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Philosophie - Françoise DUROUX

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     Philosophe et féministe militante, Françoise Duroux enseigne à l’Université Paris VIII, où elle s’attache à développer les études de genre depuis plusieurs décennies. Elle revient dans cet article (a) sur les difficultés que vivent aujourd’hui les femmes, difficultés ou contradictions qui renvoient à autant de problèmes théoriques. Le travail d’émancipation réelle passe donc également par une libération idéologique car certaines thèses féministes − comme par une ruse de la raison masculine − finissent parfois par servir ce qu’elles combattent.

     Après un rapide retour historique, rappelant que les féminismes ont depuis toujours été traversés par des oppositions théoriques et tactiques, (les contradictions s’explicitant, se creusant et se radicalisant en France à partir des années 70), Françoise Duroux retient trois questions qui aujourd’hui témoignent de ces difficultés qui divisent : la parité, l’usage de la catégorie de genre et le problème du voile. À quoi il faut ajouter la question de la prostitution qui est moins le plus vieux métier du monde que « la gestion notoirement rentable de la différence des sexes ».

     Ces questions renvoient finalement à celle de la position, de la place ou du lieu du féminin, et Françoise Duroux renonce à répondre dogmatiquement, préférant, à l’utopie d’un lieu idéal, l’atopie d’un non-lieu de tous les lieux possibles, sans espaces interdits, sans places obligées.

 

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(a) Cet article a déjà été publié dans la revue italienne Diotima, « Per amore del mondo. Un certain regard », printemps 2008, Verone.

 

 

Remarques aporétiques sur les issues des mouvements de femmes

 

Le cas français

 

Françoise Duroux

 

 

 

 

 

La question posée est celle des contradictions que vivent actuellement les femmes en Europe. Ces contradictions ne sont pas nouvelles mais prennent des formes actualisées dans des « cas » qui diffèrent ; et chaque femme est un cas, selon ses appartenances de nation, de race et de classe, mais aussi selon sa position subjective (qui ne se réduit pas à son « orientation sexuelle »).

Histoire

Les difficultés ne sont pas nouvelles. On peut les appeler « contradictions », mais entre quoi et quoi ? Elles ont traversé les « féminismes », leurs débats et leurs déchirures dès qu’ont été formulées des « contradictions » déjà expérimentées « exceptionnellement » dans les siècles qui ont précédé le XIXème.

Des « Précieuses » aux « Citoyennes républicaines révolutionnaires » en passant par des femmes « déplacées », écrivains ou théoriciennes, court le fil d’une question : celle de la position d’individues assignées à des places et des fonctions définies comme « féminines » et dérogeant aux tâches de leur sexe pour poursuivre d’autres travaux. De telles dérogations n’allaient pas sans sanctions, du « ridicule », dont Molière taxe Précieuses et Femmes Savantes, à la guillotine, pour la même raison : de quoi se mêlent-elles ? assortie de l’amalgame insistant de ces « estrangements » (selon la formule de Monique Wittig) avec quelque dérèglement sexuel. Coteries saphistes des Précieuses, prostitution des Révolutionnaires : autant de soupçons et d’accusations qui visent l’Hubris commune à ces femmes dérangées et dérangeantes, qui outrepassent les limites de leur fonction et que Le Moniteur désigne explicitement dans sa célébration de l’exécution de Madame Roland : « La femme Roland, bel esprit à grands projets fut un monstre sous tous rapports. Cependant elle était mère, mais elle avait sacrifié la nature en voulant s’élever au-dessus d’elle ; le désir d’être savante la conduisit à l’oubli des vertus de son sexe et cet oubli, toujours dangereux, finit par la faire périr sur l’échafaud. »

Les « féminismes » du XIXème siècle prendront la mesure de cette distorsion, dans leurs différends internes persistant au XXème siècle au titre de l’opposition entre « essentialisme » et « universalisme » : simplification assez grossière du problème.

Mais il faut se souvenir que ce débat « idéologique » n’est pas sans rapport avec des options tactiques concernant les revendications politiques : pour obtenir le droit de vote, valait-il mieux se réclamer de l’universel ou de la spécificité ? de la respectabilité des devoirs maternels au nom desquels on demande des droits ou de l’émancipation civile ? Telle se présentait la division entre les Saint-Simoniennes, orthodoxes et dissidentes (Jeannne Derouin et Claire Demar), redoublée par la division entre prolétaires et bourgeoises, qui constitue bientôt une arme du Mouvement ouvrier contre les mouvements de femmes. George Sand pour sa part refusa d’être enrôlée dans l’opération électorale, car répondait-elle, « les droits civils doivent précéder les droits civiques ».

Cependant la victoire de l’universalisme signa pour longtemps en France l’échec des revendications alors qu’en Angleterre, l’argumentaire de la capacité civique des « mères » donna au suffragisme une longueur d’avance.

Et ce n’est sans doute pas un hasard si l’argumentaire de la loi sur la Parité, en France, se réclamait d’un « essentialisme » surprenant sous la plume de ses rédactrices. Geneviève Fraisse l’a soutenu avec lucidité : il s’agissait de Realpolitik et non de rigueur théorique. Ce qui reste finalement significatif, c’est l’échec de cette loi dans sa mise en œuvre et ses effets réels.

Le « cas » français

En France, le Mouvement de Libération des Femmes des années 1970 – version française du « nouveau féminisme » ressurgi aux USA dans les années 60 − fut d’entrée de jeu divisé entre sa tendance « radicale », mixte de marxisme et de beauvoirisme transatlantique, et sa tendance « Psychanalyse et Politique », aussitôt taxée d’essentialisme.

Il est impossible de dresser ici la liste et le tableau des malentendus qui ont caractérisé « l’exception française », malentendus qui durent encore entre deux tendances qui prennent pourtant leur source dans un même geste à partir de lieux communs : la séparation du Mouvement de femmes de leurs appartenances aux groupes d’extrême-gauche (à l’exception de la tendance « Lutte de classes »).

On peut cependant noter le malentendu, pour moi principiel, sinon principal, dû à l’écart de la présence en France d’un Freud revisité par Lacan et l’interprétation psychiatrisante et moralisatrice d’un Freud honni par les féministes américaines et importé en France, dans la valise du retour d’un « Deuxième sexe » radicalement constructionniste. Le résultat est aujourd’hui la « construction sociale du Genre », difficile à troubler en français.

En conséquence, les pratiques d’« autoconscience », promues aux USA contre la psychanalyse institutionnelle et en Italie contre les politiques traditionnelles restèrent en France assez rares.

Et paradoxalement, ce sont des textes de femmes peu engagées dans le Mouvement qui ont « représenté » hors de France le « French feminism » : Hélène Cixous ou Julia Kristeva, individualités peu affectées par les conflits théoriques et politiques qui traversaient le MLF.

Restaient les débats effectifs, entre matérialistes radicales, comme Christine Delphy et les analystes de la féminité, comme Luce Irigaray. Conflits en fait plutôt que débats ; conflits inexpiables qui ont largement contribué à la stérilisation des réflexions françaises, bientôt réduites aux travaux académiquement autorisés des sociologues et des historiennes, dont le souci théorique reste léger au regard de la préoccupation tactique : investir les terrains, pour en changer les coordonnées. L’opération ne fut pas sans effets positifs, tant pour la révision des catégories de l’INSEE (Annie Fouquet) que pour le changement d’optique des travaux des historiens (Georges Duby, Michelle Perrot).

Dans cette configuration Les Cahiers du GRIF, édités en Belgique, offraient un espace « outland » de liberté d’expression échappant au choix forcé entre deux camps, pour des réflexions théoriques et politiques marginales, inaudibles sur le champ de bataille français. (J’avoue en avoir beaucoup usé !).

Le temps a passé. Les contentieux ne sont pas soldés. Les effets divers et contradictoires de la victoire de la Gauche en 1981 ont encore brouillé les voies : entre l’« achat » des féministes professionnelles, la vitrine des députations européennes et la réalité de la situation, le fossé s’est creusé.

Trois questions vives

À l’heure actuelle, je dirais qu’en France, dans une pénurie politique et conceptuelle certaine, exposée à des effets de mode suppléant à l’absence d’une réflexion conséquente (en vrac et contradictoires : le butlerisme queer, déjà dépassé aux USA et ailleurs, et le « Black Feminism », résurgence de vieilles tactiques de divisions des mouvements de femmes, dont la pertinence formelle reste en France plus que douteuse), trois problèmes au moins font débat.

Les constats d’échec des solutions légales, tant au plan politique qu’au plan social, pour établir la « parité » ou l’égalité mettent les adeptes de la « construction sociale » devant le roc de la réalité de la différence des sexes, déclinée socialement et imaginairement : ce que Virginia Woolf appelait l’« atmosphère ». Arletty l’inscrit avec son accent inimitable dans la légendaire grivoiserie qui fait un de nos charmes nationaux mais ne contribue pas à la dissiper : « Atmosphère ? Est-ce que je m’appelle Atmosphère ? » (Hôtel du Nord de Marcel Carné)

À lire nos sociologues (Margaret Maruani) quelque chose d’incompréhensible fait obstacle au règlement raisonnable et rationnel du traitement de la différence des sexes, pour les employeurs, les institutions scolaires, les lobbies politiques…

De cet « incompréhensible », nos expertes avouent leur incapacité à proposer la moindre analyse. Et pour cause : elles se sont d’entrée de jeu privées des instruments adéquats, notamment ceux de la Psychanalyse.

Et lorsque des réponses sont proposées à cet « incompréhensible », elles restent bien en-deçà de l’analyse de la machine à reproduire les partages et inégalités des sexes. Par exemple, lorsqu’on nous dit que le travail domestique est accompli « par amour », cette hypothèse introduit bien sûr une dimension supplémentaire par rapport aux comptabilités des heures de travail invisible. Constitue-t-elle pour autant une explication ?

Il est en outre urgent de souligner le danger des usages de la « catégorie utile de Genre », promue par Joan Scott pour les lectures de l’Histoire et utilisée à des fins inverses par les « politiques sociales » actuelles (comme le montrent bien Anna Camacho et Belen Lorente Molina de l’Université de Cadiz : l’Andalousie est un laboratoire). La notion de Genre, moderne, mode et modique, peut servir des « politiques sociales » progressistes en apparence mais contribuant en réalité à la pérennisation des partages de tâches, de territoires et d’identités. (Dans la foulée des traditions locales, comme le montre le film de Pedro Almodovar, Volver). Quel serait le film, pour la France, et pour l’Italie ? (histoire de rester en Europe du Sud).

L’opacité de ces questions est à la fois renforcée et éclairée par les débats et conflits autour du « voile » islamiste. La communauté maghrébine, musulmane ou non, opère en France comme révélateur (chimique) des ambiguïtés. Les « dyschronies et dysphories » (selon les termes de Nadia Tazi et de Fehti Ben Slama) s’incarnent en des femmes rattrapées par leur devoir communautaire et rappelées à leurs devoirs traditionnels. C’est à l’intérieur des communautés immigrés, sur trois ou même quatre générations que se joue le sort des « femmes ».

Mais il importe de remarquer que les interventions des « intellectuels » français (en général des hommes) se soucient peu de ces femmes vivantes : l’invocation de principe de la « laïcité » en général ou au contraire la complaisance pour l’érotisme du voile (Alain Badiou) ne font pas « cas » des femmes « issues de l’immigration », indépendantes et responsables (souvent malgré elles) de leurs enfants et de leur carrière professionnelle, désormais exposée au harcèlement intégriste.

Au croisement du libéralisme et du libertarisme

Se pose enfin le problème du statut de la prostitution.

La France, terre native de l’« abolitionnisme » (en 1947 avec la Loi Marthe Richard) est aujourd’hui confrontée à un certain « consensus » européen « réglementariste » : celui des pays qui n’avaient pas signé la Charte de 1949. En tête les Pays-Bas, connus pour le commerce des tulipes, des prostituées et du cannabis et leur «  tolérance » moraliste, suivis par l’Allemagne qui s’est récemment illustrée lors de la Coupe du Monde de Football de 2006 avec « Artémis » à Berlin et autres institutions célèbres comme « Le Pascha » à Cologne. Et il ne faut plus compter sur un axe Sud de l’Europe, puisque l’Espagne est désormais tentée par des « maisons closes » démocratiques et hygiéniques, garantissant aux clients la sécurité et aux « travailleurs du sexe » la sécurité sociale. Je n’ai pas d’informations sur la situation en Italie.

Sur ce terrain se joue une partie qui concerne très directement la sexualité, ses représentations, son statut et ceux des entreprises prostitutives et pornographiques qui perpétuent une « gestion » notoirement rentable de la différence des sexes, éternelle nous dit-on et justifiée encore une fois par la Realpolitik : « le plus vieux métier du monde » rapporte ; il est institué comme une source de profit garantie par la pérennité d’un mécanisme qu’il contribue à conforter.

Que quelques étourdies (Marcela Iacub et les « Catherinettes » de la pétition (Le Monde 9 Janvier 2003) ou Françoise Gil et Marie-Elisabeth Handmann (dans le Rapport pour la Mairie de Paris) réclament « la liberté de se prostituer » ne doit faire oublier ni l’ampleur du trafic international, ni la légèreté de la revendication.

En effet, n’est pas prostituée qui veut. Sous la contrainte, c’est l’esclavage.

Pour la prostitution « consentie », des conditions de possibilités subjectives sont requises qui ne sont heureusement pas le lot commun.

En guise de conclusion

Conclusion logiquement aporétique, compte tenu des inerties.

Il conviendrait finalement de compter aussi avec l’« atopie » effective, qui ne se réduit pas à une utopie : celle de la position des femmes qui ne tiennent ni à se prostituer, ni à se voiler, mais à exercer leurs multiples activités, y compris celle de faire naître des enfants et de les élever (si possible avec la participation du géniteur). La position maternelle (jouer à la maman et en tirer un pouvoir) ne constitue pas la seule issue.

Le programme se présente donc comme un partage des « tâches sexuelles de l’humanité », comme disait Freud, reproduction de l’espèce et production de la culture. Il ne s’agit pas d’assigner encore à des essences – féminines ou masculines − une répartition de ces tâches, en revalorisant celles d’une féminité idéalisée, dans l’héritage des antiennes du XIXème siècle : de Simmel à Lou Salomé. La régénération de la Culture grâce aux qualités féminines ou à la prépondérance maternelle par l’inversion des signes de la « valence différentielle des sexes » (selon la formule de Françoise Héritier) figure le piège répétitif et conservatoire d’une situation illusoirement inversée.

« Symbolique de la Mère », « Éthique horizontale » de la différence des sexes, comme le proposent Luisa Muraro et Luce Irigaray rejoignent paradoxalement les convictions qui soutiennent la prostitution comme « le plus vieux métier du monde ».

Ces idéologies perpétuent une problématique que la réalité infirme : il s’agit désormais de positions subjectives, forcément sexuées et parfois incertaines, dans les dispositifs régnants du traitement de la différence des sexes.

« Toute une histoire » comme titrait Gunther Grass à propos de complications révolues. Mais un programme pour des complexités futures, exigeant des travaux qui dépassent aussi bien les Académies que les allégeances politiques traditionnelles : se délivrer du « cannibalisme métaphysique ».

C’était celui de Ti-Grace Atkinson, qui considérait le « lesbianisme » comme une politique, ou encore celui de Virginia Woolf proposant la « Société des Marginales ».

La question ne se réduit ni à des « pratiques sexuelles » (S/M selon les dernières réflexions de Gayle Rubin), ni aux paris performatifs (qui ont fait la célébrité de Judith Butler avant sa conversion à Levinas), ni aux problématiques classiques de l’« émancipation ».

Il faut donc en préciser les paramètres, en s’efforçant d’échapper aux idéologies et aux opportunismes. La « Libération » des femmes est à ce prix.

 

___________________

 

(1) Françoise Duroux, « La Révolution Française et le prostitution » in Liberté, Égalité… et les femmes ?, t. 1, 1789, t. 2, 1989, sous la direction de Michèle Dayras, Édition du Libre Arbitre. Marie Cerati Le club des Citoyennes républicaines Révolutionnaires, Ed. Sociales, 1966.

(2) Margaret Maruani, Les mécomptes du chômage, Bayard, 2002 ; Les nouvelles frontières de l'inégalité. Hommes et Femmes sur le marché du travail, (dir.), La Découverte, Paris, 2004.

 

 

 

Pour citer cet article

Françoise Duroux, « Remarques aporétiques sur les issues des mouvements de femmes. Le cas français », www.lrdb.fr, mis en ligne en janvier 2009.


Date de création : 10/01/2009 07:30
Dernière modification : 10/01/2009 07:30
Catégorie : Philosophie
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