« Caminante, no hay camino, se hace camino al andar »,   A. Machado

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Anthropologie - Catherine DESCHAMPS

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Socio-anthropologue, Catherine Deschamps est chercheuse à l’Université libre de Bruxelles ; elle s’intéresse depuis plusieurs années à la prostitution de rue (a), elle revient dans cet article sur l’argent de la prostitution, « le pain du cul » (b).

Éloignée tout autant des condamnations moralistes voire misérabilistes qui généralisent et caricaturent, faute d’enquêtes ethnographiques, que des analyses économiques chiffrées, à qui manque l’épaisseur existentielle et la densité du quotidien, Christine Deschamps pratique une anthropologie à l’écoute des subjectivités et soucieuse de restaurer le problème dans sa pluralité complexe, telle que les rencontres sur le terrain la donnent à voir. Il ne s’agit pas de nier la violence, le racisme, l’exploitation auxquels sont exposées les personnes prostituées, ni d’oublier que le souci premier, pragmatique et militant, est l’amélioration des conditions de vie de ces personnes et leur émancipation ; il est néanmoins urgent de substituer aux jugements monolithiques et aux condamnations simplistes des observations plus différenciées et politiquement moins correctes.

C’est ce parti pris qui conduit Christine Deschamps à repenser l’argent des passes, toujours liquide, qui circule dans la rue. L’argent de la prostitution, parce qu’il est sale, ne saurait être légalement investi ou placé, impossible de le transformer en biens durables et visibles, il doit être écoulé, dépensé. Pas plus que les relations, l’enrichissement ne doit être stable ; comme les relations, l’argent doit être infécond : les fruits de ce gain sont interdits comme ceux du rapport sexuel. Pas de construction, pas de traces, donc pas de reconnaissance, pas de mémoire et pas d’avenir : là se trouve sans doute l’exclusion la plus radicale. Christine Deschamps note pour conclure que c’est finalement l’État, par le truchement du Trésor public, qui, non sans cynisme, « blanchit » cet argent de sa souillure et le transforme en biens collectifs. Oubliant ses condamnations morales et son arsenal juridique (c) l’État finit par considérer les personnes prostituées comme « suffisamment dignes pour que leur argent serve le bien public ».

 

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(a) On pourra lire son dernier livre, Femmes publiques, les féminismes à l’épreuve de la prostitution, (avec Anne Souyris), Paris, Éditions d’Amsterdam, 2009.

(b) On pourra, pour aller plus loin, lire son livre Le Sexe et l’argent des trottoirs, Hachette Littératures, 2006.

(c) Notamment la récente LSI, loi sur la sécurité intérieure.

 

 

 

Les billets fétiches

 

Des humeurs au liquide dans la prostitution de rue

 

Catherine Deschamps

 

 

 

 

 

 

« Donner, c’est manifester sa supériorité, être plus, plus haut, magister ; accepter sans rendre ou sans rendre plus, c’est se subordonner, devenir client et serviteur, devenir petit, choir plus bas (minister). […] On rend par usure, mais c’est pour humilier le premier donateur ou échangiste et non pas seulement pour le récompenser de la perte que lui cause une consommation différée. », Marcel Mauss (1)

 

 

Les systèmes d’échange existent autant dans nos sociétés occidentales contemporaines que dans les sociétés dites archaïques sur lesquelles se penchait Marcel Mauss. Des coquillages à nos billets, ce qui passe de main en main diffère d’un espace géographique à l’autre, d’une époque à l’autre. De même, l’étendue du « marché » ne se réduit nulle part aux objets concrets. Au travers de la diversité des formes, demeure partout et de tout temps ce que l’on pourra nommer, selon les situations, du transfert de prestige, du maintien de domination, du symbole de subordination. Il n’en va pas autrement des représentations et des usages de l’argent sur les trottoirs de la part de ses différents protagonistes, des personnes prostituées à leurs clients, en passant par les « maquereaux » d’antan ou les « réseaux » d’aujourd’hui, pour finir non plus en liquide mais en liquidités dans les caisses du trésor public.

Dans ses Essais sur l’individualisme (1991) Louis Dumont distingue toutefois la société occidentale contemporaine de certaines ethnies lointaines : en faisant de l’économie une discipline disjointe des sciences humaines, elle tend à exclure les transactions des questions sociales. La rareté des communications récentes de sociologie ou d’anthropologie sur la prostitution qui interrogent spécifiquement la place de l’argent (2) pourrait confirmer cette tentation : faire du marché un no man’s land de normes et de représentations. Pourtant, « aussi iconoclaste que puisse paraître la formule », soutenons avec Florence Weber (2000 : 106) que « la transaction marchande n’est pour l’ethnographe qu’une forme particulière d’échange rituel ». La prostitution de rue a ceci de particulier qu’elle met l’argent liquide (3) au cœur de la transaction, cette « monnaie [qui] précède l’économie marchande et la fonde, non l’inverse » (Aglietta, Orléan, 1982 : 143), ce cash devenu rare dans les pays riches où les paiements et les virements se font de banque à banque, où les distributeurs de billets jouent leur rôle de contention. L’argent des trottoirs, à l’inverse, circule dans un corps à corps, sans intermédiaire technique, hors modernité. Pour reprendre les paroles d’une informatrice, en évitant le plus possible les établissements bancaires, les puces, les formes de contrôle qu’ils supposent et les clientélismes qu’ils figurent, les personnes prostituées n’auraient « pas l’impression d’acheter [leur] argent » ; elles se sentiraient dès lors moins redevables – de même, nous le verrons plus bas, qu’estimant ne pas bénéficier de la protection de l’État, elles résistent à lui payer des impôts.

Certes, on pourra évoquer en France l’échec de Monéo, donc la difficulté à encarter jusqu’aux menus frais, et préciser qu’en se faisant payer directement en liquide, celles et ceux qui vendent des prestations sexuelles ressemblent à tous les petits commerçants ou à beaucoup de psychanalystes. À cette nuance près que pour la majorité de la population, au regard de la législation et des droits sociaux, la prostitution n’est pas un métier comme les autres (4). À cette nuance encore que le sexe et l’argent semblent être depuis plusieurs siècles le moteur tant des insultes quotidiennes que des infractions exceptionnelles. Si le sexe et l’argent sont, singulièrement dans les pays de culture catholique, les mamelles de l’opprobre (5), dans la mesure où, par définition, la prostitution articule ces deux composantes, on comprend à la fois l’assise de son discrédit et la particularité des représentations qu’elle véhicule.

Mais en raison même du stigmate, la monnaie est investie par les personnes prostituées par-delà sa valeur économique. En détournant une expression de Karl Marx, disons qu’elles « fétichisent » le liquide. Ce magnificat (6) des petites coupures ne permet toutefois pas la traduction du produit des passes en n’importe quel type de dépenses, notamment les investissements durables sont largement empêchés. À partir d’un terrain ethnographique de plus de trois ans sur les trottoirs de Paris et de proche banlieue, via la rencontre de près de 500 femmes, hommes et transgenres prostitués (7) et par l’observation des textes législatifs, cet article montre comment partir des billets permet de décrypter une partie des débats sur celles et ceux qui battent pavé (8). Car en France comme ailleurs, le type de règlement de l’échange choisi dans une relation donnée « est la médiation de cette relation » (Monnerie, 2002 : 96), en même temps qu’il la scelle.

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(1) Marcel Mauss, « Essai sur le don », première édition dans l’Année Sociologique, 1923-1924, Tome I. Réédition, Marcel Mauss, 1989, p.269-270.

(2) Les interrogations sur les échanges économico-sexuels sont plus fréquentes (cf. notamment Tabet, 1987), mais qui visent souvent à établir un continuum entre la femme mariée et la prostituée, donc qui posent au centre les normes sexuelles et leurs manifestations dans l’établissement d’une domination masculine. Sophie Day (1994, 1999) est parmi les rares chercheuses à avoir investigué les représentations de l’argent de la part des prostituées.

(3) Ce qui est spécifique tient dans l’usage même du liquide dans la prostitution, non à la séparation en différents postes budgétaires. À ce propos, Viviana Zelizer (1994) montre que même aux États-Unis, figurés comme un des pays chargeant le moins d’émotions et de symbole la valeur de l’argent, les individus se constituent plusieurs types de fond (ont plusieurs comptes en banque), chacun réservés à des dépenses particulières.

(4) Précisons toutefois que la France étant un pays abolitionniste, c’est-à-dire stricto sensu pour l’abolition de la réglementation sur la prostitution (et non pour « l’abolition de la prostitution » comme on l’entend parfois dire par abus de langage), elle postule que la prostitution doit être du domaine des droits communs et non de celui des droits spécifiques (le réglementarisme), donc que la prostitution est, au sens du droit, « un métier comme un autre ». Pour plus de développement sur le droit, cf. la première partie de Catherine Deschamps et Anne Souyris (2009).

(5) Arlette Farge le montre singulièrement pour le Paris populaire du XVIIIe siècle : « Deux grand type d’altercations donnent lieu à des injures : celles qui mettent en évidence des rapports de dépendance socio-économiques ; celles qui surgissent à propos d’une transgression dans les conduites privées. Les autres disputes sont également nourries d’injures, mais il est intéressant de noter que dans ce cas, le vocabulaire mélange les connotations socio-économiques et les connotations sexuelles ou grivoises » (2000, p. 114).

(6) Terme volontairement emprunté à la terminologie religieuse, et pour signifier la sacralisation du liquide par nombre de personnes prostituées, et en guise de clin d’œil à la part non négligeable des femmes qui tapinent à se dire croyantes si ce n’est pratiquantes.

(7) Les personnes rencontrées entre 2002 et 2005 sont aussi bien Françaises qu’étrangères, « libres » de se prostituer, contraintes par un tiers ou en « dette » vis-à-vis d’un passeur de frontière. Chacune des rencontres a été retranscrite dans mon cahier ethnographique. Le terrain n’a porté que sur la prostitution présente sur les espaces publics : les analyses que j’en fais ne sont pas nécessairement transposables sur la prostitution en intérieur. La recherche a bénéficié d’un financement de Sidaction. Que je remercie, ainsi que je remercie Philippe Combessie, sans engager sa responsabilité, pour ses remarques sur une première version du présent article.

(8) Je choisis l’expression « battre pavé » plutôt que « battre le pavé » en référence à « battre tambour », qui renvoie au premier sens attribué au XVIIIe siècle en français au mot « tapin » (celui qui bat tambour). Des caractéristiques de sonorité (de bruit, de vacarme) et de présence dans l’espace urbain (pro/statuere : placer en avant, exposer en public) paraissent ainsi pouvoir figurer la prostitution.

 

 

Du liquide à la pierre : le fantasme alchimique

 

De l’In God We Trust des dollars américains aux anciens Pascal des francs, les billets portent des représentations qui dépassent leur usage (9). Comme le montre Alain Caillé (2002 : 245), « À la logique privée de la signature s’oppose la logique du “sceau”, liée à la souveraineté, par laquelle une société particulière s’institue comme telle. » Le plus souvent, la monnaie est donc frappée à l’effigie d’une Nation. Sa possession peut symboliser l’appartenance à cette Nation, voire encourager une forme de patriotisme dans la mesure où, interface de l’échange, cette monnaie figurative dit davantage qu’une somme virtuelle : elle est autant objet investi que valeur abstraite.

Sur les trottoirs, l’argent fixe certaines rivalités, notamment entre les femmes de nationalité française ou installées depuis longtemps dans la prostitution, et celles arrivées en masse dans les grandes métropoles françaises depuis la deuxième moitié des années 1990, d’Europe de l’Est ou d’Afrique anglophone. Les anciennes transgenres répondent aussi à cette logique ; davantage que les hommes qui, à leur différence, se maintiennent rarement au delà de l’âge de trente ans dans une carrière de rue (10).

Poursuivre sur les inscriptions portées sur les billets permet de « filer la métaphore » quant aux motifs de tension entre les différents groupes qui vendent de la sexualité dans l’espace public. Les euros, sans toujours continuer de figurer des personnages emblématiques d’une Nation en particulier, sont bardés de symboles architecturaux : telle porte monumentale et ouverte marque une frontière au recto, tel pont se dresse entre deux rives au verso. La volonté des concepteurs était sans doute, par les ponts, de relier les différents pays d’Europe entre eux, par les réalisations monumentales, de montrer la grandeur et l’histoire de l’aire culturelle, par les portes, où l’on ne voit jamais réellement ce qu’il y a de l’un ou l’autre des côtés, d’inviter à entrer ou de représenter le seuil de la « maison d’Europe ».

Mais ce qui fait lien pour les uns peut faire rupture pour d’autres. Or, dans la prostitution, ce qui explique grandement l’agressivité de certaines (de nationalité française ou anciennement installées et pour qui le pays d’activité, de vie et d’investissement est le même), vis-à-vis de leurs concurrentes (étrangères et primo-arrivantes, qui peuvent disjoindre pays d’activité et pays d’investissement), tient dans l’inégale possibilité de traduire le liquide des passes dans l’immobilier. En conséquence, en même temps que les euros sont fétichisés par la majorité indépendamment des critères de nationalité ou d’ancienneté, s’y dessine l’écho de ce à quoi certaines personnes prostituées ne peuvent prétendre accéder grâce à l’argent des prestations sexuelles : les biens en dur, précisément et plus modestement que sur les euros, la propriété d’appartements ou de maisons en France (11).

Rentrons dans le détail pour comprendre. De fait, la plupart des personnes prostituées qui ont la nationalité française ou des droits de séjour pérennes ne déclarent qu’une partie de leurs revenus au fisc, voire ne déclarent aucune des sommes venues du trottoir (12). Elles estiment souvent qu’étant particulièrement malmenées par l’État, elles n’ont pas à « l’engraisser ». Quelques-unes, qui reversent une partie de leurs bénéfices à ceux que la loi nomme proxénètes, estiment même qu’à la différence de l’institution publique, ces derniers proposent une compensation à leurs ponctions, soit en assurant leur sécurité sur les trottoirs, en venant « relever les compteurs » par exemple (13), soit en leur ayant permis de franchir illégalement les frontières. Il s’agirait alors de rétribuer les risques qu’ils prennent en entrant en infraction. L’État, par comparaison, est vu comme ne proposant aucune forme d’échange ; il est parfois qualifié de « plus gros proxénète de France » par celles et ceux qui tapinent dans l’espace public. L’une d’entre elles, informée des risques qu’elle encourait et alors qu’elle était apparue à visage découvert et sous son nom officiel dans la presse, m’a affirmé que son refus de déclaration au fisc devait s’entendre comme un « acte militant clairement assumé », visant à dénoncer un déséquilibre à ses yeux fondamental entre d’un côté des ponctions étatiques, de l’autre une absence de protection étatique.

Mais ne déclarant qu’au mieux partiellement leurs revenus aux impôts, les femmes et les transgenres prostitués se mettent en danger s’il leur prend l’envie d’investir en France de grosses sommes qui nécessitent des enregistrements officiels (14). Ainsi, certaines qui achètent des appartements se voient rattrapées par le fisc : il leur demande de justifier leur dépense en fonction de leurs recettes (15). Elles sont alors nombreuses à devoir revendre le bien fraîchement acquis pour faire face au redressement fiscal : le liquide des trottoirs, qui laisse peu de traces de sa circulation, se transmute difficilement en signes solides et officiels de richesses, du moins dans le pays où il s’acquiert.

Peut-être, pour les personnes prostituées, serait-il alors plus aisé d’investir dans la pierre de pays situés en dehors de l’union européenne ? Les femmes françaises ou présentes depuis longtemps sur le territoire national répondent parfois qu’elles ne veulent pas doubler l’exil social éprouvé sur les trottoirs d’un exil géographique à l’heure de la retraite. D’autres, par contre, récemment arrivées, semblent pouvoir mettre en œuvre la traduction des euros acquis en France en biens immobiliers dans leur pays d’origine – reste à savoir si cette transmutation du liquide en solide, possible dans les faits, leur bénéficie personnellement ; nous y reviendrons. Mais que l’alchimie de l’ascension sociale paraisse possible pour certaines exclusivement, qui plus est étrangères et parfois sans titre de séjour, crée des jalousies tenaces et exacerbe l’expression d’un racisme de rue.

Pourtant, cette tension qui oppose celles qui se présentent comme « traditionnelles » (16) à celles que les premières qualifient de « victimes » les jours d’empathie (et pour provoquer la sidération d’un public non averti), ou de « salopes » en l’absence d’oreilles jugées indiscrètes, est moins la conséquence de profils psychologiques ou sociologiques divergents que de la dissociation entre pays d’acquisition des revenus et pays d’investissement des mêmes revenus : les différents États, via les impôts, demandent des comptes quant aux sommes gagnées sur leur sol ; ces mêmes États, par contre, peuvent être favorables à toutes formes d’accroissement des richesses sur leur territoire. Au demeurant, puisque de jeunes Albanaises ou Nigérianes (pour ne citer qu’elles) peuvent investir dans des maisons ou des boutiques « au pays » l’argent des trottoirs des villes occidentales, comme certaines ont pu me le raconter avec fierté, c’est bel et bien qu’elles accumulent des bénéfices qui dépassent leurs besoins quotidiens. Contre l’image monolithique que les médias en donnent (et que les anciennes prostituées ont aussi intérêt à répandre pour enjoindre les gouvernements au « nettoyage » au nom de la morale) (17), les étrangères ne sont donc pas toutes contraintes et saignées à blanc au point de ne pouvoir dégager des gains personnels. En somme, elles ne sont pas toujours ces pauvresses absolues incapables d’intervenir sur leur destin.

Un autre élément confirme ce constat : une majorité des jeunes femmes récemment arrivées en France a d’abord et avant tout souhaité fuir son pays, la corruption, la pauvreté ou des guerres locales ; ces femmes ont donc été actives dans leur volonté de migration. Certes, quand elles retournent ponctuellement chez elles, elles estiment souvent devoir manifester des signes extérieurs de richesse pour éponger ce que leurs familles peuvent suspecter de la provenance de l’argent. Cette tactique, paradoxale, puisque les dépenses somptuaires sont susceptibles de créer le doute, est pourtant décrite par les femmes avec qui j’ai parlé, notamment albanaises ou moldaves, comme plus efficace pour éloigner la suspicion de prostitution ; plusieurs, en guise de justification, racontent aussi qu’une de leur ancienne camarade de lycée, revenue au village les mains vides, y est aujourd’hui désignée comme « la putain ». Face à ces explications, on est en droit d’interroger la duplicité des proches restés au pays et qui bénéficient directement des euros occidentaux. Pour les migrantes, « flamber », c’est alors peut-être davantage s’excuser d’être parti, éviter les questions embarrassantes et acheter le silence, que nécessairement réussir à prouver une quelconque honorabilité.

On peut se demander si cette parodie du bonheur que ces jeunes femmes doivent démontrer, non seulement n’encourage pas de nouvelles impétrantes au départ vers le prétendu eldorado occidental (18), mais aussi suffit à annuler le sentiment de souillure éprouvé dans les villes de l’Ouest. Outre que le mensonge obligatoire (et, dans ce cas, normatif) crée les conditions d’une distanciation par rapport au milieu d’origine, donc laisse possiblement des séquelles, puisque ces jeunes femmes veulent avant tout trouver une place dans l’Europe prospère, les gros achats qu’elles font dans leur pays, y compris sous forme immobilière, peuvent ne jamais leur bénéficier personnellement : ainsi, ces femmes qui m’ont raconté être devenues propriétaires dans leur pays, disent également que logent dans ces propriétés leur père, leur mère, un jeune frère, une jeune sœur, qu’elles ne délogeront jamais. Idem pour celles qui ont acquis des boutiques : les bénéfices de ce commerce reviennent apparemment souvent à leur mère, qu’elles espèrent de la sorte mettre à l’abri du besoin et, dans le meilleur des cas, ne plus avoir à entretenir. L’attrait de la conversion possible du liquide de Paris vers la pierre de Bucarest, Tirana, Lagos ou, plus souvent, des villes de taille moyenne, s’en trouve d’autant diminué.

À l’inverse de ce que pensent leurs consœurs françaises, les « nouvelles » étrangères n’ont donc aussi qu’un loisir limité dans l’usage qu’elles font du « pain de cul » (19) : l’acquisition de biens immobiliers leur est possible, mais elles n’en ont que rarement un usage personnel. Elles peuvent certes enrichir leur famille, leurs proches et leur pays en insufflant les euros français dans l’économie d’ailleurs : les figurations portées sur les billets retrouvent leur sens dans l’élaboration de jalousies de type patriotique. Mais guère plus que les « traditionnelles », elles ne peuvent traduire l’argent « sale » des trottoirs en signes tangibles sur leur quotidien d’ascension sociale, lavée de la question des moyens mis en œuvre pour obtenir cette ascension. Pour les jeunes étrangères, l’espace de leurs gains (celui du pays où elles ont migré et où elles disent souvent vouloir continuer à vivre) est disjoint du lieu de leurs principales dépenses (cette fois leur pays d’origine, dont elles disent ne plus pouvoir accepter la misogynie depuis qu’elles ont goûté à d’autres règles dans les rapports entre les hommes et les femmes) : elles peuvent y faire des investissements durables, mais des investissements dont elles ne sont pas les bénéficiaires au premier chef. Leur situation concrète n’est donc pas radicalement différente de celle de leurs collègues anciennement installées sur les trottoirs occidentaux. Gail Pheterson (2001 : 144) dit fort justement à propos des jeunes femmes d’Europe de l’Est : « Le fonctionnement sexiste va discréditer une femme comme pas-assez-politique lorsqu’elle cherche l’asile dans un pays étranger, et l’accuser d’être trop-politique lorsqu’elle est dans son pays. Il en résulte l’exil forcé de chez soi et l’expulsion forcée de l’étranger. » (20).

Insistons sur leurs points communs avec les « traditionnelles ». Souvent pauvres au départ, ces dernières peuvent le temps du trottoir sembler obtenir une aisance financière à laquelle leurs origines économiques ne les destinaient pas. Toutefois, cette richesse, faite de liquide, doit se répandre au jour le jour pour empêcher que s’imprime la marque d’un reclassement durable. Entre avant et après la période de prostitution, il y a donc le plus souvent un retour à la case départ, une annulation (stérilisation) des bénéfices acquis.

Cette entrave à l’ascension définitive n’atteint d’ailleurs pas exclusivement le domaine économique. Elle se manifeste également dans la difficulté de transmettre en culture et sur les héritiers le produit des passes. Ainsi, cette prostituée d’une cinquantaine d’années qui, faisant ses emplettes bras-dessus bras-dessous avec un jeune homme, croise par hasard un policier à qui elle a habituellement affaire sur son lieu d’activité. Sur le coup, la femme et l’agent des forces de l’ordre s’adressent un signe discret de reconnaissance. Une semaine plus tard, il l’interpelle sur son trottoir : « Alors, on a un nouveau Julot ? ». « Non » répond la prostituée, « c’est mon fils et il est étudiant » ajoute-t-elle, fière de signifier que son enfant fait des études, fière que sa descendance soit susceptible de rompre avec ses origines populaires. C’est alors que l’agent lui rétorque qu’il peut faire tomber le jeune homme pour proxénétisme puisque c’est l’argent de sa mère, donc celui de la prostitution d’autrui, qui finance l’école privée (21).

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(9) Sur les représentations inscrites sur les différentes monnaies d’échange, cf. entre autres Foster (1999).

(10) Le maintien en moyenne plus long des femmes dans la prostitution de rue conduit Lilian Mathieu (2002), qui emprunte la formule à Robert Castel, à parler de leur « désaffiliation » possible vis-à-vis de la société civile.

(11) Pour finir directement sur l’architecture, notons qu’en France, à la différence des maisons du peuple qui gardent le souvenir des mobilisations ouvrières passées, aucun monument ne s’érige pour maintenir une mémoire prostituée. À Paris, aucune plaque ne vient commémorer une telle qui aurait vécu dans les murs ; même les anciennes maisons closes, rue Nicolas Flamel par exemple, ne se signalent plus. À propos de la mémoire collective inscrite dans l’architecture, cf. Nora (1985).

(12) Rappelons que doivent être déclarés au trésor public tous les revenus, que leur provenance soit légale ou non. La prostitution n’est toutefois pas interdite en France, même s’il est possible de parler d’hypocrisie puisque dans la rue comme en hôtel, en bar ou en appartement, des interdictions détournées viennent en entraver la liberté d’exercice.

(13) Pour les femmes prostituées rencontrées, il semble y avoir deux types d’hommes qui « relèvent les compteurs » : ceux qui opèrent des ponctions arbitraires et à leur propre bénéfice sur les revenus des passes, mais aussi ceux qui viennent régulièrement pour mettre les billets en lieu sûr et ainsi éviter que les prostituées ne deviennent les proies des voleurs de rue. Les seconds sont souvent considérés par les prostituées comme leurs subalternes ; elles les rétribuent pour leur service mais, à la différence de la loi, ne les considèrent pas comme des proxénètes.

(14) Les hommes prostitués sont potentiellement dans le même cas, mais peut-être parce qu’ils quittent la rue plus jeunes, il ne m’a pas été donné d’en rencontrer qui racontent que, suite à de grosses dépenses, ils ont été rattrapés par le fisc.

(15) On peut établir un parallèle avec l’affaire qui a éclaboussé le ministre Roland Dumas et conduit en prison son amante, Christine Deviers-Joncourt, celle qui s’est appelée « la Putain de la République » : il était aussi affaire de fisc, d’appartements trop fastueux, de chaussures achetées à prix d’or…

(16) Les personnes prostituées qui s’octroient le droit de se dire « traditionnelles » sont généralement des femmes qui ont éprouvé depuis de nombreuses années l’activité dans la rue – quelques transgenres sont également admise à utiliser cette appellation. Elles sont censées connaître et respecter les « codes » de l’entre-soi, lesdits « codes » l’observation ethnographique montre pourtant relativement variables d’une personne à l’autre.

(17) Argument également utilisé par les nombreux groupes qui militent pour « l’abolition de la prostitution », lesquels tendent à confondre toute forme de prostitution (en se fondant pourtant de préférence sur des exemples issus de la prostitution étrangère) avec ladite « traite des êtres humains ». Cf. Deschamps et Souyris (2009).

(18) Elles répondraient en cela à des logiques identiques à celles décrites par Abdelmalek Sayad (1991) à propos des aller-retour entre l’Algérie et la France et, plus généralement, à propos des migrations entre pays pauvres ou anciennement colonisés, et pays riches ou anciennement colonisateurs : où à une culpabilité d’être parti vers « l’occident », répondrait le sentiment de n’être jamais assez performant lors du retour dans le pays de départ, donc un maintien, via les migrations, de l’ancienne domination coloniale ou de l’actuelle domination économique de certains pays sur d’autres.

(19) Le « pain de cul » ou, plus rarement « pain de fesses », est le nom que certaines prostituées installées depuis longtemps sur les trottoirs donnent à l’argent que leur rapportent les passes.

(20) Expulsions qu’a contribué à renforcer la loi pour la sécurité intérieure de mars 2003 en France (cf. infra).

(21) L’agent n’a pas mis sa menace à exécution. Signalons toutefois que, par rapport à de jeunes adultes dont un parent prostitué finance les études, les lois sur le proxénétisme entrent en contradiction avec un autre arsenal législatif, celui qui oblige les parents à subvenir aux besoins de leurs enfants, y compris majeurs.

 

 

Réception, émission : de la souillure

 

La définition du proxénétisme par la loi française est très large. Dans un continuum qui va de la simple sociabilité aux abus graves, on y trouve côte à côte des amis de personnes prostituées à qui elles offrent des cadeaux ou des repas au restaurant et certains de leurs conjoints jugés trop pauvres, les propriétaires qui louent des studios aux filles ou aux garçons pour faire leurs passes, les tiers qui contraignent par la violence à la prostitution et en spolient la majorité des gains, etc. (22). Contrairement à une certaine image, relayée notamment par les médias, ce qui fait lien dans la qualification législative du proxénétisme est fondé sur l’argent et non sur la violence (23).

Le code pénal de 1994 appelle proxénétisme le fait « de tirer profit de la prostitution d’autrui, d’en partager les produits ou de recevoir des subsides d’une personne se livrant habituellement à la prostitution. » Que seul « autrui » ne soit pas passible d’une peine de prison prête à sourire : on a déjà vu combien la traduction de l’argent des trottoirs en investissements sur le long terme était compliquée pour les personnes prostituées elles-mêmes. Leur punition n’est alors pas carcérale : elle s’infiltre cependant dans la vie de celles et ceux qui racolent via la souillure dont la société civile macule le fruit des passes et via l’interdiction qui leur est faite de redistribuer comme bon leur semble leurs bénéfices sans mettre en danger leur entourage (ce à quoi a droit le reste des citoyens). Comme si, à se salir déjà lors de sa réception par celles et ceux qui vendent des services sexuels, le liquide des rues devenait doublement immonde lors de sa ré-émission vers des individus proches de l’environnement prostitutionnel. La fonction symbolique de l’encadrement extensif du délit de proxénétisme serait alors d’interdire la redistribution des produits de la prostitution vers des personnes physiques. En rendant stériles les bénéfices de la vente de prestations sexuelles, il s’agirait donc de dissuader quiconque de gagner son salaire par ce biais.

Conséquence tant des législations en vigueur que de la difficulté à convertir le commerce du trottoir en biens durables, les personnes prostituées sont donc incitées à dilapider, à la fois strictement pour elles-mêmes afin de limiter les risques pour leurs proches, et en dépenses futiles qui ne laissent pas de trace. Après le labeur, il est fréquent que les billets gagnés pendant la journée se volatilisent partiellement en agapes nocturnes, en restaurants, en coupes de champagne : de l’argent liquide aux boissons tout aussi liquides, la métaphore est tentante. D’autres prostituées qui dérogent à cette coutume, peuvent malgré tout développer des comportements qui s’en rapprochent : par exemple, alors que j’étais invitée au domicile privé de l’une d’elles, quel ne fut pas mon étonnement de voir accumulés dans la salle de bain des produits de douche ou des shampooings pour plusieurs années à venir. Alors que nous faisions des courses ensemble, j’ai aussi pu observer sa boulimie d’achats : tel gadget et tel autre venaient rejoindre notre caddie, des gadgets dont j’ai su ensuite qu’un amoncellement presque semblable peuplait déjà le grenier. On peut dès lors s’interroger sur l’effet des représentations négatives de l’argent du trottoir sur les personnes prostituées elles-mêmes : à force de décrier la commercialisation du sexe, les billets des rues seraient-ils sales au point qu’il faille s’en défaire au plus vite pour éloigner la souillure ? Dépenser à l’excès, c’est encore une façon de se convaincre de la nécessité de retourner tapiner, donc un indice indirect de la rudesse de l’activité. On rejoint la notion de « carrière » développée par Howard Becker (1963) : les groupes marginalisés adoptent des codes qui leurs sont spécifiques, créent les conditions d’un entre-soi, dans un jeu de balancier entre une réappropriation positive du stigmate et une intériorisation de la disqualification sociale.

Une différence de taille distingue les travailleurs et les travailleuses du sexe des salariés : les premiers sont payés au jour le jour quand les seconds reçoivent leur solde mensuellement. Il n’est aucune raison que les rythmes d’entrée et de sortie de l’argent ne s’alignent pas en partie. La réception quotidienne des gains peut alors réduire les capacités de projection sur le long terme. Dans cette perspective, en plus des entraves fiscales, au côté des perceptions de la souillure et de la largesse des définitions du proxénétisme dans la loi, un détail technique viendrait renforcer le sentiment que les personnes prostituées sont des cigales. D’ailleurs, lorsque des associations proposent à celles qui veulent quitter la rue des stages ou des emplois, il n’est pas rare d’entendre que ces tentatives ont échoué à cause des cadences de paiement dont les principales intéressées avaient perdu l’habitude – outre une vertigineuse diminution des revenus.

Par l’ensemble de ces mécanismes mis bout à bout, les personnes prostituées rejoignent dans l’imagerie populaire la figure féminine du panier percé (24). Non qu’elles soient ontologiquement dispendieuses, mais la matière de leur rétribution (le liquide), les représentations qui y sont accolées et les effets des lois sur le proxénétisme se prêtent à une réduction du contrôle des dépenses « futiles », lesquelles ne laissent pas trace. Ainsi, le cash des trottoirs paraît circuler de façon improductive : l’invisibilité des échanges que la société tolère dans son usage résonne en écho à la volonté de cacher cette prostitution que nous ne saurions voir, hier mise à l’abri des regards derrière les murs aveugles des maisons closes, aujourd’hui souvent reléguée dans des espaces publics sans riverains.

À ce qu’Angie Hart (1995) a observé pour l’Espagne il y a plus de dix ans et qui s’observe de manière accrue en France depuis le vote de la Loi pour la sécurité intérieure de 2003 (25), à savoir une double relégation de la prostitution aux périphéries des villes, voire hors les frontières, et aux confins de ce qui est socialement admis, répond une gestion privée de l’argent des passes qui ne doit ni contaminer l’économie officielle (sauf via la redistribution par le trésor public) ni modifier les hiérarchies sociales et culturelles. Un système d’exclusion totale se met subrepticement en place qui, par l’absence d’empreintes qu’il contribue à laisser, n’est pas loin d’évoquer les sociétés qui, pour avoir une histoire, n’ont pas souhaité l’inscrire dans le texte : la prostitution, dans les pays occidentaux abolitionnistes ou prohibitionnistes, pourrait alors être assimilée à une enclave de « société froide » en pleine « société chaude ». À cette nuance près qu’il n’est pas affaire de désir ou d’une construction sociale particulière, mais plutôt de confiscation volontaire et articulée de la mémoire prostituée (26).

Le système atteint son plus haut degré d’efficacité (ou de perversité) quand il fait de certaines personnes prostituées les complices de sa logique répressive. Nous avons déjà vu que le liquide du trottoir fixait des rivalités entre Françaises ou anciennes et jeunes étrangères, laquelle fixation pouvait donner lieu à la théâtralisation d’un racisme spectaculaire. Lors de la discussion du projet de Loi pour la sécurité intérieure et depuis son vote le 18 mars 2003, pour maintenir leurs revenus, des « traditionnelles » ont pu tenter de négocier leur survie auprès des institutions en discréditant plus ou moins subtilement leurs jeunes concurrentes d’Europe de l’Est ou d’Afrique anglophone. La manifestation de la défiance envers des personnes qui partagent une même activité et un même stigmate plutôt qu’envers des encadrements politiques inadéquats pourrait être utilisée pour garder close la bouche de toutes celles et tous ceux qui tapinent en France, quelle que soit leur nationalité. « Les représentants de la communauté juive se sont laissés amener à négocier avec les autorités nazies, espérant d’abord pouvoir infléchir la politique officielle, plus tard limiter les dégâts. […] Face à ce souvenir traumatisant, le silence semble s’imposer à tous ceux qui veulent éviter de blâmer les victimes. Et certaines victimes, qui partagent ce même souvenir traumatisant sont, elles aussi, vouées au silence. », rappelle Michael Pollak (1993 : 22). La comparaison est abusive (27). Il n’en reste pas moins que pour convaincre un groupe de ne pas laisser de traces, lui faire intérioriser certaines représentations négatives dont il fait l’objet pour produire de la division interne constitue une arme redoutable.

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(22) Il existe même un « proxénétisme d’entraide », qui peut mettre sur le banc des accusés les personnes prostituées elles-mêmes, dans la mesure où elles soutiennent une ou un collègue. Les procès sont rares dans ce cas, et les juristes parlent alors volontiers d’une « présomption » de proxénétisme. Il y en a toutefois eu un certain nombre au cours de l’année 2008 à Toulouse, ce qui a grandement contribué au renforcement d’un climat de suspicion entre personnes prostituées.

(23) Quand le Droit français encadre le don d’organes, il fait mention de la nécessité d’un consentement renforcé du donneur, du respect de l’anonymat du donneur et du récepteur entre eux, et insiste sur la gratuité du transfert de corps à corps. La prostitution n’est pas de la commercialisation d’organes, pas même de la vente de sexe (ce sont des services qui sont vendus, non des parcelles de peau, de vagin ou de pénis). On peut toutefois se demander si, dès que le corps est en jeu, notamment le corps derrière la peau ou celui qui produit des liqueurs corporelles, faire de l’argent avec n’est pas toujours problématique dans les représentations et donc au travers des lois.

(24) Gayle Wilson (1990) montre que les images populaires qui associent les femmes à l’argent, de la croqueuse de diamant à la prostituée, sont presque toujours négatives.

(25) La Loi pour la sécurité intérieure (LSI), votée le 18 mars 2003, fait du racolage sur la voie publique (actif ou passif) un délit passible de 2 mois d’emprisonnement et 3750 euros d’amende. Avant cette loi, seul le racolage actif était une infraction simple, passible exclusivement d’une peine d’amende. Aussi bien avant qu’après la LSI, c’est le racolage qui est pénalisé, ou encore le proxénétisme, non explicitement la prostitution.

(26) Comme dans les « sociétés froides », les personnes prostituées peuvent s’adonner entre elles à une forme de transmission orale, dans la mesure où il n’y a pas de rupture entre les générations. Toutefois, à la différence de ce qui prévaut dans les « sociétés froides », elles ne sont pas décisionnaires dans le fait de ne pas inscrire leur histoire dans le texte : c’est le système de répression étatique qui leur impose cet effacement de mémoire.

(27) En plus de la recherche de petits arrangements avec les autorités cités plus haut, la comparaison évoque pourtant aussi les promesses officieuses faites par le gouvernement français en 2002/2003 aux « traditionnelles » que la loi en préparation (la future LSI) ne s’appliquerait pas aux prostituées françaises. Cette « préférence nationale » a eu de lourdes conséquences dans la création de climats délétères.

 

 

De l’argent à la passe : des plaisirs stériles

 

Par leur façon de parfois répandre au plus vite ou en futilités le liquide des trottoirs, celles et ceux qui vendent des services sexuels donnent l’impression que les billets de la prostitution brûlent les doigts au point que s’en débarrasser soit nécessaire pour se refaire une virginité. Ces types de comportements renforcent l’idée commune que les sommes reçues contre des prestations sexuelles seraient de l’argent sale. Pourtant, cette possible intériorisation de la souillure n’empêche pas les personnes prostituées de parer la monnaie de vertus singulières. Au restaurant ou au café avec des informatrices privilégiées, j’ai essuyé de gentils quolibets pour avoir la petitesse de payer mon repas par chèque ou en carte bleue. Lors d’un repas pris avec une dizaine de prostituées, la traduction de la note et des billets étalés sur la table en nombre de fellations payées m’a aussi quelque peu amusée : la conversion des passes en bonne chère via le liquide a pu une première fois me permettre d’entrevoir ce liquide comme réalisant le corps prostitué (28).

C’est alors que, sur le terrain, je suis devenue particulièrement sensible à la façon dont celles et ceux qui vendent leurs charmes évoquent la monnaie. Or, s’il est un sujet à propos duquel ils témoignent d’une jouissance dans leur activité, c’est ce moment où les coupures pénètrent leur main, ce réceptacle sec, ce moment qui précède le service sexuel à fournir aux clients. Ainsi, à l’orgasme charnel que viennent chercher les uns répondrait une excitation monétaire chez les autres.

« Il n’y a pas de monnaie sans confiance », affirme André Orléan (2002 : 36). Cette confiance a davantage à voir avec le liquide en tant qu’objet qu’avec une foi à développer vis-à-vis de celles et ceux qui l’échangent : que fiduciaire vienne du latin fiducia (confiance) en est un début de preuve (29). Pour les personnes prostituées, les espèces permettent d’éviter de s’interroger sur le crédit à accorder aux clients et de se défendre des afflux d’affectivité (30). Rejeter la question de la confiance à avoir dans l’autre éloigne la mise en danger des personnes prostituées. Sur les trottoirs, se laisser attendrir revient à risquer d’abîmer la carapace protectrice : les sentiments doivent être jugulés coûte que coûte. Ainsi, le liquide acquiert, dans la prostitution de rue davantage que dans d’autres activités, des qualités qui dépassent sa valeur.

Mais outre qu’il est un filtre qui évite dans un premier temps de connaître puis, ensuite, de garder le souvenir du nom des clients (les chèques, à l’inverse, ne sont pas anonymes), outre, donc, qu’il dépersonnalise la relation d’échange, le cash, au moment où il est reçu, est paradoxalement aussi le préambule d’un partage. Comme nous le disions plus haut, il serait en effet abusif de dire que seuls les clients obtiennent du plaisir dans la prostitution : le leur peut se situer au niveau des organes génitaux, mais celui des personnes prostituées se place plutôt entre les doigts, ces petits tentacules qui captent les sous, les attirent, les froissent (31). À une époque où la plupart de celles et ceux qui vendent des prestations sexuelles bardent le membre de leurs clients de préservatifs autant pour se protéger du sida que pour les tenir à distance de peau et éloigner la contamination morale (32), les mains des prostitué-e-s peuvent rester non seulement les seules parties de leur corps susceptibles d’entrer directement en contact avec celui des demandeurs, mais aussi elles sont l’organe par où le plaisir leur arrive. Plus encore que lors de la traduction des passes en nourritures terrestres, l’argent peut ici être interprété comme façonnant le corps prostitué.

Entre le plaisir sexuel des clients et le plaisir monétaire de travailleuses et travailleurs du sexe, d’autres parallèles encore sont possibles. Ils ont à voir avec une stérilité potentiellement recherchée par les premiers et imposée aux seconds. En effet, que viennent chercher les clients ? La réponse est bien sûr multiple. Mais à une époque où l’idéologie post-soixante-huitarde fait croire que le couple est devenu l’espace d’une sexualité épanouie qui doit conduire les deux partenaires à l’orgasme, voire qui doit les amener simultanément au plaisir sexuel, ce qu’achètent les clients auprès de celles et ceux qui tapinent, c’est aussi la possibilité de ne s’inquiéter que de leurs propres sensations charnelles. La prostitution permet donc l’absence de réciprocité dans un plaisir particulier, celui qu’on attache généralement à la sexualité. Mais plus systématiquement encore, alors que les interactions dans le couple régulier continuent comme par le passé d’être le vecteur de la reproduction, ce que payent les clients avec les prestataires de services sexuels renvoie à la certitude de ne pas avoir à assumer une grossesse qu’ils n’auraient pas désirée. Sur les trottoirs, il m’est arrivé plus d’une fois de rencontrer des femmes enceintes, mais à une exception près, le père a toujours été désigné comme le petit ami officiel, voire le « maquereau ». L’exception elle-même est significative : il s’agissait d’une femme d’une quarantaine d’années, dans la prostitution depuis près de vingt ans, qui a disparu de son lieu habituel dès lors qu’elle n’a plus pu cacher ses rondeurs. Or ses collègues se sont empressées de me signifier que le père était un client, ce qui était apparemment à leurs yeux tellement inadmissible pour une ancienne censée respecter les codes de l’entre-soi qu’elles expliquaient par cette honte la nécessité du retrait de leur consœur ; à leurs dires, le client ne devait surtout pas être informé de cette grossesse (33). En d’autres termes, plus encore que les rencontres sans lendemain et sans échange d’argent, la prostitution est une forme de contraception sociale, du moins pour les hommes qui achètent des services à des femmes. Que les rapports avec une prostituée soient stériles fait partie de leurs attentes, conscientes ou inconscientes (34).

Pour les personnes prostituées aussi, c’est au niveau de leur plaisir qu’une absence de fertilité est instaurée : le liquide qui pénètre leurs mains ne fructifie guère davantage, comme nous l’avons vu, que le sperme des hommes qui les payent. Ce n’est pourtant là pas tant l’effet de leur volonté qui entre en jeu que les conséquences déjà évoquées de la disqualification sociale et institutionnelle de l’argent des trottoirs. Dans un glissement de la souillure qui passe du sexe aux billets, qui des humeurs corporelles atteint le liquide monétaire, se voient confirmées et dépassées les observations historiques d’Arlette Farge (2000) : non seulement les rhétoriques du sexe et de l’argent sont le substrat des insultes adressées vers l’extérieur, mais l’imbrication individuelle de leur usage fomenterait déjà une forme d’autodisqualification (35). En vidant leurs poches urgemment, en changeant de tenues ou en ôtant la perruque dès le trottoir quitté (en abandonnant l’uniforme), les personnes prostituées tenteraient alors de se nettoyer de ce à quoi elles ne peuvent être entièrement hermétiques : les représentations sociales qui fondent comme impure l’articulation du sexe et de l’argent, surtout quand cette articulation ose se laisser entrevoir dans la sphère publique.

Il est toutefois un espace où, miraculeusement, la « souillure » individuelle des rues semble faire peau neuve et rompre la logique de la stérilité. Parler de blanchiment prend d’ailleurs dans ce cas tout son sel symbolique. En effet, seules les caisses du trésor public paraissent laver l’argent « sale » de la prostitution au point d’en faire enfin une substance potentiellement redistribuable vers l’extérieur sans salir ses récepteurs, l’ensemble des concitoyens. Il s’agit alors d’un extérieur anonyme, massif, collectif, et non plus d’une ré-émission vers l’entourage personnalisé des personnes prostituées. Autrement dit, pour réactualiser la notion de « prestations totales », le groupe des prestataires de services sexuels, qui reçoit d’abord des clients à titre individuel, ne peut rendre sans souillure qu’à une institution publique sans visage et sans corps. Par la radicalité de ce à quoi ce groupe est contraint pour éponger sa dette, une comparaison avec le potlatch (36) vient à l’esprit : certes le plus souvent sans conduire à la mort (tout au moins à la mort physique), la confiscation de mémoire et de bénéfices pour le « clan » des personnes prostituées, l’organisation de sa division, évoque « la destruction purement somptuaire des richesses accumulées pour éclipser le chef rival » (Mauss, 1989 : 152) des Indiens de Vancouver, soit une forme d’entreprise quasiment agonistique. Que les quelques impôts reçus des personnes prostituées servent à construire des ponts, à ouvrir de nouvelles portes ou des guichets sociaux, à rénover ou construire des édifices publics – pour faire un dernier détour du côté des images dessinées sur les euros –, ne suffit sans doute pas à restaurer l’estime de soi de celles et ceux qui vendent des services sexuels.

Mais en raison de cette annulation finale de la souillure, sans doute pourrait-on dire que les gouvernements, via le Ministère des Finances, via les lois qu’ils font voter au Parlement, les conventions internationales qu’ils ratifient, se jouent à leur guise des femmes, des hommes et des transgenres prostitués. D’abord maintenus dans une mise à l’index ou décrits comme un affront à une société qui se fantasmerait sans scories de normes ou d’économie au cœur de la sexualité, celles et ceux qui vendent des services sexuels sont dans un second temps jugés suffisamment dignes pour que leur argent serve le bien public. Cette instrumentalisation à double facette des personnes prostituées et de leurs revenus par l’État ne trouve pas d’équivalent auprès des filles et des garçons des rues. Le recours à des intermédiaires passibles de peines de prison, la mise hors la loi et la fraude à l’administration fiscale sont parmi les seuls moyens dont ils disposent pour convertir à leur avantage les gains de la prostitution. Il faut alors une bonne dose de chance pour échapper aux contrôles, et des heures d’attente dans l’angoisse avant qu’il n’y ait prescription des infractions commises.

 

_________________________________

(28) Comme parallèle possible, pensons aux clubs de jeu (poker, blackjack) : ceux qui jouent du liquide ne paient généralement pas leur repas (ils dépensent par leurs mises), tandis que les spectateurs passifs paient leur nourriture. Quand les jeux ont lieu dans des bars, le gagnant reverse une partie de ses gains au bistrotier, lequel les traduits en consommation gratuite pour les joueurs. Sans que la prostitution et le jeu soient exactement superposables, il est intéressant d’observer une même matérialisation dans la conversion du liquide en chères ou en boissons.

(29) Ce qui n’est pas sans évoquer l’idée de Louis Dumont (1991) que, dans les sociétés individualistes, la relation des humains aux objets est valorisée davantage que les relations des humains entre eux.

(30) Dans sa thèse de sociologie sur l’escorting, une forme de prostitution hors rue au croisement de la vente de services sexuels et de services d’accompagnement, Sylvie Bigot (2008) montre et développe une même défiance des escorts vis-à-vis des afflux d’affectivité.

(31) En France, le plaisir de froisser des billets est souvent associé à la vulgarité. Il est d’autres sociétés où cette « pudeur » dans la manipulation de l’argent est moins requise : on pense entre autres aux Tsiganes étudiés par Michael Stewart (1994). Nombres des personnes prostituées des trottoirs de Paris venant de pays d’Europe Centrale ou de l’Est, on est en droit de supposer qu’elles sont familières de cette autre façon d’appréhender le liquide. Par ailleurs, quand une passe devient pénible, certaines prostituées, quelle que soit leur nationalité, évoquent le réconfort qu’elles éprouvent en pensant au moment où elles ont reçu les billets dans la main. J’en ai vu d’autres, « traditionnelles », faire, tout sourire et en roulant, des signes avec les doigts à leur consœurs restées sur le trottoir, pour leur signifier le nombre de billets de 100 euros reçus : chaque doigt tendu de l’autre côté de la portière de la voiture, de sorte que le client avec qui elles sont ne voient rien, représente un billet.

(32) À ce propos, cf. Deschamps (2006).

(33) Certes, depuis le développement de la contraception, les relations sexuelles occasionnelles non rémunérées entre une femme et un homme sont aussi perçues comme ne devant généralement pas produire de descendance. Les femmes qui en profitent pour faire un enfant sans père social existent pourtant, de même que certaines grossesses non désirées survenues à l’occasion de rencontres initialement entendues sans lendemain peuvent ensuite donner lieu à des formes d’implications du concepteur biologique.

(34) À ce propos, voir notamment Deschamps et Canarelli (2008).

(35) Tant dans La philosophie de l’amour (1988) que dans La philosophie de l’argent (1988), Georg Simmel imbrique lui aussi des dimensions de sexe et des dimensions de commerce, laissant entendre au minimum que l’argent ne se laisse pas appréhender sans des détours symboliques du côté de la sexualité et des représentations de genre.

(36) Le potlatch, terme de tribus nord-américaines qui signifie « nourrir » ou « consommer », est un exemple extrême du « système des prestations totales » puisqu’il conduit à la destruction du groupe rival. La différence avec la prostitution, c’est que ce sont des clans installés dans la richesse et dans la puissance qui s’affrontent entre eux, non des groupes dominés (ici les personnes prostituées) contre des groupes dominants (ici l’Institution Publique, l’État, la Loi).

 

 

 

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Pour citer cet article

Catherine Deschamps, « Les billets fétiches : des humeurs au liquide dans la prostitution de rue », www.lrdb.fr, mis en ligne en février 2009.


Date de création : 21/07/2009 19:19
Dernière modification : 22/07/2009 15:44
Catégorie : Anthropologie
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