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Psychanalyse - Sabine PROKHORIS

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La_Revue, n° 3

 

Genres & générations

 

 

« Chemins vicinaux. Transmettre : verrouiller l’identité ou laisser jouer l’aléatoire ? », Sabine Prokhoris

     Philosophe et psychanalyste, Sabine Prokhoris  s’intéresse depuis longtemps aux questions des genres, des sexes et des générations (a). Les modifications actuelles, sociétales, juridiques, comme les interrogations éthiques ou philosophiques l’ont amenée à parler de « malaise dans la sexuation » (b). Qu’est-ce qu’un père ? qu’est-ce qu’une famille ? qu’est-ce qu’une femme… ?

     Méfiante à l’égard des discours normatifs en général, et en particulier ceux du psychanalyste, à qui l’on fait jouer souvent le rôle de gardien de l’ordre symbolique − et qui s’en accommode parfois ! −, et tout en reconnaissant qu’il est aujourd’hui possible de repenser ces questions constitutives de la transmission et des liens, de l’identité et de la différence, elle invite à « briser les traités du destin », selon la belle formule de Lucrèce. Regardant la question des générations, ne pourrait-on faire droit à l’aléa, préserver l’imprévisible, ménager la contingence, plutôt que d’assurer, selon une logique maîtrisée de la stricte reproduction, la permanence des formes traditionnelles et des dominations qui toujours les accompagnent ? ne devrait-on ouvrir des « chemins vicinaux », − chemins de traverse, chemins de travers, chemins qui tra- ou trans-versent − et qui viendraient « gribouiller de leurs ramifications sinueuses l’ordonnancement impeccable des enchaînements de causes et de nécessités » ?

     Il faut créer du lien répète-t-on à l’envi, d’autant qu’il se distend ou se rompt, ajoute-t-on. Mais il faut plus encore veiller à ce que transmettre n’obère pas la possibilité de la différence, voire de l’inédit, veiller à ce qu’aucune instance ou raison − ni « chef de famille », ni « évidence naturelle », ni expertise − ne viennent imposer le mot de la fin, figeant ainsi le devenir dans une identité et une normalité définitives, enrayant alors le processus même de génération − l’histoire comme les langues perdraient en fécondité et en sens ce qu’elles gagneraient en violence et en ordre.

________________

(a) On pourra relire son livre Le Sexe prescrit. La différence sexuelle en question, (2000), Flammarion, 2002.

(b) Cf. son dernier livre, La Psychanalyse excentrée, PUF, 2008.

 

 

 

Chemins vicinaux

 

Transmettre : verrouiller l’identité ou laisser jouer l’aléatoire ?

 

Sabine Prokhoris

 

 

 

« Nous nous plaisons à oublier qu’à vrai dire, tout dans notre vie est hasard, à partir de notre commencement, par la rencontre du spermatozoïde et de l’ovule, hasard qui participe certes aux lois et à la nécessité de la nature, mais qui est sans rapport avec nos désirs et nos illusions. » (1)

Voici comment Freud conclut son essai sur Léonard de Vinci.

Cette question des hasards, − ce presque rien parfois −, et de leurs imprévisibles incidences sur le cours de nos vies, singulièrement et collectivement, pourrait constituer le point de départ d’une réflexion sur une problématique autour de laquelle pivote l’idée de génération : celle de la − des − transmissions et des liens, et partant, des identifications. Identifications à travers lesquelles les uns et les autres, de façon à la fois semblable – parce que pour chacun d’entre nous, la relation à l’univers humain transite par d’autres humains −, et infiniment diverse, nous nous frayons un passage vers le monde. Un monde au sein duquel il nous faudra parvenir à nous repérer, dans lequel il s’agira de trouver comment vivre, comment inscrire une existence dont les impacts et les effets sur d’autres existences, s’ils nous échappent pour une immense part, n’en sont pas moins une dimension puissante autant que remplie d’inconnu de ce qui constitue une singularité.

C’est dire que ce que nous pouvons désigner de ce terme – singularité − excède largement et en tout sens le périmètre étroit d’un « moi » ou d’une « identité » aux caractéristiques bien définies et supposées – ou désirées − sous contrôle. L’excède en deçà de lui-même, puisqu’elle est faite, cette singularité, de traces enchevêtrées, plus ou moins métabolisées, d’une multiplicité extensive d’histoires ou de bribes d’histoires précédentes ; l’excède au-delà, dans le présent des rencontres et du bruit du monde d’abord, qui interagissent avec elle ; dans le futur aussi, ce futur qui est celui de sa disparition, de sa dissolution en traces infimes, peu à peu de moins en moins repérables, qui feront le tissu d’autres histoires aujourd’hui inimaginées.

Comment reprendre aujourd’hui, dans un monde où se dessinent des formes familiales inédites qui perturbent les « évidences » de la relation entre sexe/genre et génération − la parenté homosexuée par exemple −, ou qui dérangent les schémas familiers de l’ordre familial « normal » ou supposé tel à travers des agencements procréatifs passant par exemple par les dons de gamètes (clairement assumés notamment, c’est-à-dire non anonymes), ou – sacrilège suprême aux yeux de certains (2) − la gestation pour autrui (3), comment penser à nouveaux frais cette affaire des mouvements de transmission et de leurs enjeux ? Comment à partir de cela renouveler notre réflexion tant sur la question sexuelle et les figures du « genre » que sur ce qui se joue dans l’idée de génération ? C’est-à-dire dans l’idée d’un certain ordre touchant à l’inscription de l’événement que sont – qu’auront été − nos vies fugitives dans un monde qui nous préexiste et qui continue après nous. Inscription vouée à s’effacer, à n’en pas douter, et pourtant invincible à l’inéluctabilité de cet effacement. Car qui pourrait prétendre détenir le mot de la fin quant au sillage d’un événement, fût-il minuscule, dans la masse des choses ?

 

Les quelques remarques qui vont suivre sont à prendre plutôt comme l’indication d’un chantier à peine ouvert que comme l’expression d’une position aboutie. Elles s’appuient en tout état de cause sur l’expérience de ce à quoi confronte l’exercice de la psychanalyse cent ans après l’émergence de cette improbable discipline, un exercice par conséquent pris aujourd’hui dans la diffusion des effets – à penser − de l’invention freudienne.

Elles entendent également, − hasard des rencontres méthodologiques ? − prendre au sérieux la proposition foucaldienne énoncée à titre programmatique dans L’ordre du discours de « restituer au discours son caractère d’événement » (4), couplée à la décision de rompre avec les stratégies qui veulent à toute force conjurer le hasard : « Il faut accepter d’introduire l’aléa comme catégorie dans la production des événements. » (5). Ce qui supposera de faire place pour penser le monde et ses formes à une logique de l’incident, précisera quelques années tard Foucault. L’incident, c’est-à-dire quelque chose de minime, de mineur, mais aux effets incalculables, qui n’est pas sans évoquer le clinamen de Lucrèce, cet « écart » imprévisible, qui se produit et affecte la trajectoire rectiligne des corps « en un moment tout indéterminé et en des lieux aussi tout indéterminés », par lequel un mouvement « puisse être dit changé », et sans lequel, pour continuer avec Lucrèce, « jamais ne serait né aucun heurt des principes et jamais aucun coup ne les eût affectés : la nature n’aurait en ce cas rien créé. » (6) Paradoxalement – tout au moins relativement à une certaine vulgate foucaldienne −, nous voici également tout près de Freud : la nature de la méthode que met en œuvre le dispositif de la séance n’est-elle pas exactement de cet ordre ? La règle fondamentale en effet ne consiste pas en autre chose : laisser les idées incidentes émerger librement à la surface du discours et intervenir dans son cours, quitte à le dévier, à en contredire le propos affiché, ce qui a pour principal effet d’ouvrir en lui de multiples chemins de traverse, qui viendront gribouiller de leurs ramifications sinueuses l’ordonnancement impeccable des enchaînements de causes et de nécessités. Ce qui ouvre carrière à un mouvement susceptible de « briser les traités du destin » (7) qui enchaînent une existence par leurs arrêts prétendument infrangibles, pour ne pas dire sacrés.

Ces « traités du destin », traités éminemment performatifs, auxquels toute cure psychanalytique se voit confrontée, pour, telle serait en tout cas ma position, en rompre le charme oraculaire dans le mouvement même par lequel elle en déchiffre, par fragments, l’énigmatique écriture, nous ferons l’hypothèse qu’ils opèrent pour l’essentiel à travers un certain nouage de la question sexuelle, censée résolue dans le destin sexué, à la question des générations. Nouage cependant qui, selon une doxa en vogue dans un certain régime − au sens quasi politique de ce terme − du discours psy, assurerait au sujet sa stature – pour ne pas dire sa « statue » (8) − proprement humaine, c’est-à-dire assujettie à « l’ordre symbolique ». Si bien qu’on peut légitimement se demander si la visée d’une psychanalyse peut être alors, sinon tout à fait à la marge, de briser les décrets du destin ou au contraire de produire la disposition à s’y soumettre sans questions. Il semble clair que pour ce qui concerne tout au moins le principal, à savoir une certaine figure inaltérable des « évidences » de la sexuation, qui prend sens à travers une version pour le moins purifiée de l’« Œdipe » − même plus le complexe d’Œdipe − réduit à fonctionner comme pur et simple verrou de l’agencement générationnel (9), il s’agira de rester dans la voie droite – selon le modèle un peu pompeusement célébré par Lacan de la voie romaine (10) −, et en aucun cas, sauf à s’exposer à une catastrophe subjective, de s’aventurer dans quelque déviation (11), de faire droit aux effets d’un clinamen quelconque.

On aura remarqué en tout cas que dans la plupart des discours de rappel à cet ordre dit « symbolique » que profèrent ici et là diverses Cassandres horrifiées par les modifications contemporaines qui affectent aujourd’hui l’articulation sexe (genre)/génération, selon des modalités diverses, – qui la transforment, ce qui ne signifie pas nécessairement la ruiner, mais l’ouvrir à d’autres agencements −, la nécessité de poser la « différence des sexes » comme socle (y compris, pour l’anthropologue Françoise Héritier, comme socle de toute pensée (12) se voit la plupart du temps couplée à celle de ne pas effacer la « différence des générations ». Question quant à elle dont on pourrait soutenir qu’elle est pour le coup largement impensée, et joue bien plutôt comme pure invocation. Car pour ceux qui s’effraient de la menace de confusion généralisée, voire d’inceste tout azimuts, qu’induiraient les modifications qui affectent aujourd’hui, et questionnent, les normes traditionnelles tant en matière de sexualité, de trajets dans la sexuation (13), que s’agissant des différentes manières de devenir parent, le souci du bon ordre des choses passera par l’impératif de conserver cet ordre parfaitement identique à lui-même au cours de la transmission « de génération en génération », et mieux encore « de père en fils » (14). Mais l’expérience clinique montre, parfois de la plus inquiétante façon, que pareil idéal risque fort d’opérer pour un sujet de façon parfaitement stérilisante – quand bien même procréerait-il −, à partir du moment où sa vie s’écrasera dans l’injonction incorporée de se fondre et de se confondre avec ce qui serait sa fonction dans la structure (de l’ordre sexuel/symbolique). Davantage, on pourrait soutenir que, poussée à l’extrême, c’est-à-dire lorsqu’aucun espace ne peut être ménagé à quelque contingence quant aux chemins de transmission, ainsi qu’à une dimension d’incertitude s’agissant des signifiants de la sexuation, une représentation de ce type porte en elle les germes d’une folie incestueuse radicale pour le coup, aux termes de laquelle la famille, cette famille, ce Père/Dieu, et sa Loi rectiligne, sont l’univers entier. Non sans dégâts, des plus secrètes impasses et destructions intimes aux plus spectaculaires régulièrement recensés dans la rubrique des faits divers.

Rappelons à toutes fins utiles que chez Freud en tout cas, la question du complexe d’Œdipe, et l’importance de ce qu’il appelle « la barrière contre l’inceste » (15), renvoient prioritairement aux stratégies qui permettront de « relâcher chez chaque individu, et spécialement chez l’adolescent, le lien qui l’unit à sa famille, et qui, pendant l’enfance, est le seul qui soit déterminant », et d’exclure du choix d’objet érotique et amoureux « les personnes aimées de l’enfance », mettant ainsi si l’on peut dire des bâtons dans les roues à leur emprise illimitée. Autrement dit, bien plus que de jouer d’abord, ce qui est le cas chez Lacan, comme ce qui pliera les uns et les autres aux bonnes façons d’entrer dans l’ordre sexuel, sans errer sur ce que veut dire de se rapporter aux signifiants « homme » ou « femme », car l’enjeu n’en est rien moins que la perpétuation de cet ordre, la préoccupation freudienne semble bien plutôt être de ménager au petit humain une ouverture vers le monde désencombrée des figures parentales toutes-puissantes, elles-mêmes comme embaumées, définitivement figées dans le carcan des idéalisations. Afin qu’il lui devienne possible d’emprunter ces « chemins vicinaux » (16) qui l’éloignent de l’enceinte où règne, incontesté, le « chef de famille », ce personnage monstrueux, destructeur, dont la « Lettre au père » écrite par Kafka fait apparaître de manière proprement glaçante le caractère exclusif : « De ton fauteuil, tu gouvernais le monde. Ton opinion était juste, toute autre était folle, extravagante, messhugge, anormale. […] Il pouvait arriver aussi que tu n’eusses pas d’opinion du tout, et il s’ensuivait nécessairement que toutes les opinions possibles en l’occurrence étaient fausses, sans exception. Tu étais capable par exemple de pester contre les Tchèques, puis contre les Allemands, puis contre les Juifs, et ceci non seulement à propos de points de détail, mais à propos de tout, et pour finir il ne restait plus rien en dehors de toi. » (17) Le « potentat » évoqué par Élias Canetti n’est pas loin, qui « livre une lutte incessante aux métamorphoses spontanées et incontrôlables. » (18) À tout ce qui pourrait procéder d’un clinamen imprédictible, d’une variation quelconque. À ce qui risquerait de rendre alors flottantes les « vérités » et les assignations qui compressent ce que l’on pourrait être/devenir dans ce que l’on est censé (devoir) être.

Poursuivons un instant avec Kafka, et considérons, comme en contrepoint à la « Lettre au père », le discours qu’il prononça sur la langue yiddish. Voici ce que dit Kafka de cette langue longtemps méprisée, de cette langue que l’autorité d’aucune grammaire officielle ne parvient à fixer car « le yiddish est constamment parlé » et ainsi « ne parvient pas au repos », de cette langue ouverte à tous les vents, que les hasards des rencontres avec d’autres langues quant à elles (supposément) plus établies et se réclamant (illusoirement) d’une filiation moins aléatoire (19) ne cessent de renouveler : « Il ne se compose que de vocables étrangers, mais ceux-ci ne sont pas immobiles au sein de la langue, ils conservent la vivacité et la hâte avec laquelle ils furent dérobés. Des migrations de peuples traversent le yiddish de bout en bout. Tout cet allemand, cet hébreu, ce français, ce slave, ce hollandais, ce roumain et même ce latin est gagné à l’intérieur du yiddish par la curiosité et l’insouciance – il faut déjà pas mal de force pour maintenir des langues en cet état. » (20)

Ce que décrit ici Kafka, cette existence extraordinairement vivante tout entière gouvernée par une relation féconde d’alliance aventureuse avec l’aléa du parler – des parlers −, source de métamorphoses, mais aussi d’incertitude, fait surgir au bout du compte la dimension propre de ce qui constitue le fond même de l’expérience commune du langage ordinaire, cette oralité native qui ne cesse de remuer dans le mouvement des langues. Oralité qui charrie toute une masse d’histoires, d’événements, de trajets, d’incidents oubliés dont les traces se sont sédimentées, une épaisseur mouvante d’usages et de formes de vie qui empêche de faire du langage ordinaire, en son impureté constitutive, le « dernier mot », comme l’écrit Austin (21). Le dernier mot, c’est-à-dire ce qui aurait force de Loi, et garantirait nos certitudes. Reste que nous n’avons rien d’autre que lui, et qu’ainsi il demeure comme le souligne aussi Austin l’inévacuable « premier mot », ce qui veut dire ceci : c’est en son sein que de toute façon nous vivons, et qu’on n’a jamais fini de l’interpréter, de le réinterpréter, d’y tracer de nouveaux chemins, qui en le stratifiant davantage en bouleversent sans répit la stabilité et la teneur.

 

Revenons, après ce détour, à la psychanalyse, sur deux points principalement.

Comme nous l’observions un peu plus haut, l’exigence soutenue par Freud d’une « barrière contre l’inceste » vise à ouvrir au monde commun l’univers familial afin d’en révoquer l’absolutisme potentiel. Faire cela, c’est du coup, si l’on peut dire, faire choir la langue parentale, la pure Parole (Loi) du Père, dans ce « yiddish » qu’est le langage ordinaire. C’est ainsi faire sentir que la langue familiale, loin d’être une langue d’avant Babel, n’est pas autre chose qu’une version de la langue commune et de ses troubles. C’est donc aussi pouvoir percevoir qu’entre ce dialecte familial en aucun cas « adamique » et la langue (les normes et formes de vie prescrites) du monde extérieur, en des « moments tout indéterminés et en des lieux aussi tout indéterminés », des divergences, des heurts, voire des déflagrations peuvent se produire, creusant les interstices d’où peuvent naître des décisions. Chance pour créer. Et pour, à partir de là, se penser dans l’ordre générationnel et dans celui de la transmission – et mieux vaudrait sans doute employer ici le pluriel − selon une logique qui ne soit plus celle d’une reproduction linéaire et stricte, sans altération ni hasard, comme connue d’avance voire de toute éternité. Logique qui laisse chacun exposé, en amont de lui-même autant que dans le présent de sa propre vie, et au-delà, à l’indétermination relative – à certains égards vertigineuse, car sans limite assignable − de sa propre existence.

On pourrait sans doute avancer que, d’un point de vue psychique, les agencements selon lesquels les sociétés humaines ont cherché à organiser l’énigmatique affaire des trajets de filiation, à introduire de l’ordre et de la signification dans ce qui menace sinon d’aller dans tous les sens, du moins de se produire de façon insensée, tendent à faire pièce à l’incommensurabilité du hasard. Ce qui peut signifier soit opérer un déni de la contingence – et c’est le cas dans les visions autoritaires et conservatrices de la transmission, qui n’admettent pas les déviations ; soit composer – créativement du coup − avec elle. C’est-à-dire oser concevoir que ce qui est pourrait tout aussi bien s’agencer autrement. En un sens, les nouvelles formes familiales que nous voyons aujourd’hui éclore, à condition d’envisager la dimension des choix non comme l’expression souveraine d’un « soi » autocratique, mais comme participant aussi d’une économie de l’aléa, y sont comme contraintes, puisque les repérages classiques − le « père » d’un côté, la « mère » de l’autre, dans le cas par exemple où les parents sont de même sexe −, leur font de fait défaut (même si ces repérages fonctionnent tout de même imaginairement, mais il faut bricoler). Et ce, non sans répercussions sur l’ordre familial tout entier. Rebattre ainsi les cartes ouvrant peut-être la voie pour permettre de penser les mouvements de transmission non selon un modèle strictement familialiste, qui se rêverait purement rectiligne et sans accidents, mais tout à l’inverse, en reprenant la question de la famille et des générations à partir de l’infinité de façons dont le monde traverse et fait les univers intimes. La famille alors non comme clôture s’assurant elle-même à perpétuité par le moyen des générations successives, mais comme un des chemins possibles – non le seul cependant − vers « le monde visible », pour reprendre les mots de Joseph Conrad, vers « ce qui relie chaque homme à son prochain et qui unit toute l’humanité, les morts aux vivants, et les vivants à ceux qui sont encore à naître » (22).

En deuxième lieu, il n’est pas inutile de noter ceci : non seulement la cure analytique se déploie dans l’élément du langage ordinaire, dont elle ne cesse de remuer les strates embrouillées à la faveur d’une situation d’interlocution gouvernée par une logique de l’incident, faisant droit de la sorte à un « bougé » constitutif dans l’usage des mots et dans leur interprétation, mais en outre la théorisation freudienne elle-même prendra appui sur ce même élément instable, foncièrement impur, sans prétendre à aucun moment le nettoyer de ses incertitudes. Voyons plutôt, sur cela même qui est censé nous donner notre assise la plus fondamentale : « Il est indispensable de se rendre compte que les concepts de “masculin” et de “féminin”, dont le contenu paraît si peu équivoque à l’opinion commune, font partie des notions les plus confuses du domaine scientifique. », lisons-nous dans Les trois essais sur la théorie sexuelle (23). Et aussi ceci : « Quant à l’essence de ce que, au sens conventionnel ou au sens biologique, on nomme “masculin” et “féminin”, la psychanalyse ne peut l’élucider ; elle reprend à son compte ces deux concepts, et les met à la base de ses travaux. » (24). Cela se passe de commentaire : soulignons simplement que le coup de force qui consiste à « mettre à la base » des travaux de la psychanalyse, s’agissant de ce qui touche à la question sexuelle et à la définition de la sexuation pareil principe d’incertitude, intimement lié à l’usage partagé du langage ordinaire, voilà qui pourrait bien avoir quelque incidence sur la consistance du « socle » de la différence des sexes cher à Françoise Héritier. En tout état de cause, le « socle » en question, alors pour le moins mouvant et composite, ne peut plus être dit s’ordonner à « l’observation de la différence des sexes », mais bien plutôt au bruissement d’un parler qui froisse en tout sens les mots et, partant, à une irréductible dimension de ouï-dire qui, si elle n’invalide pas les termes en leur usage, autorise leur altération, leur réinterprétation, et relativise à coup sûr leur emprise de « vérité ». Mouvement qui court à travers les générations successives qui s’emparent des mots − ces « ustensiles de ménage, les seaux et les frottoirs de la vie » comme l’écrit quelque part Édith Wharton − qui s’en emparent et les usent, les ébrèchent, les rafistolent, et vont sans cesse leur insufflant des sens inédits. Ainsi mutent, dans le présent commun d’une époque, et d’autant plus qu’ils circulent, les mots transmis, et les formes de vie avec eux héritées.

 

À partir de ces brèves considérations, nous soutiendrions volontiers que la psychanalyse, pour autant qu’elle opère dans ce que Foucault appelait « la masse des choses dites », et en prend au sérieux la puissance aléatoire, a contribué, pour une part qu’il conviendrait d’apprécier, à ce qu’on pourrait décrire comme le « malaise dans la sexuation » (25) dont témoignent les modifications contemporaines qui touchent à la question des sexes et des formes familiales. Un « malaise » qui nous parle de mouvement et de transformation, et nous oblige à réévaluer, à renouveler, notre rapport à ces articulations fondamentales de notre expérience. Il nous semble aujourd’hui possible de le faire, à condition de cesser de nous accrocher au « semblant d’ordre » (26), pour reprendre les mots sans concession de Mary Douglas, censé assurer clairement et distinctement la place que nous devrions occuper dans la nécessité supposée de la disposition sexuée du monde.

 

______________________________

(1) Sigmund Freud, Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, Paris, Gallimard, coll. « folio » 1991, p. 277.

(2) Voir Sylviane Agacinski, Corps en miettes, Paris, Flammarion, 2009.

(3) Sur ces différents agencements procréatifs, voir Geneviève Delaisi de Parseval, Famille à tout prix, Paris, Seuil, 2008.

(4) Michel Foucault, L’ordre du discours, Paris, Gallimard, 1977, p. 53.

(5) Ibid., p. 61.

(6) Lucrèce, De la nature des choses, trad. Bernard Pautrat, Paris, 2002, Le livre de poche, p. 189.

(7) Ibid., p. 191.

(8) Voir Jacques Lacan, Le séminaire, livre III, Paris, Seuil, 1981, p. 328 : « …il n’en reste pas moins que la notion même de l’être humain est liée à la vaste diffusion des statues dans les sites romains. »

(9) Sur ce point, voir Sabine Prokhoris, Le sexe prescrit, Paris, Champs-Flammarion, 2002, p. 216 et sq.

(10) Jacques Lacan, op.cit, p. 327 et sq.

(11) Qu’il s’agisse du choix d’objet ou de la relation à l’« identité » sexuée. Les avatars de la question transsexuelle (ou transgenre) donneraient là de quoi méditer. Voir numéro à paraître de la revue Pratiques psychologiques, « Questions « tran’s ».

(12) Position qui ne soulève guère de questions le plus souvent. Ainsi peut-on lire dans une recension récente de l’un de ses ouvrages que « Françoise Héritier a montré (sic) que la différence sexuée est au fondement de toute pensée. » (Le Monde, 14 avril 2009). Comme quoi la philosophie spontanée des savants a encore de beaux jours devant elle…

(13) Voir dans le numéro cité de Pratiques psychologiques mon article : « Histoires de sexuation. »

(14) Les choses sont parfaitement explicites chez Lacan, s’agissant de ce point : « C’est uniquement à partir du moment où nous cherchons à inscrire une descendance en fonction des mâles, qu’intervient une novation dans la structure. C’est uniquement à partir du moment où nous parlons de descendance de mâle à mâle qu’intervient une coupure, qui est la différence des générations. L’introduction du signifiant du père introduit d’ores et déjà une ordination dans la lignée, la série des générations.», op. cit., p. 360.

(15) S. Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, 1993, p. 169.

(16) Chemins vicinaux méprisés, on l’aura compris, par Lacan dans son éloge de la « grand route ». Lacan, op.cit., p. 327.

(17) Franz Kafka, « lettre au père », in Préparatifs de noce à la campagne, Paris, 1980, Gallimard, coll. « folio », p. 209

(18) Élias Canetti, Masse et puissance, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1986, p. 401.

(19) Sur ce point, voir le livre passionnant de Bernard Cerquiglini, Une langue orpheline, Paris, Les Éditions de Minuit, 2007.

(20) F. Kafka, « Discours sur la langue yiddish », in Préparatifs de noce à la campagne, op. cit., p. 479.

(21) J. L. Austin, Écrits philosophiques, Paris, Seuil, 1994, p. 147 et sq.

(22) Joseph Conrad, Le nègre du Narcisse, Gallimard, coll. « L’imaginaire », 1983, p. 12 et sq.

(23) Op. cit. p. 161.

(24) S. Freud, « Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine » in Névrose, psychose, et perversion, Paris, PUF, 1974, p. 270.

(25) Voir S. Prokhoris, La psychanalyse excentrée, Paris, PUF, coll. « Pratiques théoriques », 2008.

(26) Mary Douglas, De la souillure, Paris, La Découverte/Poche, 2000, p. 26.

 

 

Pour citer cet article

Sabine Prokhoris, « Chemins vicinaux. Transmettre :verrouiller l’identité ou laisser jouer l’aléatoire ? », La_Revue, n° 3, www.lrdb.fr, mis en ligne en avril 2009.


Date de création : 29/04/2009 11:17
Dernière modification : 22/07/2009 15:31
Catégorie : Psychanalyse
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