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Philosophie - Arnaud SABATIER

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La_Revue, n° 3

 

 

Genres & générations

 

 

 

 

 

 

Ceci n’est pas un « jeune »

 

Dénoncer l’âgisme sans renoncer à la minorité

 

Arnaud Sabatier

 

 

 

 

On parle beaucoup d’âges aujourd’hui : on s’extasie devant nos jeunes vieillards, sportifs et technophiles, pour faire remarquer aussi, qu’ils consomment peu et ne produisent plus ; on dénonce la montée du pouvoir-jeune, des jeunes violents et irresponsables, pour, dans le même temps, louer, envier, regretter ou singer leur vitale jeunesse ; on annonce le clash des générations, et on rêve de solidarité intergénérationnelle... On assiste donc à un double processus de « tranche-âge » (a) et de « brouille-âge » des générations : à la fois on détermine et catégorise de plus en plus finement, générant des identités générationnelles normatives et étanches, et par ailleurs on confond, échange et mélange, bousculant les ordres et les rôles.

Il faut le répéter, « les âges n’existent pas », et l’on doit les dénaturaliser, montrer qu’ils sont inventés, institués, ici ou là, et pour un temps, ce qui n’est pas toujours mal ou injuste, mais en se demandant toujours, par qui et pour quoi ; et il faut encore lutter contre cette autre forme de racisme qu’est l’âgisme (b). Cela étant, on défendra ici l’idée qu’une frontière est à préserver et à marquer clairement, celle qui sépare mineurs et majeurs.

 

 

Les âges n’existent pas… mais l’âgisme si

 

Commençons par rappeler que le « tranche-âge » de la vie est une construction sociale et culturelle. L’histoire et l’anthropologie montrent que les segmentations de l’existence et leur sens varient notablement : pour ne prendre qu’un exemple, l’« enfance » a été « inventée » au 18ème siècle et l’adolescence, plus récemment encore (c).

Les âges donc, n’existent pas. « Jeune », « adolescent », « adulte », « vieux »… ne sont que des mots. Sans doute y a-t-il des différences biologiques, physiologiques ou neurologiques entre un enfant et un adulte, mais les caractérisations n’ont ensuite plus rien de naturel et, généralisées, elles deviennent vite des stéréotypes et des préjugés.

On doit d’abord se méfier de la réduction au singulier, « le » jeune, « le » vieux, ces catégories cachent en réalité une grande diversité de modes d’être-jeune ou vieux, et il y a parfois plus de distance entre deux « jeunes » socio-culturellement différents qu’entre un « jeune » et un plus vieux proches à cet égard. Au-delà de ce constat, il faut s’interroger sur les raisons et les effets de l’attribution de qualités qui semblent vite évidentes ou normales. Le découpage en générations, s’il prend appui sur de lointaines et sommaires données biologiques, est avant tout d’ordre idéologique, « l’âge est une donnée biologique socialement manipulée et manipulable », disait déjà Bourdieu (d). On doit se demander pourquoi l’on dit et pense, à une certaine époque et en un certain lieu, que les anciens sont sages ou fragiles ou déments, que les jeunes enfants sont purs ou tyranniques ou passifs, que les adolescents sont ingrats ou inventifs ou sexuellement obsédés…

Mais dire qu’il n’y a là que des mots ne signifie pas que ce soit sans importance. On doit au contraire être très vigilants sur les mots utilisés, mettre au jour les représentations qu’ils véhiculent plus ou moins discrètement et les discriminations qu’ils autorisent. Dire « vieux », « senior », « retraité », « papi boomer », « personne âgée » (e), ce n’est pas seulement désigner quelque chose ou quelqu’un, c’est aussi le qualifier ; on peut euphémiser, on peut stigmatiser, on peut ségréger, les mots ne sont jamais innocents, même et surtout quand ils prétendent dire le naturel ou le normal.

Barthes, avant même que le mot âgisme ne soit utilisé, dénonçait les discriminations fondées sur l’âge comme une autre forme de racisme (f). Il y a âgisme dès lors que l’on exclut d’autres âges de certains lieux, qu’on leur interdit, symboliquement ou réellement, certaines activités ou certains comportements, du fait même de leur âge. On passe très vite de présumées caractéristiques naturelles à des préjugés, eux-mêmes source de discriminations sociale et professionnelle.

 

 

Préserver la minorité

 

Pour autant, doit-on tout confondre, et, sous couvert de partage ou d’égalité, renoncer à différencier ?

Une frontière doit être préservée, une frontière culturelle et relative, instituée et variable, même si elle apparaît comme la métaphore d’une différence biologique, celle qui sépare mineurs et majeurs, au sens intellectuel, mais aussi juridique et politique. Il nous semble qu’il faut préserver cette opposition et la déterminer par l’acquisition ou non de la responsabilité. Pour le dire autrement (et de façon peut-être plus polémique et plus originale, puisque le plus souvent on stigmatise les majeurs qui séjournent durablement ou régressent dans la minorité irresponsable), il faut préserver l’« irresponsabilité » des mineurs – mais le mot n’est-il pas déjà une accusation ? –, la nier, c’est du même coup nier la responsabilité des majeurs, et notamment celle qu’ils ont envers les mineurs, responsables au sens où ils doivent répondre d’eux et leur répondre.

Or, précisément, alors même que la majorité économique et matérielle advient de plus en plus tard (à tout le moins dans certains pays et pour certaines catégories), on doit noter une tendance générale inverse à vouloir avancer la majorité juridique et politique. Deux exemples, un général, l’autre particulier (avec probablement des motivations et un fond idéologique très différents voire opposés). D’abord, on assiste à une tendance lourde à « contractualiser » les rapports parents/enfants, enseignants/élèves, majeurs/mineurs en général, mimant une égalité ou une symétrie des contractants, imaginant ainsi « responsabiliser » le mineur, lui laissant croire qu’il « participe » à la décision. Mais partager sa responsabilité de maître, de parent ou d’adulte, ce n’est pas démocratiser la relation, c’est démissionner et imposer à un mineur une charge qu’il ne saurait porter sans dommages. Plus singulièrement, on a parlé récemment, en réaction sans doute à la montée d’une délinquance de plus en plus précoce (et que cela soit avéré ou non n’importe pas ici), de réformer – on dit alors moderniser ! – l’ordonnance de 1945 (g) sur la délinquance infantile, avec l’idée de fixer un âge minimum de responsabilité pénale.

Bien sûr, irresponsabilité ne doit pas signifier impunité, il faut savoir aussi surveiller et punir, on peut également réfléchir à la pertinence de placer à tel ou tel âge la frontière, mais « dés-irresponsabiliser » un mineur, c’est se tromper sur l’essentiel, c’est décharger les majeurs de leur responsabilité, dont la première de toute, est de prendre soin des mineurs (h), c’est faire passer une démission paresseuse ou opportuniste (voire revancharde) pour un généreux partage du pouvoir. On ne délègue pas cette responsabilité sans renier sa propre essence. On se trompe aussi sur la responsabilité qui n’est pas un bien que l’on pourrait donner, et qui en retour conférerait des prérogatives, voire des privilèges. On ne jouit pas de la responsabilité, on l’assume et l’exerce.

« Qui veut les âges ? » demandait Barthes, répondant immédiatement « les sociétés archaïques, les sociétés militantes, les sociétés concurrentielles, bref toute société forte » (f). Mais qui veut nier la minorité ou avancer l’âge de la majorité ? Il serait naïf ou démagogique de croire que ce sont les sociétés modernes, participatives ou démocratiques.

 

_______________

(a) Pour reprendre le mot de Jean-François Bert et Benoît Goetz dans leur introduction au n°21, 2008, de l’excellente revue Le Portique « Les Âges de la vie ». Présentation sur le site.

(b) On doit le mot « âgisme » au gérontologue Robert N. Butler qui l’aurait employé le premier dans un article de la revue Gerontologist, en 1969 « Ageism: Another form of bigotry », The Gerontologist, vol. 9, n° 3, 1969, p. 243-246. Il visait alors, c’est encore aujourd’hui parfois le cas, un « racisme antivieux ». On peut élargir le concept et le définir comme un « processus par lequel des personnes sont stéréotypées et discriminées en raison de leur âge ».

(c) C’est la thèse du livre bien connu de Paul Ariès, L'Enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime (1960), Seuil, 1973, 316 p. À voir aussi, Agnès Thiercé Histoire de l’adolescence (1850-1914), Belin, 1999, 329 p. On ajoutera Élise Feller, Histoire de la vieillesse en France, 1900-1960. Du vieillard au retraité, Paris, Éditions Seli Arslan, 2005, 352 pages.

(d) Cf. l’article « La “jeunesse” n’est qu’un mot », in Questions de sociologie, (1984), Éditions de Minuit, 2002, p. 143-154. Cf. infra l’extrait 1.

(e) … ou « personne ainée » comme disent les Canadiens, beaucoup plus attentifs à l’importance des mots que les Européens. Le Québec a son Ministère de la Famille et des Ainés.

(f)  Cf. les extraits inédits du cours sur le Discours amoureux, novembre 1978, in Œuvres Complètes, V, Seuil, 1995, p. 481. Cf. infra extrait 2.

(g) L’ordonnance de 1945 ; la Ministre Rachida Dati a installé la commission Varinard, en avril 2008, en vue de la moderniser.

(h) Cf. Bernard Stiegler, Prendre soin de la jeunesse et des générations, Flammarion, 2008, 343 p. ; notamment p. 11-12.

 

 

Extrait 1

 

Bourdieu, « La “jeunesse” n’est qu’un mot »

Le réflexe professionnel du sociologue est de rappeler que les divisions entre les âges sont arbitraires. [...] En fait, la frontière entre jeunesse et vieillesse est dans toutes les sociétés un enjeu de lutte. [...] Georges Duby montre bien comment, au Moyen Age, les limites de la jeunesse étaient l'objet de manipulations de la part des détenteurs du patrimoine qui devaient maintenir en état de jeunesse, c'est-à-dire d'irresponsabilité, les jeunes nobles pouvant prétendre à la succession.

[...] La représentation idéologique de la division entre jeunes et vieux accorde aux plus jeunes des choses qui font qu'en contrepartie ils laissent des tas de choses aux plus vieux. [...] Dans la division logique entre les jeunes et les vieux, il est question de pouvoir, de division (au sens de partage) des pouvoirs. Les classifications par âge (mais aussi par sexe ou, bien sûr, par classe...) reviennent toujours à imposer des limites et à produire un ordre auquel chacun doit se tenir, dans lequel chacun doit se tenir à sa place.

[...] Quand je dis jeunes/vieux, je prends la relation dans sa forme la plus vide. On est toujours le vieux ou le jeune de quelqu'un. C'est pourquoi les coupures soit en classes d'âge, soit en générations, sont tout à fait variables et sont un enjeu de manipulations. [...] La jeunesse et la vieillesse ne sont pas des données mais sont construites socialement, dans la lutte entre les jeunes et les vieux. Les rapports entre l'âge social et l'âge biologique sont très complexes.

[...] L’âge est une donnée biologique socialement manipulée et manipulable ; le fait de parler des jeunes comme d'une unité sociale, d'un groupe constitué, doté d'intérêts communs, et de rapporter ces intérêts à un âge défini biologiquement, constitue déjà une manipulation évidente. Il faudrait au moins analyser les différences entre les jeunesses, ou, pour aller vite, entre les deux jeunesses. Par exemple, on pourrait comparer systématiquement les conditions d'existence, le marché du travail, le budget temps, etc., des « jeunes » qui sont déjà au travail, et des adolescents du même âge (biologique) qui sont étudiants.

[...] Autrement dit, c'est par un abus de langage formidable que l'on peut subsumer sous le même concept des univers sociaux qui n'ont pratiquement rien de commun. Dans un cas, on a un univers d'adolescence, au sens vrai, c'est-à-dire d'irresponsabilité provisoire : ces « jeunes » sont dans une sorte de no man's land social, ils sont adultes pour certaines choses, ils sont enfants pour d'autres, ils jouent sur les deux tableaux. C'est pourquoi beaucoup d'adolescents bourgeois rêvent de prolonger l'adolescence : c'est le complexe de Frédéric de L'Éducation sentimentale, qui éternise l'adolescence. Cela dit, les « deux jeunesses » ne représentent pas autre chose que les deux pôles, les deux extrêmes d'un espace de possibilités offertes aux « jeunes ».

Entretien avec Anne-Marie Métailié, paru dans Les jeunes et le premier emploi, Paris, Association des Âges, 1978, pp. 520-530. Repris in Questions de sociologie, Éditions de Minuit, (1984), 1992, pp.143-154.

 

 

Extrait 2

 

Barthes, « Puer senilis, senex puerilis »

« Infans, puer, adulescens, juvenis, senex : toute société divise le temps du sujet humain ; elle crée les âges, les classe, les nomme et incorpore cette structure à son fonctionnement par la voie des rites initiatiques, de servitudes militaires ou de dispositions légales. C’était autrefois l’organisation symbolique qui prenait en charge ouvertement les âges (dans les sociétés ethnographiques) ; aujourd’hui, c’est la science : la médecine, la sociologie, la psychologie, la démographie, la criminologie, la politique elle-même, tous les discours “objectifs” s’empressent de diviser et d’opposer les âges. Le pluriel ainsi constitué (“les âges de la vie”) fait peser sur le sujet humain l’une des contraintes sociales les plus fortes qu’il ait à subir (l’âge, c’est vraiment l’Autre).

Qui veut les âges ?, les sociétés archaïques, les sociétés militantes, les sociétés concurrentielles, bref toute société forte, dès lors qu’elle s’attribue le droit de représenter les intérêts de l’espèce. L’intérêt de l’espèce est de clarifier, de coder le flux des générations, dans l’espoir de le maîtriser et de lui assurer un meilleur rendement. (« Attends – pour me remplacer », ou « pousse-toi de là que j’ m’y mette » : c’est ce que dit scientifiquement le classement des âges). Pas de plus grand désordre social que des âges flous, indifférenciés, réversibles, innombrables ; pas de plus grande subversion que de vivre ou de penser contre la division des âges, de permuter librement les rôles humains, de retrouver l’adolescent dans le vieillard, l’enfant dans le mâle adulte, et de vouloir substituer aux degrés de la pyramide humaine, l’image d’un sujet tenu (uno tenore), qui ne pourrait se diviser que de lui-même, de l’intérieur, et qui aurait la même existence, de la première seconde de sa naissance à celle de sa mort »

(Extraits inédits du cours sur le Discours amoureux, novembre 1978), Œuvres Complètes, V, Seuil, 1995, p. 481.

 

 

 

Pour citer cet article

Arnaud Sabatier, « Ceci n’est pas un “jeune”. Dénoncer l’âgisme sans renoncer à la minorité », La_Revue, n° 3, www.lrdb.fr, mis en ligne en octobre 2008.

<articles.php?lng=fr&pg=1222>


Date de création : 05/08/2009 07:41
Dernière modification : 05/08/2009 07:41
Catégorie : Philosophie
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