« L'homme a sorti de lui-même l'idée de Dieu. Il faut qu'il la réintègre en lui-même »,   F. Ponge

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Philosophie - Yves Charles ZARKA

Yves Charles Zarka est professeur de philosophie politique à la Sorbonne, il nous a envoyé le texte suivant extrait de l’introduction à son livre Réflexions intempestives de philosophie et de politique (P.U.F., 2006)

 

 

 

Peut-on encore être intempestif aujourd’hui ?

 

L’intempestif est à la fois l’inopportun et l’inconvenant. Ce qui est à contretemps, trop tôt ou trop tard, et ce qui n’est pas convenable, déplacé en somme. Double décalage dans le temps et dans l’usage, double marginalité aussi. Mais qu’y a-t-il à y gagner ? C’est que l’intempestif ouvre également un double accès : voir ce qu’ordinairement on ne peut ou ne veut voir, dire ce qu’ordinairement on ne peut ou ne veut pas entendre. Or sortir ainsi du conformisme intellectuel, c’est-à-dire du néant de pensée, est une des tâches les plus difficiles en un temps où règne la confusion des idées, où ce qui est présenté comme opposé et alternatif est souvent le reflet spéculaire du plus conventionnel, du plus commun, du plus convenu. Quand la rude tâche de penser est abandonnée au profit de l’ivresse de séduire, la philosophie est ravalée à l’état d’un produit culturel de consommation. Il y a heureusement des exceptions, mais trop peu nombreuses et repliées sur un espace de plus en plus étroit, où l’air se fait rare.

 

Pour éviter l’asphyxie intellectuelle de notre époque, il faut donc être intempestif, afin d’ouvrir des brèches partielles, locales, ponctuelles dans le conformisme intellectuel pour dégager des accès différents sur le monde contemporain : la lente dérive de notre temps vers de nouvelles formes de guerre, le déclin des démocraties, la querelle des légitimités, la recherche du meilleur et le retour récurrent de la barbarie, le culte de l’individu et la perte d’identité, la liberté et la servitude sexuelles, la dépression dans l’art, l’empire du divertissement, le pouvoir et la subjectivité, la lutte nécessaire contre le nihilisme, les raisons qui nous restent d’espérer.

 

 

*

 

 

Dans cet ouvrage, Réflexions intempestives de philosophie et de politique, il s’agit donc de tenter d’ouvrir un accès au possible dans un monde saturé par le réel, un réel de moins en moins différencié, de plus en plus homogène. L’accès au possible, au différent, à l’alternatif suppose de briser localement la clôture du réel, d’en dénoncer les fausses évidences et les consensus trompeurs.

Le réel homogène qui sature le monde peut être dénommé de différentes manières : le nom plus commun est « mondialisation » (de l’économie, des flux financiers, du pouvoir et par voie de conséquence des inégalités et des injustices les plus criantes), mais on peut également le nommer « uniformisation » (des productions, des objets de consommation et des désirs, bien qu’on puisse avoir tout ou rien selon la position sociale ou la région du monde), « réduction de la diversité » (des langues et donc des cultures et des modes de vie), « compression du temps et de l’espace » (instantanéité de la communication qui est souvent tout autre chose que l’information), et sans doute de bien d’autres manières. Le virtuel n’est évidemment pas une ouverture au possible, il est encore du réel : à la fois déploiement des instruments du réel et projection ou image du réel. Le virtuel accroît l’empire du réel, plutôt qu’il ne le conteste. Or, ce monde saturé par le réel, c’est un monde au bord de l’asphyxie où il y a de moins en moins de place pour l’altérité, l’alternative, le possible, en somme l’espoir. Là où le désir se ramène à la recherche d’un accroissement des biens de consommation, il n’y a plus d’espoir parce qu’il n’y a plus de signification, ni de valeurs (hors de l’échange), ni de fins. Il n’y a que des procès de production, de communication, de consommation, d’accumulation restreinte ou élargie, mais aussi de dépérissement restreint ou élargi. Un monde saturé par le réel tourne sur lui-même de plus en plus vite, dans une course sans but et sans répit. Mais comme ce monde est fini, le processus ne pourra aller à l’infini, chacun le sait bien : il y a un commencement à l’asphyxie – nous y sommes.

Or cette asphyxie ne concerne pas seulement la société contemporaine élargie au monde, mais également le plan intellectuel. C’est l’asphyxie intellectuelle qui m’intéressera plus particulièrement ici : comment le réel homogène a-t-il envahi non seulement le monde corporel, mais aussi le monde de la culture, de l’esprit, des objets et des biens incorporels ? Tout simplement parce que les procès dont je parlais à l’instant se sont emparé de ce qui pouvait leur faire obstacle : culture, littérature, art, philosophie, etc. Rien ne semble plus pouvoir leur résister. Le possible quitte progressivement le champ de la pensée. Cela se fait selon de trois modes convergents (1).

 

1°) La négation de l'œuvre dans le produit. Cette négation n'est pas autre chose que la transposition sur les œuvres culturelles d'une détermination constitutive de la société capitaliste : le règne de la marchandise ou la transformation de toute valeur en marchandise. Lorsque Guy Debord analysait la société du spectacle dans l'ouvrage du même nom (2), il soulignait à juste titre que ce qui est au fondement de cette société c'est la marchandise. Le chapitre 2 de ce livre s'intitule du reste « La marchandise comme spectacle ». C'est dans la mesure où elle transforme toute valeur (qu'il s'agisse d'une chose, d'une personne, d'une capacité, etc.) en marchandise, que la société de marché tend à en produire un double. Or il va de soi que les médias, en premier lieu la télévision qui exerce une hégémonie très grande, jouent un rôle fondamental dans le dédoublement spéculaire de la marchandise, c’est-à-dire dans la constitution de la marchandise/spectacle. L'emprise des médias sur les œuvres de l'esprit est directement liée à leur transformation en simple produit. Précisons, les œuvres littéraires, musicales, picturales, etc. sont aussi des produits. Elles n’existent pas dans un vacuum économique. Elles ont un coût et doivent être vendues. On peut même aller plus loin et considérer la commercialisation d’une œuvre comme un élément décisif de sa diffusion et de sa vie. Il n’en reste pas moins vrai que la dimension de produit est une détermination extérieure à l’œuvre. L'œuvre a un auteur, son importance ne dépend pas de sa réception au moment de sa parution, ni du chiffre de sa diffusion. En revanche, un produit est le résultat d'une chaîne de fabrication, il a un coût, il doit être vendu à un certain nombre d'exemplaires pour être rentable. Or, lorsque la logique du produit impose des contraintes à l’œuvre comme telle, alors elle en modifie fondamentalement la condition. Celle-ci se trouve alors niée dans le produit. L'effet des médias renforce cette logique du produit, contre la logique de l'œuvre. C’est ainsi que la poésie n'est pratiquement plus éditée et, plus généralement, qu’il y a un abandon de secteurs entiers de la vie de l'esprit, soutien quasi-exclusif à des produits dont on attend une large diffusion, fabrication artificielle du best seller, etc. Les auteurs, réalisateurs, artistes sont portés eux-mêmes à écrire des livres, proposer des films, réaliser des projets dont ils pensent qu’ils seront acceptés par les éditeurs, les producteurs ou les galeries. La négation de l’œuvre dans le produit s’accroît, parce que, comme on dit et le répète à loisir, il n’y a pas d’autre possibilité.

 

2°) La réduction de la culture au divertissement. L'empire des médias sur les œuvres culturelles, que je viens de signaler, tend aussi à ramener celles-ci à une fonction de divertissement. Je ne dis pas du tout que le divertissement est en lui-même néfaste pour les œuvres culturelles, ou qu’il faille le rejeter, ce qui serait absurde. Ce que je dis c’est que lorsqu’il devient une règle ou une norme par laquelle on évalue toutes les œuvres, alors il en résulte un très grand appauvrissement culturel. En effet ni la littérature, ni la poésie, ni à plus forte raison la philosophie n'ont pour fonction première de divertir. Et si l'on ajoute à cela que le divertissement doit intéresser le plus grand nombre de gens, on comprend que dans certains cas, celui du divertissement télévisuel par exemple, le contenu approche parfois du degré zéro de l'intelligence et de la culture. On voit donc comment l’appauvrissement culturel se produit et s’accroît (3).

 

3°) La nouvelle censure. Il s’agit d’une censure douce, d’une censure propre au régime démocratique qui se conjugue avec la formation de consensus qui empêche sans contraindre que certaines opinions ne soient déclarées ou publiées. La formation de l’opinion dominante, comme l’a montré Tocqueville, instaure également un esprit de cour, désormais élargi à toutes les classes de la société, qui forge les esprits sur le même modèle (4).

 

C’est ainsi que se déplace ou plutôt s’étend l’asphyxie de la vie sociale à la vie de l’esprit. Mais comment expliquer alors que la production culturelle augmente sans arrêt : les livres, les films, les performances artistiques ? Et cela par les voies traditionnelles de l’édition et de la réalisation mais aussi par d’autres voies dont la mise en ligne est la plus considérable. C’est que l’accroissement de la production est moins multiplication des œuvres que répétition indéfinie du quasi-identique ou de sous-produits dont la durée de vie est de plus en plus éphémère : quelques mois au mieux, quelques semaines parfois, voire quelque jours. La multiplication de la production culturelle n’est pas du tout synonyme d’augmentation de la diversité et de déploiement de l’inventivité, elle est au contraire plus souvent liée à l’expansion exponentielle du vide d’œuvre et du néant de pensée. C’est ainsi que le monde saturé par le réel uniforme affecte la culture, l’art, la pensée.

 

Est-il possible de résister à l’empire du vide qui s’étend ? Nous sommes également au début de l’asphyxie intellectuelle. Cela veut dire qu’il y a encore des poches d’air, des auteurs, des réalisateurs et des artistes, mais aussi des éditeurs, des producteurs et des galeries qui tentent de résister à l’expansion du néant de pensée et du vide d’œuvre. Mais ils sont de moins en moins nombreux. Combien de temps tiendront-ils encore ? Combien d’entre eux résisteront aux sirènes de la séduction et du divertissement ? Je ne sais.

 

Mais être intempestif est une façon de résister : tenter de sortir des consensus, des complaisances, de la réduction au plus facile. C’est à contretemps et à contre usage essayer de faire céder localement, ponctuellement le monde saturé par le réel uniforme en vue de découvrir une voie vers le possible, l’autre, le différent, c’est-à-dire donner une chance à la pensée.

 

____________________________

(1) Je reprends ici des analyses que j’ai commencé d’esquisser dans mon article « Démocratie et pouvoir médiatique », in Cités 10, 2002, p. 119-129.

(2) Guy Debord La société du spectacle, Paris, Gérard Lebovici, 1971 (la première édition datée de 1967).

(3) Cf. sur ce point Thomas De Koninck, La nouvelle ignorance, Paris, PUF 2000.

(4) Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, édition Eduardo Nolla, Paris, Vrin, Tome II, VII, p. 194--201.


Date de création : 03/01/2007 16:44
Dernière modification : 18/02/2007 15:23
Catégorie : Philosophie
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