le nombre de vieux augmente serait un pays socialement, économiquement, intellectuellement décadent.

De nombreux économistes, le plus souvent (ultra-)libéraux, reprennent aujourd’hui l’antienne de Sauvy en rendant ce « vieillissement » responsable de la situation de la France. Aucune « reprise économique durable ne viendra d’une population vieillissante largement équipée (4) », écrit l’un d’eux tandis qu’un autre précise que « toute population déclinante pèse sur l’investissement et toute population vieillissante met en cause la consommation (5) … »

De tels stéréotypes rejoignent ceux qui accusent les vieilles personnes de creuser le « trou de la sécu «  et le « gouffre des retraites ». Un gouffre mondial, comme le suggère cette question posée par Le Monde : « Le vieillissement de la population, avec l’augmentation des dépenses de retraite et de santé qu’il implique, menace-t-il l’économie mondiale d’une déflagration financière ? »

« Oui », répondait alors une étude européenne, qui relayait l’inquiétude de nombreux âgistes pour qui « compte tenu de l’augmentation abrupte du coût de maintien en vie de [la] population du 4e âge, le transfert démographique accroîtra son intensité et présentera un tout nouvel aspect social (6) ».

Accusation qu’on retrouve désormais régulièrement, presque incidemment, dans nos médias : « Impôts locaux : toujours plus hauts ! […] La faute au social et à l’aide à l’autonomie des personnes âgées (7) » titrait ainsi Ouest-France en septembre 2006, tandis que François Fillon, en juin 2007, indiquait lors d’une émission de radio qu’il allait falloir réduire les dépenses de santé « qui ne cessent de croître en raison de l’augmentation du nombre de personnes âgées ».

Étonnante conclusion. Il va y avoir dans les prochaines années davantage de vieilles personnes, donc davantage de personnes qui, à un moment ou à un autre, vont être confrontées à la maladie ou au handicap. La conclusion pourrait être qu’il va falloir, face à cette prévisible augmentation des dépenses de santé, trouver les moyens de la financer. Non : la conclusion est qu’il va falloir diminuer ces dépenses !

Un tel raisonnement rejoint cette phrase prémonitoire de l'Institut Français des Relations Internationales (IFRI) : « Il existe un excédent prévisible de personnes âgées par rapport aux capacités de financement des systèmes de protection sociale… (8) »

À ceux qui souhaiteraient que les systèmes de protection sociale s’adaptent aux évolutions démographiques, il est généralement répondu par les économistes (ultra-)libéraux que ces systèmes sont obsolètes et qu’ils ne permettront pas d’assurer les retraites ou les dépenses de santé de tout le monde. On commence à former les armées : les retraités actuels, les vieux malades actuels, sont cause que les jeunes d’aujourd’hui seront de pauvres retraités ou seront mal soignés. La guerre approche.

Tous les vieux sont riches

Il ne s’agit donc plus seulement d’en vouloir aux vieux possédants – moderne variation autour d’Harpagon – mais de les accuser de déposséder les jeunes, de s’enrichir à leurs dépens.

Peu importe, on s’en doute, qu’en ce XXIe siècle débutant, les retraité(e)s perçoivent en moyenne 1 126 euros bruts (7 397 francs) par mois et que plus de la moitié du patrimoine total détenu par les retraités le soit par moins de… 10 % d’entre eux.

Peu importe en effet la réalité : les fantasmes âgistes, comme les fantasmes racistes (« tous les Juifs sont… », « tous les Arabes sont… »), ne reflètent pas le réel, mais flattent l’ignorance et la jalousie.

Dans les fantasmes, donc, les vieux dépouillent, et font ainsi de la France un pays « dominé par une génération vieillissante qui […] choisit de se soigner, dans tous les sens du terme, au détriment de l’intérêt de la nation (9) ».

Un journaliste s’interroge : « Pourra-t-on demander aux trentenaires d’aujourd’hui, les quinquagénaires de 2030, de continuer à payer les retraites de leurs aînés (10) ? »

Justement, on ne le pourra pas, répondent de plus en plus ceux pour qui le système de retraite par répartition n’est pas l’un des liens concrets, vivants, importants, entre générations. Pour ceux là, comme le disait Romano Prodi, ancien président de la Commission européenne, « une partie de la solution est de réformer l’État providence de manière à ce que la population active n’ait plus à payer la protection des retraités (11) ».

L’idée est désormais à la mode dans certains milieux. En rupture radicale avec le principe de solidarité (chacun paye en fonction de ses moyens et reçoit en fonction de ses besoins, avec un niveau de protection sociale égal pour tous), elle ne craint pas de souhaiter que les malades, les vieilles personnes, les personnes handicapées, les personnes retraitées, etc., payent davantage que les autres pour ce dont elles ont besoin.

Guerre des âges, guerre des générations

Nous voilà au cœur de cette préparation psychologique à la guerre des âges. Dans une réalité qui, comme toute réalité de propagande, est bien caricaturale, bien binaire, avec des bons (et pauvres) jeunes et des méchants (et riches) vieux. Ces méchants qui, peut-on lire dans L’Express, « exercent une véritable hégémonie culturelle sur la société française. Ils tiennent tous les pouvoirs : politique, économique, syndical, médiatique (12) ». Une génération que Louis Chauvel accuse régulièrement d’avoir capté la profusion des Trente Glorieuses à son profit ; d’avoir toujours reçu plus que les autres ; de ne pas laisser la place aux jeunes…

Dans cette réalité de propagande, pas de société, pas d’intérêt général. Ce qu’on fait pour les uns se fait forcément au détriment des autres. Comme dans toute préparation psychologique au combat, il s’agit surtout de convaincre que celui qui ne tue pas… sera tué ; que l’argent, les emplois, seront pour les vieux ou pour les jeunes ; qu’un vieux qu’on soigne, c’est un bébé qu’on laisse mourir ; qu’un hôpital en plus, c’est une école en moins ; etc.

Bref, comme le synthétise parfaitement Alain Cotta : « Peut-on raisonnablement penser qu’une société humaine puisse consacrer à entretenir ses vieillards impotents autant d’efforts, réels et financiers, qu’à ses dépenses de recherche et développement ou à l’éducation de ses jeunes ?  (13) »

Le grand avantage de jouer à la « guerre des générations », on l’aura compris, est d’éviter soigneusement d’aborder les autres terrains de conflits, les vrais. Ceux où l’on constate, par exemple, que les inégalités sont en augmentation constante depuis quinze ans, pour tous les âges. Ceux où l’on s’aperçoit, logiquement, qu’il n’existe pas de générations riches ou de générations pauvres, mais des riches et des pauvres au sein de chaque génération ; que le chômage et la pauvreté frappent particulièrement durement les jeunes et les vieux ; que séparer les jeunes des vieux conduit à les tuer, comme tue l’arbre celui qui sépare les racines du feuillage ; etc.

Ces terrains-là impliqueraient des réflexions et actions politiques. Fatigant. Il vaut mieux proposer, comme on l’a abondamment entendu juste après les élections présidentielles de 2007, des solutions pour priver les vieilles personnes du droit de vote.

Le responsable de l’Université de tous les savoirs, Yves Michaud, avait lancé l’idée dès 2006 : il faut « se poser la question d’une fin de la vie citoyenne. Je pense que tôt ou tard il faudra envisager qu’il y ait un âge de la retraite du citoyen. Moi je verrai bien des gens votant par exemple entre 16 ans et 80 ans. Et puis à 80 ans on arrête (14). »

La guerre, jusqu’où ?

Répétés cent fois par jours, trente jours par mois, douze mois par an, les appels au conflit, les clichés âgistes, sont en train de modeler l’action politique et de modifier la manière même dont nous nous conduisons les uns avec les autres. Sommes-nous sûrs, à force d’être ainsi entourés de stéréotypes, que nous ne deviendrons pas un jour comme ces bellicistes qui en sont à percevoir les vieilles personnes comme des charges, des inutiles vivant « à leurs frais » ? Sommes-nous sûrs que nous ne finirons pas par approuver les politiques maladives qu’ils prônent ?

Sommes-nous sûrs que nous ne partagerons pas bientôt la pensée, barbare, de Richard Liscia, rédacteur en chef du Quotidien du médecin : « Même les gens âgés doivent participer à la production nationale […]. Si nous étions extrêmement cyniques, nous dirions que le moment arrive où, du point de vue de la dépense publique, il vaudrait mieux que meurent les gens qui veulent rester oisifs (15). »

 

_________________________

 

(1) Émission Ripostes du 24 avril 2008.

(2) Le Monde, 9 octobre 2008.

(3) Sur ce sujet, voir Jérôme Pellissier, « Xavier Bertrand et le Minimum vieillesse : comment appauvrir encore les vieux pauvres ? », novembre 2008, sur son site.

(4) Michel Godet, Emploi, le grand mensonge. Fixot, 1997.

(5) Alain Cotta, « Un continent de rentiers », Le Figaro, 29 juillet 2003.

(6) Alain Cotta, « Qui décidera de distribuer la richesse en faveur des seniors ? » in Claude Jeandel (dir.), Vieillir au XXIe siècle, Universalis, 2004.

(7)  « Impôts locaux : toujours plus hauts ! », Ouest-France dimanche, 24 septembre 2006.

(8)  « Mondes en mouvement. » Rapport annuel de l’IFRI 1987-1988. Cité par Hervé Le Bras, Marianne et les lapins : l’obsession démographique. Olivier Orban, 1991.

(9) Jean de Kervasdoué, « Une nation d’hypocondriaques vieillissants », Le Monde, 19 décembre 2004.

(10) Jean-Yves Ruaux, 2030 : le papy-crash ? Alvik éditions, 2005.

(11) Propos cités par Antoine Math, « Quel avenir pour les retraites par répartition en Europe ? » Revue de l’Institut de Recherches Économiques et Sociales (IRES), n° 36, février 2001.

(12) Laurent Bouvet, « Les trentenaires, victimes des baby-boomers ? », L’Express, 10 mai 2004.

(13) Alain Cotta, « Qui décidera de distribuer la richesse en faveur des seniors ? » Op. cit.

(14) Yves Michaud, durant l’émission « L’Esprit public ». France culture, 4 juin 2006.

(15) Éditorial du Quotidien du médecin du 30 mars 2005.

 

 

 

Pour citer cet article

Jérôme Pellissier, « La guerre des âges aura-t-elle lieu ? », www.lrdb.fr, mis en ligne en décembre 2008.


Date de création : 08/12/2008 20:31
Dernière modification : 08/12/2008 20:31
Catégorie : Gérontologie
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