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Science Politique - Massimo PREARO

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Doctorant en Études politiques, Massimo Prearo travaille sur l’homosexualité (a), notamment sur les questions d’identité et de communauté chez les gais et lesbiennes. Dans cet article inédit, il propose une critique épistémologique du rapport entre sexualité et genre − que l’on tend parfois, après les avoir justement distingués, à confondre ; le concept d’identité lui permet d’en « problématiser l’écart ».

Sans doute faut-il commencer par dénoncer cette évidence du sens commun qui déduit le genre du sexe, pensant très logiquement, très naturellement, très dualement, qu’une certaine condition génitale, mâle ou femelle, donne lieu à un certain genre, masculin ou féminin, et en explique les attributs. Car que faire de ceux dont l’« identité de genre » ne coïncide pas à l’un des deux sexes « de référence », ou pas à un seul, ou pas toujours au même, voire s’autonomise pour ne plus correspondre ni à l’un ni à l’autre sexe ? Il s’agit donc d’abord de dénaturaliser le genre, et rappeler après Simone de Beauvoir et Pierre Bourdieu, que les rôles et les représentations de genre, et d’abord la domination masculine, n’ont rien à voir avec le sexe, simple « alibi » ou caution naturaliste et scientiste. Mais il faut aller plus loin encore et se demander si le sexe lui-même − ou plutôt sa géographie, sa typologie, sa grammaire : genre et nombre − n’est pas aussi une construction sociale, historique et politique ; le sexe mais aussi la sexualité, qui, ritualisée, normalisée, réglementée, produite et reproduite, n’a plus rien non plus de naturel, même et surtout si elle est transgressive. Il s’agit là non d’instinct biologique mais d’institution socio-historique, voire d’injonction éthico-politique, et de l’injonction à faire ou à agir ainsi, on en vient à l’injonction à être tel. Mais que signifie être homosexuel, ou ne pas être hétérosexuel ?

Massimo Prearo nous montre, pour finir, que ces interrogations identitaires − le plus souvent des inquiétudes ou des condamnations − s’ancrent sur une « logique ontologique » qui postule l’existence d’entités closes et déterminées, repérables ou mesurables, dans lesquelles la réalité et le sens des individus viendraient docilement s’épuiser. Je suis gai, tu n’es pas lesbienne, vous êtes hétéros… Sans doute la catégorie d’identité − en l’occurrence de forme identitaire de sexualité − ne sera pertinente et heuristique qu’à la condition de renvoyer, non à un identique absolu, même et un, mais plutôt à un différentiel relatif qui inscrit les individus dans des espaces ouverts à géométrie variable, dans des trajectoires historiques complexes et non linéaires, des individus que l’on comprendra moins pour ce qu’ils sont (ou seraient ?) que par ce qu’ils font et défont − agissant, co-agissant, interagissant, rétroagissant.

« Les lesbiennes ne sont pas des lesbiennes », pourrait-on dire, poursuivant le mot, célèbre et polémique, de Monique Wittig (b). Le recours à l’Être (qui est un autre nom de la Nature), comme déni du devenir et de l’altérité sert toujours les « adeptes des mythologies identitaires et des fantasmes communautaires », conclut joliment Massimo Prearo… et des théologies de la hiérarchie aurait-il pu ajouter.

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(a) Il vient notamment de traduire l’ouvrage de Mario Mieli (1952-1983), Éléments de critique homosexuelle, Paris, EPEL, 2008.

(b) « Les lesbiennes ne sont pas des femmes », c’est ainsi que Monique Wittig concluait, en 1978, sa conférence « La Pensée straight ». Cf. La Pensée straight, (2001), trad. Christophe Jaquet, Amsterdam, 2007, [The Straight Mind and Other Essays, Boston, Beacon Press, 1992].

 

 

 

 

Toute sexualité est-elle un genre ?

 

Variations sur le thème de l’identité

 

Massimo Prearo

 

 

 

 

Supposons que je vois devant moi une jeune fille à l’allure masculine. Un être humain ordinaire dira simplement : « Cette jeune fille a l’air d’un garçon. » Un autre être humain, tout aussi ordinaire, mais déjà plus conscient du fait que parler, c’est dire, dira d’elle : « Cette jeune fille est un garçon. » Un autre encore, tout aussi conscient des devoirs de l’expression, mais poussé davantage encore par l’amour de la concision, cette vigueur de la pensée, dira d’elle : « Ce garçon. » Quant à moi, je dirai : « Cette garçon. »

Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquillité, (Christian Bourgois, p. 114)

 

 

Lorsque je reçus, il y a bientôt un an, l’aimable invitation d’Arnaud Sabatier à apporter une contribution au numéro 3 de La_Revue, j’acceptai sans réserve aucune, tout en ignorant par quel biais j’aurais pu parvenir à m’inscrire dans la thématique « Genres et générations », étant davantage accoutumé à manier d’autres objets de recherche, non complètement étrangers mais somme toute assez éloignés : l’homosexualité et l’identité. Non pas que je méconnaisse la multitude de séminaires, collections et monographies affichant cette orientation et affirmant, à juste titre, cet acquis fondamental de la recherche contemporaine qui met en relief l’indépassable corrélation qui existe entre les dynamiques de genre ou les rapports sociaux de sexe qui traversent notre société et la grammaire sociale de la sexualité, dont le genre le plus discuté, sans pour autant en être le seul et unique, est l’homosexualité. C’est plutôt qu’en travaillant sur l’histoire politique de l’homosexualité et sur la notion d’identité comme formation historique inhérente à la trajectoire contemporaine de l’homosexualité, cette corrélation entre genre et sexualité posait des problèmes d’ordre épistémologique auxquels je n’étais pas encore parvenu à me confronter. Plus précisément, il me semblait opportun qu’avant d’adopter le label « genre et sexualité » (1) en guise d’homologation ou de certification, sinon même de qualification universitaire, on procède à une critique approfondie de cette concordance supposée entre ces deux termes afin de vérifier s’il n’y avait pas, à ce sujet, une bévue ou plutôt une fâcheuse déformation et, si tel était le cas, afin de savoir à quel niveau cette incompréhension se situait et, éventuellement, quelles en seraient les conséquences sur la recherche dans les domaines concernés.

Je saisis donc l’occasion qui m’est donnée d’explorer cette difficulté pour focaliser ma réflexion sur les interrogations que les théorisations du genre ont permis de soulever du point de vue des études sur la sexualité tout en m’attardant sur les impossibilités et sur les impasses qui guettent la perspective « genre et sexualité », lorsqu’elle est adoptée aveuglement, mais aussi sur les impensés de cette tendance épistémologique qui finit par faire, pour ainsi dire, de toute sexualité un genre.

En d’autres termes, je me demanderai, en m’appuyant sur mes recherches sur l’homosexualité et sur l’identité au XIXe et au XXe siècle, (dont il me sera permis d’omettre, faute de temps, la méthodologie qu’il a fallu mobiliser, ainsi que le détail des ressources exploitées), si la notion de sexualité recouvre effectivement dans son utilisation actuelle la même matière empirique que la notion de genre, comme l’occurrence de la formule tendrait à le faire croire et, si tel n’était pas le cas, dans quelle mesure la notion d’identité permet de problématiser l’écart qui s’étend entre ces deux termes et pourquoi elle constitue, à mes yeux, une option incontournable.

Il ne s’agira pas de passer en revue la vaste littérature qui existe sur le sujet ni même de se référer directement aux « classiques » des études de et sur le genre et des études de et sur la sexualité, dont on trouvera un abondant échantillon dans les renvois bibliographiques des articles de ce même numéro de la revue. Il s’agira plutôt de tenter une analyse épistémologique du genre et de la sexualité qui s’efforce davantage de formuler des questions que d’apporter des réponses – une analyse qui viserait à poser les bases d’une critique des notions de genre et de sexualité, d’une critique de la notion d’identité sous forme de réflexions éparses que je m’autorise à livrer sans prétendre ni à l’exhaustivité ni à la résolution définitive des problèmes qui sont posés à la recherche par ces notions.

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(1) On trouvera une réflexion sur la labellisation « genre et sexualité » dans l’article de Sylvie Chaperon, « Le genre : un mot, un concept ou un label ? », dans Dominique Fougeyrollas-Schwebel, Christine Planté, Michèle Riot-Sarcey, Claude Zaidman (dir.), Le Genre comme catégorie d’analyse. Sociologie, histoire, littérature, Paris, L’Harmattan, 2003, pp. 107-112.

 

 

Combien de genres y a-t-il dans le genre ?

 

Si l’on adoptait une posture conservatrice voire passéiste et nostalgique, attachée à la sacro-sainte bipartition de l’espèce humaine qui prend à rebours de l’histoire de l’humanité l’existence imaginaire, prétendument primordiale et originelle, d’un spécimen mâle et d’un autre femelle ayant fortuitement copulé et s’étant étonnamment retrouvés, un certain laps de temps plus tard, avec un autre spécimen miniaturisé à grands traits ressemblant aux deux premiers, alors on répondrait en disant qu’il y a autant de genres qu’il y de sexe dans les genres, c’est-à-dire deux. Deux genres donc invariables, déterminés, irréductibles, sortant tout droit de la condition génitale du sexe. À vrai dire, la question n’aurait pas eu d’intérêt car l’évidence et le cours des choses – d’aucuns diraient volontiers la « nature » – l’auraient emportés.

L’affaire serait donc close et nos spéculations tout à fait oisives si, quelques millénaires étant passés depuis, un spécimen quelconque de notre population n’avait pas exprimé son désir ou son envie ou sa conviction intime irrépressible et indépassable de refuser et rejeter sa condition génitale pour devenir un individu d’un autre genre, de l’autre genre que lui ou qu’elle. C’est alors que l’on aurait pu affirmer qu’en réalité entre sexe et genre il n’y a pas de lien de cause à effet car, dans ce cas précis, une certaine condition génitale n’a pas donné lieu à l’appartenance de genre attendue, « homme » pour les mâles, « femme » pour les femelles. Mais encore, en s’apercevant que tout mâle n’est jamais intégralement mâle et que l’on peut en dire de même pour les femelles, et aussi qu’à des degrés non refoulés de la condition génitale deux sexes peuvent exister chez le même individu ou, plus précisément, que plusieurs configurations génitales peuvent exister chez les spécimens en question, on en serait arrivé à la conclusion que toute condition génitale ne génère pas automatiquement un genre. En fait, aurait-on pu imaginer, c’est plutôt l’individu, homme ou femme, qui habite et se figure un certain genre qui n’est pas forcément fixé sur les deux genres supposés originels mais qui peut articuler les registres comportementaux, vestimentaires, symboliques, etc., socialement et anthropologiquement attribués au masculin et au féminin pour façonner un genre particulier et spécifique, propre à chaque individu.

C’est dans le sens de cette observation que les phénomènes du transsexualisme ou du travestisme, entre autres, ont amené des médecins américains aux alentours des années 1960 à conceptualiser la notion de gender identity, d’identité de genre. Le Dr. Robert Stoller propose quant à lui de distinguer le sexe et le genre. « Les dictionnaires soulignent, écrit-il, que la connotation majeure du mot sexe est d’ordre biologique, comme par exemple dans les expressions : rapports sexuels ou sexe masculin. En accord avec cela, le mot sexe se référera dans cet ouvrage au sexe masculin ou féminin et aux composants biologiques qui déterminent le fait que l’on soit homme ou femme ; le mot sexuel aura des connotations anatomiques et physiologiques. On voit que cette définition laisse dans l’ombre des zones très étendues du comportement, de l’affectivité, de la pensée et de l’imagination qui sont liées aux sexes et n’ont cependant pas de connotations primordialement biologiques. C’est par référence à certains de ces phénomènes psychologiques que le terme "genre" sera utilisé : on peut parler du sexe masculin ou du sexe féminin, mais on peut aussi prononcer les mots "masculinité" et "féminité" sans impliquer obligatoirement quelque chose qui touche à l’anatomie ou à la physiologie. Ainsi, alors que, pour le sens commun, sexe et genre semblent inextricablement liés, l’un des buts de cette étude sera de confirmer que les deux royaumes (sexe et genre) ne sont pas inévitablement liés dans le cadre d’un rapport "un à un", mais que chacun d’entre eux peut suivre des voies tout à fait indépendantes » (1). Ceci signifie donc que la condition génitale attribuée à la naissance sur la base d’un sexe diagnostiqué n’est pas à elle seule la garantie d’une concordance entre ce sexe-diagnostic et le genre que l’individu habite tout au long de sa vie, ni même de sa permanence ou de son invariabilité. Autrement dit, le genre dont on fait l’expérience et que l’on expérimente au quotidien, le fait que l’on se dise homme ou femme ou autre chose encore n’est pas nécessairement lié à une condition génitale établie à la naissance ou, du moins, peut ne pas l’être. C’est la raison pour laquelle l’identité de genre vient à définir une matière travaillée par l’individu dans les situations dans lesquelles il ou elle agit et interagit. Cette identité peut s’appuyer sur une condition génitale pour légitimer une apparence masculine ou féminine, par exemple, mais peut aussi aller à l’encontre de cette condition génitale pour légitimer l’affirmation d’une discordance radicale et profonde, que l’on peut désirer corriger. Elle peut aussi dépasser la condition génitale pour s’autonomiser et pour activer un espace de manipulation, d’articulation et d’invention de nouvelles configurations ou de nouveaux registres pluriels, androgynes, gynémorphes, travestis, efféminés, masculinisés, et ainsi de suite. Si cette observation est juste, alors on aurait pu répondre à la question que je pose de la façon suivante : il y a autant de genres qu’il y a de genre dans les sexes.

En avance sur cette conceptualisation du genre, la philosophe Simone de Beauvoir, inspirée par le bouillonnement existentialiste qui embaume la France d’avant la Deuxième Guerre Mondiale, découvre et invente une des formules intellectuelles parmi les plus puissantes de l’histoire, lorsqu’elle affirme : « On ne naît pas femme : on le devient ». Et Beauvoir d’ajouter : « Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat que l’on qualifie de féminin » (2). Constatation dont il ressort, comme le remarquera Pierre Bourdieu quelques décennies plus tard, que « ce qui apparaît comme "naturel" n’est que le produit d’une histoire » «(3). Ainsi, le sexe diagnostiqué comme féminin donne lieu à une condition génitale à laquelle on exige et on a historiquement exigé que les femmes se conforment et s’adaptent. Cette condition génitale constitue à son tour l’assise fondamentale sur laquelle la condition sociale des femmes s’est construite et solidifiée. Il s’ensuit que le genre n’est pas ce qui reste du sexe chez l’individu, mais plutôt ce qui reste chez l’individu de cette condition sociale ; le sexe n’y étant donc pas pour grand-chose, sinon à titre de prétexte, ou mieux, d’alibi. Le genre vient ici circonscrire une région à part entière de l’expérience sociale que l’individu fait de sa propre condition génitale. C’est cette acception du genre qui donne accès, du point de vue de la recherche, à l’univers des rapports sociaux de sexe, dont il n’est plus d’usage d’avoir à justifier la pertinence (4) ; à noter aussi que cette définition du genre a ouvert plus récemment la voie aux études sur les hommes et les masculinités (5).

Mais alors, il est possible d’apporter une nouvelle réponse à la question qui oriente cette troisième problématisation du genre que je formulerai de la façon suivante : il y a autant de genres qu’il y de genre dans les genres.

On peut remarquer que cette formulation évacue le sexe de la théorisation du genre, ce qui pourrait paraître comme hautement problématique. Il s’agit, en fait, d’une tentative de dépasser les difficultés que traîne derrière elle la question de savoir si c’est le sexe qui précède le genre ou si c’est le genre qui précède le sexe. S’attaquant de front à cette question, Ilana Löwy et Hélène Rouch considèrent que « l’opposition de cette affirmation que le sexe précède le genre à celle, développée par des féministes, que le genre a précédé le sexe, repose sur un malentendu sémantique : évidemment, le genre a précédé le sexe, puisque les différences entre les corps sont toujours perçues à travers le prisme de la culture ; évidemment, le sexe a précédé le genre, puisque depuis des millénaires, le mot "sexe" – en particulier lorsqu’il s’entend au sens d’"appareil conceptuel" et d’"élément du discours" – a une dimension culturelle et sociale. Seulement, dans ces deux propositions, le terme "genre" est utilisé d’une manière très différente : comme une catégorie classificatoire atemporelle dans la première, comme une catégorie historique dans la seconde » (6). Dans un autre versant, Éric Fassin, réfléchissant à une épistémologie du genre et de la sexualité – à laquelle, on l’aura compris, je me propose d’apporter une modeste contribution –, et se référant aux travaux de l’historien Thomas Laqueur (7), insiste sur le fait que « le partage entre genre et sexe a une histoire, des Grecs à Freud, où deux modèles se succèdent, mais aussi parfois se superposent dans le temps : le modèle à un sexe, qui ne connaît pour distinguer l’homme de la femme que la différence hiérarchique du genre, et le modèle à deux sexes, qui pose une différence irréductible de nature entre le masculin et le féminin ». Cela signifie que « le genre n’est donc pas la représentation idéologique, socialement instituée, d’une réalité biologique, naturellement constituée : sexe et genre sont pareillement de l’ordre de la représentation » (8).

Si donc on évacue le sexe de la définition du genre c’est bien pour souligner que les genres que l’on rencontre dans l’expérience sociale ne sont pas l’expression d’un résidu de sexe que l’individu porterait inévitablement au-dedans de lui ou d’elle-même, mais plutôt l’expression d’une configuration particulière ou d’un « moment » spécifique et circonscrit des rapports sociaux qui fait de la condition génitale un genre socialement construit, politiquement institué et cognitivement significatif, que l’individu est amené à habiter, à travailler, à manipuler du fait de sa condition indépassable et incontournable d’individu social.

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(1) Robert J. Stoller, Sex and Gender, New York, Science House, 1968, cité par Kate Millet, La politique du mâle, traduit de l’américain par Elisabeth Gille, Paris, Stock, 1971, p. 43.

(2) Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe [Tome II], Paris, Éditions Gallimard, 1949, édition renouvelée en 1976, p.13.

(3) Pierre Bourdieu, La domination masculine, Paris, Éditions du Seuil, 1998, p. 8.

(4) Sur ce point, on pourra profitablement consulter l’ouvrage codirigé par Ilana Löwy et Hélène Rouch, La distinction entre sexe et genre. Une histoire entre biologie et culture, Paris, L’Harmattan, 2003.

(5) Cf. Régis Revenin (dir.), Hommes et masculinité de 1789 à nos jours. Contributions à l’histoire du genre et de la sexualité en France, Paris, Autrement, 2007.

(6) Ilana Löwy et Hélène Rouch, La distinction entre sexe et genre, op. cit., p. 14.

(7) Et notamment le premier ouvrage traduit de l’auteur, La fabrique du sexe, traduit de l’anglais par Michel Gautier, Paris, Éditions Gallimard, 1992.

(8) Éric Fassin, « Genre et sexualité. Politique de la critique historique », dans Marie-Christine Granjon (dir.), Penser avec Michel Foucault. Théorie critique et pratiques politiques, Paris, Éd. Karthala, 2005, p. 244.

 

 

Combien de sexualités y a-t-il dans la sexualité ?

 

Revenons sur nos deux spécimens ayant copulé, ayant enfanté et projetons-les maintenant dans un environnement sociétal, des décennies étant passées et la progéniture s’étant multipliée. Supposons maintenant qu’il nous intéresse moins de savoir si les spécimens sur lesquels nous posons notre regard sont mâles ou femelles que le fait qu’à des intervalles plus ou moins réguliers ces spécimens à des endroits plus ou moins abrités se livrent seuls, à deux ou à plusieurs à des pratiques que l’on dira sexuelles. En nous référent aux trois niveaux de théorisation du genre précédemment explorés, la question que nous pourrions-nous poser serait de savoir si ces trois niveaux sont pertinents pour une étude de la sexualité dans la population donnée. Si tel n’était pas le cas, nous aurions alors mis en évidence un écart entre les notions de genre et de sexualité et, le cas échéant, trouvé un moyen de combler les lacunes que cette importation intellectuelle produit.

La réponse à la question que je me pose serait aisée et confortable si l’on pensait, avec Michela Marzano, que « la sexualité est ce qui permet la rencontre entre deux sujets acceptant de partager leur désir et de s’abandonner l’un à l’autre » (1). On aurait en effet très vite à éliminer de la liste tous les rapports que les individus de notre population entretiennent en solitaire avec leur propre sexe, ainsi que tous les rapports qu’ils entretiennent à deux, trois, quatre ou plus encore. On aurait aussi vite fait d’éliminer tous les rapports à deux où il ne serait pas question de partage du désir, peut-être même où il ne serait pas du tout question de partage du désir, ni même de désir tout court. Enfin, si l’on voulait vraiment être des praticiens zélés il faudrait s’employer à effacer de l’ensemble des données récoltées tous les rapports où les « sujets » en question ne s’abandonnent pas les uns ou les unes aux autres, où ces sujets font, pour ainsi dire, de la rétention sexuelle. Une fois réalisé ce dépouillement, on s’apercevrait peut-être que l’échantillon serait tellement réduit que, même avec une bonne dose de mauvaise foi, il ne nous serait pas possible d’en tirer quoi que ce soit d’intelligible pour analyser les phénomènes sur lesquels nous posons notre regard. En effet, on serait contrait de répondre à la question par une formule plutôt étriquée selon laquelle il y a autant de sexualités qu’il y a de définitions de la sexualité, c’est-à-dire une seule et unique, celle qui renvoie à l’imbrication des zones érogènes, pour faire court, dans le partage du désir et dans l’abandon des sujets. Autrement dit, il n’y a de sexualité qu’en fonction des indicateurs conventionnels imaginés par l’analyste de service permettant d’apprécier, de définir selon une procédure intellectuelle de déduction, au mieux, et de réduction et d’occultation des pratiques, au pire.

Mais si cette acception de la sexualité déçoit, ce n’est pas tant parce qu’elle porte en elle une dimension pathétiquement romantique de la rencontre sexuelle, c’est qu’elle sous-estime, au vu des apports de la recherche dans les dernières années, la contrainte sociale. Accrochée qu’elle est, quoique d’une manière sous-jacente, à l’illusion selon laquelle les faits de sexualité constituent la manifestation d’une volonté ou d’un choix délibérés de l’individu, elle ignore qu’aussi bien que le genre, l’expérience que les individus font de la sexualité est une expérience foncièrement sociale, le produit d’une institution sociale de la sexualité. La sociologue Brigitte Lhomond, par exemple, propose d’élargir la définition classique qui circonscrit la sexualité à tout ce qui « concerne les usages du corps, et en particulier – mais pas exclusivement – des organes génitaux d’obtenir un plaisir physique et mental, dont le point culminant est appelé, par certains, orgasme », et de définir la sexualité humaine de la façon suivante : « D’une manière plus large, la sexualité peut être définie comme la construction sociale de ces usages, la mise en forme et en ordre de ces pratiques, qui détermine un ensemble de règles et de normes, variables selon les époques et les sociétés. Ces règles et ces normes interdisent un certain nombre d’actes sexuels et en prescrivent d’autres, et déterminent les personnes avec lesquelles ces actes peuvent, doivent ou ne doivent pas se faire » (2). Cette nouvelle définition s’apparente à l’acception du genre comme produit de rapports sociaux de sexe. Elle renvoie à une sexualité comme produit de rapports sociaux et exclut de ce fait une vision « naturaliste » qui consisterait à imaginer l’existence d’un hypothétique état de nature primordial de faits de sexualité épurés, centrés sur l’essentiel, pourquoi pas sur le partage du désir et sur l’abandon de soi. Par analogie, on dira que cette nouvelle acception de la sexualité met en échec l’idée qu’il existerait une sexualité naturelle qui pourrait servir de paramètre et de repère empirique pour une exploration des formes que la sexualité prend dans l’expérience sociale, tout comme la notion de genre met en échec la supposée existence d’une condition génitale qui serait première par rapport à l’expérience genrée des rapports sociaux de sexe. Pour résumer d’une formule on pourrait dire que, de ce point de vue, il y a autant de sexualités qu’il y a de sexualité dans les sexualités. Formule d’une haute portée heuristique, notamment si l’on songe aux grandes enquêtes sur la sexualité qui accompagnent l’aggiornamento auquel nos sociétés se livrent périodiquement (3) quant aux faits de sexualité que l’on peut, en suivant cette formule, comptabiliser et quantifier. Certes, nous n’en sommes plus à restreindre le champ de la sexualité à sa dimension « rationnelle », au sens de cette rationalisation de la sexualité qui, d’après les intuitions pionnières d’André Béjin et Michael Pollak, impliquait de considérer l’orgasmecomme unité de mesure du plaisir sexuel, ce qui « va favoriser la dissolution du compartimentage normatif des pratiques sexuelles » (4) et le passage d’un « cloisonnement normatif absolu (normal/pervers, etc.) » à une « gradation différenciée, ou encore, un classement selon "l’exutoire sexuel total", c’est-à-dire le nombre "agrégé" des orgasmes, quel que soit leur mode d’obtention » (5). La question qui se pose est de savoir si la sexualité se réduit à n’être que la somme de ces faits de sexualités que l’on pourrait énumérer en prenant comme unité de mesure le nombre d’orgasmes atteints, et pourquoi pas en tenant compte aussi des orgasmes ratés ou simulés ou tout simplement imaginés, ou s’il n’y pas de régions de la sexualité qui débordent de son « économie ».

Notre population de spécimen que nous croyons naïvement au premier abord composée de mâles et de femelles s’est révélée, finalement, traversée par des rapports de genre qui, bien que s’appuyant sur une valence particulière attribuée historiquement à l’un et à l’autre sexe diagnostiqués, ne se limitent pas à exprimer la dimension sociale du sexe, mais donnent à voir le caractère socialement construit de la condition génitale et constituent un point privilégié d’observation des moyens de production du social et de reproduction des relations sociales entre les individus. Par ailleurs, certains individus appartenant à notre population nous ont fait comprendre qu’il n’y avait pas de lien de cause à effet direct et univoque entre la condition génitale et la forme identitaire du genre, c’est-à-dire que ce que l’on croit être n’est pas toujours l’expression de ce que l’on devrait être ou ce que l’on attend de nous que l’on soit. Établi, avec Michel Bozon, qu’« il n’existe pas dans l’espèce humaine de sexualité naturelle » (6), qu’il n’y a donc de sexualité qu’en tant que produit d’une construction sociale, peut-on avancer une acception identitaire de la sexualité qui se situe au-delà, en-deçà ou au-dedans des implications normatives des cadres sociaux de la sexualité ? Non pas que cette prétendue forme identitaire ne soit pas elle aussi fonction du contexte socio-historique. Il s’agit plutôt d’établir s’il existe, anthropologiquement parlant, au cœur des individus de notre population, une identité qui, du fait de cette injonction sociale, se donne sous la forme d’une injonction à être. En d’autres termes, si « être » de la sexualité il y a, lesdites grandes enquêtes sur la sexualité sont-elles à même de mettre en relief cette dimension « ontologique » de la sexualité ? Autrement dit, ce prétendu « être » de la sexualité, est-il soluble dans les faits de sexualité ? Ou, à l’inverse, les pratiques sexuelles sont-elles le reflet d’une ontologie de la sexualité ? Ou est-ce plutôt l’expérience sociale de la sexualité qui fait que l’on en appelle à des catégories telles que l’homosexualité, la bisexualité ou l’hétérosexualité, par exemple, pour affirmer un être de la sexualité que nous croyons être du fait des pratiques qui sont les nôtres ?

Qu’il s’agisse de l’identité de genre ou de la forme identitaire de la sexualité, il semblerait que l’on ne puisse jamais sortir d’une acception de l’identité comme réponse de vérité quant à cet être que nous croyons être, et c’est bien pour cette raison que ces « grandes enquêtes » n’arrivent pas à mesurer l’identité que les sujets énoncent. En réalité, cette difficulté inhérente à l’identité et à son appréciation empirique est peut-être due moins au fait que les pratiques sexuelles nous disent finalement peu des affirmations identitaires que les individus énoncent lorsqu’ils font l’expérience en société, individuellement mais aussi collectivement, d’un être qu’ils et elles croient être ou, nous l’avons vu, qu’ils et elles ont à être du fait de la forme que leur sexualité prend. Elle est peut-être due à la question qui est sous-jacente à la notion d’identité.

À titre d’exemple, on peut se référer aux thèses de Sylvie Mesure et Alain Renaut, selon lesquelles, « l’interrogation sur l’identité prend en charge la question "Qui suis-je ?" – ou, quand il s’agit d’une identité collective : "Qui sommes-nous ?" » (7). On s’aperçoit que par-delà cette interrogation sur l’identité on retrouve une logique ontologique qui fait de l’identité l’expression d’un être du sujet que l’énonciation « je suis homosexuel/le », par exemple, est censée résumer définitivement. Peu importe, au fond, que cette définition ontologique de l’identité nous contraigne à imaginer une identité statique, immuable et figée. Peu importe également que l’ontologie identitaire nous empêche d’appréhender le moment où les individus de notre population se constitueront en groupes organisés sur la base d’une condition identitaire socialement partagée, après tout on s’est habitué à voir écarter de la théorie politique contemporaine l’exemple des mouvements homosexuels. Le véritable ennui est que cette acception ontologique de l’identité nous contraint à croire qu’il existe un espace ou un périmètre de l’individu à l’intérieur desquels il serait possible d’apporter une réponse définitive, exhaustive et exclusive, voire scientifique de cet être que le sujet croit être. Et si on avançait l’hypothèse que nous n’avons aucune raison valable de croire qu’alors même que nos individus disent être quelque chose, cette chose qu’ils ou elles croient être se révèle effectivement observable et, finalement, empiriquement identifiable ? C’est d’ailleurs dans ce sens que l’on peut adhérer à cette idée selon laquelle « la sexualité n’est pas une réalité objective isolable, que l’on pourrait rattacher soit à une fonction biologique, soit à une institution sociale chargée de l’administrer. Le terme même de sexualité est à géométrie variable, aussi bien dans ses acceptions scientifiques que dans les définitions personnelles qu’en donnent les acteurs, et cette variabilité a plutôt tendu à augmenter au fil du temps » (8). Si l’on tenait cette hypothèse pour vraisemblable, alors nous serions en mesure, non pas de prendre l’identité comme unité de mesure d’une ou de plusieurs pratiques – sur ce point, la statistique et les grandes enquêtes ne manquent pas de variables et d’indicateurs extrêmement puissants –, mais plutôt d’ouvrir un espace de réflexion autour de l’identité qui nous donne accès aux discours qui circulent à l’intérieur de notre population au sujet de ces affirmations prenant une forme et une sémantique identitaires. L’identité serait alors une forme d’expérience de l’être-en-société ou, si l’on préfère, de l’individu social, une expérience socialement construite, politiquement institué et cognitivement structurante. Ce qui signifie que l’homosexualité, par exemple, n’est ni un choix, ni une condition naturelle, ni un produit génétique, elle n’est rien dans le sens qu’elle n’est pas une catégorie de l’être et ne suit, dans l’expérience sociale, aucune logique ontologique. Autrement dit, lorsque l’on affirme « je suis homosexuel/le » ou « je suis une femme » rien n’indique que l’on est en train de répondre à la question « qui suis-je ? » ou « qui es-tu ? ». De la même manière qu’il existe une forme identitaire du genre qui s’inscrit dans une théorisation du genre plus vaste, tantôt accrochée aux théories du féminisme et, notamment, du féminisme radical (9), tantôt installée au cœur des mouvances théoriques queer (10), fondée sur le genre comme construction sociale, il existe une dimension identitaire de la sexualité que l’on aurait tort de confiner dans une logique ontologique, celle-là même d’ailleurs qui alimente toute sorte de fantasmes sur les prétendus communautarismes grimpants de nos sociétés.

Pour répondre à la question de départ, on pourra dire qu’il y a autant de sexualités qu’il y a d’identité dans la sexualité. C’est-à-dire autant de sexualités que les individus actualisent, expérimentent, énoncent ou tout simplement fantasment auxquelles l’identité attribue une sémantique sociale, une signification sociale, un langage social, ou si l’on préfère, socialement construit, politiquement institué et cognitivement structurant. Autrement dit, cette sexualité que l’on comptabilise par l’« observation » des pratiques sexuelles ne se réduit pas à ces faits de sexualité, mais elle inclut, pour ainsi dire, un différentiel identitaire par lequel l’individu met en échec la condition génitale de la sexualité, l’attente sociale quant aux pratiques qu’il ou elle est censé donner à voir.

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(1) Michela Marzano, « "Et si je meurs avant mon suicide, c’est qu’on m’aura assassinée". Pensées libres autour de la prostitution », Raisons politiques, n° 11, août 2003, p. 137.

(2) Article « Sexualité », in Helena Hirata, Françoise Laborie, Hélène Le Doaré, Danièle Senotier, (dir.), Dictionnaire critique du féminisme, 2e édition augmentée, Paris, PUF 2004 [2000]. Sur cette acception de la sexualité comme construction sociale, voir également, Michel Bozon, « La sexualité comme construction sociale », in Population, n° 5, septembre-octobre 1993, ainsi que du même auteur, « Sur la sexualité », in Actes de la recherche en Sciences Sociales, n° 128, juin 1999, et, Sociologie de la sexualité, Paris, Armand Colin, 2002. On pourra consulter aussi Thierry Bloss (dir.), La dialectique des rapports hommes-femmes, Paris, PUF, 2001, Christine Détrez, La construction sociale du corps, Paris, Éditions du Seuil, 2002 et, enfin, Armand Touati (dir.), Femmes, hommes. L’invention des possibles, Antibes, Cultures en Mouvement, 2004.

(3) La dernière en date étant celle dirigée par Nathalie Bajos et Michel Bozon, Enquête sur la sexualité en France. Pratiques, genre et santé, Paris, Éditions de la Découverte, 2008.

(4) André Béjin et Michaël Pollack, La rationalisation de la sexualité, in Cahiers Internationaux de Sociologie, Vol LXII, 1977, p. 106.

(5) Ibid., p. 110.

(6) Michel Bozon, « Les cadres sociaux de la sexualité », Sociétés Contemporaines, n° 41-42, 2001, p. 5.

(7) Sylvie Mesure et Alain Renaut, Alter Ego. Les paradoxes de l’identité démocratique, Paris, Aubier, 1999, p. 9.

(8) Michel Bozon, « Les cadres sociaux de la sexualité », op. cit., p. 5.

(9) Quelques articles classiques du féminisme matérialiste suffiront à ouvrir des pistes de réflexion sur ce thème. Cf. Christine Delphy, L’ennemi principal 1 : L’Économie politique du patriarcat, Paris, Éditions Syllepse, 1998, ainsi que le tome 2, L’ennemi principal 2 : Penser le genre, Paris, Éditions Syllepse, 2001 ; Colette Guillaumin, Sexe Race et Pratique du pouvoir. L’idée de nature, Paris, Côté femme, 1992 ; Nicole-Claude Mathieu, L’anatomie politique : catégorisations et idéologies du sexe, Paris, Côté femme, 1991. On se réfèrera également à Monique Wittig, La pensée straight, Paris, Éditions Amsterdam, 2007, dont certains des articles ont été traduit par Marie-Hélène Bourcier.

(10) A titre d’exemple, je renvoie à l’ouvrage précurseur « pré-queer » de Mario Mieli, Éléments de critique homosexuelle. Italie : les années de plomb, traduit de l’italien et préfacé par Massimo Prearo, Paris, EPEL, 2008. Pour un exemple « post-queer », on pourra voir l’article de Beatriz Preciado, « Multitudes queer. Notes pour une politique des "anormaux" », Multitudes, n° 12, printemps 2003, [En ligne], mis en ligne en mars 2003. URL : http://multitudes.samizdat.net/article.php3?id_article=359. Consulté le 25 mars 2009.

 

 

L’identité : une catégorie utile d’analyse ?

 

Si le genre, comme l’historienne Joan W. Scott l’a si brillamment supposé, est une « catégorie utile d’analyse » (1) et que la sexualité, selon des thèses récentes, bien inspirée par leur précurseur, Michel Foucault (2), est une construction sociale, alors on peut imaginer que la notion d’identité constitue le chainon manquant de cette affinité élective que l’on a cru détecter dans la formule « genre et sexualité », dans la mesure où elle constitue le point d’achoppement qui permet de saisir les dynamiques d’interaction, de circulation et de distribution des faits de sexualité dans nos sociétés. Elle est dans ce sens une catégorie utile d’analyse dont on pourrait imaginer, à des fins expérimentales, la définition suivante : l’identité est un espace à géométrie variable plus ou moins vaste que l’individu travaille, agit, expérimente, conjugue et décline selon les spécificités propres aux rapports sociaux engagés en fonction du contexte socio-historique qui définit et circonscrit un périmètre anthropologique et sociologique d’institution sociale de l’individu.

Supposons qu’il faille imaginer une question pour laquelle cette définition ferait office de réponse, cette question serait l’indice d’une inquiétude ou d’une interrogation quant à la position de l’individu dans l’espace social et, donc, à la distribution sociale des individus selon un principe de différentiel identitaire que l’on peut appréhender, dans ce sens, comme un distributeur social. L’identité ne se réduit donc pas, en suivant la logique ontologique, à osciller entre les deux pôles extrêmes de l’affirmation et du déni identitaire, elle est bien plutôt un facteur de différenciation sociale des individus qu’une histoire politique du monde contemporain serait à même d’analyser et de comprendre. Une histoire politique qui se donne pour ambition d’avancer non une chronologie, ni une histoire des histoires, mais plutôt, pour reprendre la formule d’Hannah Arendt, « une analyse en termes d’histoire » (3) qui s’efforce de définir le périmètre anthropo-sociologique de chaque moment historique et d’en dégager les implications sur les modes d’institution sociale des individus, c’est-à-dire de relever dans quelle mesure les formes collectives d’affirmation identitaire s’organisent en fonction d’une distribution sociale politiquement instituée à laquelle correspondent des contextes cognitifs spécifiques. Si l’on veut tenter une analyse politique des mouvements d’affirmation identitaire qui ne tombe pas dans les impasses auxquelles conduit la logique ontologique, il faut s’écarter de cette idée selon laquelle l’identité recouvre une acception de l’expérience de vie vouée à l’éternelle et difficile quête d’une définition de soi, soumise à l’exercice spirituel de l’aveu, selon l’intuition première de Foucault, car appréhendée de la sorte la notion d’identité n’a rien de politiquement significatif ni d’historiquement parlant. À vrai dire, appréhendée de la sorte, l’identité n’est tout simplement rien, rien que l’on puisse mesurer empiriquement, rien que l’on puisse dénicher derrière l’affirmation identitaire. L’identité n’est pas à la sexualité ce que l’on a cru à tort que le sexe était par rapport au genre. La forme identitaire de la sexualité ne renvoie pas à un être de la sexualité qui se cacherait derrière les faits de sexualité, de quelque genre qu’ils soient. Elle ne nous dit rien de ce que les individus font, ni même de ce que les individus pensent de leur sexualité. Elle est plutôt ce facteur différentiel par lequel la division sociale des individus se distribue et s’agence dans le périmètre politiquement institué de notre société, dont il s’agit pour l’analyse d’apprécier les contours, de comprendre le fonctionnement et de rendre intelligible la trajectoire historique dont il est issu.

Toute sexualité est donc un genre à condition que l’on fasse intervenir utilement la catégorie d’analyse de l’identité dans l’enquête politique sur l’expérience sociale que les individus font de leurs pratiques, des rapports sociaux et de leur être-en-société. Ontologistes, adeptes des mythologies identitaires et des fantasmes communautaires et autres virtuoses de stricte obédience s’abstenir.

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(1) Joan Scott, « Genre : une catégorie utile d’analyse historique », Les Cahiers du Grif, « Le genre de l’histoire », 1988, 37/38, p. 41-67.

(2) Michel Foucault, Histoire de la sexualité I. La volonté de savoir, Paris, Éditions Gallimard, 1972

(3) Hannah Arendt, « Une réponse à Éric Voeglelin », dans Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, Paris, Éditions Gallimard, 2002, p. 967.

 

 

Pour citer cet article

Massimo Prearo, « Toute sexualité est-elle un genre ? Variations sur le thème de l’identité », La_Revue, n° 3, www.lrdb.fr, mis en ligne en avril 2009.


Date de création : 16/04/2009 11:08
Dernière modification : 22/07/2009 15:53
Catégorie : Science Politique
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