L'escargot / Levant la tête / C'est moi tout craché »,   Shiki

--- PRESENTATION ---

ECRIVAINS

2010-11 NORMAL

2009-10 DON ECHANGE

2008-09 LE GENRE

2007-08 LA VILLE

2006-07 LE POLITIQUE
+ 0. PRESENTATION
+ 1. Philosophie et politique
+ 2. Architecture & politique
+ 3. Sociologie & politique
+ 4. Théâtre & politique
+ 5. Entreprise et politique
+ 6. Psychanalyse (intro.)
+ 7. Psychanalyse politique
+ 8. Histoire et politique
+ 9. Economie et politique
+ I0. Art et politique

Brèves (archives)

Recherche





Littérature - Michèle CAUSSE

Télécharger au format pdf

Angliciste, italianisante, Michèle Causse est traductrice, romancière, essayiste. Elle est aussi, et peut-être d’abord, une militante féministe et lesbienne. Son projet est politique, voire révolutionnaire, il s’agit, non pas seulement d’interpréter le monde mais aussi de le transformer, parce qu’il hiérarchise et exclut, avec violence, la moitié féminine de l’humanité.

Dans cet article inédit, relisant Monique Wittig, Michèle Causse dénonce l’androlecte, la langue qui assure la domination des sexeurs ou Saigneurs, et impose l’assujettissement et l’exil des dividues, êtres scindés, non-sujets sexcisés (a).

Dans ses premières œuvres Monique Wittig (b) a opéré une inédite sortie de l’androlecte, décrivant un univers libre et jubilatoire : la société des « elles ». Mais si ce pronom personnel pluriel est bien « sujet » de prédicats que l’androlecte lui refuse, si « elles » sont ou font ce qui leur est interdit en androcratie, il faut attendre les textes plus tardifs, dits parasites (c), pour comprendre qu’il n’est d’autre issue que le refus et la révolte. Le processus de domination sexuelle masculine est radicalisé : plus encore que des femmes exploitées, pas même seulement des sujets dominés, on découvre des « “corps” socialement impuissantisés […] métamorphosés en informes-infirmes », effets criminels de « l’horreur d’un contrat social signé dans leur dos ». Michèle Causse évoque ses propres écrits qui disent aussi la honte et la souffrance de ce trafic de corps, ces tronçons exploités, et elle en appelle à une nécessaire action commune, en commençant par un travail sur la langue, qui est encore un lieu d’a(b/n)omination pour la moitié de l’humanité.

Il s’agit de faire tomber les marqueurs sexuels, qui discriminent beaucoup plus qu’ils ne déterminent, il s’agit de sortir du régime aliénant de « sexage » (d), et ce non pas en instaurant une illusoire neutralité − le neutre est toujours « phallacieux » − mais en instituant un nouveau parler, l’alphalecte, langue éthique post genre, pour une nouvelle société la Sapiens, composée de sujets sans assignation aliénante ou humiliante − peuple qui manque encore.

 

_____________________

 

(a) La libération sexuelle passe par une libération textuelle et un monde nouveau suppose une langue neuve, et notamment dans ce que la grammaire appelle le « genre ». On doit à Michèle Causse, outre une réflexion sur les pronoms personnels, de nombreux néologismes ; on trouvera un « glossaire du Bréviaire des Gorgones », sur son site.

(b) Cf. surtout, L’Opoponax, (Minuit, 1964) et Les Guérillères, (Minuit, 1969).

(c) Cf. surtout « Le Jardin », (sous le titre « Un jour mon prince viendra », revue Questions féministes, n°2, février 1978) et « Les Tchiches et les Tchouches », (revue Le Genre humain, n° 6, hiver 1983), tous les deux repris dans Paris-la-politique et autres histoires, POL, 1999.

(d) Le mot « sexage » est emprunté à la sociologue Colette Guillaumin, cf. Sexe, Race et pratique du pouvoir. L’idée de nature, Côté Femmes & Indigo, 1992. Cf. aussi Michèle Causse, Contre le sexage, Balland, 2000.

 


 

 

 

Stratégies d’annulation du genre dans les paraboles parasites de Monique Wittig

 

Michèle Causse

 

 

 

 

 

« Les limites de mon langage signifient les limites de mon monde »

L. J. Wittgenstein

 

 

a) « Elle » ou l’univers guerroyeux-glorieux

 

Si le langage est toujours le lieu de l'exister et de l'agir, il est clair qu'il est lieu d'exil pour une moitié de l'Humanité frappée d'a/nomination. Le dire n'étant concevable qu'à l'intérieur de la patrie, avec les mots du logos monosémique confisqué, dès les commencements (1). Le perspectivisme de la pensée et de la représentation échappe pourtant aux membres de toute société qui font croire (ou croient) que le langage est neutre. Pourtant dans l’androlecte (2) existent deux genres et deux pronoms, l’un affecté du coefficient plus, il masculin, surexistant, l’autre du coefficient moins, elle féminin, sous-existant, en vertu d’une opération maligne effectuée en amont et appelée « sexuation ». Règne une Godgiven (!) gender asymmetry. Lorsqu’elle écrit, Wittig ne part donc jamais d’une tabula rasa pour faire œuvre révolutionnaire, pour faire exister ce qui, existant, n’a pas de nom, n’est pas nommé ou mis/named. A fortiori ce qui n’existe pas. C’est pourtant ce qu’elle a tenté de faire.

 

Son œuvre Les Guérillères opère une mémorable sortie de ce logos indexé en phi (3) appelé langage. Une mémorable remise en cause de la catégorie mentale qui nous veut toujours déjà en régime d’appropriation et, partant, de mixité. L’usage volontariste du seul pronom pluriel Elles fait des Guérillères le texte le plus paradigmatique d’un amazonlecte qui n’est plus seulement phrénolecte. Choc, stratégie textuelle ou stratégie épistémique ? Wittig donne à lire ici une collectivité de plurielles qui n’avait jamais existé DANS LES TEXTES. Elle exhume le phrénolecte sapphique. Nous n’avions jamais lu dans les écrits (en dehors des fragments-témoins de la poète de Lesbos) un univers où des « elles » vivaient et formaient une « société » pensante, créative, jouissante. Que cette « société » soit jubilatoire, hypothétique, poétique et épique chez Wittig n’empêche pas qu’il y ait là un tableau-exposition de vies jamais écrites avant elle. L’écrivain, en effet, soustrait ici les lesbiennes (mot synonyme d’injure ou d’impossibilité conceptuelle) au monde des « vraies » femmes pour les faire surgir, agir, vivre et parler en amazones. Elle les rend à leur liberté, à leur autonomie gagnée de vive force et à l’amour que nous appelons philogyne (4). Elle les donne en « origynelles ».

 

« Elles » est dans Les Guérillères le pronom personnel d’une... parfaite fureur (5)qui opère un renversement, soit : − 1) un mouvement dialectique premier d’exaltation à la fois organique (« vulves »),et symbolique (« féminaires », etc.) des sujets quasi expulsées de l’humain (6) ; − 2) puis un mouvement second de refus du différentialisme, refus de procéder comme « ils » au choix d’une anatomie comme source de « sens » ; − 3) enfin elle suggère un dépassement des deux mouvements. Avec l’apparition du grand registre où sont simplement notés les faits et gestes du groupe de rebelles. Hommes et femmes étant arrivés, non sans coup férir – puisque la violence est inscrite ici tout autant que dans le SCUM de Valérie Solanas – à la reconnaissance mutuelle. Soit.

 

Mais comment apparaît ce dépassement dans la langue ? Ils (jeunes hommes doués de volonté soudain bonne) et elles (lesbiennes) sont à égalité. Ruse de la dialectique. Wittig conserve les deux formes pronominales de l’androlecte, en les supposant réconciliées voire égales. Là est la limite du langage.

Car, pour sortir de l’impasse dialectique, il faut une remise en question du sujet pronominal, il faut inventer le pronom d’un sujet autre convenant à tous les nouveaux sociétaires de la nouvelle espèce que nous appelons Sapiens...Sinon tomberait l’immense valeur théorique de la phrase les lesbiennes ne sont pas des femmes. Phrase dont Les Guérillères constituent la plus puissante illustration. Ni elles, ni le je barré (du Corps lesbien) n’ont le pouvoir de supprimer le genre dans la grammaire. Malgré la force de leur dis/ruption. Malgré l’étonnement qu’ils suscitent chez les lectrices. Il semble donc difficile de parler chez Wittig de grammaire de la différence : justement parce qu’elle met en relief une grammaire de la différence. Les lesbiennes – si elles font univers – ne font pas universel. Elles ne peuvent d’ailleurs pas le faire puisqu’elles ne cessent d’être « elles », la figure hyperbolique du même inversé. Et ce pronom qui leur est dévolu, dans un symétrique mimétique d’ils, les parque en réalité dans un genre dont la langue n’assure aucunement la souveraineté grammaticale.

Je, tu, elles, on existent toujours selon l’acception androlectale (7) et l’usage tout particulier qu’en fait Wittig, aussi volontairement politique et majoré soit-il pour nous ébranler et nous éveiller, n’en reste pas moins orthodoxe, linguistiquement. Wittig ne commet aucune atteinte à la langue en affectant aux lesbiennes le pronom « elles ». En revanche, le fait d’attribuer des prédicats et « événements » généralement non dévolus à ces non-sujets que sont « elles » en androcratie est bel et bien une atteinte au « sens commun ou ça va de soi ». Autrement dit, Wittig altère le champ conventionnel de l’amplitude des « elles », leur donne des ressources qu’« elles » n’avaient et n’ont toujours pas. Mais le fait de garder ce pronom ne peut que susciter l’équivoque et limiter la lecture, fût-elle la plus empathique, dans le lectorat masculin dont la culture interdit toute reconnaissance de soi dans l’imaginaire « elle » de Wittig, et même dans le lectorat lesbien, peut-être perplexe de se retrouver sous ce pronom ou, pis encore, sous « les femmes »dans la traduction américaine qui a tant choqué l’auteur.

S’il est bien évident, comme le souligne Zerilli (8) que la nouveauté de ces elles(au pluriel lesbien en l’occurrence) n’apparaît pas comme un acte continuant une série, s’il est bien unique dans la lignée des écrits homo-érotiques, il n’en est pas moins une « péripétie » du pronom elle, tout comme une lesbienne est une péripétie réussie du « genre » lors même que d’aucunes, comme elle et nous, pensons qu’une lesbienne est la figure obligée et emblématique de la liberté que s’octroie un sujet opprimé in litteram – voire ante litteram – par les seuls sujets détenteurs du langage et de représentation du monde. Pour une lesbienne, l’évidence nous frappe comme elle l’a frappée, la liberté textuelle va de pair avec la liberté sexuelle. L’une ne va pas sans l’autre. Sans la plus grande distance possible entre soi et le Nominator. Wittig n’a pas seulement pensé qu’il fallait interpréter le monde, elle a surtout montré qu’il fallait le changer. Or notre action commune s’effectue dans le langage. Étant bien entendu que nous sommes alors confrontées à « l’abîme de la liberté » (9). Liberté nécessaire (sic) de faire advenir ce qui manque et dont le manque ne manque même pas à la majorité de sujets opprimé(es).

 

 

b) Les « corps » ou l’univers dominé

 

« C’est en cherchant à dire ce monde que s’en inventent d’autres ».

Animal - F. Wolff

 

Wittig, déprise de l’épique et de l’utopie, de l’enchantement des « elles », de la réconciliation œcuménique, s’approche d’un univers plus dérangeant, nous dirions même d’une vraie dystopie, dans ses textes dits parasites, parus plus tard. Où justement, les glorieuses guérillères s’effacent devant les « corps » dont nous avons utilisé l’efficace dans L’Encontre (Causse l975, Des Femmes). Plus alarmée que jamais du fait que toutes les gynés sont à l’enseigne de l’aliénation, elle entend montrer les ravages de « l’esclavage » comme nous avons montré les effets du « sexage » sur les corps (10). En effet, dans Le Jardin (l978, publié sous le titre Un jour mon prince viendra in Questions Féministes) et dans les Tchiches et les Tchouches (l983, publié dans Le Genre humain), Wittig investit radicalement l’univers du réel en dé/territorialisant les sujets parlants. Ici, point de ces jeunes gens ou jeunes filles qu’on voyait dans Les Guérillères, point de noms propres féminins comme dans L’Opoponax mais des « corps », seulement des corps : maltraités, réifiés pour lesquels aucune forme ne saurait convenir, sinon un devenir rebelle ; des corps entrant à plein titre dans la typologie de la littérature minoritaire (cf. Deleuze). Ces paraboles, dans le droit fil de L’Encontre, nous confrontent à la re/présentation de sujets dominés brisant la structure symbolique avec leurs corporéités difformes, inédites. Tout à coup Wittig n’en appelle plus à un imaginaire archétypal, à une mythologie androssienne lesbianisée mais à des matières-formes-composition (L’Encontre) totalement déterritorialisées. L’enjeu est en effet de montrer que « les corps » socialement impuissantisés sont métamorphosés en informes-infirmes, en devenirs linguistiques dotés d’un a-signifiant intensif, selon l’expression que Deleuze utilise pour Kafka, écrivain minoritaire de la classe de sexe dominante et, partant, attentivement lu et commenté par ses pairs (11).

Si le « tas », protagoniste de la narration dans L’Encontre nous est présenté – avant sa mutation − végétal-minéral ancré au sol, couvert de lichens et l’œil globuleux, si les corps opprimés sont des grimpeurs obligés d’échelles variées, dans Le Jardin de Wittig les corps opprimés − dotés de queues de sirènes − doivent, tout comme les Tchiches hâves et estropiés, supporter divers dominants (êtres, singes, nourrices) dont la figuration remplit une fonction uniquement politique : sévir, exploiter, aliéner.

Le but commun que nous avons poursuivi dans ces textes est en effet de donner à voir la dé/réalisation des corps dominés en « créatures trafiquées ». Nous n’avons pas opté pour des figures reconnaissables, trop territorialisées justement, nous n’avons pas imité le réel et, dans nos textes respectifs, la métamorphose est le contraire de la métaphore. Le mot est branché directement sur l’image dont la puissance d’évocation est, précisément, d’arrêter l’imaginaire convenu pour en convoquer un autre. Ce faisant, nous n’avons pas fui hors du monde, C’EST LE MONDE ET SA REPRÉSENTATION que nous avons fait fuir, d’une manière beaucoup plus efficace que par la description réaliste. Les difformités des corps animalisés dans L’Encontre puis dans le Jardin valent comme parties d‘agencements visant à « estranger », comme configurations mouvantes.

 

Les corps grimpeurs que décrit le tas de L’Encontre (camera eye) et les corps immobiles ou nageurs du Jardin, aussi bien que les corps sans cesse affairés des Tchiches, tous dominés, qu’ils soient soumis, contestataires ou révoltés, sont pris dans des agencements d’aliénation et appropriation, des machines qui ne leur laissent plus qu’un but, trouver non pas la liberté mais l’issue. Laquelle les sortira de l’horreur d’un contrat social signé sur leur dos. La liberté n’est pas possible dans le système du monde dépeint ici. Mais l’issue existe : dans L’Encontre, les rebelles échappent à l’échelle en refusant de la gravir, en la sabotant, voire en ignorant son existence, en devenant corps clandestins ; dans Le Jardin les rebelles, pourtant soumises à la traite comme les autres, crachent sur les « êtres » dominants, les empoisonnent habilement en les mordant cependant que les Tchiches, récriminant à qui mieux mieux, s’arment de frondes et de bâtons. Les fuites sont des formes d’intensité dans le refus beaucoup plus que des fuites réelles car où aller ? L’androcratie étend son empire sur tout. L’inutilité des complotsdit Wittig –est débattu par les corps pendant les heures creuses...

Alors que dans L’Encontre les lieux sont pauvrement tracés, ascétiques, désolamment systémiques, malgré la variété des échelles et des prothèses (12), les lieux de l’enfer où vivent les dominés du Jardin sont apparemment enchanteurs, suaves et fleuris, cependant que chez les Tchiches règnent une puanteur et une saleté qui tranchent sur l’éden tchouche, tout de luxe, calme et volupté.

 

Dans ces textes, les deux auteurs que nous sommes adoptons le genre masculin pour les « corps » sauf lorsque Wittig dit créatures et que je me réfère aux protubérances des corps. Et ce masculin n’est pas la moindre des surprises chez deux écrivains maximalement conscientes de la fonction du genre dans la langue. Dénaturalisés, dénaturés (ô combien fervidement) les corps en effet ne sont pas encore dé/générés, au sens où je le mettrai en œuvre (13). Pathétiques, simples agencements de tronçons voués au service de molaires instances d’oppression violemment figurées, ces « corps » sont l’opprobre du genre masculin. À moins qu’ils n’en soient le crime. Et nul ne peut reprocher aux auteurs d’avoir recouru à un tautologique genre féminin qui viendrait redoubler la représentation de l’exploitation. Il faudra cependant attendre encore vingt ans et la fameuse phrase wittigienne « les lesbiennes ne sont pas des femmes » avant d’arriver à supprimer le régime symbolique phallogocentré en inventant un opérateur linguistique, l’alpha, qui range à tout jamais le phi lacanien, le logos grec, dans la panoplie des instruments de torture. Le pronom de la troisième personne de la Sapiens, ul, en porte témoignage.

 

Pour deux lesbiennes en écriture, il est à la fois impossible d’écrire, impossible de ne pas écrire. D’où l’ingenium : sortir de la langue majeure en arrivant à créer une machine d’expression, une machine qui capte des fragments de codes mortifères, sans en produire une imitation mais en opérant une métamorphose seule capable de montrer ce qui justement, crève les yeux de toutes. La langue en appelle follement aux organes des sens que sont la vue et l’ouïe quand bien même on n’aurait-jamais-vu-ni- ouï-ça-comme-ça.

D’emblée pour nous, auteurs minoritaires, il n’est point de récit qui ne soit immédiatement politique, ce qui d’ailleurs est le propre de toute littérature excruciée opérant dans la langue majeure. C’est dire que, d’entrée, nous en appelons à cette collectivité que nous représentons. L’une aussi bien que l’autre nous avons cité Brecht (14) : notre conscience est d’abord éthique. Parties prenantes ou plutôt prises d’un monde qui ne nous reconnaît pas comme Individues causes et effets de soi, nous ne pouvons devenir sujets que par et dans l’écriture (qu’elle soit fiction ou essai). Il est d’ailleurs intéressant de noter que nous décrivons le réel comme une nescience-fiction. Ayant, pour ce faire, trouvé notre « dialecte ».

Tout est affaire de vie ou de mort dans ces paraboles ou fables. Ce que l’écrivain « célibataire » − selon Deleuze − défend dans ses écrits revêt une valeur collective, recouvre une réalité sociale bien réelle, celle d’un groupe minorisé majoritaire. En vérité ces textes permettent de voir que leurs auteurs n’ont pas de conditions données pour une énonciation individuée.

Les jeux étant faits, tout « je » (fût-il barré) est illusoire, subsumé sous l’un des binaires il ou elle. En effet il n’est pas de « je » libre à l’intérieur de ces pronoms. Il autocrate et solipsiste quoi qu’il en ait, performe le sujet ; « elle » réifiée quoi qu’elle en ait, performe l’objet, sans symbolique, normatif ni prescriptif. Ne lui reste que le narratif. Elle en use et abuse. C’est même grâce à l’existence de ces fables éminemment politiques que se donnent à anticiper les conditions (futures) d’énonciations subjectives.

Pour l’heure, telle Alice Ceresa dans La Fille prodigue(15), ce que l’écrivain minoritaire énonce constitue déjà une action commune, que les autres en soient ou non conscientes, d’accord ou non. Quelles que soient nos positions respectives dans une communauté d’ailleurs plus potentielle que réelle, à coup sûr, nous en avons une conscience portée à l’incandescence : la douleur de nos créatures (de nos gynés) est nôtre, et lorsque souffrent les dividues (16) plus encore souffrent celles qui les donnent à lire, électrons libres choqués au degré de la brûlure. Isolées ou non, nous sommes et ne sommes que des atomes d’agencements collectifs d’énonciation. D’ailleurs, vive ou morte, nous sommes en relation avec une collectivité pensante, écrivante, militante, qui élabore les outils d’un futur enfin ressemblant. Enfin eudémoniste.

 

 

c) Uls ou « considère cette nouvelle espèce qui cherche un nouveau langage »

 

« Mille grâces à ceux qui, ayant entendu notre langage et ne l’ayant pas trouvé excessif, se sont joints à nous pour transformer le monde. Elles disent qu’il n’y a pas de réalité avant que les mots, les règles, les règlements lui aient donné forme »,

Monique Wittig, Les Guérillères

 

Si Wittig a été la première à ajouter aux ils un pronom pluriel elles se voulant universel, auteur du monde, si elle a donné à espérer de nouvelles logothètes, si elle a souhaité un autre contrat social que celui dont nous subissons les termes, il nous appartient, à nous toutes qui lui survivons, de réaliser ses vœux. Il nous faut, au moins dans la sphère du langage, celle qui précède toutes les autres, donner aux sociétaires de l’espèce noms et pronoms éloignés autant que faire se peut de ces « ils » et « elles », qui constituaient jusqu’ici – à partir du marqueur catégoriel sexe ou anatomie– les seules figures de l’humanité. Figures proto-historiques encore que parfaitement historicisées. Pour rendre caduques les catégories de sexe dans la langue, il faut une opération radicale.

 

L’imagination radicale crée des phénomènes qui n’ont pas de noms dit Wittig. A fortiori lorsque l’imagination consiste précisément à sortir du régime de sexage pour créer un autre régime symbolique et donc linguistique. Cet acte novateur − lors même qu’il semble prendre sa source dans la révolte de jouissives « déviantes sexuelles » − est un acte instituant réparateur (17). Car l’imagination obéit au moteur de l’indignation pour produire des effets tout simplement éthiques. Des effets de libération, d’abord textuelle, qui engendrent une liberté autant existentielle que conceptuelle. La liberté qui apparaît avec la disparition du genre − toujours déjà hiérarchisé − a été rêvée, elle est actuellement sujet de vifs débats dans les universités mais elle se devait de trouver sa symbolique et sa nomen/clature. À l’écart et à l’abri de ce neutre qui semble aussi phallacieux que désastreux pour des corporéités vivantes. Le fait de n’être ni l’un ni l’une ne pouvant s’annuler en neutre : le neutre dissimulant toujours la soumission de l’un des deux termes exclus à l’autre. Devinez lequel ? Contre les avatars de la neutralité (ancienne ou néo-née), Ul représente et sauvegarde cette unité du multiple qu’est la Sapiens. Les langues sont des sciences en friche dit Foucault, toute langue est à refaire. Et comment ne pas l’entendre ?

 

 

« Notre survie est liée à notre performance symbolique. »

Éliane Pons

 

Changer de paradigme c’est retrouver une archée enfouie, inexprimée, qui accorde la même puissance de déploiement à la pluralité des sujets parlants. Ensevelie disent les plus optimistes. Plutôt étouffée. Virtuellement non seulement possible mais effacée dans les histoires du commencement.

Le nouveau paradigme s’impose comme conséquence inéluctable, logique, incontournable, faute de quoi l’ordre monosémique du langage resterait ce qu’il est, un coup de force intolérable. À partir de ce nouvel ordre, les socii de la Sapiens − sans ces carcans qu’étaient les genres − deviennent des sujets de droit à plein titre.

 

 

_______________________

 

(l) Qu’on se souvienne du dialogue de Platon dans Le Cratyle :

Socrate : Si l'on te demandait quels sont à ton avis ceux qui donnent les noms : les plus justes, les plus sensés ou les plus insensés ?

Hermogène : Il est clair que je répondrais les plus sensés.

Socrate : Or à prendre “ le sexe ” (sic) en général est-ce les femmes qui dans les cités te paraissent être les plus sensées ou les hommes ?

Hermogène : Les hommes.

Soit : la voix de l’origine refermée alors qu’elle s’ouvrait à peine.

(2) L’androlecte (fonction d'expression de la pensée et de communication entre les hommes) est le langage parlé par tous les animés de la planète, quelle que soit la langue ; le mot vient du grec andros qui signifie homme (mâle). L’androlecte, qui passe pour neutre et émanant des humains en général véhicule en fait la pensée, les visions et visées d'un sexe dit fort au détriment d'un autre dit faible.

(3) Phi, symbole représentant le phallus, est le référent par excellence qui gouverne le réseau des signifiants, induit la représentation des êtres, des choses et du monde. Imposé comme universel, comme Loi, le phi est l'expression d'un fantasme mâle qui organise les échanges, définit les statuts, établit les échelles de valeur. Ce symbole organise le rapport des corps à la chaîne signifiante depuis le début de l'humanité. Lacan en pose l'autorité : « Le phallus c'est la signification, c'est ce par quoi le langage signifie, il n'y a qu'une seule Bedeutung, c'est le phallus ». Phi instaure la prévalence d'un centre phallique autorisant les uns à s'approprier les unes, le sens et le langage.

(4) Philogynie : antonyme de misogynie. Ce mot fait exister ce qui n'avait pas cours sur la planète : l'amour pour les gynés au sens sapiens du terme. Créé parles lesbiennes pour désigner les attitudes relationnelles foncières des êtres en mode sapiens, à savoir : reconnaissance de l'autre comme soi.

(5) Citation de Monique Wittig extraite de « Pour un mouvement de libération des femmes ».

(6) Cf. Nicole Loraux, Né de la terre, (Seuil, Paris, l993), dont nous extrayons ce passage : « La créature humaine femme est faite de terre et produite par un dieu artisan […] L’humanité de la femme est ambiguë : si l’enjeu est bien l’extension du mot humanité, toute l’affaire se joue entre deux mots que la langue française traduit indifféremment par hommes (anthropo, les humains en tant qu’opposés aux dieux, et andres, opposés au sexe féminin). La femme est l’autre, et le texte du mythe hésiodique la désigne au neutre aussi longtemps que possible [….] Le genos des femmes est porteur du malheur et du tragique (Pandora) ».

Ainsi les mythes masculins, dans une fantasmagorique continuité, placent les femmes, accident malheureux ou maléfique, en marge ou hors de l’humain.

(7) C’est ainsi que Je (en androlecte) n’a aucun pouvoir symbolique, normatif ou prescriptif quand il est énoncé par « elle », comme le souligne aussi Elfriede Jelinek dans une interview diffusée sur France Culture (février 2005). Quant au pronom on, qui signifie à l’origine « homme », son usage, aussi élastique et ingénieux soit-il (cf. L’Opoponax), le ramène toujours à je, elle(s) ou il(s) voire nous. C’est le pronom de l’indéfinition se substituant à qui ne veut ou ne peut se nommer, le pronom de qui ne veut assumer le « là » de son être sujet. Natalie Sarraute s’en explique dans un court passage de son ouvrage Ici. Sur le pronom on, lire Mazières et Collinot, Le prêt-à-porter du dictionnaire. Ul est le pronom d’une universalité concrète, toujours capable de sa singularité, alors que on annule toute singularité existentielle.

(8) Linda M.G. Zerilli, extrait de « A new grammar of difference : Monique Wittig’s Poetic revolution” in Namascar Shaktini, On Monique Wittig, Theoretical, Political and Literary essays, University of Illinois Press, 2005.

(9) Zerilli, op.cit.

(10) Gilles Deleuze, in Kafka : « Quand un énoncé est produit par une singularité artiste, il ne l’est qu’en fonction d’une collectivité […] même si les conditions de cette communauté ne sont pas encore données pour le moment en dehors de l’énonciation littéraire ».

(11) Michèle Causse, Contre le sexage, Balland, 2000.

(12) Cette rigueur ne sera plus de mise dans Voyages de la Grande Naine en Androssie (Michèle Causse, éd. Trois, Montréal, l993) où l’exubérance quasi végétale du lexique donnera naissance à de fortes images rhizomatiques, à force néologismes (pupipare etc.) et à l’apparition de pronoms personnels en devenir radical, chacun franchissant un seuil d’intensité existentielle selon un continuum irréversible (ille, el, elle).

(13) Michèle Causse in L’Interloquée, Les oubliées de l’oubli, Dé/générées, Éd. Trois, Montréal, l990.

(l4) Cf. Causse dans Dé/générées, pour un théâtre lesbien, et Wittig dans l’avant-note de Les Tchiches et les Tchouches.

(15) Alice Ceresa, La Fille prodigue, Des Femmes, Paris, l977, est un bloc de dé/territorialisation qui refuse d’être prise dans un système de pouvoir où la famille consiste à « baisser ou faire baisser la tête », selon l’expression de Deleuze. Elle est une fuite « célibataire » social-dangereuse, qui rédigera un ravageur traité contre la famille dans une parodie de fonctionnaire du droit de la famille. Seule une dissidente sexuelle pouvait avoir ce regard sur la genèse de la prodigalité, entendue comme dépense de biens « patrimoniaux » institutionnalisés : morale, langage, lois, codes, habitus… En ce sens, paru en l967 chez Einaudi, l’ouvrage de Ceresa porte témoignage de l’impossibilité de tout retour de la fille au foyer paternel. Selon Teresa de Lauretis, la fille prodigue pour devenir sujet, refuse le contrat social qui, la voulant fille, la faisait objet d’échange. Katy Barasc souligne que Ceresa dilapide l’économie de l’échange des femmes.

(16) Dividues : mot par définition féminin désignant celle qui a été divisée, c'est-à-dire nommée et parlée. Ne lui est laissée que l'exercice contrôlé (par les nécessités du Diviseur local) d'une fonction biologique : la procréation (voir Paola Tabet, Marilyn Waring).

(17) Cf. M. Causse, « Nomen est omen » (postface à Défigures du soi, inédit) : le pronom ul, choisi par opposition à nul afin de signifier que « la personne » n’est pas personne, qu’ul est délibérément le contraire de nul, recouvre un UniverseL, sans rapport avec la réalité codifiée d'elle ou il. La distance qui les sépare est abyssale. Ul en effet ne parle plus et n’agit plus selon les normes que dicte le violent sexolecte planétaire. Ul demeure en un langage l’alphalecte (cf. note 18)

(18) Alpha, a symbole de la néo-espèce sapiens créé par Éliane Pons (voir Contre le sexage) est un signifiant hors pair posé à partir de l'analyse des fondements du langage. Alpha déboute phi de sa prétention à l'universel, le dénonce comme faux et unidimensionnel. L'alpha est un symbole qui, à l'inverse du phallus symbolique, phi dichotomisant, fédère et inclut. Alpha est un signifiant qui fait exister tous les corps parlants et reconnaît à tous les vivants une valeur égale. En alphalecte tombe la marque du genre.

J’ai théorisé l’alphalecte dans : « Du phi langage à l’alpha langage » (communication à l’ambassade du Canada, Paris, l998) ; « Du langage au langage (communication à l’EHESS, Paris, l999) ; « Une politique textuelle inédite : l’alphalecte » in C. Michard et N. Chetcuti, Lesbianisme et féminisme. Histoires politiques, L’Harmattan, 2003.

 

 

 

Pour citer cet article

Michèle Causse, « Stratégies d’annulation du genre dans les paraboles parasites de Monique Wittig », www.lrdb.fr, mis en ligne janvier 2009.


Date de création : 21/07/2009 19:05
Dernière modification : 21/07/2009 19:05
Catégorie : Littérature
Page lue 5715 fois


Prévisualiser la page Prévisualiser la page     Imprimer la page Imprimer la page


En bref / En marge

Depuis décembre 2006

   visiteurs

   visiteurs en ligne


La_Revue, n°6

La_Revue, n°5

La_Revue, n°4

La_Revue, n°3

La_Revue, n°2

La_Revue, n°1

Océan Indien - voire +

^ Haut ^

Responsable et coupable : Arnaud Sabatier

Rigoureuse mise en œuvre : Patrick Boissière

Amicale assistance technique : Richard Muller

Affectueuse hotline polyvalente : Timothée Sabatier

Avec le concours généreusement efficace d’Icare de chez GuppY

GuppY, un créateur de site très recommandable


  Site créé avec GuppY v4.5.19 © 2004-2005 - Licence Libre CeCILL

Document généré en 0.8 seconde