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Sociologie - Sonia DAYAN-HERZBRUN

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La_Revue, n° 3

 

Genres & générations

 

 

« La masculinité comme catégorie politique de la domination au Moyen-Orient », Sonia Dayan-Herzbrun

Sociologue, Sonia Dayan-Herzbrun est professeure émérite à l’Université Paris 7. Elle dirige un séminaire de recherche en anthropologie sociale sur le genre et la domination au Moyen-Orient.

Retenant la leçon de Joan Scott (a), Sonia Dayan-Herzbrun, rappelle que le genre, qui n’est pas le sexe biologique, est un cadre premier au sein duquel se définit la « nature » des hommes et des femmes, et s’organisent, de manière normative, leurs statuts relatifs. Pour autant, et aussi prégnant et déterminant soit-il, le genre n’est pas un invariant anthropologique universel mais bien une institution culturelle, contingente, historique, contextuelle donc contestable.

C’est à la masculinité que Sonia Dayan-Herzbrun s’intéresse ici en croisant les regards historique, sociologique et anthropologique. Qu’est-ce qu’être un homme, aujourd’hui, au Moyen-Orient ? (b) Il ne s’agit donc pas de mettre au jour l’introuvable « éternel masculin », ni non plus l’essence de l’homme arabe, mais de révéler des représentations socio-historiques qui varient et évoluent donc, selon les lieux et les temps. Or, tous les attributs du masculin tournent aujourd’hui autour du pouvoir et de la domination : être un homme, c’est être viril, dominer, voire assujettir − violemment le cas échéant. Tout s’organise ensuite autour de ce pôle normatif : les rites de passage et la violence ; l’homosexualité, signe de soumission ; la sodomie, instrument de dévirilisation…

On doit s’interroger sur les causes de cette représentation de la masculinité qui n’est pas sans effets délétères sur le tissu social et l’ordre intergénérationnel. Sonia Dayan-Herzbrun évoque la situation géopolitique, les violences et humiliations subies par le monde arabe. L’enjeu, on le voit, est politique, et la question, grave et simple, est : comment aujourd’hui devenir et être un homme différemment au Moyen-Orient ?

___________________

(a) Historienne et militante féministe américaine (1941), connue en France pour son livre La citoyenne paradoxale. Les féministes françaises et les droits de l’homme, (Albin Michel, 1998). On vient de traduire Théorie critique de l’histoire. Identités, expériences, politiques, (Fayard, 2009).

(b) On pourra prolonger l’article par la lecture de son livre, Femmes et politique au Moyen-Orient, Paris, L’Harmattan, 2005.

 

 

 

La masculinité comme catégorie politique

 

de la domination au Moyen-Orient

 

 

Sonia Dayan-Herzbrun

 

 

 

 

Dans un texte désormais classique l’historienne américaine Joan Scott a défini le genre, qu’elle distingue soigneusement du « sexe biologique » comme « une façon première de signifier des rapports de pouvoir » (a), constitutive selon elle des rapports sociaux fondés sur des différences perçues. Il implique selon elle quatre séries d’éléments : premièrement des symboles et des représentations symboliques culturellement disponibles, deuxièmement des concepts normatifs, troisièmement une notion du politique en référence aux institutions et à l’organisation sociale, et enfin ce qui relève de l’identité subjective. Le genre renvoie donc aux relations du masculin et du féminin, à « un champ premier au sein duquel, ou par le moyen duquel le pouvoir est articulé » (b). On peut extrapoler en faisant le constat, au sein de ce que l’on pourrait appeler une « anthropologie générale » que le masculin renvoie à la domination tandis que le féminin signifie et symbolise la soumission. Cette opposition binaire est donc une institution sociale, non un fait de nature, au Moyen-Orient comme ailleurs. Elle peut donc être transgressée aux risques et périls de celles et ceux qui s’y hasardent. Dans ce qui suit, les transgressions ne nous intéresseront que pour ce qu’elles nous apprennent de la réitération de la norme, sous ses multiples aspects. Le masculin se décline, en effet, sous différentes figures qui toutes renvoient à une image du pouvoir.

 

Au-delà de la masculinité, c’est bien la virilité qui est d’abord associée au pouvoir dans le monde moyen-oriental, comme ailleurs, puisque Machiavel, dans Le Prince faisait de la virtu, c’est à dire de l’efficience virile, la qualité qui garantissait le bon exercice du pouvoir, à condition qu’elle rencontre la fortuna, les circonstances favorables. Cela ne signifie pas que les femmes (biologiques) soient exclues du pouvoir. Mais quand elles l’exercent, elles jouent le rôle de mâles sociaux. Ainsi de la pharaonne Hatchepsout, qui régna en Égypte ancienne durant la XVIIIe dynastie, et qui, bien qu’elle ait été mère, est représentée affublée d’une barbe, signe patent de virilité, même si elle était postiche. D’une manière plus générale les femmes qui parviennent à des positions de pouvoir ou de visibilité ne sont pas (ou ne sont plus) supposées avoir la vie sexuelle d’une femme : elles sont le plus souvent célibataires ou veuves et la maternité est ce qui leur permet de transmettre le pouvoir mais non de l’exercer. Il en va tout autrement des hommes. Le pouvoir politique se symbolise, en effet, d’une part par la paternité, de l’autre par la puissance sexuelle.

 

 

Paternité et métaphores familiales

 

Dire des sociétés moyen-orientales qu’elles sont patriarcales, ne signifie pas que les pères y exercent directement le pouvoir ni même qu’ils règnent en maîtres exclusifs sur leurs familles. Cette conception dite « traditionnelle » relève sinon du mythe, du moins d’un passé extrêmement lointain (c). En revanche, le pouvoir s’y symbolise comme paternité. Selon les temps et les lieux cette paternité symbolique revêt différents visages. Ainsi les chefs du mouvement national palestinien ont-ils toujours pris comme nom de guerre celui de père suivi du prénom d’un fils. Yasser Arafat, par exemple, était appelé Abou Ammar (père d’Ammar), ce prénom n’étant pas celui d’un fils réel, mais celui d’un compagnon du Prophète. La politologue Lisa Wedeen qui a longuement analysé les dimensions symboliques des discours et de l’iconographie relatifs au pouvoir du dirigeant syrien Hafez Al-Asad, a mis en évidence cette forme de légitimation (d). Elle insiste sur la récurrence des métaphores familiales dans ce mode d’exercice du pouvoir. Ce discours présente la nation comme une mère, représentée sous les traits de la mère du dirigeant et l’ensemble des Syriens comme les enfants aimants et obéissants de ce père qu’est alors Hafez Al-Asad. L’image paternelle est renforcée d’une part par l’absence, dans le roman familial public de la famille Asad, du père de celui qui se donne comme le fondateur de la lignée. Il est à la fois père de ses deux fils, et des hommes et femmes de son pays. « L’image d’Asad comme une extraordinaire figure paternelle, doit servir de guide au comportement public des enfants de la nation…. Ce récit insiste sur un Asad géniteur de fils qui sont des volontaires pleins d’enthousiasme : des soldats qui meurent pour l’amour de la nation, une nation protégée et représentée par Asad » (e). Ce père a également des filles, qui apparaissent dans les représentations politiques syriennes à partir de 1985, quand Sana Muhaydhli, une jeune Shiite libanaise de dix-sept ans, originaire d’une famille de classe moyenne, prend le volant d’une jeep bourrée de dynamite, et la fait exploser à l’intérieur d’une installation militaire israélienne du Sud-Liban, se tuant elle-même, et tuant plusieurs soldats israéliens. « Muhaydhli fut la première jeune femme à accomplir ce type d’action, et l’on ne fit d’abord que très peu mention de son « martyre ». Ce n’est qu’une fois que Asad eut mentionné son sacrifice dans son discours d’ouverture de la « Fédération de la Jeunesse Révolutionnaire » que Muhaydhli devint une icône familière à la plupart des Syriens (de 1985 à 1991). Plusieurs autres jeunes Libanaises répétèrent son sacrifice. Elles sont toutes connues sous le nom de “fiancées du Sud” » (f). Si on pousse plus loin l’analyse des différents documents (lettre des parents de la jeune fille, affiches, discours), on remarque que Muhaydhli devient comme la fille du président (ses parents écrivent : « elle était notre seule fille, et maintenant elle est également votre fille »), une fille virginale, éternelle fiancée. Sa capacité à être sujet politique, et à agir de façon indépendante (et violente, en transgressant les codes de la féminité), lui est déniée post-mortem. Devenant une icône nationale, elle n’est plus qu’une réaffirmation du pouvoir du père-dictateur omnipotent.

 

 

Puissance sexuelle et homosexualité

 

L’expression de la puissance sexuelle est une autre métaphore de la domination. Cette puissance virile est génitrice et donc hétérosexuelle. Mais elle se manifeste aussi sous la forme de la capacité à pénétrer le corps de l’autre, homme ou femme. Le pénis, avec tous ses substituts (armes, instruments variés de torture) est l’instrument par excellence de la domination. Là encore les exemples abondent. Il n’est que de citer feu Saddam Hussein, qui bien que n’ayant jamais servi dans une armée, « s’était emparé de la gloire des anciens dirigeants militaires d’Irak. Il apparaissant en public orné de médailles et de décorations, portant un revolver et entouré des armes dont il était supposé s’être servi et en l’honneur desquelles il avait établi un musée » (g). Le viol devient dès lors un moyen de marquer son pouvoir. L’ancien opposant irakien Kana Makiya lie l’usage qui en est fait dans l’ensemble du Moyen-Orient à une pratique des anciens Bédouins consistant à défendre leur autonomie par rapport à ceux qui auraient tenté de s’y opposer. Cette pratique était mise en usage par les gens de Takrit pour empêcher que les Ottomans ne leur imposent un gouverneur qui n’aurait pas été des leurs. « On invitait le nouveau gouverneur avec sa femme et ses enfants à une fête de bienvenue dans la maison d’un notable local. Mais sur le chemin du retour, les convives étaient attaqués par un groupe d’hommes masqués. Le gouverneur était alors contraint d’assister au viol collectif de son épouse par ces hommes masqués. Après quoi les hommes enlevaient leur masques, montraient leurs visages au gouverneur et disparaissaient dans la nuit. Le gouverneur ne serait plus jamais à même de présider aux affaires de Tikrit. C’est cette même pratique qui semble avoir été réactivée à partir de la fin des années 1970, à l’encontre des grandes familles irakiennes non soumises au pouvoir du Bath, aussi bien qu’à l’égard du clan Barzani au Kurdistan » (h). Les puissances occidentales ou leurs alliés, comme Israël, n’ont pas manqué d’utiliser des techniques analogues d’asservissement, comme en témoignent les diverses organisations de défense des droits humains.

Cette exaltation de la virilité active a comme envers la condamnation de l’homosexualité passive, et plus généralement la délégitimation des homosexuels. Les critiques et les rumeurs sur les chefs d’État et sur les hommes politiques ne manquent pas. Ainsi des plaisanteries circulant en Algérie sur Liamine Zeroual qui fut Président de la République algérienne de 1995 à 1999. Les jeux de mots faisant fuser rires et sous-entendus portent sur son nom (Zeroual) qui renvoie au vêtement féminin, le sarouel. Sa supposée féminité et donc pénétrabilité fait écho à son manque d’autorité politique. Dans un article de 2004, l’universitaire américain Mark Katz, cite des entretiens qu’il a eus avec des personnalités du sultanat d’Oman au sujet de l’homosexualité supposée du Sultan Qaboos. Cette orientation sexuelle laisse planer, selon ses interlocuteurs, des doutes sérieux sur la légitimité politique du Sultan. « Si ces quelques entretiens étaient représentatifs, l’homosexualité supposée pourrait devenir un facteur politique important dans l’éventualité d’une crise du régime, ou bien elle pourrait aggraver les événements qui conduiraient à une crise de régime » (i). De la même façon, les adversaires du dernier Shah d’Iran, Reza Pahlevi, faisaient circuler la rumeur de la bisexualité du souverain, et celle de l’homosexualité du Premier ministre Amir Abbas Hoveyda. Chez les grands de ce monde, comme dans les milieux plus modestes, la seule solution pour les homosexuels est alors celle d’un mariage de convenance, et éventuellement d’une insémination artificielle pour que la procréation d’enfants fasse taire la rumeur. (j)

On ne soulignera jamais l’importance des rites de passage à la masculinité : rite douloureux de la circoncision, épreuve du service militaire, et traitement du système pileux. Qu’il s’agisse de la première coupe de cheveux ou de la première séance de rasage, du port de la barbe ou de celui de la moustache, longtemps associée au nationalisme arabe, les poils du corps masculin sont les objets de traitements différenciés là encore selon les lieux et les temps. Il s’agit cependant toujours de marquer une virilité dominante mais fragile. Raser de façon autoritaire la barbe d’un prisonnier politique comme l’ont fait parfois les autorités israéliennes, équivaut à le castrer symboliquement.

 

 

La sodomie comme domination

 

La domination dans sa forme extrême se manifeste en effet comme dévirilisation du corps des dominés. La sodomie, en particulier, devient un mode d’imposition du pouvoir. L’enjeu ultime est la pénétration, la transformation du corps supposé clos des mâles en corps ouvert et pénétrable. Ce thème est récurrent dans l’ensemble de la littérature de langue arabe, depuis l’âge classique jusqu’aux textes les plus contemporains. Le jeune Baibars, héros de la longue épopée qui porte son nom (k), ne cesse de veiller à protéger son postérieur de ceux qui voudraient le forcer et ainsi le « déshonorer ». C’est aussi le cas de Charaf, le protagoniste du roman éponyme de l’égyptien Sonallah Ibrahim. Emprisonné, Charaf ne cesse lui aussi de protéger son « honneur », au prix de toutes les compromissions. Là encore, les plaisanteries, par exemple celles qui circulaient au moment des années de plomb en Algérie, tournent autour de cette question, de cette pénétrabilité à empêcher à tout prix. Les rapports des organisations de défense des droits humains, les textes littéraires, rendent compte de l’horreur de cette pratique dans les prisons, les salles de torture ou les commissariats de police. Un des récits les plus poignants est celui d’Abdul Rahman Mounif : « Ils m’ont étendu sur une table, complètement nu, le visage tourné vers le sol, la tête martelée par les coups….Ils ont augmenté le volume du magnétophone pour couvrir mes hurlements et ont introduit en moi un gros bâton. Ils ont ri en me voyant me tordre de douleur. Ils m’ont craché dessus. Un liquide tiède coula le long de mon dos. Était-ce mon sang, jailli de quelque plaie, dont la chaleur se répandait sur moi ? Était-ce de l’urine ? Ou quoi d’autre ? » (l). Le narrateur du récit de Mounif finira par parler et trahir les siens, tout comme l’un des personnages de L’Immeuble Yacoubian, d’Alaa El Aswany. Ce dernier, nommé Taha, arrêté lors d’une manifestation d’étudiants au Caire est tabassé et violé par les policiers de la Sécurité d’État. Relâché, il rejoindra les rangs d’islamistes qui préparent un attentat. Au cheikh qui l’a recruté, il déclare qu’il accepte de mourir dans un affrontement avec ceux qui lui ont tout pris : « Je suis déjà mort. Ils m’ont tué au centre d’internement. Lorsqu’on vous viole et que cela les fait rire, lorsqu’on vous donne un nom de femme et que vous répondez au nom nouveau parce que vous êtes obligé tellement la torture est forte…ils m’avaient appelé Fawzia. Tous les jours ils me frappaient jusqu’à ce que je dise devant eux : Je suis une femme, je m’appelle Fawzia. Vous voulez que j’oublie tout ça et que je vive ? » (m). Les dirigeants du groupe que rejoint Taha lui donnent la possibilité de retrouver sa virilité perdue, en le mariant à la veuve d’un « martyr », et en lui donnant le moyen de se venger lors d’une opération contre l’un de ses tortionnaires, un officier de la Sécurité d’État. Tous deux mourront. À travers ces multiples récits, on comprend que ce qui est en jeu dans la sodomisation, au delà de la douleur, est la dévirilisation et même la déshumanisation qui s’ensuit.

 

 

Virilité et violence

 

On écrit souvent que dans les familles du Moyen-Orient et du Maghreb, l’honneur repose sur la virginité et la fidélité sexuelle des femmes. Mais il repose aussi sur la virilité des hommes, et sur leur capacité à engendrer des enfants, de préférence des fils. Ce qui fait que l’homosexualité féminine est moins dangereuse socialement, moins visible et moins réprimée que celle des hommes, parce qu’elle ne met pas en cause les codes féminins de l’honneur qui ne concernent que l’hétérosexualité. Les familles et les sociétés cherchent donc à protéger la virilité. Cette protection devient un enjeu politique. Quand cette virilité est par trop en danger, des stratégies se développent pour retourner les attaques contre les corps en signes de virilisation. Les violences subies dans les conflits, notamment dans les guerres de libération nationale, les marques, les cicatrices, les récits de souffrances voire de tortures, se retournent en signes de masculinité résistante, et manifestations de capacité à agir en tant que sujets politiques. Julie Peteet a analysé en ce sens le comportement des jeunes Palestiniens qui ont affronté interrogatoires violents et emprisonnement durant la Première Intifada. Ils sont sortis des cadres d’une vie sociale normale et sont entrés dans une période qu’elle qualifie de liminaire, parce qu’elle va marquer une rupture avec les codes et les hiérarchies de la société ambiante. Cette suspension des normes sociales s’applique à ceux « qui sont battus, qui sont souvent enfermés, souvent nus, humiliés, privés du rang et du statut qu’ils avaient à l’extérieur, et qui subissent en silence la douleur et la souffrance » (n). Leur retour à la maison est marquée par un rituel bien établi, de festivités, de visites, de récits, qui les restaure dans leur virilité, mais renverse aussi les hiérarchies familiales (en particulier générationnelles) et politiques. « Le respect que l’on témoigne au jeune qui sort de prison ou qui a été tabassé, marque sa nouvelle entrée dans la société, avec un nouveau statut de respect et de virilité… Par un renversement des signifiants, le fait d’avoir été soumis à de mauvais traitements renforce le soi et structure les conduites de résistance » (o). La prison et les mauvais traitements sont des procédures qui échappent au contrôle de la famille ou du clan. C’est une expérience individuelle commune à une collectivité de jeunes gens, qui vont se constituer en puissance politique face au vieux patriarcat et à la violence des autorités d’occupation. Mais en face de cette résistance, les occupants israéliens ont développé, semble-t-il, des procédures d’interrogation à caractère sexuel « destinées à contrecarrer la signification et l’efficacité de la violence physique comme rite de passage à la masculinité et à l’âge d’homme. Quelques prisonniers relâchés parlent largement de viols durant les interrogatoires, ou d’attouchements par les interrogateurs, avec prises de photos (p). Les formes sexuelles d’interrogation privent les jeunes gens de la capacité de revendiquer masculinité et virilité. Il n’est pas possible, en sortant de prison, de décrire des formes de torture qui violent le domaine le plus intime de la subjectivité de genre. Si la connaissance de ce type de torture sexuelles circule largement, le pouvoir de la violence et de la détention à contribuer à une forme genrée de capacité à l’agir politique (political agency) sera dilué » (q).

 

Construite comme catégorie politique de la domination la masculinité fragilise les individus et les sociétés. Il serait fallacieux d’y voir un phénomène culturel intemporel. Sous la forme agressive et encore trop souvent homophobe qu’elle revêt, elle apparaît plutôt comme une conséquence des humiliations successives subies par le monde arabe et musulman, avec les vagues successives de colonisation, les défaites en face d’Israël et des États-Unis. Le travail des écrivains d’aujourd’hui, la libanaise Hoda Barakat, l’égyptien Alaa al Aswani, le marocain Abdellah Taia, pour ne citer qu’eux, qui s’autorisent à dire l’homosexualité, à dénoncer les violences sexuelles de tous bords en ne cédant à aucun tabou, laisse percevoir d’autres façons d’être homme ou femme. Il est relayé par de multiples associations, organisations, sites internet grâce auxquels les informations circulent et la mobilisation devient possible. Mais les transformations ne seront possibles que si ce qui persiste de rapports coloniaux et impériaux entre le monde arabe et musulman et l’Occident disparaît.

 

_______________________________

(a) Joan W. Scott, « Genre : une catégorie utile d’analyse historique », Les Cahiers du GRIF, n°37-34, printemps 1988, page 141.

(b) Joan W. Scott, article cité, page 143.

(c) Voir Carol Pateman, The Sexual Contract, Stanford University Press, 1988, chapitre 2 « Patriarchal Confusions », pages 19-38.

(d) Lisa Wedeen, Ambiguities of Domination. Politics, Rhetoric and Symbols in Contemporary Syria, The University of Chicago Press, 1999.

(e) Lisa Wedeen, ouvrage cité, page 61.

(f) Lisa Wedeen, ouvrage cité, page 62.

(g) Hazim Saghieh, « ‘That’s How I am, World’. Saddam, Manhood and the Monolithic Image », Imagined Masculinities. Male Identity and Culture in the Modern Middle East, Saqi Books, Londres, 2000.

(h) Kana Makiya, Cruelty and Silence. War, Tyranny, Uprising, And The Arab World, New York, 1993.

(i) Mark Katz, « Assessing the Political Stability of Oman », Middle East Review of International Affairs, Vol 8, n°3, septembre 2004.

(j) Sur toutes ces questions voir le livre de Brian Whitaker, Unspeakable Love. Gay and Lesbian Life in the Middle East, Saqi, Londres 2009.

(k) Plusieurs volumes du Roman de Baïbars ont été édités chez Actes Sud.

(l) A. Mounif, À l’Est de la Méditerranée, Éditions Sindbad, 1985, page 105.

(m) Alaa El Aswany, L’Immeuble Yacoubian, Éditions Babel, 2004, page 252.

(n) Julie Peteet, « Male Gender and Rituals of resistance in the Palestinian Intifada. A Cultural Politics of Violence », dans Imagined Masculinities. Male Identity and culture in the Modern Middle East, Mai Ghoussoub et Emma Sinclair-Webb, Saqi Books, Londres, 2000, page 112.

(o) Julie Peteet, article cité, page 113.

(p) Des témoignages recueillis auprès de Palestiniens de la Bande de Gaza sur les attaques de l’hiver 2008-2009 font état de pratiques du même ordre. On peut, bien entendu, rappeler ici également les photos prises en Irak à la prison d’Abou Ghraib. Les photos, et aujourd’hui les vidéos, sont destinées à rendre le « déshonneur » des détenus, violés, obligés de se masturber, etc., visible à leur entourage.

(q) Julie Peteet, article cité, page 121.

 

 

Pour citer cet article

« La masculinité comme catégorie politique de la domination au Moyen-Orient », Sonia Dayan-Herzbrun, La_Revue, n° 3, www.lrdb.fr, mis en ligne en juillet 2009.

<articles.php?lng=fr&pg=1221>


Date de création : 05/08/2009 06:06
Dernière modification : 05/08/2009 06:06
Catégorie : Sociologie
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