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Sociologie - Maks BANENS

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     Socio-démographe, Maks Banens est maître de conférences à l’Université de Lyon ; il travaille, entre autres, sur les questions du couple, des sexualités et des relations intergénérationnelles. Il revient dans cet article sur le concept d’« homo-aversion » qu’il propose en guise de contribution aux débats complexes autour de la notion d’homophobie.

     Il rappelle ces débats dans une première partie. Venu du vocabulaire de la psychologie, le mot, pensé à côté d’autres phobies psychopathologiques, a d’abord été défini par la peur, celle des homosexuels, celle de l’homosexualité. Puis, passant de la psychologie à la sociologie, le terme a rapidement pris un sens plus large et moins médical, celui de discrimination à l’égard des homosexuels, la peur laissant place à l’hostilité. Certains ont critiqué cette extension, lui réservant le mot d’hétérosexisme (a) ; d’autres ont insisté sur l’idée de continuum entre toutes ces formes (b), postulant parfois une homosexualité originaire refoulée à la base de l’hétérosexisme social, parfois une hétérosexualité contrainte (c) alimentant une homophobie construite.

     Ces analyses sont riches et intéressantes, souligne Maks Banens, mais reposent toutefois sur des hypothèses psychanalytiques ou anthropologiques dont on peut essayer de se passer. C’est ce qu’il propose avec le concept descriptif d’homo-aversion, ou rejet de l’acte homosexuel (qui tient compte, non de la sexualité du partenaire mais de son sexe) mieux à même d’expliquer l’histoire de la condamnation violente de l’homosexualité, justifiée d’abord par des raisons matrimoniales et patrimoniales : se marier et avoir des enfants, c’est assurer la permanence des biens familiaux. Ce concept permet peut-être aussi de mieux comprendre l’acceptation récente et croissante de l’homosexualité, qu’on l’explique sur le modèle des droits de l’homme − l’homo-aversion s’opposant au respect des minorités et des différences − ou selon la théorie de l’« informalisation des mœurs » (d), − l’hétérosexualité serait suffisamment intégrée pour que homo-aversion perde de sa force identitaire.

     Concept heuristique donc, et la tentation est grande de lui demander d’éclairer « la suite éventuelle de l’histoire », notamment le devenir hétérosexuel ou non de l’humanité…

______________________

(a) Surtout Éric Fassin. Cf. pour cette note et les suivantes le complément bibliographique en fin d’article.

(b) Notamment Didier Éribon et Georges-Louis Tin.

(c) Théorie inspirée des travaux d’Adrienne Rich

(d) Théorie inspirée des travaux de Norbert Élias.

 

 

 

L’homophobie en question

 

Quel avenir pour l’hétérosexualité ?

 

Maks Banens

 

 

 

 

 

Avec mon collègue Rommel Mendès-Leite, j’ai réalisé une recherche pour la MiRe, dans le cadre du projet « Production et traitement des discriminations » (1). La recherche a eu comme objet d’étude les effets à long terme de la reconnaissance administrative du couple homosexuel sur la construction des orientations sexuelles. Dans cet article, je voudrais discuter quelques problèmes de terminologie concernant la discrimination de l’homosexualité et les placer dans un contexte plus général.

 

 

L’homophobie pour dire la discrimination de l’homosexualité

 

Pour décrire la discrimination et le rejet de l’homosexualité, un terme semble faire l’unanimité aujourd’hui : l’homophobie. C’est le titre d’un dictionnaire bien connu, qui a regroupé récemment un grand nombre d’intellectuels. C’est aussi le nom utilisé par le parlement Européen, cette année même, pour la résolution sur l’homophobie, qui a su réunir de nombreux parlementaires d’horizons divers (voir infra). Or, cette unanimité apparente n’empêche pas des critiques nombreuses et sérieuses. Deux aspects sont particulièrement critiqués. D’une part, l’origine étymologique et psychologique de « phobie », c’est-à-dire de peur. D’autre part, son emploi extensif, couvrant toutes les manifestations de rejet et de discrimination de l’homosexualité.

 

Homophobie et hétérosexisme : peur ou hostilité.

 

À l’origine, le terme homophobie faisait effectivement référence à la peur : peur des homosexuels d’abord (2) ; puis, peur de l’homosexualité, de devenir homosexuel ou d’être considéré comme tel (3). Smith et Weinberg ont créé le terme homophobie en référence à des phobies psychologiques classiques, telle que la claustrophobie ou l’agoraphobie, et l’ont toujours considéré, jusque dans des interviews récentes, comme une maladie psychologique.

Nul doute que cette homophobie psychologique existe. Cependant, elle est très vite apparue comme trop étroite pour représenter tout rejet et toute discrimination de l’homosexualité. L’homophobie a alors pris le sens étendu de rejet de l’homosexualité, en référence non plus à la phobie psychologique, mais à la xénophobie, concept plus sociologique que psychologique. C’est avec ce sens que l’homophobie est entrée dans les dictionnaires courants de la langue française. Le Petit Robert parle d’aversion, Le Petit Larousse et le Dictionnaire Flammarion de rejet, et le terme le plus utilisé (Larousse, Hachette et Flammarion) est celui d’hostilité. Aucun des dictionnaires courants ne fait référence à la peur.

L’extension, voire le déplacement de sens du concept d’homophobie au delà du seul champ de la peur a suscité le souhait d’introduire, à côté du terme d’homophobie, d’autres termes pour décrire les manifestations d’hostilité qui ne seraient pas motivées par la peur. C’est ainsi qu’ont été proposés les termes d’hétéronormativité, d’hétérosexisme, et d’autres encore (4). L’homophobie serait alors un phénomène multiple dont les différentes manifestations ne seraient pas de même nature. Certaines, telle l’inégalité devant la loi, seraient d’ordre législatif et se comprendraient notamment par l’histoire idéologique ; d’autres, telle la violence physique, seraient d’ordre psychologique et se comprendraient par des mécanismes psychologiques comme la peur, le ressentiment ou le conformisme. Étroitement liées entre elles, les différentes formes de discrimination obéiraient néanmoins à des logiques différentes.

 

Le continuum homophobique

 

Les arguments de l’origine psychologique d’une part, et de l’emploi extensif et hétéroclite, de l’autre, sont exactement les arguments pour lesquels d’autres auteurs défendent la notion d’homophobie (5). Elle a le mérite de saisir le continuum qui existe entre les différentes manifestations de rejet de l’homosexualité. Phobie psychologique et hétérocentrisme structurel, pour ne mentionner que les deux manifestations les plus importantes, n’existeraient pas l’un sans l’autre. Certains reprennent le sens premier que Weinberg lui a donné : l’homophobie est une phobie, c’est-à-dire une peur, un sentiment irrationnel, et cette peur est bien à la base de toute forme de rejet de l’homosexualité (6). L’orientation hétérosexuelle serait alors construite sur le refoulement de la part homosexuelle présente chez tout individu, refoulement qui engendre la phobie de sa réapparition (7). D’autres, au contraire, voient l’homophobie avant tout comme élément de la domination hétérosexuelle et masculine, dont l’homophobie individuelle serait la facette psychologique. Dans les deux cas, l’homophobie est considérée comme un continuum, répondant à une seule et même logique (8).

L’avantage de cette vision est qu’elle part d’une logique d’ensemble soutenant les diverses manifestations d’hostilité envers l’homosexualité. En effet, on ne saurait considérer comme un hasard la coexistence de structures hétérocentrées, de violences anti-homosexuelles physiques, législatives ou idéologiques, et la phobie psychologique devant l’homosexualité. L’introduction d’une terminologie spécifique à chaque domaine risquerait d’occulter le lien entre ces phénomènes. Elle pourrait faire apparaître la discrimination de l’homosexualité comme une conjonction accidentelle de plusieurs facteurs indépendants. L’emploi du terme homophobie dans son sens étendu a donc le mérite de supposer un continuum homophobique derrière les diverses manifestations de discrimination.

 

Homosexualité refoulée ou contrainte à l’hétérosexualité

 

Mais cela pose tout de suite la question : qu’est-ce qui donne une unité à cet ensemble homophobique ? La phobie psychologique ou l’hétérocentrisme structurel ? Certains postulent la présence originelle et universelle de l’homosexualité ou de la bisexualité, donc son refoulement par ceux et celles qui se considèrent hétérosexuels. Cela rappelle, évidemment, la théorie freudienne, même si Freud concevait la construction de l’hétérosexualité autant comme un déplacement que comme un refoulement de la pulsion sexuelle. Cela rappelle encore l’hypothèse de la répression de la sexualité, qui a été au cœur de la pensée de libération sexuelle. L’on se souvient de la critique de Foucault à ce sujet : loin d’avoir refoulé et réprimé les différentes formes de la sexualité, la morale victorienne et bourgeoise les a produites, construites et créées. Du moins est-ce la thèse de La Volonté de Savoir.

Ou alors, on considère la domination masculine au cœur de l’homophobie. C’est l’hypothèse d’Adrienne Rich pour l’homosexualité féminine (9). En étendant cette conception de « compulsory heterosexuality » au sexe masculin, on peut voir la construction des sexualités comme un produit dérivé de la construction des genres, elle-même au service de la reproduction de la domination masculine.

L’hypothèse du refoulement de l’homosexualité originelle et celle de la contrainte à l’hétérosexualité ne sont pas incompatibles. Le refoulement de l’homosexualité originelle est souvent considéré comme l’instrument que le genre masculin a mis en place pour perpétuer sa domination. La phobie serait alors nécessaire et rationnelle dans un système de domination masculine, et il serait plus difficile de la considérer comme un dysfonctionnement psychologique dans le sens que lui a donné Weinberg.

 

 

L’homo-aversion et les processus de civilisation

 

Les débats autour de la notion d’homophobie sont riches et importants, mais aussi inextricables, car ils confondent la question des causes avec celle de la description même de l’homophobie. Puis, ils ont tendance à se concentrer sur le rejet des homosexuels et de l’homosexualité en général, et ils oublient le rejet de l’acte homosexuel en lui-même, qui me semble bien plus répandu que le rejet de l’homosexualité en général. En effet, l’idée d’un rapport sexuel avec une personne rencontrée peut susciter de l’enthousiasme, de l’indifférence, ou de l’aversion. Ces différents sentiments, bien conscients, viennent de multiples facteurs en partie inconscients. L’un des facteurs peut être le sexe de la personne. Quitte à brouiller encore un peu plus le débat, je voudrais proposer, en supplément à la notion d’homophobie, d’appeler homo-aversion l’aversion pour un rapport sexuel avec une personne de même sexe dans la mesure où cette aversion est liée au sexe de la personne.

 

L’homo-aversion et l’homophobie, leur rapport ou non à l’hétérosexualité

 

Deux différences séparent cette notion d’homo-aversion de celle d’homophobie : d’abord, l’homo-aversion décrit l’aversion ressentie sans proposer une hypothèse sur son origine. Ensuite, elle rejette l’idée d’un rapport sexuel en fonction du sexe du partenaire, et non pas de son orientation sexuelle ; autrement dit, elle ne s’oppose pas aux homosexuels, ni à l’homosexualité en général, elle s’oppose au rapport homosexuel. La notion est donc à la fois plus étroite et plus large que celle de l’homophobie. Plus étroite, car elle ne se prononce pas sur les motivations ni sur les opinions de la personne. Elle est plus large, car elle peut être considérée comme une composante presque constitutive de l’orientation hétérosexuelle exclusive.

C’est là précisément où je vois l’intérêt de la notion d’homo-aversion : homophobie et hétérosexualité ne sont pas liées entre elles sauf par l’intermédiaire d’une hypothèse supplémentaire sur l’origine de l’homophobie. Homo-aversion et hétérosexualité, par contre, sont liées par définition : toute orientation exclusivement hétérosexuelle contient comme paramètre dans la recherche du conjoint le sexe de celui-ci. La préférence sexuelle pour l’autre sexe, c’est en même temps le rejet sexuel de son propre sexe. Comme l’ont écrit récemment Bozon et Héran : « Préférer un type de partenaire, c’est d’abord en écarter d’autres. » (10). Et écarter, cela se fait rarement par un sentiment neutre. L’« aversion » dans le sens de l’évitement (a-versere : se détourner de) est aussi, souvent, peut-être pas toujours, « aversion » dans le sens du dégoût. La recherche du partenaire sexuel est ainsi faite d’attractions et d’aversions, dont celles concernant le sexe du partenaire peuvent faire partie. Homosexualité et homo-aversion sont des contraires : l’homosexualité définit l’attraction sexuelle vers les personnes du même sexe, comme paramètre parmi d’autres bien entendu, car l’homosexualité n’implique en aucun cas que toute personne de notre sexe nous attire. De son côté, l’homo-aversion définit l’aversion sexuelle envers les personnes du même sexe, encore une fois comme paramètre parmi d’autres.

 

Histoire du rejet de l’homosexualité : évolution du « marché matrimonial »

 

La relation étroite entre hétérosexualité (exclusive) et homo-aversion montre d’emblée que cette dernière est un fait social massif. L’homo-aversion est aussi répandue que l’hétérosexualité exclusive s’affiche. La notion d’homo-aversion permet peut-être de mieux décrire l’histoire du rejet de l’homosexualité au cours des derniers siècles, et à partir de là, d’entrevoir quelques évolutions futures possibles. En effet, l’histoire de l’homo-aversion est liée à celle de l’hétérosexualité, et celle-ci n’est autre que la recherche du conjoint. Or, la recherche du conjoint a connu des transformations considérables au cours des derniers siècles. La plus importante se situe au niveau des acteurs impliqués. Dans l’espace de quelques siècles, nous sommes passés d’un marché matrimonial où les familles sont les acteurs à un marché où les futurs conjoints sont les acteurs eux-mêmes. Plus exactement, s’ils étaient déjà marchandise sur le marché matrimonial, désormais ils sont marchandise et acteur.

Pour la construction de l’orientation sexuelle, cela modifie profondément les règles du jeu. Dans la situation traditionnelle, le sexe du partenaire n’est pas une variable négociable. Les familles marient leurs fils et filles avec l’objectif explicite de la reproduction biologique, cela empêche les couples de même sexe. Loin de toute préoccupation idéologique, il s’agissait de la survie de la famille. C’est ainsi que la famille chrétienne européenne pratiquait la même hétérosexualité obligatoire que les familles traditionnelles des autres continents. En dehors du conjoint choisi par la famille, toute sexualité est proscrite. Là aussi, il s’agit d’un objectif familial : faire en sorte que tous les enfants naissent à l’intérieur des cadres décidés par elles. L’homosexualité se trouve ainsi hors la loi, au même titre que l’hétérosexualité extraconjugale ou encore la sexualité avec les animaux, dont tout semble indiquer qu’elle est alors bien plus importante que l’homosexualité (11). Nul doute que l’homo-aversion existe dans cette société traditionnelle. L’homosexualité est sévèrement sanctionnée et l’on fait à ces occasions amplement appel au sentiment d’aversion. Mais l’homo-aversion ne fait pas partie des paramètres du choix de conjoint.

Tout change quand le marché matrimonial s’individualise et quand les acteurs de ce marché sont à la fois marchandise, acheteur et vendeur. Les paramètres liés à la transmission du patrimoine reculent avec la progression du salariat, et de nouveaux paramètres, tels les attractivités et aversions sexuelles, font leur apparition. Et chaque paramètre est autant argument d’achat qu’argument de vente. Parmi eux, le sexe du partenaire. Rechercher un partenaire de l’autre sexe devient un choix, ce qui ne l’était pas auparavant. Il devient également un argument de vente : s’afficher exclusivement hétérosexuel, c’est s’afficher sain et moral, au même titre que s’afficher fidèle ou propre sur soi. L’homo-aversion devient ainsi un élément constitutif de l’identité hétérosexuelle. Et par ricochet, émerge une identité homosexuelle regroupant tous ceux qui, souvent malgré des années d’effort, n’arrivent pas à répondre à cette nouvelle exigence. La suite est connue : les deux identités se sont affrontées violemment, au détriment de la plus faible, bien évidemment.

 

Les raisons de la cohabitation : respect des différences ou informalisation des mœurs

 

L’histoire récente montre toutefois une cohabitation pacifiée entre les deux identités, depuis le milieu du vingtième siècle. Le retournement a été spectaculaire. De la vision que l’on a sur ce retournement dépend l’appréciation de la suite éventuelle de l’histoire. Deux visions s’opposent.

Première vision. Sur le modèle des droits de l’homme et des minorités, la cohabitation actuelle est celle d’une communauté minoritaire vivant au milieu d’une société qui lui fait une place. A l’instar des communautés religieuses ou ethniques. Selon cette vision, la minorité homosexuelle a tout intérêt à maintenir la construction sexuelle autour du paramètre du sexe du partenaire, car il s’agit de l’identité du groupe. Le mariage homosexuel s’insère dans cette vision de l’histoire récente. Il pourrait jouer un rôle positif dans le maintien du modèle de cohabitation communautaire. Toutefois, maintenir le sexe du partenaire comme élément identitaire de l’orientation sexuelle signifie aussi de maintenir le risque que l’homo-aversion ainsi cristallisée mène à de nouvelles violences. De surcroît, et contrairement aux communautés religieuses et ethniques dont le modèle s’inspire, la communauté homosexuelle ne se reproduit pas de façon autonome et chaque jeune homosexuel sera toujours obligé de « migrer » du monde hétérosexuel au monde homosexuel ; migration qui, comme on le sait, est toujours aussi douloureuse, non pas, seulement, à cause de l’homophobie, mais aussi à cause de la migration identitaire elle-même.

Deuxième vision, plus socio-historique, et qui fait appel aux théories récentes des néo-Eliasiens, comme Cas Wouters et Hans-Peter Waldhoff. Elle tient en un mot : l’informalisation des mœurs. Le vingtième siècle, et notamment ses dernières décennies, ont été caractérisés par une transformation du processus de civilisation. La première phase du processus de civilisation, celle qu’Elias a décrite notamment du point de vue de la gestion de la violence, correspond, dans le champ de la sexualité, à l’intériorisation des normes sexuelles traditionnelles, et par conséquent d’une adhésion identitaire à l’homo-aversion sous la forme d’un affichage volontariste de l’identité hétérosexuelle. Au milieu du vingtième siècle, cette phase est en quelque sorte achevée. Toutes les classes sociales ont intériorisé ces normes, comme elles ont intériorisé la maîtrise de la violence. À partir de là, l’intériorisation peut perdre son caractère rigide, l’autorité peut accepter un espace de négociation et, dans le domaine sexuel, les identités peuvent perdre de leur rigidité. Ainsi, l’homo-aversion pourrait perdre de sa force identitaire. La théorie de l’informalisation me semble particulièrement intéressante dans le champ de la sexualité puisque d’autres évolutions, d’ordre démographique cette fois-ci, poussent dans le même sens. En effet, la nécessité du contrôle des naissances a fini par déconnecter efficacement la sexualité de la reproduction. Elle a aussi réduit le temps des femmes consacré à la reproduction, changeant ainsi radicalement le rapport entre les genres.

L’analyse des deux visions dépasse le cadre de cette communication méthodologique et devra être approfondie ailleurs.

 

_________________________

(1) Le rapport, intitulé « Nouvelles visibilités d’homosexualités, nouvelles discriminations ? » (Convention de recherche avec le Ministère de l’emploi, de la cohésion sociale et du logement et le Ministère de la santé et des solidarités), est disponible sur le site du Ministère de l’emploi, de la cohésion sociale et du logement.

(2) C’est ainsi que Kenneth Smith introduit le terme en 1971 (Smith K., Homophobia: a tentative personality profile. Psychological Reports, 1971, 29:1091-1094).

(3) C’est dans ce sens, que Georges Weinberg l’utilise, en 1972, dans son livre Society and the Healthy Homosexual. Par son succès commercial, ce livre a certainement été à l’origine du succès de la notion d’homophobie. Pour le psychologue Weinberg, l’homophobie est indiscutablement une phobie, une peur et en tant que telle, une maladie. Il s’en explique dans un interview à GayToday : “The roots of homophobia are fear. Fear and more fear. It is based on the preposterous notion that if you are like everybody else you will be safe, secure and happy. (…) Envy plays a part too because fearful people who constrict their lives resent others who don’t constrict them in the same ways. Many people secretly think that gays are a lot happier than they are, and want to punish them. Of course, any answer to the question of how an illness develops,( and homophobia is an illness, no doubt about that) has to be incomplete.” (GayToday, vol VIII, Issue 167).

(4) En France, des propositions dans ce sens ont été faites par Eric Fassin. Voir Tin L.-G. (éd.), Dictionnaire de l’homophobie, PUF, 2003.

(5) En France, Louis-Georges Tin (op. cit.), Didier Eribon, Daniel Welzer-Lang ou encore Daniel Borrillo sont parmi les représentants de cette vision de l’homophobie.

(6) De nombreuses recherches semblent confirmer le rapport étroit entre homophobie et homosexualité refoulée. Un exemple parmi d’autres : dans cette expérience, des hommes se définissant comme homophobes, étaient significativement plus excités sexuellement à la vue d’images pornographiques homosexuelles que les hommes se déclarant non-homophobes. "Is Homophobia Associated With Homosexual Arousal?" by Henry E. Adams, Ph.D., Lester W. Wright, Jr., Ph.D. and Bethany A. Lohr, University of Georgia (Athens), Department of Psychology. Journal of Abnormal Psychology, Vol. 105, 1996, No. 3, pp 440-445.

(7) "Compulsory Heterosexuality and Lesbian Existence," écrit en 1980, publié dans Adrienne Rich, Blood, Bread, and Poetry, Norton 1986.

(8) La résolution sur l’homophobie, adoptée par le Parlement Européen le 18 janvier 2006, reprend le terme d’homophobie dans le sens étendu. Elle distingue entre ce qui définit l’homophobie (un « sentiment irrationnel de peur et d’aversion ») et ses manifestations privées (« la violence verbale, psychologue et physique ») ou publiques (« discrimination violant le principe de l’égalité ») : « A. considérant que l’homophobie peut être définie comme un sentiment irrationnel de peur et d’aversion à l’égard de l’homosexualité et des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles et "transgenres", fondé sur des préjugés et comparable au racisme, à la xénophobie, à l’antisémitisme et au sexisme ; B. considérant que l’homophobie se manifeste dans le domaine privé et public sous différentes formes, parmi lesquelles les discours haineux et l’incitation à la discrimination, la ridiculisation, la violence verbale, psychologique et physique, ainsi que la persécution et le meurtre, la discrimination violant le principe de l’égalité et des restrictions injustifiées et abusives des droits souvent imposées sous le couvert de l’ordre public, du principe de la liberté religieuse et du droit à la liberté de conscience… ».

(9) Pour les femmes seulement. Le concept de contrainte à l’hétérosexualité de Rich est moins proche de la notion étendue de l’homophobie qu’il ne semble au premier abord. En effet, pour Rich, l’hétérosexualité est imposée aux femmes, dont l’homosexualité originelle ne fait pas de doute, puisqu’elle correspond à la première relation avec la mère. Pour les hommes, même si Rich ne se prononce pas à ce sujet, le raisonnement semble être le même : hétérosexuels de naissance, pour ainsi dire, en raison du sexe de leurs mères, ils auraient effectivement besoin d’imposer l’hétérosexualité aux femmes, qui, seules, n’y viendraient pas. Si la contrainte à l’hétérosexualité s’applique donc bien aux femmes, elle ne s’applique pas aux hommes.

(10) Michel Bozon et François Héran dans La Formation du Couple, éd. La Découverte, 2006, p. 18.

(11) Voir, parmi d’autres, H. Puff (2003), Sodomy in Reformation Germany and Switzerland 1400-1600, Chicago, University of Chicago Press ; J. Rydström (2003), Sinners and Citizens, Bestiality and Homosexuality in Sweden, 1880-1950, Chicago, University of Chicago Press.

 

 

 

Complément bibliographique

 

Aldrich R. (dir.), 2006, Une Histoire de l’homosexualité, (titre original : Gay Life and Culture: A World history, 2006), Paris, Ed. Seuil

Ariès Ph. et Duby G. (dir.), 1985-1986-1987, Histoire de la vie privée, 5 tomes, Paris, Seuil

Banens M., 2004, « Repenser la construction de l’homosexualité - entre “implantation de perversions” et nouveau (dés)ordre familial », Les Cahiers de l’IRSA, numéro spécial : « Penser le Sexe… de l’utopie à la subversion ? », septembre 2004, p. 89-104

Bech H., 1997, When Men Meet, Chicago, University of Chicago Press

Borrillo D. (dir.), 1999, L’homophobie. Comment la définir, comment la combattre, Éditions Prochoix

Borrillo D., 2000, L’homophobie, PUF, collection « Que sais-je ? », 127 p.

Elias N., 1974-1975, La Civilisation des mœurs, et La Dynamique de l’Occident, éditions Pocket, (original : « Ueber den Prozessus des Zivilisation », paru en 1939, Bâle)

Éribon D., 1998, Réflexions sur la question gay, Paris, Éditions Fayard

Fassin É., 2005, (n. é. 2008), L’Inversion de la question homosexuelle, Éditions Amsterdam, 272 p

Foucault M., 1976, La Volonté de Savoir, Paris, Éditions Gallimard

Hocquenghem G., 1972, Le désir homosexuel, Paris, Éditions Fayard

Kraemer T., 2003, “Review of "Society and the Healthy Homosexual" by Dr. George Weinberg”, Gay Today Vol. 8, Issue 167, http://gaytoday.com/reviews/111003re.asp

Puff H., 2003, Sodomy in Reformation Germany and Switzerland, 1400-1600, Chicago, University of Chicago Press

Rich A., 1980, « La contrainte à l’hétérosexualité ou l’existence lesbienne », Nouvelles Questions Féministes, mars 1981, n°1, p. 15-43, traduit par Emmanuèle de Lesseps et Christine Delphy, (Compulsory Heterosexuality and Lesbian Existence”)

Rydström J., 2003, Sinners and Citizens: Bestiality and Homosexuality in Sweden, 1880-1950, Chicago, University of Chicago Press

Segalen M., 1981, Amours et mariages de l’ancienne France, avec la collaboration de J. Chamarat, Paris, Berger-Levrault, 179 p.

Smith K., 1971, "Homophobia: A Tentative Personality Profile", Psychological Reports, 29, pp. 1091-1094

Therborn G., 2004, Between sex and power. Family in the world, 1900 – 2000, NY London, Routledge

Tin L.-G. (dir.), 2003, Dictionnaire de l’homophobie, Paris, Éditions PUF

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Wouters C., 2004, Sex and Manners: Female Emancipation in the West 1890-2000, London, SAGE Publications

 

 

 

Pour citer cet article

Maks Banens, « L’homophobie en question. Quel avenir pour l’hétérosexualité ? », www.lrdb.fr, mis en ligne en février 2009.


Date de création : 20/02/2009 13:38
Dernière modification : 20/02/2009 13:49
Catégorie : Sociologie
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