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Sociologie - Martine GROSS

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La_Revue, n° 3

Genres & générations

 

« Un enfant a absolument besoin d’un papa et d’une maman. Idée reçue sur l’homoparentalité », Martine Gross

Sociologue, chercheure au CNRS, Martine Gross est aussi présidente d’honneur de l’Association des parents gays et lesbiens. Elle a beaucoup écrit sur la question de l’homoparentalité et milite pour une évolution du droit. Dans son dernier livre, elle s’attache à déconstruire quelques idées reçues sur ces familles à deux papas ou deux mamans (a).

Les enfants ont besoin d’un papa et d’une maman − c’est une critique récurrente contre l’homoparentalité −, faute de quoi, ils conserveraient en eux l’énigme irrésolue et traumatisante de leur origine, ils seraient incapables de s’identifier et se verraient condamné à l’indistinction sexuelle, ils risqueraient de s’enfermer dans une relation fusionnelle. Ils pourraient même, ajoute-t-on parfois du bout des lèvres, être comme leurs parents !

Voilà finalement la question : qu’est-ce qu’une famille ? qu’est-ce qu’être parent ? Être géniteur n’est ni nécessaire ni suffisant et il conviendrait de cesser de confondre éducation et procréation, parentalité et engendrement, liens affectifs, éducatifs et juridiques d’une part et liens biologiques d’autre part. Et Martine Gross s’attaque à l’un des arguments les plus tenaces, la référence au sang, à la chair, qui, on le comprend bien, interdit à deux homosexuel(le)s d’être pleinement et ensemble parents. Ne devrait-on pas délier le juridique du biologique et affirmer à l’inverse qu’une filiation fondée, non sur des gamètes et des ovocytes, mais sur un projet parental responsable, qui ne doive rien ni au hasard ni aux obligations, est plus à même de constituer une famille − quelle que soit l’orientation sexuelle des parents ?

_________________________

(a) L’article qui suit texte est un extrait de cet ouvrage, Martine Gross, L’Homoparentalité, Éditions Le Cavalier bleu, coll. Idées reçues, mai 2009, p 105-112. Il nous a été amicalement confié par l’auteur ; il est mis en ligne avec l’aimable autorisation de l’éditeur. On en retrouvera une présentation et le sommaire sur le site de l’éditeur.

 

 

 

« Un enfant a absolument besoin d’un papa et d’un maman »

 

Idée reçue sur l’homoparentalité

 

Martine Gross

 

 

 

 

« L’enfant a besoin, pour la construction de son identité psychique, sociale et relationnelle, d’avoir face à lui au cours de son enfance et de son adolescence, un père et une mère. »

Réponse d’Élisabeth Guigou, garde des Sceaux à la question écrite n° 24 752 du 27/4/2000 s’inquiétant du « risque de dérapage permettant aux couples homosexuels d’adopter un enfant »

 

 

À une époque où un enfant sur quatre en France vit avec un seul de ses deux parents (INSEE première n° 901, juin 2003), alors que même le droit a entériné la monoparentalité en donnant la possibilité d’adoption à une personne seule, que peut signifier l’énoncé vigoureux d’une telle certitude ?

Que veut-on souligner lorsqu’on affirme la nécessité d’un papa et d’une maman ? L’enfant a-t-il besoin que ceux qui lui ont donné la vie soient aussi ceux qui prennent soin de lui ? Si telle était le sens de cette affirmation, ceux qui l’énoncent s’exprimeraient également contre le divorce, contre les familles recomposées, contre le don de gamètes dans l’assistance médicale à la procréation et contre l’adoption. Or, personne ne songe à retirer la garde des enfants aux parents qui se sont séparés et les élèvent seuls ou avec une autre personne. Personne, excepté l’Église catholique, ne s’oppose aux dons de sperme ou aux dons d’ovocytes pour pallier l’infertilité d’un couple. Ce n’est donc pas de la nécessité de vivre avec ses parents biologiques dont il est question. Il s’agit plutôt d’insister sur la nécessité d’une altérité sexuelle des parents au quotidien.

 

Un des grands arguments contre l’homoparentalité est l’absence de référent de l’autre sexe dans le foyer. L’altérité sexuelle doit-elle exister au sein de la cellule familiale ? Trois éléments liés à l’altérité sexuelle dans la construction psychique de l’enfant sont généralement évoqués : la représentation de la scène primitive, l’identification sexuelle de l’enfant, et la différentiation, grâce à la triangulation.

Dans la théorie psychanalytique, la scène primitive fait partie des fantasmes originaires, scénarios inconscients communs à tous les humains, expériences essentielles organisatrices de la vie fantasmatique. La scène primitive ou originaire décrit un rapport sexuel entre les parents du sujet, que ce dernier apercevrait et interpréterait comme agression de la mère par le père. Le concept est souvent évoqué en même temps que le questionnement des enfants autour de l’origine des bébés. Certains psychanalystes craignent que les familles homoparentales transmettent à leurs enfants une représentation délirante de la scène primitive (P. Lévy-Soussan, « Good as you », émission sur l’homoparentalité diffusée sur Canal Jimmy, juin 2002 ou C. Flavigny « adoption homoparentale » in Pierre Angel et Philippe Mazet, Guérir les souffrances familiales, 2004 ou J.-P. Winter « Du phantasme à la Loi : la question de l’homoparentalité », Revue des deux mondes, 2001, n° 5). Mais la question primordiale des enfants n’est pas tant « Comment fait-on les bébés ? » que « Pourquoi m'a-t-on fait ? » et « D’où je viens ? » ou encore « Où étais-je avant de naître ? », ce qui donne éventuellement plus tard un « Comment je m’inscris dans la grande famille des humains ? ». Comme tous les enfants, ceux des familles homoparentales se posent des questions. Et comme tous les enfants, ils seront dérangés à l’idée d’imaginer leurs parents en train de faire l’amour. La « scène primitive », si elle est sans doute centrale dans la théorie psychanalytique ne peut pas se réduire à une indiscrétion infantile par le trou de la serrure. C’est l’un des fantasmes originaires qui organise la vie fantasmatique de tout sujet en apportant une « solution » à ce qui, pour l’enfant, se présente comme une énigme majeure « d’où est-ce que je viens ? »

Que ses parents soient homos, seuls, adoptifs, etc., n’implique pas que ces processus psychiques ne pourront pas se mettre en place. Simplement, l’enfant élabore des solutions différentes qui font sens pour lui. Ce qui constitue la scène primitive n’est peut-être pas tant le rapport sexuel perçu ou fantasmé entre ses parents que leur rapport tout court, leur relation, leur histoire individuelle ou de couple à l’origine du désir qu’il vienne au monde. Il s’agit avec l’Œdipe et la scène primitive, du nécessaire conflit du désir et de l’interdit, incarné par le jeu, la relation et la différence entre deux figures parentales.

 

Concernant l’identification, le processus qui amène l’enfant à s’identifier au genre que la société lui attribue n’implique pas seulement le parent auprès de qui il vit. Le monde sexué autour de l’enfant, au sein duquel les parents prennent toute leur place permet au jeune de trouver son rôle et son image et ce quelle que soit la composition de la famille dans laquelle il vit au quotidien. L’enfant n’a pas seulement besoin de la différence homme/femme mais aussi d’être confronté à des rôles parentaux distincts. Or, il ne faut pas confondre ces rôles parentaux avec le sexe des parents. Par exemple, le rôle de tiers séparateur qui évite à l’enfant d’être tout pour sa mère, peut être joué par toute personne vers laquelle le désir de la mère se tourne. Il n’est donc pas nécessairement dévolu au père ni même à une personne de sexe masculin. Pour que le garçon ne se vive pas comme l’objet comblant de sa maman, il faut que le désir de celle-ci soit dirigé vers une autre personne. C’est bien la réalité des couples de même sexe.

 

Ce qui se révèle donc déterminant est l’existence d’une triangulation dans laquelle la conjugalité des adultes permet à l’enfant d’échapper à une relation fusionnelle nécessaire mais aliénante si elle se prolonge au-delà des premiers temps. Par ailleurs, la bisexualité psychique, à l’œuvre chez les homosexuels comme chez les hétérosexuels, permet aux enfants de trouver de quoi s’identifier à la partie masculine ou féminine de leurs parents, quels que soient leur sexe et leur orientation sexuelle.

La conviction qu’« il faut un papa et une maman » signifie peut-être l’importance accordée à l’appartenance à une commune humanité dont nul nouveau membre n’échappe à une origine sexuée. L’idée qu’un enfant puisse avoir deux papas ou deux mamans apparaît choquante aux yeux de certains, du fait d’une confusion entre géniteurs et parents. Ceux qui sont le plus ébranlés imaginent que les couples homosexuels feraient croire à leurs enfants qu’ils sont à la fois leurs parents et leurs géniteurs. Ce n’est évidemment jamais le cas. Le problème vient des représentations sociales qui définissent la parenté à partir de la procréation et des liens de sang. D’ailleurs lorsque les parents ne sont pas ceux qui ont procréé, le droit en France organise des fictions pour qu’ils puissent passer pour tels. Dans cette acception, il est impensable de considérer que deux personnes de même sexe puissent être des parents.

 

 

Beaucoup de premières réactions scandalisées à l’évocation de l’homoparentalité se ramènent à la crainte que les enfants soient embrouillés par des mensonges au sujet de leur naissance. Or, s’il y a des familles qui ne mentent pas, (et comment le pourraient-elles d’ailleurs ?) à propos de la conception de leurs enfants, ce sont les familles homoparentales. Dans les années 1950, on encourageait les parents adoptifs à cacher l’adoption. Dans les années 1980 et jusqu’il y a peu, on suggérait aux parents ayant eu recours à un don de gamètes de ne pas le révéler à leurs enfants. Tout est d’ailleurs organisé pour donner la possibilité aux pères stériles de passer pour des géniteurs puisque les médecins des CECOS apparient le phénotype du donneur avec celui du demandeur. Ainsi même une transfusion sanguine, lors d’une intervention chirurgicale, ne viendra pas révéler à l’enfant qu’il n’est pas issu biologiquement de son père. Bref, les parents hétérosexuels qui ont souffert d’un problème de fertilité, passent pour les géniteurs de leurs enfants, quitte à construire un de ces secrets de famille dont les psys ont souligné la dangerosité. Cette obsession de vouloir à tout prix passer pour des géniteurs et dissimuler le recours à des tiers pour devenir parent, les homosexuels n’en sont pas atteints. Les mères lesbiennes qui ont eu recours à une insémination en parlent avec leurs enfants. L’anonymat du donneur leur est imposé et un certain nombre d’entre elles font des kilomètres pour aller jusqu’aux Pays Bas où le don n’est pas anonyme afin de permettre à leurs enfants d’accéder, s’ils le souhaitent à la connaissance de leurs origines. Les pères gays qui ont eu recours à une mère porteuse en parlent avec leurs enfants et sont nombreux à rester en contact avec elle, et à lui donner une place privilégiée. Les femmes qui portent un enfant pour un couple d’hommes ne sont pas remplacées par une mère intentionnelle. L’essentiel est que les enfants se sentent libres de poser la question de leurs origines.

Selon la psychanalyste Geneviève Delaisi (in M. Gross, M. Peyceré, Fonder une famille homoparentale, 2005), pour qu’un enfant puisse construire son identité sexuée et bien se développer dans une famille, il faut qu’il sache qui a contribué à sa mise au monde. Il a besoin d’avoir deux parents qui peuvent être le père et la mère mais aussi deux pères ou deux mères, deux parents qui ont une vie d’adultes entre eux. Le moi de l’enfant se forme dans le creuset de la vie psychique, relationnelle et sexuelle des adultes qui sont responsables de lui et l’élèvent.

 

Les familles homoparentales font la différence entre naissance et filiation. Elles élèvent des enfants qui comme tous les enfants sont nés d’un homme et d’une femme. L’Association des parents gays et lesbiens (APGL) revendique la possibilité pour les enfants d’avoir accès à leurs origines. Elle propose la mise en place d’un conservatoire des origines personnelles, comme celui mis en place pour l’accouchement sous X. L’homoparentalité peut permettre une appréhension globale des mutations familiales contemporaines en distinguant le sang, le nom, le quotidien (titre d’un livre de l’anthropologue Florence Weber, ed. Aux lieux d’être), en mettant fin à la confusion entre filiation et engendrement, en acceptant de considérer qu’il existe des géniteurs, qu’il existe des parents et que parfois les uns ne sont pas les autres.

 

 

 

Pour citer cet article

Martine Gross, « “Un enfant a absolument besoin d’un papa et d’une maman”. Idée reçue sur l’homoparentalité », La_Revue, n° 3, www.lrdb.fr, mis en ligne en mai 2009.


Date de création : 21/07/2009 18:42
Dernière modification : 21/07/2009 18:59
Catégorie : Sociologie
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