« Terre qui vint à nous / Les yeux fermés / Comme pour demander / Qu'une main la guide. »,    Y. Bonnefoy

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Philosophie - Arnaud SABATIER

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La_Revue, n° 2

 

La ville

 

« Matériaux pour penser l’habiter. 1. Places et déplacements. 2. Le quartier comme seuil, contexte et mesure », Arnaud Sabatier

Philosophe, Arnaud Sabatier mène depuis quelques temps une réflexion sur la question de l’habiter (a). Soucieux de risquer la philosophie sur des terrains qu’elle fréquente peu, il travaille avec des urbanistes et des architectes. L’enjeu n’est pas sans importance si l’on comprend qu’habiter ce n’est pas être-logé-dans mais plus radicalement faire-monde, configurer des lieux de sens, donner accueil au possible. Il nous propose ici deux essais de philosophie urbaine.

Dans le premier article, il pose le problème du déplacement (b). Une approche philosophique du concept s’attache d’abord à mettre en doute l’opposition classique placement/déplacement en l’articulant à d’autres oppositions philosophiques traditionnelles animalité/civilisation ou devenir/être, elles-mêmes discutées, surtout dans leur hiérarchisation et l’usage idéologique qui en est fait. La nécessité de penser ensemble les deux concepts prend alors toute sa gravité quand l’on s’interroge sur le sens d’une interdiction de placement ou d’une privation de déplacement − l’exil et le camp. Postulant ensuite un état de crise, l’article propose quelques pistes socio-urbanistiques. On pourra, par exemple, travailler à réduire, adoucir et harmoniser les déplacements, travailler aussi à restaurer les places vides qui, à la différence des ronds-points gérant les flux, « fabriquent la pluralité ».

Le deuxième article (c) articule lui aussi deux points de vue. L’analyse du concept d’habiter, qui ne signifie ni vivre ni se loger, est d’abord l’occasion de distinguer l’espace et les lieux, puis le temps et les durées, pour conduire à l’idée de responsabilité à l’égard du possible. Une hypothèse est ensuite travaillée : le quartier favorise un habiter authentique. Il est successivement analysé comme seuil, contexte et mesure.

 

______________________________

(a) On pourra poursuivre et approfondir avec la lecture d’un article plus développé, « Animalité et humanité. Éléments pour une pensée de l’habiter », 2006, sur www.lrdb.fr.

(b) Réflexion proposée au groupe HAPACHE, groupe de réflexion sur l’habiter pas cher, 2008.

(c) Texte ayant servi de support à l’intervention lors du forum « la culture, socle du développement durable », organisé par le Conseil Régional de La Réunion, le 4 juillet 2008.

 

 

 

Matériaux pour penser l’habiter

 

1. Places et déplacements. Essai de philosophie urbaine

 

2. Entre dedans et dehors, le quartier comme seuil, contexte et mesure

 

Arnaud Sabatier

 

 

 

 

 

1. Places et déplacements. Essai de philosophie urbaine

 

 

La ville et le déplacement

 

La ville, aujourd’hui plus qu’hier, intéresse : les sciences sociales, les sciences humaines assurément, la philosophie (1) timidement, le politique évidemment, mais aussi le citadin qui en a un « usage » quotidien, peut-être encore le citoyen qui est invité à revenir à la politique, celle qui le concerne, celle qu’il comprend et sur laquelle il croit pouvoir agir, la politique locale, politique de proximité. Les recherches et les actions sont nombreuses, riches et variées ; parmi les questions, il en est une qui occupe et préoccupe de plus en plus, c’est celle du déplacement. Tentons-en une petite philosophie.

On pourrait dénoncer là un mauvais paradoxe que de prétendre parler de la ville en commençant par le déplacement, alors même qu’elle est née précisément de la décision prise par l’homme de cesser de se déplacer, pour se fixer, se sédentariser, et faire-société ou faire-ville. La ville, le monde policé, c’est-à-dire aussi en un sens la civilisation, trouve son origine dans cette décision radicale et fondatrice de rompre avec un certain mode de vie naturel, partagé avec les animaux, marqué par une soumission au régime des besoins, pour instituer l’ordre artificiel de la culture (2). En un sens oui, le placement est anthropogène, la demeure et son foyer sont humanisants, et l’on sait comment tous les traits culturels, à commencer par le langage, supposent, pour se développer, une permanence et une répétition que le séjour favorise. Pour autant, l’opposition est simpliste et dangereuse dans les usages idéologiques qu’elle permet.

La première chose à dire, c’est que l’on ne saurait comprendre le placement ou la place en les pensant sans le déplacement. On laissera la question de l’origine (toujours plus théologique qu’historique) qui pourrait se résumer au débat entre une thèse que l’on dira aristotélicienne et une autre dite platonicienne : on se déplace d’abord pour tendre ou accéder à une (ou sa) place, son entéléchie ; on a d’abord sa place, son eidos, que l’on quitte ou perd, provisoirement ou pas, en se déplaçant. On interrogera plutôt le rapport structurel entre ces deux postures.

 

L’existence et les dualismes classiques

 

Il est un mot, et non des moindres, qui dit en même temps ces deux dimensions contraires, c’est le mot existence. Ex-(s)ister : ex- (hors de, en latin) renvoie au -placement et -sistere (être pla), au placement, à l’état, stable, établi, institué, bien en place (3) … Exister, oxymore à lui tout seul, suggère donc ceci : renoncer à demeurer le même, s’extraire de l’être permanent, mais aussi, à l’inverse, faire perdurer l’altérité, se maintenir dans le devenir changeant ; refuser la coïncidence ou s’installer durablement dans le changement.

On pourrait vouloir hiérarchiser les deux dimensions, tout en les tenant ensemble, demander, par exemple, s’il ne s’agit pas là d’une nouvelle version des dualités classiques matière/forme (où l’on retrouve Aristote), corps/âme (où l’on retrouve Platon), mais aussi nature/culture, animal/homme, moyen/fin ? Hiérarchiser, et subordonner le déplacement au placement, comme on ordonne les moyens aux fins : je me déplace afin de trouver ma place. Il est en effet tentant de voir dans le déplacement et l’animation, les traces de l’animalité de l’homme, et dans le placement et la station, le signe anthropologique distinctif, moment de l’établissement politique, instauration de l’État, moment du savoir dispensé par l’instituteur, moment de la mise en place d’une humanité enfin arrachée à ses débuts honteux et heureusement dépassés, moment de la station verticale qui ouvre à une spatialité de la domination légitime. Il est tentant d’opposer une horizontalité animale, celle de l’errance d’êtres soumis à la violence des pulsions et aux caprices des éléments, à une verticalité humaine, celle de la prestance et de la prééminence d’êtres affranchis, qui à leur tour, dominent et ordonnent, par la force de l’esprit et l’autorité des lois, sans avoir même à quitter le lieu établi du pouvoir, sans avoir à se déplacer.

Il est tentant d’oublier que l’âme et l’esprit, vecteurs d’animation, sont d’abord liés au souffle et à la vie (4), elle-même croissance continuée ; tentant d’oublier qu’il n’est de forme que matérialisée et d’idée qu’exprimée ; tentant de vouloir prendre de la hauteur pour s’extraire et s’abstraire d’une surface superficielle et grouillante de confusion. Il a même paru utile de faire croire que l’origine de l’État remonte à un temps d’avant le temps, un premier temps qui ne passe pas, soustrait aux aléas du devenir, faire croire que l’origine de l’homme ne doit rien au long cheminement indécis de la vie ‑ vivante, trop vivante. Pour autant, nos blessures narcissiques ont aujourd’hui cicatrisé, n’est-il pas temps de mettre notre dignité d’homme non pas dans une « spiritualité hors sol », une différence radicale et exclusive par rapport à l’animalité ou la nature, mais dans une responsabilité solidaire ?

Exister donc, ce n’est pas rompre avec un devenir toujours fuyant et jamais stable, c’est l’organiser, le ritualiser, le repérer ; non pas l’annuler mais l’humaniser en lui donnant le sens et le rythme de l’histoire. Un déplacement matriciel se loge donc au cœur de l’existence, et l’homme contemporain, tenté par le virtuel et l’ubiquité, généralisant le à-distance immobile, serait bien inspiré de s’en souvenir. Exister, c’est se déplacer dans le temps, non comme un métal qui rouille et s’altère, non comme un fruit qui mûrit et pourrit, mais comme un homme qui fait advenir à la présence ses projets tout en préservant du silence de l’oubli son passé ; exister, c’est se déplacer dans l’espace, en laissant, non pas seulement des empreintes ou des odeurs mais des signes aussi et des graphes (5).

Exister, ce n’est pas non plus, à l’inverse, en finir avec l’être, c’est le modaliser, l’ouvrir à la différence et au devenir ; l’être est alors plus sol que substance, plus lieu commun qu’universel abstrait, plus verbe d’action que substantif. Un placement originaire supporte donc aussi les existences, et l’homme contemporain, tenté par les voyages et les renouveaux, serait bien inspiré de s’en souvenir. Exister, c’est se placer dans le temps, non pour imposer une identité qui indure et inhibe, mais pour exposer un style, fidèle et résolu ; c’est se placer dans l’espace, non pour se retrancher, protégé par des frontières dissuasives, mais pour offrir le visage et le paysage d’un lieu, là où l’on raconte ses exils et prépare son odyssée.

Cette pensée de l’existence est l’occasion de dénoncer les dualismes usés dont l’opposition placement/déplacement est une figure.

 

L’exil et le camp, le départ et la demeure

 

Revenons alors à la pensée du placement/déplacement.

L’existence humaine est ainsi faite d’un inextricable enchevêtrement entre le flux et le stock, le repos et les départs, le mouvement et la demeure, l’exode et le séjour, le déplacement et le placement. L’on ne saurait privilégier exclusivement une dimension sans provoquer d’importants dommages. Une existence privée de déplacement, assignée à résidence, s’installe et se fige, se répète et meurt symboliquement, manquant de ce qui seul peut l’alimenter, l’altérité, car se déplacer, c’est depuis toujours reconnaître une impossible autarcie de l’individu comme des peuples. Mais une existence interdite de placement, sans demeure fixe, s’épuise et se dissipe dans des quêtes ou des fuites interminables, se dissipe ou se dissémine, c’est-à-dire disperse et perd son sens plus qu’elle ne le sème, et faute de territoire propre, altère son identité.

On entend peut-être que ce n’est pas sans rapport avec la question philosophique classique du même et de l’autre (6), mais on doit surtout comprendre qu’il ne s’agit pas seulement d’un jeu intellectuel, que la question est balisée par les deux drames, symétriques et liés, les deux scandales de l’exil et du camp (7).

Posons donc que, dans les critères de détermination de la qualité d’une place, rentrent en ligne de compte les possibilités de déplacement qu’elle offre. Ce principe vaut très généralement, pensons à la situation des villes anciennes, à la place que l’on choisit autour d’une table, aux perspective de carrière d’un métier – que les Anglais appellent occupation justement −, mais encore, de façon plus tragique à la réalité des ghettos (8). Ajoutons symétriquement que le déplacement ne vaut que s’il nous conduit à des places de valeur ou perçues comme telles, il ne vaut que s’il laisse des traces et répond à un appel, il ne vaut que s’il n’est pas seulement changement de place, ni surtout errance, mais trajectoire ou trajet, c'est-à-dire cheminement qui se souvient de ce qu’il a quitté, aussi dramatiques soient les raisons du départ, et qui vise un but, aussi lointain soit-il.

Seul un romantisme de nantis et une philosophie pour adolescents attardés peuvent encore faire croire que la vérité est on the road et que les clochards sont célestes (9). L’assurance du retour est à la fois la condition de possibilité du départ et ce qui le relativise. On ne part pas impunément. Mais seul un capitalisme de cyniques et une philosophie pour retraités précoces affirment encore que le bonheur est dans l’installation, la propriété, la sécurité et les placements ou investissements. La possibilité du départ est à la fois la condition d’effectivité de la demeure et ce qui la relativise. On ne reste pas impunément.

 

Ces réflexions préalables ne sont pas des thèses, pas même des arguments mais seulement l’indice, si besoin était encore, que l’enjeu du déplacement n’est pas uniquement technique ou urbanistique. Réfléchir au déplacement, c’est, ni plus ni moins, s’interroger sur l’habiter, ce propre de l’humain (10). Ces questions sont aujourd’hui d’une ampleur et d’une gravité telles qu’une mobilisation générale et des actions urgentes s’imposent. Une typologie des déplacements, comme toutes les listes, aurait quelque chose d’absurde et d’indigne, à juxtaposer les migrations et le tourisme, les réfugiés et les expatriés, les embouteillages et les camps… On se concentrera ici, modestement (et peut-être plus confortablement), sur la question du déplacement urbain, postulant que réfléchir aux transports et au logement, c’est encore interroger l’existence ou l’habiter.

 

 

2. Propositions

 

La crise du (dé)placement

 

En milieu urbain, on se déplace mal (ou trop), on est donc, conséquemment, mal placés et rétroactivement, mal placés, on cherche ailleurs et se déplace sans cesse, réellement ou virtuellement (11). Rappelons donc que la crise du déplacement est aussi une crise du placement et réciproquement, et l’on ne saurait penser ni traiter l’une sans l’autre.

On a tôt fait d’identifier le responsable de cette crise, c’est le progrès et, plus singulièrement, la voiture. Non sans paradoxe, le déplacement, dont les bénéfices voire la nécessité ne sont pas contestables, nuit au… déplacement, et la voiture devient, à l’occasion d’interminables embouteillages, un lieu de séjour forcé. On fait du sur-place, dans l’« habitacle » de son auto-mobile (devenue « hétéro-immobile », c’est-à-dire soumise à une immobilisation forcée par des causes extérieures), qui est d’ailleurs aménagée ou équipée comme un espace de séjour. Avec néanmoins une différence non négligeable, c’est que l’on est rarement, dans un salon, assis l’un derrière l’autre ou l’un à côté de l’autre (sauf peut-être quand on regarde « ensemble » la télévision, mais la situation n’est-elle pas alors une métaphore du déplacement en voiture (12) ?).

On a souvent alerté sur l’hypermobilité de l’homme contemporain qui, faute d’ancrage et pauvre en appartenances, loin d’être de partout, est bien plutôt de nulle part ; le cosmopolitisme ou le néo-nomadisme, malgré des mots qui peuvent séduire, sont plus sûrement une perte de repères, une absence de repaires, une dis-location, car on comprend bien que la multiplication et la juxtaposition de lieux sans liens ne peuvent être sans effets sur l’identité et la socialité.

Non sans paradoxe une fois encore, cet excès de déplacement s’accompagne d’un défaut de mouvement. On doit aussi s’inquiéter d’une hypersédentarisation – et il faut entendre la racine latine sedere, être assis –, l’homme contemporain, qu’il se déplace ou non, reste le plus souvent assis. L’homme, erectus à l’origine, faber de moins en moins, sapiens assurément, ne serait-il pas en train de devenir tout à la fois homo mobilis et homo sedens ?

 

Déplacer la question

 

L’on constate donc que les oppositions classiques ne sont plus pertinentes.

Commençons alors par un premier déplacement, celui de la pensée, en lui imposant de se risquer, hors de son champ disciplinaire d’abord (ce qu’elle fait de plus en plus) mais aussi en l’amenant à fréquenter davantage le quotidien (ce qu’elle fait moins), celui des rues et des piétons, des voitures, des ronds-points et des places. Le concept peut-être y perdra en tenue, en mystère, en pureté ‑ propos déplacés ? ‑ il y a gagnera en responsabilité et y trouvera sa légitimité. Mais à l’inverse, que le problème ne soit pas réduit à sa dimension technique et factuelle. La transformation des villes ne doit pas seulement être une réponse (aussi efficace ou rationnelle soit-elle) à une situation, elle doit aussi être animée d’un projet, d’un rêve, d’une pensée, elle doit également prendre en compte « la sagesse des usages », qui, pour paraître parfois peu rigoureux ou tortueux – dans la double acception du mot – n’en ont pas moins la légitimité de l’ancienneté.

Déplacer la pensée c’est multiplier les approches, analyse topologique de l’espace, lecture anthropologique des lieux, prise en compte du monde vécu : un espace se dessine et se calcule, un lieu s’habite. L’habiter est une façon complexe de se rapporter au monde, il est fait de souvenirs, de peurs, de projets, de connaissance… et de ce qui ne s’explique ni se calcule.

Ouvrons donc quelques pistes.

 

Réduire les déplacements

 

Il faut réduire les déplacements. Il est probable que l’interdiction ou l’entrave, partielle ou non, viendront un jour ; anticipons et commençons par rendre certains déplacements inutiles. L’abandon du zonage, présumée organisation rationnelle de l’espace, s’impose. Il faut en finir avec la distribution fonctionnelle des espaces (ici on dort, là on travaille, ici on se distrait, là on consomme, des ici et des là-bas, de plus en plus éloignés), génératrice de déplacements quotidiens.

On réduira les déplacements en mixant les usages et les usagers des lieux. Cela suppose, par exemple, de repenser la ville en unités urbaines intégrées, c’est-à-dire relativement autarciques en ce qu’elles permettent de répondre aux besoins les plus ordinaires – ce que peut-être on appelait le quartier ; il faudra repenser leur taille, leur composition, leur agencement en méta-quartiers.

Ces interrogations devraient être présentes dans les grands chantiers urbains qui prennent tous presque unanimement la voie de la densification. Plus de personnes au même endroit, soit, mais qui devront pouvoir faire plus de choses diverses en se déplaçant moins. Densifier ne devra pas signifier homogénéiser, concentrer ou polariser.

 

Adoucir et sécuriser les déplacements

 

On parle aujourd’hui beaucoup d’« aménité urbaine », le plus souvent pour en dénoncer l’absence : la ville est bruyante, sale, dangereuse, on y devient individualiste, opportuniste, inauthentique, etc. L’aménité urbaine suppose (et engendre) des déplacements amènes. Les déplacements doivent pouvoir être conviviaux et efficaces, plaisants et sécurisés, doux et accessibles. Cela suppose, par exemple, des trottoirs larges, ombragés, esthétiques ; des rues diversifiées qui permettent de faire d’une pierre deux ou trois coups, se promener, acheter, rencontrer ; mais aussi des transports en commun souples d’usage, efficaces, aux tarifs abordables ; des parkings nombreux et bien situés ; cela suppose, et la question devra être considérée de toute urgence, une réduction drastique de toutes les formes de pollution.

Un mot sur la question importante et polémique de la sécurité qui revient souvent. Elle doit, elle aussi, être « adoucie » et totalement accordée à la liberté. Plutôt que d’installer des caméras (dont on ne sait quel usage il sera fait, sauf à installer une méta-caméra pour sur-surveiller cela, et ainsi de suite…), on pourrait commencer par boucher les nids de poule, réduire les innombrables obstacles, reconsidérer l’éclairage, travailler aux nuisances sonores et réfléchir à une nouvelle police qui s’intégrerait dans un large projet d’initiation à la vie urbaine…

La vidéosurveillance, outre son efficacité plus que douteuse, est une mauvaise solution apportée à un vrai problème. La ville est et doit rester le lieu où l’anonymat est possible ; se déplacer c’est aussi pouvoir être autre ou autrement, cela ne signifie pas tricher et voler en paix mais se construire en s’essayant à d’autres conduites, évoluer en expérimentant des situations non ordinaires, s’enrichir en observant des pratiques inhabituelles. C’est en ce sens qu’il faut comprendre la vieille formule médiévale selon laquelle « l’air de la ville rend libre ». La ville est ce lieu unique qui doit permettre le double processus apparemment contradictoire d’intégration et d’émancipation : on sait qu’une mauvaise urbanité peut faire payer l’émancipation au prix de la « dés-intégration » et qu’à l’inverse, la ruralité a longtemps assuré une certaine intégration en sacrifiant l’émancipation.

La ville rend libre, parce que l’on s’y déplace ; elle rend libre si l’on a la possibilité et le droit de s’y déplacer. Nécessité vitale et existentielle, vecteur d’émancipation, la question doit alors être abordée sous l’incidence juridico-politique. Le déplacement est un droit fondamental (13). Mais il ne faudrait pas que l’exercice excessif et anarchique de ce droit inaliénable de circuler nous empêche, de facto, de nous… déplacer ! Par ailleurs, il faudrait aussi s’attacher à rendre effectif, pour tous, ce droit au déplacement et le soumettre à un principe d’équité. Si la mobilité est facteur d’intégration, si elle sert l’acquisition de l’autonomie et favorise l’enrichissement existentiel, son empêchement, pour quelle que raisons que ce soit, est ségrégatif et aliénant.

 

Harmoniser les déplacements

 

Adoucir c’est aussi réconcilier les déplacements dans leur diversité, les réharmoniser, sans remplacer une dictature – celle de la voiture – par une tyrannie – celle de la rue piétonne… Il faut se préserver de la tentation de remplacer une domination dommageable par de nouvelles ségrégations, le traitement doit être global, systémique et juste. Sans nier d’évidentes différences de nature (un 4x4 n’est pas une grosse poussette et un groupe de touristes à pieds n’est pas un bus immatériel), sans nier non plus l’erreur catastrophique qu’a été (et qu’est encore) le « choix » politique et sociétal du tout-voiture (14), sans nier encore l’urgence qu’il y a à mettre l’accent sur l’amélioration des déplacements urbains non motorisés, il semble néanmoins préférable, au moins au nom d’un certain réalisme, de « civiliser » (et il y a du civitas dans le mot) les déplacements motorisés, plutôt que de les ostraciser, quitte à le faire sévèrement et radicalement. Les zones muséifiées ou les espaces piétons par exemple, comme tout espace réservé, comme toute réserve ou sanctuarisation, sont le signe d’une incapacité à résoudre un problème de façon pérenne, globale et pacifique. Comme toute protection artificielle, et quel que soit le caractère louable des intentions, les effets pervers en sont parfois plus importants que les bénéfices. On a vu, par exemple, des rues piétonnes, confisquées par certaines catégories de piétons, les touristes ou les consommateurs, bouleversant ainsi ce que l’on pourrait appeler des équilibres socio-urbains.

Il est donc préférable d’organiser la cohabitation, ce qui suppose évidemment un sérieux rééquilibrage ‑ mais n’est-ce pas la fonction de l’État de rectifier, compenser et redistribuer ? Par exemple, on pourra veiller à ce que l’indéniable infériorité du piéton soit institutionnellement compensée. On doit légiférer et faire appliquer la loi sans états d’âme, mais on peut aussi imaginer des solutions urbanistiques : on a déjà suggéré de construire des trottoirs continus qui ne s’arrêtent pas à chaque croisement de rues, et qu’à l’inverse ce soient les voies automobiles qui soient matériellement discontinues, coupées de trottoirs.

Il faudrait donc travailler à mélanger les moyens de transport, mais aussi les fonctions ou usages. Penser à toutes les catégories qui ne se déplacent pas de la même façon, pas au même rythme, et pas pour les mêmes raisons : les enfants acquièrent leur autonomie en se déplaçant seuls, il faut des parcs de proximité et des zones de déplacement protégées ; les parents, les couples, les handicapés, les personnes âgées, les touristes, les riches, les pauvres se déplacent différemment, il faut en tenir compte, et cela va de la largeur des trottoirs à la signalisation, en passant par le coût des transports en commun et l’adaptabilité des lieux…

Il faudra veiller aussi à ce qu’organiser la diversité et permettre la pluralité ne reviennent pas à spécialiser les lieux, en les ethnicisant (un espace étrangers), les catégorisant (un espace handicapés) ou les communautarisant (un espace gays).

On le voit, il n’y a rien là de très original, et ces pistes demandent plus de volonté que d’imagination, mais une volonté qui ne saurait venir seulement des pouvoirs publics, ni des professionnels de la ville, elle devra animer les citadins-citoyens au sein d’un urbanisme participatif.

 

 

En guise de conclusion : moins de ronds-points et plus de places

 

En marge et pour conclure, nous ferons une dernière proposition architecturale et urbanistique : en cette époque d’excès, de croissance, de gigantisme, d’exhibitionnisme et de désolation revenons à la construction minimaliste de petites places vides. Construction, ou dé-construction plutôt, puisqu’il s’agit bien de matérialiser techniquement, le vide et le simple (15). Les places ‑ intimement et doublement liées au déplacement : on s’y rend mais toujours provisoirement ‑ sont depuis la naissance de la polis grecque, le lieu même de l’expression de la civilité ; vides (c’est-à-dire aussi, en un sens, laïques, non occupées par quelques monuments ou lieux de cultes que ce soit), elles rendent possible des occupations diverses et plurielles, toujours provisoires et non exclusives, noyaux, matrices, commencements, elles peuvent plus qu’il n’y paraît. Les ronds-points sont saturés et centrifuges, construits pour éviter les rencontres, qui n’y sont jamais qu’accidentelles (au double sens philosophique et mécanique du terme) ; les places ouvertes, vides, centripètes, provoquent l’improbable et fabriquent la pluralité, comme un appel et un manque, comme un désir.

 

__________________

(1) Toutes d’ailleurs voient leur spécialité « urbaine » prendre de l’importance ; mis à part un assourdissant et inexplicable silence des sciences économiques. Impossible de signaler toutes les recherches menées en histoire, géographie, anthropologie, sociologie… urbaines. Signalons seulement l’existence du gerphau (Groupe d’Études et de Recherches philosophie, architecture, urbain) de l’École nationale supérieure d’architecture de Clermont-Ferrand dirigé par Chris Younès.

(2) Il faudrait ici reprendre à nouveaux frais la question du nomadisme pour constater peut-être qu’il s’agit d’un genre particulier et limite de sédentarisation et non pas son autre exclusif, ni surtout son avant primitif et dépassé par l’homme civilisé ; c’est encore les notions de territoire et d’espace vécu qu’il faudrait reconsidérer, pour les délier de l’espace physique ou cartographique et accepter alors l’idée que l’on puisse se déplacer sans pour autant changer de territoire. Cf., par exemple, Denis Retaillé, « Concepts du nomadisme et nomadisme des concepts » dans Rémy Knafou, La Planète « nomade ». Les mobilités géographiques d’aujourd’hui, Belin, 1998, 255 p.

(3) Tous ces mots dérivent, plus ou moins directement, de la racine indoeuropéenne °st (se tenir debout) que l’on trouve dans sistere, mais encore dans de très nombreux mots, et dans de très nombreuses langues : en grec stasis (station, position) ; en latin stare (être debout, immobile) ; en allemand stehen (se tenir debout), stellen (placer) ; en anglais to stand, to stay ; en espagnol estar (être), estancía (séjour)… et en français, la liste est interminable : établir, état, stable, station, statut, et aussi, par le jeu des préfixes, assister, constat, destituer, distance, instance, obstacle, prestance, persister, prostituer, restaurer, rester, substance, solstice…

(4) Mais l’amnésie commence tôt, Platon déjà n’entend plus dans la psukhè, le souffle ou la vitalité, mais bien un principe spirituel immortel, une permanence idéelle. On peut même se demander si la philosophie platonicienne et sa relecture par les pères de l’Église, qui orienteront pour une bonne part la culture occidentale, ne travaillent pas précisément à opposer toujours davantage l’être au devenir pour y localiser exclusivement le vrai, le beau et le bien.

(5) Il faudrait ici inviter à relire le géographe Éric Dardel (1899-1967) qui parle de géographicité pour évoquer, en amont de tout discours géographique, un mode d’existence et un destin humains. Éric Dardel L’homme et la terre. Nature de la réalité géographique, (PUF, 1952), réédit. Comité des Travaux Historiques et Scientifiques, 1990, 200 p. Cf. aussi Jean-Marc Besse, « La terre et l’habitation humaine : la géographie phénoménologique d’après Éric Dardel », in Logique du lieu et œuvre humaine, Ousia, 1997 ; et « Entre géographie et paysage, la phénoménologie » in Voir la terre, Actes Sud, 2000.

(6) On trouvera chez Hegel, sans doute la première fois de façon explicite, cette idée que le même n’atteint à sa réalisation que par le renoncement à l’identité et la médiation par l’altérité. La formule est générale et vaut dans différents champs.

(7) Ces deux mots sont pris ici en des acceptions larges, comme indices de problèmes qui peuvent et doivent être différenciés et approchés sous des incidences variées. On ne citera que deux voies parmi d’autres, très nombreuses. Pour la réflexion sur les camps, par exemple, Marc Bernardot, Camps d’étrangers, Éditions du Croquant, 2008, 223 pages ; (à lire sur le site terra, une présentation et le premier chapitre). La question de l’exil a été thématisée abondamment et depuis longtemps, on évoquera seulement les recherches, encore embryonnaires mais tout à fait salubres, menées sur « l’exil écologique » des « réfugiés » ou « déplacés environnementaux » ; voir, par exemple, les travaux de Chloé Vlassopoulou et de François Gemenne (cf. son blog « Nouvelles de l’eau qui monte »). Il ne va pas sans quelque danger de rapprocher ce qui est différent, l’exilé et le sdf, par exemple, mais traiter une question ne signifie ni ignorer les autres ni affirmer une quelconque hiérarchie victimaire.

(8) Le ghetto se détermine au moins autant, absolument, par des critères internes, que relativement ou « relationnellement » par la ségrégation ‑ c’est-à-dire l’interdiction ou l’empêchement de déplacement, physique ou symbolique, qu’il impose.

(9) Quelles que soient, par ailleurs, les qualités littéraires de Jack Kérouac…

(10) Pour reprendre le titre d’un très bon ouvrage récent. Cf. Thierry Paquot, Michel Lussault et Chris Younès, (dir.), Habiter, le propre de l’humain, Éditions La Découverte, 2007, 382 p. À lire notamment, Xavier Guillot, « Habiter les flux de la mondialisation ».

(11) Il est étonnant que l’on puisse simultanément être victime du jet lag dû à un déplacement excessif et souffrir d’une thrombose pour la raison inverse ‑ pathologies du déplacement immobile ou du placement mobile ?

(12) On pourrait poursuivre la comparaison avec la clôture spatiale de ces deux « lieux » et son corollaire, la déréalisation du monde qui s’offre sous forme de décor, la nature de la communication externe, souvent agressive, celle de la communication interne, pauvre, voire nulle…

(13) Cf. La Déclaration universelle des droits de l’homme (10 décembre 1948). Article 13 : « 1/ Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un État. 2/ Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien et de revenir dans son pays ».

(14) Pour un avis plus nuancé on lira avec intérêt les travaux de l’historien Mathieu Flonneau, Paris et l’automobile. Un siècle de passions, Hachette, 2005, et Les Cultures du volant. Essai sur les mondes de l’automobilisme, 20e-21e siècle, Éditions Autrement, 2008. Nous serions, selon l’auteur, bien ingrats et oublieux des services que l’automobile a pu rendre, elle aurait notamment favorisé l’entrée de la ville et des citadins dans la modernité. On lira sur www.lrdb.fr, son article : « La civilisation de l’automobile et l’espace public ».

(15) Cf. Camillo Sitte, L’art de bâtir des villes. L’urbanisme selon ses fondements esthétiques (1889), Le Seuil, 1996.

 

 

******************

 

 

2. Entre dehors et dedans, le quartier comme seuil, contexte et mesure

 

 

Introduction

 

On ne trouvera pas ici une thèse charpentée et achevée mais plutôt des matériaux, des éléments proposés, seulement disposés là, comme le ferait un mauvais architecte, attendant donc d’être repris ou pas, transformés ou déformés, prolongés et exploités.

Il s’agira donc de penser l’habiter et le quartier. L’habiter, l’habitable, l’inhabitable. Et cela ne revient pas à poser la question du vivre et du vivable. Les questions de la vie, de la bio-diversité, de sa sauvegarde sont essentielles, et il faut s’y atteler, penser et agir, vite et avec détermination, mais le vivable et l’invivable sont plus faciles à identifier que l’habitable et l’inhabitable. Il est bon, non pas d’opposer, mais de séparer la question de l’habitable, car on peut concevoir une Terre vivable et pourtant inhabitable, une Terre où la vie serait possible mais où l’on ne pourrait plus exister en être humain, ou encore, pour reprendre les catégories de l’urbanisme, une Terre salubre mais indigne ou indécente.

 

 

I/ Habiter

 

1. L’espace et les lieux

 

Habiter n’a pas à voir avec l’espace mais avec les lieux, parce que habiter ce n’est pas simplement être-dans. On peut mettre des objets dans un contenant, de l’eau dans un verre, mais les hommes ne sont pas des objets et le monde, la terre, le pays, le quartier, la maison même, ne sont pas des contenants. L’espace appelle l’inhérence, l’être-dans ; les lieux relèvent de l’habiter. Habiter c’est ouvrir des lieux de telle sorte que des événements puissent y avoir lieu, puissent y prendre sens.

La première caractéristique des lieux, c’est qu’ils sont finis. Nous avons là un concept majeur, celui de finité ou finitude, qu’il importe de penser, quand l’on se préoccupe de DD, et surtout à une époque où pourtant c’est l’infini qui fascine. Mais l’infini est inhabitable. Il faut penser la positivité du fini qui n’est pas du non-infini, c’est l’infini le terme négatif qu’il faut d’ailleurs plutôt entendre comme indéfini, indéterminé. Historiquement les lieux se fondent à partir de limites préalables, de tracés constitutifs qui inscrivent ; penser positivement les limites, les frontières, les littoraux, non pas négativement comme obstacles ou empêchements, mais comme principe constitutif ou déterminant.

Les lieux sont finis, ils sont aussi concrets. On connaît le mot, on l’oppose à raison à abstrait. On peut en rappeler l’étymologie latine, cum-crescere, c’est croître ensemble ; le radical est intéressant, il renvoie à la croissance et la nature, mais le préfixe aussi, cum- avec, qui pointe vers l’idée de lien, de relation, de relatif, qu’on pourrait opposer à ab-strait, ce qui est obtenu par rupture ou séparation, et qui construit de l’ab-solu c'est-à-dire du sans-lien, de l’inconditionnel. Dire que les lieux sont concrets cela signifie qu’ils sont contextuels, donc non exportables tels quels, non délocalisables, sans risque d’être dis-loqués car privés d’une partie d’eux-mêmes. Ce que certains ont pu appeler des non-lieux sont ces espaces décontextualisés, abstraits, car privés de ces liens avec ce qui les a vu ou fait naître, et qui les rend divers, pluriels et singuliers à la fois.

Finis, concrets, les lieux sont aussi symboliques. Ils sont faits de mots et non pas de chiffres, ils constituent l’ordre du symbolique. Le local est toujours déjà une localité, il acquiert un nom, un lieu est un lieu-dit, un nom propre qui confirme son unicité. Habiter revient toujours à dire et écrire à même la terre, à laisser non pas des empreintes mais des signes ou des graphes, l’empreinte est comme le négatif immédiat de ce dont elle est l’empreinte, le graphe, (monuments, paysages, chemins…) nous fait entrer dans l’ordre du sens, de la culture en élaborant un patrimoine matériel et immatériel.

Alors aménageons le territoire, cela est nécessaire, mais sans renoncer à ménager les lieux.

 

2. Le temps et les durées

 

Habiter, ce n’est pas être dans l’espace ce n’est pas non plus être dans le temps, c’est ouvrir des durées. Et peut-être faut-il se méfier de la frise chronologique qui orne les murs de la classe et qui peut laisser penser que le temps est la succession linéaire et quasi nécessaire de moments distincts, qui peut laisser croire que le passé est dépassé et que l’avenir, qui est à venir, n’est donc pas encore là. Habiter ce n’est pas surfer sur la crête du temps, l’instant présent. Pas plus que l’éternité, l’instant n’est habitable. Habiter ou exister, c’est durer, prendre son temps, s’installer ou s’inscrire, dans la permanence des habitudes (les mots ont mêmes origines), et réconcilier – pour un temps – l’être et le devenir, la demeure et le cheminement.

Comme les lieux, et à la différence du temps, les durées sont finies. Ce sont des moments significatifs et là encore ce sont les limites qui déterminent et donnent sens. Les durées commencent et finissent, notre existence, par exemple, est très clairement délimitée par la naissance et la mort. Habiter, qui est finalement quasi synonyme d’exister, c’est donc être mortel, c’est aussi être natal, c’est pouvoir avoir une biographie dira encore Arendt, ce qui fait toute la différence entre la vie et l’existence. Naître et mourir ne sont pas seulement des processus physiologiques, ce sont des événements culturels que toutes les civilisations ont toujours ritualisés. L’époque contemporaine et la médecine techno-scientifique brouillent un peu ces références et sous-estiment leur teneur culturelle et leur portée humanisante en les biologisant et les uniformisant. Les rites de naissance et de mort sont sans doute les éléments fondamentaux d’un patrimoine culturel immatériel et leur diversité est elle aussi menacée.

Durer c’est commencer et finir, mais c’est aussi continuer, les durées réconcilient rupture et continuité. Naître c’est pouvoir commencer, commencer autre chose, commencer à être et faire autre chose, rompre avec le même, et c’est ce qui fonde la liberté, mais c’est aussi hériter donc continuer ou perpétuer le même. Et mourir, c’est finir, définir, donner sens et unité, mais c’est aussi transmettre. Héritage et transmission sont la trame de la durée, vie et mort en sont les plis, liberté et sens les enjeux.

Enfin, les durées nous font entrer dans l’ordre du possible. Puisque l’on est dans l’ordre du sens et pas dans celui de la linéarité causale, on est aussi dans le réversible et le contingent ; on peut choisir et vouloir, inventer et innover, infléchir le cours des affaires humaines qui échappent encore à la nécessité. A ce titre, il conviendrait d’être très vigilant dès que l’on inscrit l’action dans l’irréversible ou dans le très long terme.

Durer, ce n’est pas durer longtemps, ne pas s’user, rester jeunes et énergiques éternellement, c’est au contraire passer soi-même et passer aux autres, rendre possible le co-habiter inter et transgénérationnel et réaffirmer l’unité voulue du genre humain, les morts et les vivants, comme l’on dit, mais aussi, les générations futures. Durer n’est pas tenir, le plus longtemps possible, et à tout prix, c’est relier avec imagination et responsabilité les générations.

 

3. Habiter, le propre de l’humain

 

Habiter ou exister, ouvrir des lieux et durer, c’est, par-delà la diversité, le mode d’être proprement humain. La formule « le propre de l’humain » est intéressante à une nuance près, son nombre, le singulier. Il faut passer du singulier au pluriel (un singulier qui est même depuis longtemps et presque partout un masculin singulier, et si l’on doit passer du singulier au pluriel, on ne doit pas passer du masculin au neutre, la diversité culturelle et la diversité biologique se rencontrent dans la différence sexuelle, qui est elle aussi à protéger). Habiter est le propre des êtres humains, habiter c’est toujours-déjà co-habiter.

Certains verront là un anthropocentrisme sectaire et arrogant, auquel ils opposeront un biocentrisme généreux et tolérant. Quels que soient les excès qu’a occasionné l’anthropocentrisme, et quelles que soit la sincérité et la réelle inquiétude qui peuvent animer les ennemis de l’anthropocentrisme, il semble difficile de nier une irréductible différence entre les hommes et les autres êtres vivants. L’humanité de l’homme est irréductible à un soubassement naturel, physique, biochimique, il y a une solution de continuité, un changement de nature, un effet de seuil. Les animaux n’ont pas de culture, les animaux n’habitent pas.

Ajoutons que cette différence ne donne aux humains ni privilèges ni dispenses mais bien plutôt une responsabilité, une lourde responsabilité, celle de préserver, celle de préparer. Si l’homme habite, cela ne fait pas de lui le maître ou le propriétaire des lieux, cela lui confère des responsabilités à l’égard des plus démunis, des plus pauvres parmi les hommes, des plus fragiles parmi les êtres vivants, des sans parole, des sans défense, responsabilités encore à l’égard de ce qui n’est pas même fragile ou pauvre, ce qui peut-être n’existera pas, les générations futures, qui ne sont que possibles. Tel est alors l’enjeu : faire en sorte que le possible soit toujours possible.

 

 

II/ Le quartier

 

Le mot est utilisé ici de façon très libre, moins comme un site repéré, une entité sociourbaine que comme un processus, une dynamique qui sera l’occasion d’un prolongement de la réflexion sur l’habiter, avec une hypothèse : le quartier favorise un habiter authentique.

 

1. Le quartier comme moteur ou matrice de l’habiter

 

Malgré son importance, la maison (l’abri, au sens large) ne permet pas encore l’habiter, lui fait défaut l’altérité effective, lui manque le dehors. Si l’homme a toujours et partout construit des maisons (y compris les nomades), c’est parce qu’elles protègent du dehors, un dehors ressource, mais un dehors hostile. Le quartier, quant à lui, n’est pas non plus le dehors (et il ne faut pas l’idéaliser, le penser comme autarcique et autonome). Pas une somme de dedans, pas une partie du dehors, il est le seuil, l’entre-deux.

 

2. Le quartier comme seuil

 

Notre époque n’aime pas les limites, elle les pense comme des obstacles, elle n’aime pas non plus les seuils, ils sont inutiles. De fait, ces moments et lieux de passages ou de transition disparaissent, on peut le vérifier dans l’histoire récente de l’architecture, (mais aussi dans l’évolution des langues, avares avec les formules d’accueil et de politesse ; ou encore dans la cuisine, les voyages, les relations amoureuses…). Ces longueurs et ces lenteurs sont perçues comme des pertes de temps et d’espace, des suspens de l’action, inefficaces et peu compatibles avec les exigences de rentabilité.

Le quartier comme seuil peut favoriser ce va-et-vient constitutif entre un dedans qui intègre et un dehors qui émancipe. Le dehors ne vaut que si l’on peut rentrer, un voyage sans retour est un exil, quelle que soit la beauté des paysages, quelle que soit la richesse des rencontres. Le dedans ne vaut que si l’on peut sortir, un séjour sans départ est un enfermement. Une demeure sans ouverture est un camp ou un ghetto, quel que soit le confort intérieur. Le dehors, lieu de la différence et de l’étrangeté, favorise l’émancipation, parce que l’on y éprouve l’altérité, mais porte en lui, en germe, l’exclusion, la dés-inclusion ou désintégration. Le dedans, l’intérieur, l’intime, le familier, le communautaire, assure l’intégration, mais il porte aussi en lui, en germe, le danger de l’enfermement, l’internement intégriste.

 

3. Le quartier comme contexte

 

Le quartier, on l’a dit, est le lieu de la proximité, là où la fraternité rencontre la citoyenneté. On y fait l’apprentissage de la pluralité, on y devine la possibilité de la participation, on y vérifie les effets de l’exercice du pouvoir. C’est là où l’on peut écrire, à son échelle, à sa mesure, le devenir commun. Il est bien con-texte, texte co-écrit, dans la concrétude de ce qui croît ensemble. Le quartier tient par des histoires communes, on s’y retrouve, on s’y reconnaît, c’est le côté terroir, le côté miroir. Il est encore là où l’on peut, pour une part, choisir et se décider.

 

4. Le quartier comme mesure

 

A une époque obsédée par le chiffrage et l’évaluation, qui confond exactitude et vérité, il est bon de s’interroger sur la mesure. Elle contient bien une idée de quantité, mais d’une juste quantité, une quantité de qualité. La mesure est aussi une réponse à un autre trait de notre posmodernité, le goût pour le gigantisme, la démesure, l’accumulation ; dans cette civilisation du giga et du maxi, elle invite à la modestie, la convenance, l’ajustement. Mais comment mesurer la bonne mesure, quel étalon, quelle échelle, quel référent ?

La question de la mesure idéale de la cité est récurrente, pour Aristote elle dépend de la portée du regard, pour Rousseau de la portée de la voix. La bonne mesure a un rapport au corps, à la sensibilité humaine, disons au vécu. Le quartier, bien mesuré, entre l’intimité et l’anonymat, c’est là où ce que je vois me regarde, là où l’on peut discuter et s’entendre. Il est un rappel à la mesure dans l’habiter. Les hommes n’ont pas à avoir honte de leur taille, elle ne variera pas, pas plus que celle de la Terre. Leur grandeur est ailleurs, elle est d’un autre ordre.

 

 

Conclusion

 

Une position plus polémique pour finir. Le concept de DD rencontre une certaine unanimité mais on ne saurait le prendre pour argent comptant (pour filer la métaphore, on voit bien que le durable et le bio deviennent, c’est le génie du capitalisme, vendeurs). Faire de la culture son socle c’est d’ailleurs en un sens déjà le remettre en question. Certains vont plus loin et le rejettent préférant parler de décroissance. L’idée est intéressante et fondée, mais le mot, et ce n’est pas sans importance, n’est pas bon, l’humanité ne peut se donner comme projet de décroître (la croissance est quasi synonyme de la vie et ce n’est pas parce qu’un certain économisme a confisqué le mot qu’on doit l’abandonner), en revanche, cela doit nous amener à comprendre qu’il y a une confusion sur ce qu’est la puissance. On confond puissance et force ou énergie, voire violence, l’acception sexuelle est pourtant éclairante, la puissance c’est avant tout la fécondité.

Sans tomber dans une nostalgie technophobique (mais on sait bien que si paradis il y a, nous n’en venons pas), il ne faut pas non plus être victime d’une fascination technophile. Il paraît douteux qu’une technoscience blanche, évoluée, d’une nouvelle génération, viendra nous sauver des excès et des échecs de la technoscience noire ou grise, approximative et immature. À l’évidence il faut chercher et travailler dans la direction des nouvelles énergies, dites un peu rapidement propres, mais ce sera totalement insuffisant. C’est une autre attitude qui s’impose, par exemple en redonnant sa place à la pensée, l’art et la poésie car là est la puissance des hommes, là est leur fécondité.Un aphorisme d’Héraclite ou de LaoTseu, mesuré et fécond, est infiniment plus puissant qu’une centrale nucléaire, fusse-t-elle de troisième génération.

 

 

Pour citer cet article

Arnaud Sabatier, « Matériaux pour penser l’habiter. 1. Places et déplacements. 2. Le quartier comme seuil, contexte et mesure », La_Revue, n° 2, www.lrdb.fr, mis en ligne en mars 2009.


Date de création : 06/03/2009 13:39
Dernière modification : 07/03/2009 09:55
Catégorie : Philosophie
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