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Psychanalyse - Sabine PROKHORIS (2)

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La_Revue, n° 3

 

Genres & générations

 

 

« Histoire de sexuation. Trans’identités : pour une logique des passages », Sabine Prokhoris

Philosophe et psychanalyste, Sabine Prokhoris  s’intéresse à la question des identités de genre ou de sexe (a).

Qu’est-ce qui nous fait homme ou femme, et que penser de ceux qui hésitent ou veulent changer ? Avons-nous un « vrai » sexe, quelque chose comme une réalité première et authentique qui pourrait déterminer, avec certitude, de façon univoque et définitive, notre identité sexuée ? À notre époque où monte un « malaise dans la sexuation » (b) ne peut-on trouver des repères universels et des normes indiscutables ?

Assurément les réponses ne sont pas simples, il faudrait démêler les fils du donné biologique et des constructions socio-historiques, il faudrait dénouer les liens entre convictions intimes et monde commun. À l’occasion d’une réflexion sur la question trans, Sabine Prokhoris, reprend cette « histoire » : pourquoi se sent-on homme ou femme, il y a bien là, semble-t-il, comme une évidence immédiate et une conviction inquestionnable ? Et pourtant, ce que révèle la psychanalyse, c’est plutôt la vulnérabilité de ces certitudes, et en matière d’identité sexuée, ce que l’on observe, ce sont des points de vue, des métamorphoses et des croyances collectives, beaucoup plus que des noyaux durs, stables, naturels ou biologiques. Bref l’analyse met au jour « un vacillement des certitudes ». Faut-il le redouter, comme une mise en danger de la société et des individus, alors dé-rangés pourrait-on dire ; faut-il l’accueillir comme l’occasion qui nous est donnée de vivre ensemble avec plus de souplesse et d’imagination ?

Sabine Prokhoris répond sans hésiter, il nous faut renoncer à un agencement ordonné et figé des identités sexuées et « faire droit à cette logique des passages » dont la trans’identité peut nous donner une idée.

 

________________

(a) On pourra relire son livre Le Sexe prescrit. La différence sexuelle en question, (2000), Flammarion, 2002.

(b) Cf. son dernier livre, La Psychanalyse excentrée, PUF, 2008.

 

 

 

 

 

Histoire de sexuation

 

Trans’identités : pour une logique des passages

 

Sabine Prokhoris

 

 

 

 

 

Le potentat livre une lutte incessante

aux métamorphoses spontanées et incontrôlables.

Élias Canetti

 

 

L’identité sexuée : monde commun et convictions intimes

 

« Avons-nous vraiment besoin d’un vrai sexe ? », demandait Foucault réfléchissant, à partir de l’histoire exemplaire d’Herculine Barbin (1), à l’importance qu’a prise, dans notre univers social mais peut-être avant tout psychique, la question de ce que l’on pourrait aussi désigner, provisoirement tout du moins, comme une assignation – qui joue aussi si possible comme une auto-assignation − de genre supposément adéquate pour chacun(e). Question qui, telle qu’elle est posée, met immédiatement en doute ce qui semble aller de soi, à savoir qu’il existerait quelque chose comme un « vrai » sexe, indépendamment du « besoin » – lui-même questionné − que nous pourrions en éprouver ?

D’emblée, on le pressent, divers plans s’entremêlent, signifiés dans ce « nous » foucaldien, et dans l’usage, délibéré, du mot « sexe » pour dire quelque chose qui, de toute évidence, ne relève pas du pur « biologique », même si l’occasion de la méditation foucaldienne ici lui est offerte par un cas d’hermaphroditisme – on dirait aujourd’hui un cas d’intersexué(e). Un « nous » qui renvoie tout autant à la dimension d’un collectif fait de pratiques et de représentations partagées – omnes − qu’à un ensemble de singularités : nous, c’est-à-dire, d’égale manière, chacun d’entre nous − singulatim. Autrement dit, ce qui est sans ambages posé ici, en plein milieu, comme un donné dont nous avons à nous débrouiller, et qui demande à être élucidé, c’est la question de l’intrication, en chacun, du monde commun et de ses normes et, disons, des exigences supposées de l’intime, sans préjuger pour le moment de la valeur de ce terme. Intrication sur laquelle le mot « sexe » vient ici surenchérir : car si ce terme certes « relève du biologique, renvoie à une base biologique »  (2), il n’empêche qu’il relève tout autant, et avant tout sans doute dans la construction subjective, du sociopolitique – en témoigne l’usage qu’en fait l’état civil, instance politico-juridique inscrite dans l’histoire, et non pur arbitraire extérieur aux fabrications du monde social −, et donc aussi d’une dimension du psychique, à travers la « conviction intime d’appartenir à un sexe donné », et ce, quelles que soient par ailleurs les combinaisons « genrées » qui entrent dans la composition de cette conviction : je peux par exemple, comme Colette à certains moments, me vivre comme une femme (sexe) « virile », ou au contraire ultra féminine – version « femelle », comme dit aussi Colette, ou alors incarnant à la perfection les codes du glamour (genre) −, ou alors comme un homme (sexe) féminin, ou plutôt superlativement viril (genre). Quant à ces jeux du « genre », ils peuvent très bien fluctuer dans une même personne sans que pour autant ne s’en trouve entamée sa certitude d’appartenir à tel des (habituellement) deux sexes. Conviction, voire intime conviction, qui n’est pas d’abord un effet des hormones et/ou de l’anatomie, mais s’articule à un monde commun, dans lequel ce mot « sexe » acquiert un sens, c’est-à-dire couvre un ensemble d’usages, qui excède le champ de la description médico-biologique − sauf à croire que l’ « identité » subjective soit d’abord assujettie au biologique, dont elle serait l’expression pure sans nulle médiation par le collectif, ses mots et ses gestes, et alors oui, le fait que biologiquement, comme le note l’argument, il y ait « bien plus que deux sexes » représenterait une raison en elle-même suffisante pour récuser, au nom de la vérité scientifique, ce que Freud appelle « l’opinion commune » selon laquelle il y a deux sexes. Notons aussi, last but not least, que le champ d’utilisation du mot « sexe » comprend de surcroît tout le registre de la sexualité. Sea, sex and sun : ce n’est certes pas là en un sens exclusivement « biologique » que le mot « sexe » est utilisé…

C’est à partir de là, à savoir d’une réflexion sur cette intrication du monde commun et de ce qu’on appelle le monde « propre », à travers, en premier lieu, l’usage de signifiants partagés – partagés ne voulant pas dire nécessairement univoques et clairs −, que nous voudrions aborder les questions que nous pose, collectivement et singulièrement, ce qui tantôt va se nommer « transsexualisme », tantôt « mouvement transgenre », tantôt « trans’identité ». Fluctuation lexicale qu’il ne faut peut-être pas s’efforcer de réduire à tout prix, car elle témoigne des incertitudes normatives, utiles à coup sûr, qui se lèvent dès lors que l’on s’aventure un peu plus avant dans cette ténébreuse affaire : genre/sexe/identité. Incertitudes qui peuvent nous conduire à nous demander non pas tant s’il y a différentes manières de « se sentir » « homme » ou « femme », − assurément, il y a en a, chacun peut en faire l’expérience pour son propre compte −, ni même si l’on peut « se sentir autre, soit ni de l’un, ni de l’autre, soit encore les deux » − non appartenance, ou double appartenance −, mais plutôt ce que c’est que cette histoire : « se sentir » (« homme », « femme », ni l’un ni l’autre, les deux, tantôt l’un, tantôt l’autre), source apparente de différentes « convictions », en matière de sexuation notamment, et comment cela affecte, paradoxalement peut-être, l’usage de ces termes, qui sont à la fois bien plus et bien moins que des catégories : « homme », « femme ».

 

 

La vulnérabilité des cadres primaires : trouble dans la sexuation

 

La perspective ainsi construite relève, quant à elle, d’une expérience et d’une position spécifiques, celles qu’offre sur le fait humain l’exercice de la psychanalyse. Position au demeurant, notons-le au passage, indifférente dans une certaine mesure à la question du « sexe de conviction » ou du sexe « réel » de l’analyste. Dans une certaine mesure seulement, pour autant que l’analysant/e s’adresse à un analyste d’emblée perçu comme « homme » ou comme « femme », et que cela bien sûr n’est pas sans incidences, même si au cours du temps, ces incidences-là peuvent passer au second plan, se dissoudre dans d’autres événements. Quant à la perception initiale qu’un analyste a de quelqu’un qui s’adresse à lui, certes elle comporte cet élément (j’ai reçu hier « un homme » ou « une femme », ou « une personne de sexe incertain »), mais si l’on peut dire à l’état flottant. C’est-à-dire que ce « cadre primaire », pour reprendre ici l’utile expression d’Erving Goffman, qui nous conduit sans y penser davantage à percevoir « immédiatement » − encore que ! − quelqu’un comme d’un sexe ou d’un autre, ou bien encore dans un trouble de cette distinction, ce cadre primaire qui organise notre conviction quant à la « réalité » de certaines choses (3), se « désimmédiatise », si l’on peut dire, dans la rencontre analytique. Ainsi apparaît-il, comme d’autres perceptions plus ou moins aiguisées qui interviennent dans l’attention analytique, affecté d’un certain coefficient de contingence permettant de soupçonner que ce qui se donne pour une donnée première, inquestionnable, un simple fait, vaut plutôt peut-être comme effet d’un jeu compliqué de processus inconscients. C’est du reste ce qui permet qu’analyse il y ait lieu, et que puisse se mettre en marche pour un sujet cette « machine à faire des remous dans le passé » qu’évoque Henri Michaux, rendant possible que ce qui « était vrai ne soit plus vrai ». Y compris, peut-être, l’impérieuse nécessité du « vrai sexe », ou du « vrai » en matière de sexe, cette « vérité » fût-elle de l’ordre d’un refus radical et exempt de doute quant à l’usage ordinaire – c’est-à-dire aussi, on y viendra, tout à fait précaire − des termes de la sexuation. (4)

Ce que Goffman appelle un « cadre » est un schème interprétatif qui informe notre perception du monde et des événements. « Est primaire un cadre qui nous permet, dans une situation donnée, d’accorder du sens à tel ou tel de ses aspects » (5), explique-t-il, distinguant les cadres qui dans nos sociétés opèrent comme des cadres « naturels » de ceux qui sont mis en œuvre pour interpréter l’univers social, les « cadres sociaux ». Distinction qui elle-même témoigne d’une vision du monde déterminant une relation à l’environnement propre à nos sociétés, lesquelles croient par exemple qu’il existe quelque chose comme des réalités ou des événements « purement physiques » (6), comme l’écrit Goffman usant alors de guillemets, lesquels seraient d’une autre nature que ce qu’il nomme les « actions pilotées », à savoir celles qui relèvent d’un agent humain doté d’une volonté et d’objectifs. Les « actions pilotées » quant à elles, « soumettent l’événement à des “normes” » (7), écrit aussi Goffman, et appartiennent à un univers perçu comme étant celui des faits sociaux. Ce partage pour ordonner notre perception du monde entre « cadres naturels » et « cadres sociaux », s’il est de fait opérant dans notre culture de manière non questionnée – c’est bien pourquoi du reste il fonctionne comme cadre « primaire », c’est-à-dire non rapporté à une interprétation préalable −, n’est pourtant pas l’effet d’un simple calque des choses « telles qu’elles sont ». Il est bien un « cadre », au sens cinématographique du terme, c’est-à-dire l’organisation, elle-même normative, d’une manière de voir. Sur ce partage « évident » d’un monde des faits « naturels » d’une part (biologiques par exemple) et d’un monde des faits « culturels » d’autre part, partage qui soutient par exemple une distinction sexe/genre telle que le « sexe » appartiendrait au « biologique » et le « genre » au domaine des constructions sociales, Philippe Descola a bien montré qu’il n’était pas l’unique « cadre primaire » possible pour penser le monde (8). C’est seulement celui qui fonctionne pour nous et à partir duquel nous pensons et agissons. Mais ce n’est pas le seul imaginable, pas non plus le seul en activité de par le monde. En outre comme tout cadre, pour en revenir à Goffman, il est vulnérable. (9) Ce sont ces « vulnérabilités » précisément qui intéressent Goffman, non tant en vue d’y remédier, pour consolider le cadre, que dans le but de nous faire sentir les opérations de lecture, et donc les possibilités – ou les risques − tant de méprises que de « relectures multiples », opérations à l’œuvre à notre insu la plupart du temps dans notre relation à nos « évidences ». Autrement dit, il s’agira dans cette étude des cadres et de leurs vulnérabilités d’introduire dans nos « convictions » le coin d’un trouble possible. Un trouble à ne pas colmater, mais plutôt à apprendre à faire fructifier, singulièrement autant que collectivement – et c’est une responsabilité politique −, pour fluidifier et enrichir notre capacité à vivre les uns parmi les autres sans payer pour cela l’exorbitant tribut d’une aliénation mortifère. Stigmate offre à cet égard, tout comme Asiles, du même Goffman (10), une méditation dont la lucidité cruelle ne le cède en rien à la générosité audacieuse.

Or ce dont, précisément, a à traiter le jeu psychanalytique, c’est cela même : les manifestations et les effets psychiques divers, sources à tout le moins d’embarras – pour reprendre un terme là aussi goffmanien −, sinon de douleur, de ces « vulnérabilités » de nos cadres primaires. Ajoutons que l’une de ces « vulnérabilités », et non la moindre, quoique paradoxale peut-être, tient parfois à une emprise trop massive desdits cadres, rendant de ce fait parfaitement incompréhensible toute crise pouvant survenir, et partant impossible tout diagnostic et tout traitement avisé de la crise, comme tout enseignement à en tirer.

 

Considérant les débats passionnés, parfois confus, souvent idéologiques, mais également d’une grande richesse et d’une potentialité inventive certaine, que suscite aujourd’hui l’émergence dans le champ social de ce que l’on appelle, disons par commodité, « trans’identités » en matière de sexuation, nous postulerons que cette question, et cette expérience chez ceux qui la traversent et cherchent à l’adresser, de différentes manières, au monde commun, manifestent la vulnérabilité de l’un – et même de plusieurs − de nos « cadres primaires » les plus établis, les plus incontestables, avons-nous spontanément tendance à croire, parce qu’il serait censé s’enraciner dans l’ordre « naturel ». Ils témoignent alors de ce que nous appellerions volontiers un « malaise dans la sexuation » – pour paraphraser Freud −, sensible aujourd’hui à travers aussi d’autres dimensions des mutations contemporaines des formes de vie. Malaise, ou trouble, qui met en crise les termes mêmes dans lesquels se pose pour tout un chacun, qu’il le veuille ou non, et quand bien même l’affaire dite « trans’ » lui apparaîtrait-elle très éloignée de ses préoccupations, la question de sa position dans la sexuation. Et parce qu’il déstabilise, d’une manière inévitablement ambiguë, ce supposé socle d’évidence, il désoriente forcément les réponses politiques mais aussi bien « psychologiques » que nous pourrions désirer apporter aux interrogations actuelles en la matière.

Sur ce chapitre du reste, la distinction supposément opérante entre « identité personnelle » (« qui je pense être en dehors de toute référence à une appartenance à un groupe social » (11) et « identité sociale » (« ce que mon sentiment d’appartenance à un groupe social entraîne concernant les caractéristiques dans lesquelles je me reconnais », idem) ne nous est alors d’aucun secours, bien au contraire, car elle relève de la croyance − et produit l’illusion − qu’il existerait quelque chose quant à l’« identité personnelle » qui réponde à ce critère : se penser en dehors de toute référence à un groupe social. Or à moins d’être un enfant-loup, on ne voit pas qu’un humain puisse forger un quelconque sentiment d’« identité personnelle », quelque forme que ce sentiment puisse prendre, hors de tout lien, de toute attache signifiante, au monde humain, c’est-à-dire social. Mais ce lien, et les références, y compris normatives, qu’il construit, à l’œuvre au cœur de l’intimité la plus secrète − jusque pour lui-même − d’un sujet, ont pour caractéristique principale, et c’est cela que ne cesse de mettre au travail le jeu psychanalytique, d’être à la fois foncièrement incertains quant à leur teneur, et parfaitement infrangibles (12). Mobiles par conséquent, et en un certains sens labiles, mais tentés d’assurer leur prise, et partant un ordre des choses – ou ce qui passera pour tel − en se figeant. C’est, en d’autres termes, et à l’échelle des singularités plus ou moins saisies de trouble, ce que Goffman appelle la « vulnérabilité » des cadres.

 

 

La perspective analytique : de l’opinion commune à la crise des évidences

 

Qu’est-ce à dire ? Et s’agissant de cette affaire du « sentiment de sexuation » − appelons cela comme ça provisoirement −, et des « trans’identités » (sexuelles, en l’occurrence, puisqu’il ne s’agit pas ici de réfléchir par exemple à « L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde » qui fascina tant de lecteurs, non plus qu’à des histoires de loups-garous ou autres mutants), que peut nous apprendre le jeu psychanalytique ?

Une première remarque : c’est au moyen des mots de tous les jours, des signifiants ordinairement partagés, qui comportent bien évidemment, pour tout utilisateur du langage, leur face opaque, laquelle renvoie à la façon, à chaque fois unique, singulière, étrange, dont ils ont « pris » − comme on dit que la mayonnaise prend − pour un sujet, que la « cure en parlant », comme la définissait Freud, s’effectue. Ces mots, ces mots et leurs histoires, que remet au travail l’interlocution analytique, sont précisément le lieu d’articulation de l’intime et du collectif, du « propre » et du commun ; ils marquent l’espace, plus ou moins ouvert, d’une singularité prise dans le monde humain, d’une singularité en interaction avec ce monde commun, fut-ce, souvent, sous la forme du malentendu. Et comme le souligne, sur un mode tragique Lacan dans le séminaire sur L’angoisse, « le signifiant engendre un monde, le monde du sujet qui parle, dont la caractéristique essentielle est qu’il est possible de s’y tromper. » (13) D’où l’angoisse, que fait naître l’incertitude radicale dans laquelle nous plonge le monde des signifiants partagés, lesquels pourtant exercent leur emprise, féroce parfois ; et cette expérience d’instabilité ouvre sur le fait que « tous les aiguillages sont possibles à partir de l’angoisse. » Situation qui, soit dit en passant, mais cela a son importance ici, est aussi bien la source du jeu de mots et de la jubilation spécifique qu’entraînent l’humour ou le mot d’esprit (14) : nouveau partage signifiant alors, inédit, puisqu’on ne rit pas seul, et que le rire fait surgir des solidarités nouvelles capable de subvertir le front (prétendument) uni des normes. Certaines ruptures de cadres, pour revenir aux catégories goffmaniennes, produisent le même effet, c’est le ressort même du burlesque, de Buster Keaton à Tati. Ressort redoutablement subversif et critique chez un Lubitsch par exemple.

Parmi ces signifiants les plus communément partagés, les termes qui disent et construisent les représentations de la sexuation, parce qu’ils organisent d’emblée tant la représentation de l’identité « personnelle » que les modalités d’existence sociale, ne cessent de produire leurs effets, non moins puissants que flous cependant. Car si grosso modo « tout le monde croit » qu’il y a deux sexes (« qu’il n’y a QUE deux sexes »), comme l’indique le document soumis à notre réflexion, il n’en demeure pas moins que cette « certitude », cette sorte d’idée fixe censée fixer les idées (15), voire permettre de penser, est tissée, de mille manières, d’incertitudes.

Considérons, s’agissant de cette incertaine « évidence », quelques propos freudiens qui méritent qu’on les médite.

Il est indispensable de se rendre compte que les concepts de “masculin” et de “féminin”, dont le contenu paraît si peu équivoque à l’opinion commune, font partie des notions les plus confuses du domaine scientifique. (16) », écrit Freud ; et ailleurs : Quant à l’essence de ce que, au sens conventionnel ou au sens biologique, on nomme “masculin” et “féminin” la psychanalyse ne peut l’élucider ; elle reprend à son compte ces deux concepts, et les met à la base de ses travaux. (17)

Retenons, pour notre propos, ceci : l’opinion commune est confuse, et pourtant la psychanalyse, sans prétendre l’élucider, la met à la base de ses travaux. Qu’est-ce que cela signifie ? Et en quoi cela peut-il avoir quelque incidence sur la question du « sentiment de sexuation » ? Autrement dit, sur la « conviction » en matière d’identité sexuée ? Et ce non seulement au plan individuel, mais au plan des représentations collectives ?

Revenons à la cure, au dispositif d’interlocution analytique, non sans remarquer au passage cette étrange façon qu’a Freud de tourner résolument le dos, nonobstant son positivisme revendiqué, à tout bon sens scientifique, dont les normes exigeraient que l’on fondât le discours théorique d’une discipline sur des « notions claires et distinctes », comme dirait Descartes. Ici, au contraire, et en matière de division sexuée en premier lieu, on s’appuiera sur des idées ambivalentes : « non équivoques » d’un certain point de vue – mais quelle est la valeur de ce point de vue ? et que signifie « non équivoque » ? −, et néanmoins totalement floues d’un autre, lequel vaut cependant pour autant que la psychanalyse s’en réclame. Comment pourrait-elle faire autrement, puisque sa pratique se déploie dans l’élément même de ce langage ordinaire, et que son objet – l’inconscient à fleur de subjectivité − traite des effets singuliers dudit langage ordinaire ?

 

Faisons un pas de plus.

Ce qui s’expérimente dans l’analyse, à l’occasion de l’adresse qui est faite à un analyste d’un discours singulier, en ses aléas, et à partir d’une situation qui est toujours, selon des modalités plus ou moins aiguës, celle d’une crise des « évidences » qui constituent pour un sujet ses références propres peu à peu construites dans l’interprétation pour partie inconsciente qu’il se sera fabriquée – et qui l’aura fabriqué − du monde commun, c’est précisément cela : que nous ne cessons, pour vivre les uns parmi les autres, d’interpréter, de multiples façons, et bien au-delà de la question sexuelle, ce « non équivoque » de l’« opinion commune ». Ce qui fait la non équivocité, et partant l’emprise, de ce « commun » partagé, c’est qu’il est partagé, justement, quand bien même la teneur exacte de ce qui est partagé demeure opaque, et parfaitement énigmatique, voire aura pu faire l’objet d’interprétations singulières éloignées, liées à l’histoire personnelle et aux démêlés propres d’un sujet avec son univers linguistique et avec les « formes de vie » que porte cet univers. Interprétations qui, si elles tendent à se rapprocher entre elles, ou à se faire tout au moins mutuellement écho, n’en restent pas moins principalement indexées au seul accord mutuel, flottant et potentiellement rempli d’erreurs, saturé d’idéologie, et non à quelque « savoir » ou réalité objective venant les garantir. (18) (C’est pourquoi du reste on aura beau ne vouloir employer le mot « sexe » qu’en « un sens biologique », pour revenir à ce que nous observions plus haut, son usage ordinaire n’en perdra pas pour autant ses droits, ni surtout son efficience, et de cela, il faudra bien tenir compte si nous voulons saisir quelque chose de ce qui se joue dans les problématiques liées à l’« identité » sexuée). Accord mutuel pour le coup structurellement équivoque, fluctuant, agité de remous divers, traversé d’enjeux affectifs multiples et contradictoires. Paradoxe : la dimension « non équivoque » de l’usage, qui permet de se servir de mots partagés – de se parler, tout simplement − repose sur un fonctionnement susceptible de la plus extrême équivocité de la structure d’interlocution. Oxymore : de l’« accord » procède le caractère « non équivoque » de l’« opinion commune », mais de sa réalité mutuelle surgit, redoutablement, le vertige de l’équivocité. De cette situation claudicante fait donc intrinsèquement partie le risque de méprise, ou même de faillite, mais aussi bien d’irrespirable excès dans l’accord. Si bien que notre sol, notre socle, ce qui fait nos « cadres primaires » et fabrique les normes sociales – « à inventer, et non à observer », faisait remarquer Georges Canguilhem −, tout ce que nous incorporons plus ou moins de travers pour exister, tout cela est incertain. À commencer par les termes de la sexuation, d’autant plus exposés au vacillement signifiant qu’ils sont plus investis singulièrement et collectivement, plus saturés d’histoires et d’enjeux mêlés : ceux de l’« identité personnelle », si prescrite dans notre culture, ceux du maillage du « dispositif de sexualité », pour reprendre le concept foucaldien, qui articule au sexe et à ses pratiques le « souci de soi », et partant ceux des relations de pouvoir et de l’ordre social. Il est plus simple en effet, et de moindre conséquence subjective et collective, de sortir de l’ambiguïté et de la méprise sur le mot « presbytère », poétiquement mais hélas malencontreusement entendu par Colette enfant au sens commun d’« escargot » (19) − même si de cette acception-là il subsistera sans doute à jamais quelque trace dans tout usage ultérieur de ce vocable par Colette adulte − que sur les mots « homme », « femme », « sexe », « garçon », « fille » sans doute. Car ils sont, ces vocables et le monde qu’ils organisent, si précocement « avalés », pourrait-on dire, chargés de tant de puissance identifiante, si pleins d’autorité, et si érotisés aussi – et là ne gît pas le moins ambigu de leurs pouvoirs −, que la conviction qu’ils entraînent viendra masquer une instabilité et une précarité signifiantes à la mesure de l’intensité des enjeux qu’ils mobilisent. Intensité qui est aussi la source de tout ce qui risquera de craqueler le masque de l’« évidence » et d’en briser l’illusoire transparence.

 

 

L’identité sexuée : points de vue, métamorphoses et croyances collectives

 

Si l’on revient maintenant au propos freudien que nous évoquions plus haut, nous comprenons mieux ce qu’il peut signifier, et aussi ce qui se joue dans la cure analytique, s’agissant des convictions en matière de sexuation. À savoir en premier lieu qu’il ne saurait y avoir d’« identité » (sexuée notamment) qui ne soit fondamentalement, et sans remède, une « trans’identité » : car les termes mêmes qui en articulent les contours et la teneur ne sont rien d’autre que des essais de traduction du monde commun. Du monde commun, ou des signifiants partagés : des formes de vie dans le langage. Et cela vaut aussi bien pour ceux ou celles qui ne présentent pas, comme on dit dans le langage psycho-médical, de « disphorie de genre » − c’est-à-dire tout bonnement dont le « sexe de conviction » correspond à ce qu’on considère biologiquement comme le sexe « réel » − que pour eux et/ou celles dont la conviction s’accorde à autre chose : au simple jeu du « cadre primaire » qui organise le partage sexué, sans ancrage dans la dite « réalité biologique ». À ce jeu et à sa vulnérabilité : « avons-nous vraiment besoin d’un vrai sexe ? » Et ce serait quoi au juste, un vrai sexe ?

De là s’ensuivent plusieurs remarques.

Nous noterons d’abord que le « sentiment d’appartenir à un sexe donné », que cette « intime conviction », chez quiconque, et ce indépendamment des histoires particulières, ne renvoie pas tant à une « réalité » objective auto-référente, éventuellement biologiquement confirmée, ou bien pouvant être matériellement fabriquée en vue de cette confirmation, qu’à un point de vue sur le monde et sur « soi » (20). Point de vue pour une part tissé d’une dimension de ouï dire inextirpable, car le partage sexué, autant que son trouble, procèdent de la situation commune d’interlocution dans laquelle chacun, singulièrement, se trouve pris. Après, que la réalité corporelle cherche à s’y accorder, ou à s’y conformer – ce qui n’est pas tout à fait, et même pas du tout, la même chose −, c’est une autre histoire : une histoire justement, que l’on pourra mettre en circulation non pas d’abord entre soi et soi, mais pour un autre quelconque qui en accueille la version. « Le style, c’est l’homme à qui on s’adresse », notait Lacan, dans un aphorisme qui souligne, énigmatiquement peut-être, que la singularité la plus extrême est d’abord une affaire de lien au monde humain, et que son enjeu est l’adresse à l’autre. Adresse par laquelle la place de l’autre se voit inscrite au cœur de « soi » : tels autres singuliers dans l’histoire de quiconque, mais aussi dans ce nid, tout autre qui par hasard s’y logera, mettant en péril parfois, tel le coucou, les familiarités. « Mon » sexe, ou le « genre » de « mon » sexe : une histoire et ses avatars, donc, à lire, à faire jouer dans le monde commun. Une histoire dont on aura aussi la plupart du temps à questionner l’énigme, de différentes façons. L’on peut espérer que ce monde commun – notre monde − trouve comment faire place, au lieu de les stigmatiser, à des versions moins « évidentes » que celles qui en font le cours ordinaire. Ce qui ne peut cependant advenir qu’au prix d’une fragilisation de ces dernières. Comment, en tout état de cause, pourrait-il faire de ce travail, l’économie, puisque dès lors que la vulnérabilité d’un cadre, a fortiori d’un cadre primaire, se trouve mise en évidence, prétendre colmater cette vulnérabilité n’a guère de chance de produire quoi que ce soit de crédible. Mieux vaut œuvrer, fût-ce en tâtonnant quelque peu, à assouplir et à laisser se modifier les schémas interprétatifs qui sont les nôtres. (21) Non sans effets en retour, féconds potentiellement, sur les formes auxquelles ils semblent pouvoir s’appliquer sans crise. À savoir les manières ordinaires de se « sentir » − de se croire − « homme » ou « femme ».

 

Ensuite, et cela découle de ce qui précède, on soutiendra que ces « intimes convictions » en matière de sexuation, si elles existent comme des formations de l’inconscient, du fait de la façon dont nous incorporons à « l’insu de notre plein gré » les représentations de la sexuation, sont, à travers le masque immobile dont, en tant que « convictions », elles nous offrent la figure, des sortes de précipités immobilisés, des cristallisations en somme, de mouvements incessants des liens mutuels ouverts sur toutes les métamorphoses – exposés à tous les « aiguillages », disait Lacan. Un détour par les développements d’Élias Canetti sur la question de la métamorphose et du masque dans Masse et Puissance peut jeter sur ce point un éclairage bienvenu.

De la « faculté de métamorphose », de l’insaisissable aptitude au mouvement de la métamorphose, Canetti écrira, au début du fascinant chapitre qu’il consacre à cette question, que les humains « lui doivent le meilleur de ce qu’ils sont. » (22) Remarque à lire en relation avec ce qui clôt le chapitre précédent, consacré à l’ordre, au sens d’abord de l’injonction, dont Canetti écrit qu’

il est l’élément le plus dangereux de la vie collective des hommes. Il faut avoir le courage de s’y opposer et d’ébranler sa domination. Il importe de trouver les moyens d’en garder libre l’essentiel de l’homme. On ne doit pas lui permettre d’égratigner plus que la peau. (23)

Par cet « essentiel de l’homme », Canetti désigne non pas tant une sorte de noyau solide, fixe, inaltérable, d’intériorité, que justement cette capacité plastique, cette puissance de mutation – le « meilleur de ce qu’ils [les hommes] sont » − qui déjoue l’emprise de l’injonction, et partant ruine tout ordre définitivement assuré. Si tant est que l’ordre − ou comme dirait Mary Douglas, le « semblant d’ordre », mais auquel on veut croire et faire croire −, l’ordre cette fois, au sens de l’« ordre des choses », opposé à l’événement qui le dés-ordonne, le dé-range, procède d’injonctions oubliées dont l’effet se serait comme à jamais fixé.

Canetti poursuit, en soutenant qu'

un des aboutissements de la métamorphose est la figure. Il entre dans la définition de celle-ci qu’elle n’admet plus d’autre métamorphose. La figure est claire, limitée dans tous ses traits. Création de l’homme, elle n’est pas naturelle. Elle est quelque chose que l’on sauve de l’incessante fluidité de la métamorphose. (24)

Plus loin, il notera que « le masque se distingue par sa rigidité de tous les autres aboutissements », et que « l’interdiction de la métamorphose est un phénomène social et religieux de la plus grande importance. » Se relie à ceci le fait que « le potentat livre une lutte incessante aux métamorphoses spontanées et incontrôlables. » (25)

 

Nous formulerons l’hypothèse que la conviction, a fortiori l’« intime » conviction, quant au sexe/genre, autant que l’assignation claire de sa figure, joue pour nous à l’instar de ce que Canetti décrit comme le masque. Si le « sexuel » freudien, à ne pas confondre avec le sexué (26), renvoie quant à lui à une infinie capacité plastique, au polymorphisme foncier qui nous permet d’investir pour une part imprévisiblement notre relation au monde dans lequel nous baignons, l’arrêt sur image qui prétend nous assurer de notre sexuation, à grands renforts de vérité « biologique » ou inversement de vérité de « choix d’identité de genre » fonctionnera comme aliénation, consentie ou revendiquée, c’est selon, à quelque chose qui se voudrait exempt de tout risque de métamorphose. C’est-à-dire exempt principalement des incertitudes, du flou, de la fluidité qui sont celles de l’échange humain ouvert par le parler en son usage ordinaire. À partir de quoi ce qu’on appelle par commodité l’« identité », y compris sexuée, ne saurait guère valoir qu’à titre fiduciaire : ce qui est à la fois beaucoup, et en même temps très peu. Comme l’écrit, comparant à la monnaie les symboles et les rites Mary Douglas,

Dans ce sens, toutes les monnaies, vraies ou fausses, sont tributaires de la confiance investie en elles. Le test, pour une monnaie, c’est son acceptabilité. Il n’y a pas de fausse monnaie, sinon par comparaison avec une monnaie en laquelle on a une confiance plus grande. Et les rites primitifs sont comme de la bonne monnaie, non de la fausse, tant qu’ils forcent l’adhésion des gens. (27)

On pourrait considérer que la question de la sexuation, et les diverses convictions et « sentiments intimes » qui en dérivent, sont une affaire du même ordre : qu’ils fonctionnent entre les uns et les autres comme une monnaie, ni vraie ni fausse – on n’aura donc pas vraiment besoin d’un vrai sexe, juste de pouvoir mettre en circulation, de différentes façons, cette monnaie-là. Simplement ça, donc : une monnaie qui a cours, dont la valeur n’est pas constante, car rien ne la garantit sinon l’ensemble, ouvert, de ses usages. Une monnaie, cela veut dire en aucun cas une création purement personnelle – que serait une monnaie dont je me servirais tout seul, de même qu’un langage que je créerais à mon seul usage ? −, mais pas davantage une réalité transcendante indépendante de ce que les uns et/ou les autres sont susceptibles d’en faire. Dans cette perspective, la question dite « tran’s » se simplifie sans doute, perd aussi beaucoup de son caractère sulfureux. Car pour les « tran’s » comme pour quiconque, ou aussi bien pour quiconque comme pour les « tran’s », la réalité de la sexuation ne s’assujettira en définitive à rien d’autre qu’à ceci que, collectivement, on y croie. Jusqu’à quel point, et pour quoi faire, la question mérite, de fait, quelque attention.

 

 

La trans’identité ou le vacillement des certitudes

 

On comprend mieux alors pourquoi, s’agissant de la question sexuelle dans son rapport avec l’affaire, ordonnant les usages du monde commun, de la sexuation, Freud veut maintenir à vif l’écart entre le « non équivoque » de l’opinion commune et le « flou » dont est fait, si l’on y regarde de près, ce « non équivoque ». Un flou, c’est-à-dire un bougé, en perpétuelle reconfiguration. Mais une reconfiguration à trouver comment inscrire dans l’horizon commun des formes de vie partageables. Il ne s’agira alors ni de récuser l’usage ordinaire, ni de prétendre le rendre plus conforme à on ne sait quelle « vérité », masque pour le coup de ce qu’il s’agira de parvenir, fût-ce par fragments, fût-ce par moments, à faire apparaître : à savoir les mouvements, les ajustements, les conflits, qui auront conduit à tel usage possible pour tel(le) ou tel(le) de la question du sexe, dans toute l’extension sémantique de ce vocable. Là trouverait à se formuler sans doute l’un des enjeux d’une analyse. C’est bien pourquoi du reste, s’agissant de la question de la sexuation, il s’agira d’apprendre à ne se soumettre ni aux supposées « évidences » premières, ni à la croyance à leur redressement par extirpation ou purification du mal de l’usage, façon Beatriz Preciado, au moyen d’une police des corps et de la langue supposés tous deux de par en par façonnables et sans ressources protéiformes. C’est-à-dire entièrement soumissibles aux injonctions. Pour la bonne cause, bien sûr… Ainsi, quant au sentiment intime d’appartenance sexuée, il s’agira d’apprendre à en expérimenter le caractère toujours trans’identitaire, fait, en d’autres termes, de multiples circulations signifiantes, lesquelles forment l’écheveau compliqué des identifications inconscientes. Quelles que soient les figures, labiles, du « masculin » et du « féminin », même – et surtout − si leur usage court et circule entre les humains ; quelles que soient aussi les incidences, multiples, parfois imprévues, de ces figures sur les histoires subjectives des uns ou des autres. « Les hommes, les femmes, les enfants, ce ne sont que des signifiants », notait Lacan. Autrement dit non pas des réalités premières, mais des articulations relationnelles nouées aux formes de vie, à interpréter, et donc aussi à transformer, plutôt qu’à accomplir. Rien de fixe, par conséquent, quand bien même ces articulations ordonnent en effet des normes et des régularités. Lesquelles sont susceptibles de modifications.

Sans doute cette façon freudienne de prendre à la lettre ce que c’est que la cure en parlant, et ce que ce dispositif d’interlocution inédit révèle des effets du ouï-dire qui nous fait, ont-ils, au nombre de leurs effets imprévus, contribué à faire émerger quelque chose comme un vacillement des certitudes quant à l’« identité sexuée ». Vacillement non négociable, à vrai dire, et à ne pas éradiquer, ce sera tout au moins notre position ici.

Position qui entraîne plusieurs conséquences.

D’un point de vue clinique, pour commencer, nous soutiendrons que, en tant que visée, la demande de voir confirmé comme vrai par exemple le vœu d’un changement de sexe, au même titre que celle de voir confirmé comme vrai tout autre vœu que ce soit (notamment un vœu considéré comme « normal » et dont seuls des empêchements névrotiques barreraient l’accomplissement, par exemple le désir de maternité pour une femme), si elle doit être accueillie, et accompagnée sans être délégitimée, n’a pas pour autant à être assurée. Pour l’analyste, accompagner un analysant dans le voyage analytique, ce sera œuvrer à rendre possible que tout but, toute visée, puisse à un moment ou un autre se transformer en passage. Quant à la nécessité, dans telle histoire singulière, que ce passage prenne telle forme, ou telle autre, telle figure, ou telle autre, si étrangère puisse-t-elle nous apparaître, ou si proche au contraire, nous n’en pouvons rien savoir. Juste avons-nous à veiller à ce que ce passage ne se fige pas en masque définitivement immobile.

À partir de là, d’un point de vue social et collectif, il importe, pour tous et chacun, que le corps social apprenne à évaluer, collectivement, les manières de faire droit à cette logique des passages. Afin que ces défilés singuliers, parfois terriblement étroits, ne soient pas une sortie, contrainte et forcée, hors du monde commun, mais ouvrent, et ce bien au delà des convenances personnelles, à l’invention de passerelles dont tous puissent faire usage. Ce qui suppose que l’on œuvre à clarifier non pas tant ce que serait, une « identité » sexuée, mais quel statut ont, et peuvent avoir aujourd’hui, dans notre monde, le partage sexué et ses usages.

Que ce soit là une tâche peu aisée, qui tâtonne et erre par moments, par conservatisme peureux ou naïveté démiurgique, on peut l’admettre. C’est néanmoins, certainement, une tâche contemporaine.

 

______________________________________________

 

(1) Michel Foucault, Dits et Écrits IV, Paris, Gallimard 1994, p. 116

(2) Comme il est suggéré dans l’argument préparatoire rédigé par les coordonnateurs du numéro de la revue Pratiques psychologiques sur la question « trans’ », à paraître fin 2009.

(3) Voir Erving Goffman, Les cadres de l’expérience, Paris, Les Éditions de Minuit, 1991, p. 10.

(4) Comme chez Beatriz Preciado, qui dans le Manifeste contra-sexuel, (Paris, Balland, 2000), veut « décréter » « l’abolition des dénominations ‘masculin’ et ‘féminin’ ». Divine simplicité !...

(5) E. Goffman, op. cit, p.30.

(6) Idem.

(7) Ibid., p. 31.

(8) Philippe Descola, Par delà nature et culture, Pari, Gallimard, 2005

(9) E. Goffman, Les cadres de l’expérience, op. cit, p. 430 et sq.

(10) Ces deux ouvrages sont également publiés aux Éditions de Minuit.

(11) Selon le document de travail proposé à notre réflexion, cf. n. 2.

(12) Je renvoie à mes développements dans Le sexe prescrit, Paris, Aubier, 2000, (rééd. Champs Flammarion 2002), et La psychanalyse excentrée, Paris, PUF, 2008, p. 149 et sq, et p. 119 et sq. en particulier.

(13) Jacques Lacan, Le Séminaire livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, p.92.

(14) Sur la proximité du rire avec l’angoisse, voir Jean-Luc Giribone, Le rire étrange. Bergson avec Freud, Paris, Le Sandre Éditions, 2008.

(15) Comme le soutient par exemple Françoise Héritier, Masculin/Féminin, Paris, Éditions Odile Jacob, 1996.

(16) Sigmund Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, 1993, p. 161.

(17) S. Freud, « Sur la psychogénèse d’un cas d’homosexualité féminine », Névrose, psychose, perversion, Paris, PUF, p. 336.

(18) Sur ce point, voir J. L. Austin, « Plaidoyer pour les excuses », Écrits philosophiques, Paris, Seuil, 1994, p. 147-148.

(19) Colette, La maison de Claudine, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », vol. 2, p. 220 et sq.

(20) Voir Mary Douglas, De la souillure, Paris, La Découverte/Poche, 2000, p 26 : « c’est seulement en exagérant la différence entre intérieur et extérieur, dessus et dessous, mâle et femelle, avec et contre, que l’on crée un semblant d’ordre. » Voir aussi E. Goffman, L’arrangement des sexes, Paris, La Dispute, 2002.

(21) Ce qui certes ne va pas sans mal, comme le souligne E. Goffman : « Nous faisons preuve d’une résistance considérable devant les modifications de notre cadre des cadres. Tout événement qui à première vue ne s’inscrit pas dans le cadre cosmologique traditionnel trouble l’opinion publique et dérange sa sérénité. », Les cadres de l’expérience, ibid, p. 38.

(22) Élias Canetti, Masse et Puissance, Paris, Gallimard, coll. « TEL », 1998, p. 357.

(23) Ibid., p. 353.

(24) Ibid., p. 395.

(25) Ibid., p. 401, 403.

(26) Sur ce point, voir S. Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle, op. cit, et S. Prokhoris, Le sexe prescrit, op. cit, ainsi que La psychanalyse excentrée, op. cit. p.125 et sq, et 141 et sq.

(27) M. Douglas, De la souillure, op. cit, p. 88.

 

 

Pour citer cet article

Sabine Prokhoris, « Histoire de sexuation. Trans’identités : pour une logique des passages », La_Revue, n° 3, www.lrdb.fr, mis en ligne en juin 2009.


Date de création : 22/07/2009 14:37
Dernière modification : 22/07/2009 15:26
Catégorie : Psychanalyse
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