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Sociologie - Françoise MONCOMBLE

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La_Revue, n° 4

 

Vendre, échanger, donner

 

 

« L’échange de masse : une fabrique du lien social urbain », Françoise Moncomble

     Sociologue, Françoise Moncomble enseigne à l’Université Paris 12. Ses recherches sont centrées sur les politiques de la ville et les figures du lien social urbain dont elle interroge ici le renouveau (a). Ligne B du RER, Forum des Halles, gare Montparnasse… s’échange-t-il encore quelque chose dans ces « machines grégaires » de la ville d’aujourd’hui, ces espaces froids et inhabitables où des pantins agités et anonymes s’agglutinent, ne partageant plus qu’une mutuelle indifférence et une commune aspiration à se fuir ?

     Fidèle à ses habitudes, Françoise Moncomble, avec un art maîtrisé de « la glisse », remonte à contre-courant les préjugés tranquilles qui répètent, inchangées et ininterrogées, les mêmes certitudes, elle évite ou esquive « la presse » d’une pensée qui devient vite, elle aussi, grise, massive et sédentaire. Et s’il y avait une intelligence de ces masses, demande-t-elle, qui convergent dans les métros et les centres commerciaux ? Et si, ce que l’on dénonce comme des non-lieux aliénants (b), n’étaient pas plutôt des hauts lieux de l’apprentissage d’une nouvelle sociabilité ? Et si le RER ou les Halles servaient en fait une certaine mixité et généraient un lien social ignoré ?

     Reprenant à zéro, la sociologue descend dans le métro ou les grandes surfaces et observe pour constater avant tout une intelligence du grand nombre, une appropriation de ces espaces reconfigurés en réseaux et l’invention, peut-être, d’un nouvel être-ensemble, massif, réticulé, mobile, qui laisse place pourtant à la production d’un autre individu, polymorphe, labile, mais différencié et autonome. Ce qui se joue finalement, c’est l’initiation à une nouvelle urbanité, une autre façon d’habiter, d’échanger : l’homme apprend à maîtriser les rythmes, apprivoiser les mouvements, il invente des cheminements, adopte des conduites, intègre des codes et développe une sorte de « politesse collective ».

     Là où l’on évoque ordinairement l’anomie de l’individu, atomisé et unidimensionnel, Françoise Moncomble parle de rituel d’intégration, d’identification, d’appartenance et de lien civil. Sans nier le changement, ni la déterritorialisation voire la déliaison (c), ici où là, mais aux antipodes de toute pensée nostalgique, elle invite à s’interroger sur la recomposition de la ville et l’invention en cours d’une néo-urbanité.

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(a) Ce texte est un extrait modifié d’un article paru sous le titre « Mobilités, réseaux et flux » dans l’ouvrage dirigé par Jean-Marc Stébé et Hervé Marchal, Traité sur la ville, qui vient de paraître aux PUF, en août 2009.

(b) Allusion, bien sûr, à Marc Augé et son livre Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité, (Le Seuil, 1992).

(c) Pour approfondir ce point cf. Françoise Moncomble, La déliaison. La politique de la ville en question ?, l’Harmattan, 2001.

 

 

 

L’échange de masse :

 

une fabrique du lien social urbain

 

Françoise Moncomble

 

 

 

 

L’esprit de masse : chorégraphie de l’aliénation ou intelligence des flux ?

La question que nous posons ici est provocante et contraire aux représentations ordinaires : et s’il y avait bel et bien une intelligence sociale de la masse en transit, en circulation, en flux de toute sorte. « Métro, boulot, dodo » et tout serait dit ?

Peu de travaux s’intéressent en fait aux métamorphoses grégaires. On néglige la nature et les effets des agrégations collectives, comme si du stade au métro en passant par les centres commerciaux, tout se ressemblait et de toute manière n’avait, à l’évidence, que des conséquences négatives sur la mixité sociale et la diversité. La raison en est simple : les sociabilités de masse restent toujours identifiées au plus négativement, ce depuis les travaux de l’École de Francfort (Adorno, Marcuse…) qui tous dénoncent la socialité de sujets aliénés, anomiques, la condition d’un homme-masse extra déterminé et unidimensionnel. Pourtant, pour qui veut bien voir, l’homme-masse mis en procès par Ortega Y Gasset est bien l’artisan d’un rituel complexe qui intègre la mobilité générale : il s’agit de produire un individu autonome et branché qui reconnaît les contraintes et en joue, s’adapte au plus grand nombre, flirte avec la promiscuité et en quelque sorte fait face à une mixité sociale expansive ! Chacun faisant de même, à l’exception des marginaux, la diversité se lisse et acquiert une unité, sans que disparaisse le particulier. Il importe d’autant plus de reprendre à zéro l’observation en admettant un retour au commencement quotidien de la vie en société : par exemple prendre le métro, le TER ou le RER, le matin ou le soir, aux heures de pointe.

D’abord observer combien l’individualisme est intelligent des formes et contraintes exercées par le grand nombre. La glisse, l’esquive, le défilé, le piétinement, la presse, le choix du parcours, l’entrée et la sortie sont autant de moments qui présupposent une adaptation, une appréciation instinctive des autres, une stratégie sans cesse reconduite de l’évitement, et finalement l’usage d’une politesse collective qui sous le masque de l’individualisme cultive une individualité de composition avec l’Autre le plus commun.

Depuis Jean-Jacques Rousseau, l’ipséité n’est envisagée que par opposition à l’esprit de la multitude. Perception archaïque, sinon bourgeoise de l’expérience de la foule : foules diverses et toujours présentes dans la cité classique qui subordonnaient les pratiques individuelles aux rituels des pratiques collectives. Dans ce contexte l’individuation était directement réglée par la communauté, d’où un jeu de rôles, de positions, de statuts, de corporations, de cercles, sinon de castes, qui fixaient la figure de chacun dans un ordre commun.

On le sait, les carnavals inversaient les rôles afférents aux statuts ce qui permettait de restaurer l’ordre commun et par-là une mixité sociale caractéristique de la ville classique. Mais l’esprit de foule a laissé place à l’esprit de masse (Beauchard, 1985): défilement d’une somme infinie d’individus. La masse n’est pas constituée en corps commun, hiérarchisé et articulé autour de statuts, elle est au contraire processus d’atomisation et de mise en flux. A priori son esprit est jugé servile, même par ceux qui s’en veulent les maîtres ou les représentants. La masse, c’est le vulgaire ou l’inertie sérielle décrite par Sartre dans sa Critique de la Raison dialectique. Le préjugé exclut toute intelligence. Pas question de chercher comment la masse se crée : curieusement, non par la dispersion, mais bien par la convergence induite par le flux. Pas question de voir qu’il s’agit d’une sociabilité singulière de la circulation, de la fluidité des densités et des grands nombres. Pas question de chercher comment, au cœur de l’économie, la mobilité générale se traduit en termes de sociabilité. Pourtant la masse est issue du mouvement, de la pratique collective des déplacements et, par là, des réseaux physiques, en somme d’une appropriation par tous de la mobilité qui va de pair avec l’affirmation d’une autonomie individuelle. Chaque jour les transits mettent en mouvement et trient l’équivalent de la population française !

La pratique contemporaine rompt avec la communauté enracinée d’antan et projette des caractères obsolètes ou pathogènes sur tout ce qui est trop stable, rigide et fixe. De ce point de vue, le sédentaire, celui qui ne bouge pas au milieu des flux, est identifié par tous comme marginal ou dangereux alors qu’hier c’était l’inverse : la menace se fixait sur le mobile, l’errant, le nomade. Ainsi l’individualisme et l’individualité, loin d’être l’oubli du collectif, en sont au contraire l’expression paradoxale. Nostalgie de l’espace perdu, l’affirmation solitaire de l’individualité n’est-elle pas une perversion de la conduite massique et un nouvel avatar de la phobie du multiple ? Une retraite romantique du sujet qui se rêve au plus loin des rapports de masse ! (Urbain, 2002)

C’est oublier bien vite nos pratiques quotidiennes des flux, les attitudes que mobilisent les transits, et finalement la production de l’individu par les circulations de masse, y compris les dernières-nées sur le Net ! Aujourd’hui le sujet se constitue une individualité sociale, mouvante, adaptée à la topologie des réseaux et non plus à celle du cercle, changement radical de l’urbanité ! Nous admettrons que se constitue alors une identité multiple, à plusieurs facettes, suivant la diversité des lieux et des moments. Identité molle, anonyme, des personnes sans nom, qui s’enrichit sans cesse du transit des grands nombres. Finalement l’individu-sujet opposé à la masse est une illusion, ou plutôt une confusion qui rappelle l’ancien temps où l’ipséité n’existait que par opposition à la foule.

Croit-on échapper à la masse par l’individualisme que l’on renforce les conduites les plus nécessaires aux transits de la multitude ! Paradoxe, encore. Alors, pourquoi ne pas admettre la mixité sociale (Moncomble, 2005) du métro, du RER, des trains de banlieue, de tous les transports ? Pourquoi ne pas reconnaître la puissance de la sociabilité inhérente aux trafics ? Si nous considérons la sociabilité comme un mixte de manière d’être et de volonté de faire, simultanément état et comportement qui se distingue tout à la fois comme socialité (ritualité) et conduite stratégique, alors nous discernerons mieux ce qui unit, attache et fait de la variété un tout. Cette entrée en société singulière et méconnue, ce passage du privé au public, avec adoption d’une régularité commune, est initiatique et prend corps au milieu de la presse dans le for intérieur de chacun.

Premier temps : on quitte un voisinage établi, proche et familier (l’entre soi), caractérisé par une mixité sociale faible, pour changer de monde. Aux rapports locaux succèdent les rapports anonymes ; les relations de proximité laissent place à la rencontre du multiple. Une conduite rationnelle se substitue à la conduite affective, la raison prend les commandes, le connu fait place à l’inconnu, au hasard. Il faut alors se défaire de toute conduite d’attachement, afficher une indépendance, quitter l’alvéole des relations domestiques et de voisinage au bénéfice de relations abstraites. Les files d’attentes, le tri des portillons, les accélérations, les tassements, enfin « la glisse » dissolvent toute espèce de rapport personnel. Chacun désormais se tient à distance de l’autre trop proche, se retranche en lui même ; chacun flotte dans sa bulle au milieu des flux, autonome et dissocié ; dès cet instant il intègre le transit du multiple. L’apprentissage se fait ipso facto, d’une multi appartenance faible, caractéristique d’une mixité sociale élargie. Banale et quotidienne l’expérience est essentielle pour la cité puisqu’elle entraîne chacun dans la conversion du multiple en une unité issue de l’agrégation et des rythmes collectifs ; bref, un sentiment de permanence invisible se cache au cœur des flux. Séparation, mise en marge, agrégation organisent quotidiennement comme autant de rites de passage, une procédure symbolique d’entrée en société. Le corps à corps d’une mixité sociale de masse se constitue en médium de conduites et de valeurs soumises aux prescriptions des réseaux et des flux.

Mais observons : mouvement général, 8 heures du matin, Gare de Lyon, La Défense, Montparnasse, Chatelet, la machine tourne à plein, trie, oriente et distribue un même uniforme à chacun, même conduite, même cadence, même contrainte. Chorégraphie de l’aliénation, affirment tous ceux qui s’attachent au paradigme sédentaire : ces hauts lieux de l’échange rapide, soumis à la presse des employés appellent en effet et le plus généralement une lecture « classiste » : même élan au coude à coude, même domination, même aliénation. Même revendication égalitaire, pas d’écart, celui qui va à l’encontre est vite déporté !

Mais, paradoxe : le flot matinal des travailleurs tire sa puissance, non de la solidarité de chacun, mais de l’indifférence de chacun envers tous, gage de fluidité et de survie ! Même présence-absence généralisée des corps qui permet la conformité apparente nécessaire à l’écoulement, même politesse, même dédoublement protecteur de la personnalité, même jeu de la double vérité propre à tous les partis de masse. Quand au milieu des plus grands nombres, l’effet d’homogénéité est maximum, un courant irrésistible se forme qui tire sa force de la fuite de chacun. Ce corps à corps silencieux et épais est sociofuge : nul ne peut s’opposer à l’écoulement. L’instant est oppressant : à haute intensité, la mixité sociale (la promiscuité !) inspire un désir unanime de libération, exaspère une volonté d’autonomie, un égoïsme vital. Chacun affirme un droit semblable à son voisin et à tous et cet égoïsme sacré si souvent mis en procès se constitue pourtant en premier savoir vivre au milieu des autres, première initiation en fait, mais par trop méconnue, à l’entrée en espace public.

Car cet espace des transports, si méprisé, si peu pensé, est bien le haut lieu de l’acquisition des valeurs collectives, par adhésion au rythme de masse, soumission à la signalétique, acceptation d’un même code, reconnaissance d’un bien commun et finalement mise en conformité de soi aux autres. Mais ces hauts lieux du lien civil sont couramment réduits à leur fonctionnalité première et abandonnés aux seules forces reconnues de police. La gare ou le péage autoroutier sont ainsi traités comme des entrées de parkings. Rarement, l’architecture y symbolise la centralité du lieu au regard de la Cité, de son histoire et de sa mémoire; aucune identification commune n’est instillée.

Tandis que cette entrée en société ordinaire se fabrique de plain-pied dans la mobilité générale, elle reste impensée dans le Nous de ces métamorphoses grégaires, au cœur de la dialectique de l’Un et du Multiple de l’individualisme de masse, entre bulle et flux, entre privé et public, en pleine terre urbaine.

Machines grégaires : la fabrique de l’échange contemporain

Ni les flux, ni encore moins les machines qui permettent de les gérer (échangeurs RER ou grands centres commerciaux) n’ont bonne presse. Les flux de masse ne sont pas spectaculaires, et ne donnent guère lieu à représentation. La machine et le fonctionnalisme semblent à même de tout expliquer. Au mieux il est aperçu que la masse est multiple, qu’elle mobilise une infinité régulièrement répétée de voyageurs, d’employés, de citadins qui se déplacent, mais le jugement attributif d’une passivité ne discerne aucune énergie sociale. On ne voit, qu’un flux de particules élémentaires, et comme déjà dit, une « inertie sérielle » (Sartre, 1960) qu’il faudrait liquider, pour mieux libérer chacun.

En fait, entre les flux, les transits, les circulations et le territoire urbanisé, ces machines grégaires et leurs abords jouent un rôle de transformateur de société. Exceptionnel par sa puissance, le phénomène est devenu commun et mondial. Ici, mobilité et commerce s’associent pour produire ce qu’un certain courant sociologique qualifie bien trop rapidement de « non-lieux » : en fait, hauts lieux de la société ordinaire, plus encore, constitution même de celle-ci.

Il s’agit ici de rendre compte d’une chorégraphie collective, qui identifie les gens des lieux de grand passage et de montrer comment ils donnent une architecture au vide : observer ainsi une entrée, voire une intégration en société de masse et bien sûr en société de consommation (expurgée en l’occurrence de tout jugement de valeur négatif). Avançons, dès maintenant que le Forum des Halles, sis au cœur de Paris, emblématique par sa puissance attractive, est une porte d’entrée dans l’univers de la marchandise et de la mode, qu’on y vient des banlieues respirer l’air du temps, sans le plus souvent sortir du « lieu réticulaire », qu’on y entre en urbanité, en société.

Simultanément gare centrale multimodale de l’Île-de-France et hyper centre commercial, prés d’un million de personnes y transitent quotidiennement. Ceux qui choisissent l’arrêt, se trouvent captés et polarisés par la machine, qui trie, classe, met en file, fabrique des cohortes, interconnecte, soumet chacun à un rituel de masse. Se met en place une mimétique, lente sans émotion, qui conditionne les conduites, les rapproche, les soumet à une même gestuelle, une façon d’être collective, qui fait société. Mais pas n’importe quelle société : il faut apercevoir combien la conformité du flux est porteuse d’un style, de valeurs, d’une mobilisation collective inaperçue, au point qu’il est possible, par l’image, de différencier, par exemple, la presse du matin, quand la banlieue s’engouffre dans le métro gare St Lazare, de celle des Champs Élysées, ou bien encore des défilés du Forum des Halles jusqu’à l’échappée Montorgueil, quand une dynamique grégaire centripète l’emporte sur la polarisation sociofuge.

Il faut se représenter les 41 millions de chalands que reçoit le Forum en une année, les 40 000 visiteurs/jour de la FNAC ; il y a bien là, une mise en ordre du plus grand nombre, qui se trouve initié quotidiennement aux valeurs et comportements de l’individu de masse. Mais observons de plus près, et tout d’abord le rite de passage qui permet d’entrer en ville, c’est-à-dire en fait en société : le rite initiatique encadre un temps de marge, où chacun se détache de ses origines, se fond dans un mouvement commun. Le rite balise un parcours d’entrée en ville, s’adapte par évitement, s’hyper individualise quand la presse est dense.

Premier temps et pour rappel : la séparation. On quitte le privé, le chez soi établi, proche et familier (l’entre soi), pour changer de monde. Aux rapports locaux succèdent les rapports anonymes, les relations de proximité laissent place à la rencontre du multiple. Une conduite rationnelle se substitue à la conduite affective; la rationalité prend les commandes, le connu fait place à l’étranger, au hasard. On se défait de toute conduite d’attachement, on affiche une indépendance ; il faut quitter l’alvéole des relations domestiques et de voisinage au bénéfice de relations abstraites impersonnelles, anonymes et publiques, propres à l’espace général. Second temps : plongée dans les flux.

La machinerie des circulations trie, oriente et distribue les séries et les files. Même conduite, même cadence, même masque pour chacun : aliénation ou au contraire apprentissage et intelligence de l’individualisme ? Par exemple, par les multiples figures d’une danse collective : la glisse, l’esquive, le défilé, le piétinement, les files d’attentes, le tri des portillons, les accélérations, les tassements, enfin « la glisse » ou le surf entre les flux contraires, le choix du parcours, l’entrée et la sortie sont autant de moments qui présupposent l’acquisition de délicates qualités d’adaptation et de labilité. Qualités qui sont les conditions mêmes de l’urbanité : à savoir une appréciation instinctive des autres, une stratégie intelligente de l’évitement, l’usage d’une politesse collective, l’indifférence, la maîtrise du temps et des rythmes, mais aussi l’art des passages et des connexions, le bricolage avec la signalétique, l’apprivoisement de la discipline des trafics. En bref, le jeu incessant entre l’extra détermination de soi et l’introversion de soi, le refuge en soi, l’esprit en roue libre que procure la bulle dans les flux, Sudoku oblige ! Au total, redisons qu’il y a là tous les fondements de l’usage d’un code commun de l’espace public qui aménage les rapports avec l’Autre.

Mais bien entendu, le ludisme est d’importance, il compose l’autre face de cette entrée en société commune. Regardons nous dans le miroir de ces escalators géants où nous défilons, de ces vitrines du visage de l’autre où nous nous mirons : dans les processions, les défilés sur deux voies parallèles et de sens contraire. Que se passe t-il ? Chacun assiste à la dérobée au passage des autres, se soumet aux rituels de présentation de soi sur les escalators où se joue l’expérience de l’immobilité et de la vigilance dans la mobilité, chacun s’offrant pour tous aux jeux croisés des regards : affrontement/séduction. Chacun rejoue l’apprentissage de la désorientation comme quête de soi au sein du monde et de la mode par la déambulation, se séduit par le jeu identificatoire de son image dans les vitrines. Au final émergent la conscience d’un rythme collectif, l’adhésion au mouvement commun, l’idée d’une régularité et d’un état collectif, d’une architecture vivante de l’Être ensemble en mouvement. Bref, en résultent pour le moins trois types d’effets principaux : 1) L’identification par mimétisme des individus au lieu, 2) La création d’une architecture de l’Être ensemble, entre flux et lieux, produite par le mouvement grégaire et 3) L’apprentissage, par itinérance, d’une multi appartenance, forme élémentaire de la mixité sociale élargie.

Constatons-le, l’attraction sociale jadis uniquement centripète laisse place à une attraction générale centripète/sociofuge, clef toujours impensée, soulignons-le au passage, de l’urbanité dite « périurbaine » !

La chalandisation : attraction de masse

Autre expérience, vécue par chacun, dans n’importe quel centre commercial régional : se laisser aller, suivre les autres, faire quelques achats. Ici le déplacement est moins déterminé, le regard erre sur les vitrines mais aussi sur les autres, leur styles, leur allure, leur look. Le désir investit l’immédiat, le flottement, une divagation discrète : jeux de miroir avec les identités, les vêtements, le surf des variations sans fin de l’apparence. Nouvelle expérience de la mixité sociale, encore une fois en trois temps : 1) le détachement du monde extérieur, 2) l’errance - agrégation - achat et 3) la sortie rapide. On entre dans la société dionysiaque du marché : attraction centripète – métamorphose –comparaison – évaluation – argent/dépense – souscription/affiliation.

Ici, on signe une appartenance autre. Au gré de l’attraction, on se découvre des besoins/désirs, on s’investit dans le marché des signes, on s’incarne dans une identification croisée au milieu des autres. Une société fluide et mimétique qui s’interprète comme double de la société des flux. Ici, chacun s’empare des produits du jour, de la mode, le plus souvent rien qu’avec les yeux en une sorte de multi- appartenance fantasmatique, rêvée qui s’avère être tout en même temps un puissant rituel d’intégration. Temps et situations de l’entre-deux et de l’entre-temps où se joue la rencontre des autres et l’usage des codes qui en permettent l’accès, au cœur de tous les trafics.

Jour de solde au Forum : répétition et succession d’attitudes voisines, des âges, des genres, des appartenances, qui s’associent pour, dans un effet uniforme, une régularité commune, rite de l’être ensemble : conditionnement, mais simultanément adhésion à une urbanité de masse, qui pousse l’individu à se faufiler dans les trafics, à choisir sa trajectoire, à surfer entre les corps (Lipovetsky, 1987) à passer les portillons, pour enfin accéder à l’espace ludique des boutiques du Forum. Le transit a préalablement conformé l’individu, en le détachant de son milieu, mis en valeur son ego, et instillé un désir d’errance, qui pousse chacun, à travers le Forum, à déambuler, jouer avec les vitrines, son image, imiter, tout en s’identifiant : chacun déclenche son radar suivant un comportement décrit par David Riesman dans La Foule solitaire (Riesman, 1964), dès le milieu du XXe siècle ! Le flux engendre l’esprit du consommateur qui désormais règle sa conduite suivant le regard des autres dont il faut constamment capter le jugement entre individualisme et conformisme du nombre. Et l’espace des transits du Forum opère cette conversion nécessaire au désir de la marchandise, suivant tout d’abord une compétition lente qui peut aller crescendo jusqu’au moment des soldes : il faut fouiller, faire vite, trouver l’objet caché, unique, convoité, éphémère comme le désir (Radkowski, 1980). On se souviendra du « Bonheur des Dames » décrit par Zola et des descriptions somptueuses de ces fureurs obsidionales de femme, nourricières des grands magasins. Entre les boutiques, c’est un défilé incessant de micro-rituels qui agrègent, rythment, instaurent une mimétique, provoquent une ressemblance, et simultanément individualisent. Là cette instance singulière propre à la masse, le besoin/désir, est interactif, il naît des allées et venues, de la presse, du désir mimétique : convoiter ce que l’autre convoite ou possède, on rentre, on sort des boutiques on essaye, on compare, on lorgne la voisine, on touche, on palpe, on achète ou pas, les cafés sont pleins, on parle toutes les langues. Que se passe t-il ? simplement ceci : les flux et la circulation de masse engendrent du même pas l’esprit du consommateur qui règle sa conduite suivant le regard des autres dont il faut constamment capter le jugement entre individualisme et conformisme du nombre. Il s’agit de reconnaître et non de mépriser, ce besoin/désir, car il constitue bien un processus clef d’identification pour l’homme en nombre : il est d’abord latent, indéterminé, flou C’est dans l’hésitation, la contradiction des intérêts et des possibles, des choix multiples éveillées par les objets, les images, les contacts, les vitrines qu’il va progressivement prendre forme et orienter les choix. Médiation ou instance, comme on voudra, propre à nos sociétés de flux, il s’impose comme une forme méconnue de lien social.

Il s’agit d’un désir mimétique, touche à tout, instable, éphémère, protéiforme et ludique, qui se reflète dans la forme des cohues et dans le va et vient des boutiques cote à cote, simultanément mot de passe et tour de passe-passe. Il est d’autant plus précieux qu’il attribue de la valeur et du sens commun, qu’il initie à l’espace urbain général, qu’il introduit aux codes et aux apprentissages de la vie collective. Qu’il joue sans fin les intermédiaires, les interfaces, les médiateurs des transits. Les contempteurs de la « société de consommation » veulent ignorer ses nombreux rôles et fonctions : car il est simultanément l’agent de l’attraction et de l’esprit de masse. En assurant une liaison floue entre le connu et l’inconnu, entre le privé et le public, le dedans et le dehors, il se fait principe d’intégration comme d’appartenance, bref, principe d’unanimité dans une société en réseaux.

Des cathédrales du commerce et de la finance inventées au XIXe siècle jusqu’à nos modernes centres commerciaux et échangeurs R.E.R., toujours la ville intègre en captant les circulations denses, manipule et distribue la presse et les bouchons par répartition, étranglement, transferts verticaux, rotations, déplacements, effets de vide et d’attroupement, d’où une alchimie grégaire qui entretient le magnétisme de l’achat et de la vente ; mais aussi la maintenance des circulations, des tentations, du rapport au regard, c’est-à-dire à l’altérité.

Le contraire même de la vie précaire où la nécessité radicale se pervertit en dépendance absolue, en petits bouts de besoins qu’il faut satisfaire un par un, par des aides et des secours toujours trop indigents – morcellement de l’être et de l’altérité.

En fait, et là est tout le débat, les besoins pénurieux, élémentaires, de la survie ne peuvent être satisfaits à part, en marge ; ils ont partie liée aux trafics du commerce, des transits, des grands magasins, là où les rituels des réseaux et de la ville nomade animent le flux social. Tant il est vrai que jamais un besoin primaire ne se réduit à son aspect fonctionnel, mais toujours se fond et se confond avec le besoin secondaire, socialisé, dérivant de la tentation, de la rotation, de l’attraction des marchandises et des messageries.

Au centre de tout ceci, mobile de la mobilité, le besoin/désir attracteur qui se forme par ajustement, tâtonnements, effets d’images et de modes successifs, par jeux. Le besoin socialisé n’est-il pas toujours extraverti, au loin de l’usage préexistant, voire de l’utilité ? Il s’invente et s’enroule par effets de combinatoires, satisfait un instant pour mieux rebondir autour de nouveaux objets de la technologie. Salons, show-rooms, foires, expositions et multimédia ne conçoivent plus depuis longtemps l’économie comme l’activité ayant vocation première à couvrir les besoins primaires, mais bien comme créatrice de nouveaux besoins en créant de nouveaux objets. Toujours, l’offre emballe, excède, déborde la demande. En ce sens, l’économie moderne repose et tire puissance du besoin/désir et de son mouvement auto-entretenu.

Cela, Octave Mouret, celui du « Bonheur des dames » le premier grand marchand moderne – l’avait bien compris, lui qui repéra et dompta à son profit la thermodynamique des flux de masse. Il avait parfaitement repéré entre la rue et les étages, au détour des comptoirs et au fil des allées, les mêmes micro-rituels qui agrègent, rythment, scandent, créent une mimétique, provoquent la conformité et la ressemblance. Il savait déjà, lui Mouret, à quel point le besoin-désir est interactif, naît et s’invente au gré des va-et-vient, des rencontres, des images ; à quel point il est d’abord latent, flou et indéterminé, présentant tous les caractères d’un équivalent général, surface de projection pour le désir multiple de chacun, qui peu à peu va prendre forme et orienter les choix au sein des hésitations, des comparaisons, des regrets, bref de la démultiplication des possibles, des peut-être.

Ainsi, voyons-nous se dessiner une forme particulière de lien social, une médiation flexible et plastique, touche à tout, instable, éphémère, qui tout en même temps crée un rapport à l’autre, prescrit la représentation d’un consensus collectif, régule, relie, et finalement induit une unanimité imaginaire.

Telle se tisse inlassablement l’attractivité à l’œuvre dans le besoin/désir, positionnant l’échange comme valeur intégratrice centrale, valeur déterminant alors de nouvelles sociabilités d’usage (Radkowski, 1985).

En fait, l’enjeu est clair : il faut tout simplement admettre de poser l’antériorité de la valeur d’échange sur la valeur d’usage, à tout le moins pour nos sociétés urbanisées.

Le débat sédentaire/nomade ou l’intégration tensionnelle de la mobilité au cœur de la ville.

On l’aura compris, l’intégration de la mobilité dans la ville (et d’abord dans nos représentations) n’est pas simple, puisqu’elle déchire le lieu, et change la nature de la centralité, suivant ce que nous avons décrit précédemment. Tout se passe comme si l’ancienne centralité territoriale, polarisée par la capitale, se voyait aujourd’hui redéployée dans l’étendue transactionnelle, sans que soient aperçus les modes de recomposition de la ville et par delà, du territoire.C’est bien entendu à partir du double analyseur du traitement des nombres et de la prise en compte de la mobilité, que se construisent ces observations : il s’agit ici de pointer l’émergence contradictoire de la ville grégaire.

Retour donc au Forum des Halles, pour y identifier la polémique en cause. Nous sommes ici dans le ventre de Paris, opéré à vif, il y a 40 ans. Plaie encore ouverte, a-t-on dit, lors de la consultation quant au nouveau projet de Forum des Halles en 2004 ; mais précisément ces « ventres », sinon ces « cœurs » successifs, sont-ils de même nature ? Quels changements se glissent ici, entre le temps des Halles de Baltard, celui du premier trou des Halles, et le futur projet qui s’annonce ? Depuis les années 1980 qui virent le déménagement des Halles à Rungis, l’expropriation des logements insalubres du quartier, le creusement du trou central au cœur de l’hyper centre de Paris, (ce Mundus symbolique d’une modernité qui prend par surprise, autour duquel le tout Paris va se disputer, tant il s’agit d’endiguer, de naturaliser, voire de prévenir), l’axe Beaubourg/Forum n’en finit pas de faire couler l’encre des polémiques : mais là où la modernité est couramment mise en procès, nous postulons que ce procès n’est que le point aveugle d’une confusion grave des représentations quant à la double nature désormais de l’espace/temps central en cause.

Jadis, cette centralité était centripète, inscrite dans l’histoire, la territorialité, l’identité, la mémoire longue et les sociabilités du proche Aujourd’hui, comme gare multimodale, elle est devenue avant tout centrifuge, labile, rapide et paradoxalement enfermée dans l’immédiat et le passage.

Adieu le ventre de Paris, les odeurs et les cris, les bousculades, les fièvres nocturnes, les filles et les bars, les monceaux d’ordures, les forts des Halles et la cohorte des corporations de bouche, avec métiers, pavillons dédiés, enseignes, réseaux de connaissance et de voisinage, communauté de marchands, avec us et coutumes, de père en fils. Disparition en fait de tout un monde de petits rituels quotidiens marqueurs d’identité, passage des rétameurs, voitures des quatre saisons ou petits déjeuners d’huîtres et muscadet au Rocher de Cancale, ou au Compas d’or, rue Montorgueil.

Aujourd’hui il semble n’y avoir plus que du passage et des passants, on achète dans le mouvement et l’anonymat. On est d’abord voyeur, au spectacle, poussé en avant, attiré par ce qui est à coté, plus loin, ailleurs, nomade. Donc changement d’univers pour le trou des Halles, suivant un procès qui n’en finit pas, de polémiques en disputes, tant la transformation des Halles en gare centrale est restée fondamentalement étrangère aux représentations spatiales de nos contemporains.

La destruction des pavillons de Baltard, n’a pas su laisser place à une architecture qui aurait symbolisé une nouvelle identité, car justement on ne savait pas où on allait. Peut être d’abord un problème de représentation : personne ne s’intéressait vraiment au transit de masse, littéralement irreprésentable, innommable donc, qui s’aménageait et allait prendre corps. La modernité, jadis célébrée par la tour Eiffel était en procès, comme elle le fut au temps de celle-ci, la tour était témoin du futur, et sa forme pouvait être décriée, mais elle identifiait et identifie toujours. Il en alla tout autrement du Forum.

Il y a 40 ans, le « Forum » fut aménagé pour permettre l’entrée en ville, régulière, ordonnée, continue, hors l’automobile, des dix millions de franciliens : une gare donc, d’abord et radicalement nécessaire : mais, paradoxe, la RATP ne fut même pas associée au projet : ce n’était pas une gare mais une machine qui se mettait en place, au point que la salle de transit des voyageurs s’est appelée un temps « le Flipper » ! Finalement, un système à flux, anonyme et anomique, que par utopie on choisit d’appeler : « Le Forum ». Tour de passe-passe orwellien ? L’examen de cette métamorphose est d’importance tant il faut bien voir que deux types d’espace se succèdent ici, se superposent et s’opposent, suivant deux visions de la ville qui se contrarient ou se détruisent l’une l’autre.

Passage de la vie chaude, orgiaque, communautaire et fixe du lieu à la ville-flux anonyme, et froide des nomades, dont le Forum des Halles serait l’archétype ? Là encore, si les premières gares ont servi de façades aux villes, cette gare qui prend forme en 1980 dans le trou des Halles, est mal perçue, elle fait peur, tant la circulation de masse menace, insécurise, pollue, use, normalise, vulgarise, et va mener à une sur-fréquentation des lieux. Par opposition, le site préservé, historicisé, muséal en somme, semble pour subsister, devoir échapper au flux ! La clef serait-elle là ? Tandis que les riverains se détournent du Forum et s’en protègent : la nuit l’espace est hostile, fermé, surveillé, encore aujourd’hui, le RER (seul accessible) et sa banlieue gardent mauvaise réputation.

Pourtant le Forum n’est pas un objet architectural isolé, il stimule une fréquentation et de multiples transactions qui font tâche, par la rue Berger vers Beaubourg, la rue Pierre Lescot vers la rue St Denis, ou par la rue Rambuteau vers les rues Montmartre et Montorgueil, qui en constituent le prolongement naturel. Un quartier entier dont le forum est le moteur. Et pourtant, là encore l’imaginaire collectif a coutume de lui opposer ces mêmes rues alentour et surtout Montorgueil (Moncomble, 2007a), comme si elles constituaient des îlots de survivance d’un monde ancien, celui du lieu, de l’appartenance localisée, baignée dans la territorialité de voisinage, du marché, de la proximité introvertie.

On ne sait pas encore reconnaitre combien ces artères avoisinantes, hautement connectées avec le forum, sont devenues la scène d’un individu-roi, débarrassé pour un moment de la masse, qui flirte avec un passé recomposé, adore les décors de l’ancien, et qui tient, tout provisoirement, finalement, ceux du Forum hors circuit. Dans ce mélange kitch d’ancien et de moderne, l’individu nomade peut librement s’adonner à une urbanité de type centripète, un sentiment d’appartenance flotte dans la rue, on est ici et pas ailleurs, on partage même un certain rejet pour ceux du Forum dont il faut se défendre. « Not in my back yard ». L’identification du lieu/passage est paradoxalement nomade, alors que, ce qui se convoque, se connote et se revendique en son nom, est le fait des résidents, des « locaux », des sédentaires. Ne faut-il pas voir là une déstructuration / recomposition à l’œuvre qui associe, ipso facto les pratiques de deux espaces en fait strictement opposés dans nos représentations ordinaires ?

Car, et sans trop le savoir, les chalands de la rue Montorgueil n’ont rien à voir avec ceux qui faisaient vivre le quartier au temps des Halles, ils sont plus proches de ceux qui transitent par le Forum, beaucoup plus qu’ils ne l’imaginent, ce sont tous des nomades / sédentaires, pris dans l’instant de la rue Montorgueil : ils s’intéressent à l’environnement, à l’ambiance, au passage, à la décoration, à l’huile d’argan de l’épicier arabe, aux bacs à fleurs, ce sont eux aussi, d’abord et avant tout, des consommateurs, d’objets, de biens et de services certes mais plus encore peut être de parfums d’imaginaire, d’un air du temps volatile et sans engagement, d’une simulation/simulacre de l’ancien temps et de l’ailleurs. Ainsi l’urbanité de la rue d’apparence traditionnelle, se joue-t-elle dans une opposition complémentaire, via la pratique d’une ville ou une gouvernance ludique s’est substituée aux rapports de production.

Au-delà des apparences, la rue Montorgueil et le Forum des Halles s’inter façonnent, ces deux moments urbains induits par la circulation piétonne intègrent une dynamique centripète/centrifuge caractéristiques de la grégarité. Le risque étant toujours de privilégier l’une sans voir qu’elle dépend de l’autre.

En effet, les pratiques du Forum des Halles/Montorgueil témoignent des problèmes caractéristiques de l’urbanisme actuel (Moncomble, 1990) et pointent la délicate intégration de la dialectique du lien social urbain contemporain. En est bon témoin le débat, et toujours vif, autour du jardin des Halles (Moncomble, 2007a), cette rue/passage toute de verdure et de surface, entre territoires et réseaux, qui au final escamote une fois encore la gare multimodale dans le projet actuel de restructuration du Forum.

Car nous persistons, usagers, politiques comme la plupart des urbanistes, à associer spontanément la rue, la proximité au territoire identitaire, à l’attractivité d’un lieu-centre, à la permanence, au temps long, bref au paradigme de l’ordre sédentaire et d’un espace « patrimonial » à privilégier. Mais, dans le même temps, sous l’effet des nouvelles technologies, de la ville-mouvement, des flux, des transits, trafics et mobilités de toutes sortes, bref de l’économie-monde, l’espace se déterritorialise au profit d’une étendue non bornée. De fait, la nature de nombre d’hyper centres historiques s’en est trouvée profondément modifiée.

La rue Montorgueil, prototype, en l’occurrence, ne peut s’appréhender qu’en continuité avec le Forum et son ordre nomade. Elle qui assimile au cœur du territoire de vie, du lieu de la permanence et de la présence collective, la culture de la mobilité et les propriétés afférentes de l’espace en ligne : l’instantanéité et l’ubiquité, l’ailleurs, ici présent.

Le nouveau ventre de Paris est une gare multimodale, il reste à en écrire la légende, à en inventer l’architecture comme haut lieu du commerce et de la mode, comme entrée en urbanité ; tout s’invente ici, dans le passage : le centre est une porte.

L’espace transactionnel et les territoires du lieu

L’espace des Halles vaut ici à titre d’exemplarité, telle une véritable porte de l’espace transactionnel, tant par ses sociabilités que par ses temporalités propres. Mais, on l’a vu la confusion des paradigmes et des échelles (Moncomble, 2007b) complexes de l’espace vécu ne cessent de laisser échapper la compréhension des conduites nomades. Les changements de temporalité et leurs effets ne sont pas intégrés comme agents de recomposition du territoire sédentaire. Au cœur des transits, les aires de service, les zones commerciales, les gares-aérogares les portes d’autoroutes demeurent avant tout des non-lieux et traités comme tels, tout comme s’il ne s’y passait rien ou au contraire comme s’ils concentraient en eux seuls les nouveaux espaces-temps, maillés réticulaires, en ligne, sans en observer la contradiction. Simultanément, il n’est quasiment pas examiné comment les gens superposent aujourd’hui spontanément les espaces transactionnels et leurs territoires de vie, bref comment la recomposition en cours de l’urbain généralisé passe par sa réinvention via l’intégration de la mobilité.

Reste à comprendre l’essor des milieux nomades/sédentaires : ils nous sont familiers et pourtant nous demeurent largement étrangers. La pratique d’un double espace vécu et de ses tensions nous met en quête d’un territoire qui ferait lien entre les transits et le lieu, qui intégrerait une anthropologie de la porte dans l’anthropologie classique du territoire. Car, comme on l’a montré, l’espace transactionnel ne saurait se réduire à sa seule fonctionnalité, il implique de nouveaux modes de vie, la pratique empirique pour chacun d’un espace en ligne et simultanément d’un temps resté événementiel. La mobilité change le regard et les valeurs en modifiant subrepticement le rapport sédentaire à l’espace vécu. Qu’il s’agisse du territoire ou de la ville, la recomposition des modes de vie est devenue le socle vivant de l’aménagement des transitions entre espace réticulé et espace patrimonial. Le non-lieu ordinaire des gares et des aéroports, (de toutes les portes en fait connectant l’espace transactionnel et les territoires du lieu ou de la ville centre) s’avère en fait un haut lieu de société, là se cristallisent des identifications essentielles à l’entrée dans une société–monde. On a esquissé les multiples médiations, plus, la morphogénèse d’une véritable initiation produite par les portes de l’espace transactionnel. Celles-ci ne se posent pas seulement comme la sortie d’un territoire mais aussi comme son entrée, suivant toute une série de mutations des temporalités comme des représentations. Notre identité nomade/sédentaire contemporaine se joue là. Une véritable conception de la porte peut et doit accompagner cette conversion qui mène tantôt au retour au lieu, tantôt à l’entrée dans l’espace en ligne. Mais ces transitions qui mêlent les cultures nomades et sédentaires sont trop rares. À l’âge premier de l’espace transactionnel, la fascination technico-économique impose encore souvent la toute puissance de la globalisation des échanges. Les lieux et leurs contradictions sont escamotés. La décomposition du territoire semble l’emporter tandis que sa recomposition empirique reste encore par trop invisible aux yeux des experts et des décideurs politiques.

 

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Pour citer cet article

Françoise Moncomble, « L’échange de masse : une fabrique du lien social urbain », La_Revue, n° 4, www.lrdb.fr, mis en ligne en septembre 2009.


Date de création : 01/09/2009 16:31
Dernière modification : 09/09/2009 17:39
Catégorie : Sociologie
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