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Philosophie - Arnaud SABATIER

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La_Revue, n° 4

 

Vendre, échanger, donner

 

 

« Narcisse et Écho, politique de la communication. Échanger les regards et donner la parole », Arnaud Sabatier

     Philosophe, Arnaud Sabatier, enseigne au lycée Bellepierre de Saint Denis de La Réunion. Soucieux de donner la parole et de favoriser l’échange des savoirs, il a initié en 2006 Les Rencontres de Bellepierre. Il relit ici le mythe de Narcisse et Écho et repense la communication que l’on ne saurait confondre avec la « com » sans un appauvrissement considérable et dommageable.

     Regarder ce n’est pas voir et parler ce n’est pas dire ; c’est ce que vérifient tragiquement Narcisse et Écho. Inaptes au dialogue, incapables de communiquer, ils s’isolent fatalement dans la clôture de l’identique, espace saturé d’un moi qui, croyant pouvoir se nourrir de reflets et d’échos, se duplique stérilement dans le mauvais infini de la répétition.

     Regarder et parler ne sont pas des aptitudes physiologiques ou des facultés intellectuelles, ce sont des postures éthico-politiques. Si voir et dire, au service de la vie et liés au besoin, rapportent à soi, regarder et parler ont quant à eux une structure de renvoi, comme le désir, comme le symbole, qui les « exporte » et les rapporte aux autres. Regarder, c’est regarder le regard de l’autre, parler c’est s’adresser à l’autre et témoigner devant lui. On comprend alors que Narcisse et Écho ne sont pas seulement de mauvais amants ou de piètres communicants, leur incapacité à la communauté comme à la communication les conduit à la mort. Transformé en fleur ou réduite à un son, c’est leur humanité qu’ils perdent. Une humanité dont le souci aujourd’hui est de trouver sa voie entre le retrait hors du monde de Narcisses narcissiques qui confondent liens virtuels et échanges mondains, et l’assimilation dans un espace unique et uniforme d’Échos clonées et stériles qui copient-collent et ne donnent plus lieu à aucun sens neuf.

 

 

 

Narcisse et Écho, politique de la communication

 

Échanger les regards et donner la parole

 

Arnaud Sabatier

 

 

 

 

 

« Le témoignage le plus important et le plus pénible du monde moderne, celui qui rassemble peut-être tous les autres témoignages que cette époque se trouve chargée d’assumer […] est le témoignage de la dissolution, de la dislocation ou de la conflagration de la communauté »,

Jean-Luc Nancy, La communauté désœuvrée

 

 

Narcisse et Écho, de piètres communicants

On connaît l’histoire tragiquement célèbre de Narcisse et Écho telle que la raconte Ovide (1). Narcisse, le beau jeune homme découvre un jour son reflet dans l’eau, et, alors que dans le même temps, non sans orgueil, il dédaigne les ardents désirs qu’il fait naître chez toutes et chez tous, il tombe désespérément amoureux de cette fatale illusion, cette « source fallacieuse ». « Sans s’en douter, il se désire lui-même ; il est l’amant et l’objet aimé, le but auquel s’adresse ses vœux ; les feux qu’il cherche à allumer sont en même temps ceux qui le brûlent ». Fasciné par cette beauté inaccessible, dévoré par la passion de ce cruel amant, si proche et si lointain, qui semble vouloir se donner et toujours pourtant lui échappe, il se laisse dépérir et s’éteint « à la fleur de l’âge ».

Quant à la nymphe Écho, elle a été condamnée par Junon à seulement répéter ce que ses interlocuteurs lui disent, nymphe à la « bouche bavarde », elle ne peut ni se taire ni parler la première, et sa voix ne lui sert plus qu’à renvoyer les derniers mots entendus. Elle aime Narcisse le fier, elle brûle de désir, « le soufre vivace dont on enduit l’extrémité des torches ne s’allume pas plus rapidement au contact de la flamme » ! Mais c’est un amour sans retour, méprisée, repoussée, honteuse, elle en meurt lentement, il ne lui reste bientôt « que la voix et les os ; sa voix est intacte, ses os ont pris la forme d’un rocher », elle n’est plus finalement qu’un son, un écho, « voilà tout ce qui survit en elle ».

Ce mythe nous parle bien sûr d’amours impossibles, de désirs brûlants, de fascination et de… narcissisme, mais il nous invite aussi à nous interroger sur le regard et la parole et, ce faisant, à repenser la communication.

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(1) Ovide, (-43 ; 17), Les Métamorphoses. Le passage se trouve dans le livre III, vers 339-510. On pourra consulter le texte latin avec traduction et notes (Anne-Marie Boxus et Jacques Poucet, 2006) sur le site remarquable Bibliotheca Classica Selecta de l’Université Catholique de Louvain. La traduction ici citée est celle de Georges Lafaye, édité par Jean-Pierre Néraudeau, Gallimard, folio classique, 1992.

Regarder n’est pas voir

Je regarde ma montre, la nuit noire d’un ciel sans étoiles et les marques sur ton visage, je vois qu’il est tard, que tu es fatiguée. Les choses nous semblent simples : il y a un sujet, une faculté exercée sur un objet et un résultat, je regarde et vois ce que je regarde. Mais regarder, est-ce seulement voir ?, et si l’on ne voit plus, cesse-t-on de regarder ?

Un sujet, un verbe, un complément, le découpage grammatical est simple, cohérent et nous semble être le reflet assez fidèle de ce qui se joue dans le monde. Et l’on glisse du substantif à la substance : la première conception du monde est toujours un réalisme substantialiste qui peuple le réel d’entités autonomes repérées qui feraient, agiraient ou subiraient de façon déterminée. C’est simpliste et réducteur, et si voir peut encore entrer dans ce cadre explicatif étroit, voyons comment regarder impose une autre grammaire et une nouvelle ontologie, voyons comment regarder renvoie à une autre communauté et fonde un autre monde. Regarder n’est pas voir ; les verbes sont employés l’un pour l’autre, ils désignent pourtant des comportements radicalement différents.

Le voir est objectif, « objectal », parce qu’en visant il divise, discrimine et hiérarchise, il configure une zone du réel et l’organise en objets, le plus souvent afin d’en mieux user, mais aussi pour davantage connaître (user et connaître, deux actions que la technoscience moderne a intimement et dangereusement solidarisées). Le voir est d’abord animal, il est fondamentalement lié au besoin. On constate même qu’il varie en acuité au rythme du besoin lui-même : le manque l’aiguise et la réplétion l’annule ou le réduit à une quasi cécité. Il est une faculté au service de la vie, un organe, un organon utile et efficace dans un monde de proies à consommer ou d’objectifs à atteindre.

Le regard n’est pas une espèce de voir, c’est autre chose, c’est d’abord une attitude, un comportement humain et humanisant (anthropogène et « narcissisant » comme disent les psychanalystes), il est lié au désir, et, à ce titre, comme le désir est désir du désir d’autrui, il est regard du regard d’autrui (2). Le regard ne porte pas sur ce qu’il voit. Disons que le regard s’inscrit dans un complexe d’« inter-regards », d’échanges et de mélanges de regards. Il naît du regard de l’autre et meurt d’en être privé. Il unit et cherche plus à comprendre qu’à analyser. Il ne devient regard qu’à la faveur de la rencontre avec le regard de l’autre et n’a de cesse de le poursuivre. Regarder c’est toujours regarder quelqu’un nous regardant, ou chercher ce regard, ou le supposer ou l’imaginer. Le regard est toujours, en un autre sens, fuyant, il a la structure du renvoi et suppose non seulement une pluralité de regardeurs, mais aussi une pluralité de sens.

De cela, la langue en a l’intuition quand elle parle de voyeur pour désigner celui qui voit autrui sans le regarder, le transformant en objet-vu, c’est-à-dire le posant là, le dis-posant, le mettant à disposition, comme un ob-jet, jeté-là-devant, là où un sujet peut l’assujettir, c’est-à-dire encore, le consommer et en désespérer comme dit Hegel. Voir est d’ailleurs efficace pour autant qu’il n’y a pas réciprocité – qu’il s’agisse du chasseur, du voyeur ou du vigile derrière sa caméra de vidéosurveillance, ils doivent voir sans être vus. La chose-vue est réduite, dépouillée de ses possibles, privée de son contexte, inscrite dans un champ fermé, figée ou réifiée, ainsi en va-t-il de la gazelle guettée par le lion ou de la stripteaseuse observée dans un peep show − femme-objet dit justement la formule. Voir, c’est vouloir saisir et posséder pour consommer. La vision est voyeuriste, elle est consumériste, interventionniste voire intrusive.

Notons que l’observation scientifique est elle aussi, mutatis mutandis, une espèce radicalisée du voir. Le voir scientifique suppose et exige l’isolement et la neutralisation contextuelle de l’objet, il travaille également au retrait, au recul, si possible à l’annulation de celui qui voit, il est méthodologiquement asymétrique et nie tout échange : l’ophtalmologue voit et soigne notre iris pour autant qu’il ne la regarde pas. C’est toute la distance qui sépare le clin d’œil et sa symbolique du clignement de paupière et son étiologie.

Le voir donc, est masculin, dominateur, intrusif, animal, scientifique ; il s’agit de voir pour savoir et savoir pour pouvoir (3). Il analyse, divise, discrimine et organise tout autour d’un pôle égoïque auquel sont rapportés, soit pour être consommés, soit pour être connus, les objets vus. Il est irréversible et sans échange, il prend sans donner.

Le regard naît et vit dans et par le regard de l’autre ; il s’éteint de n’être pas partagé. Étymologiquement d’ailleurs, re-garder c’est avoir égard, prendre en garde, le propos est moins optique qu’éthique, il s’agit de protéger plus que de posséder, d’entourer de soins, de veiller avec sollicitude (4). Si l’on se cache pour voir plus, on s’expose pour mieux regarder. Regarder suppose que l’on s’engage et se montre, parce que c’est en un sens se livrer à autrui et permettre en retour non qu’il s’exhibe mais qu’il s’expose lui aussi. Si la vision a un organe, l’œil, le regard a un lieu, le visage. Lévinas n’aura eu de cesse de dire cette différence. Le visage ne saurait faire l’objet d’une vision, parce qu’on ne peut le circonscrire, le réduire à un faciès et encore moins à une image ou une photo, il résiste aux prédateurs, il se refuse à la prise, et si l’on passe en force, on dé-visage proprement dit. À vouloir voir avec insistance, avec acuité, à vouloir inspecter ou scruter, on s’assure le retrait du visage. Car le visage ne se donne qu’à l’occasion d’une exposition, ce qu’il révèle immédiatement, c’est la nudité et la vulnérabilité. La nudité du corps, d’ailleurs, n’a de sens qu’à visage découvert, au sens où nu derrière un masque, on ne l’est plus. Le regard est l’accueil bienveillant du visage d’autrui exposant ainsi sa vulnérabilité, voire sa dépendance.

Éthique, le regard est aussi politique, il apprend le décentrement et le passage, l’attente et le lien ; peu intéressé par les images fixes, distraites, encadrées, il configure un monde habité et profond, non pas flou, mais mouvant, complexe, pluriel, réticulé, un territoire maillé dont aucune carte ne saurait rendre compte car chaque chose regardée, au lieu de capter, captiver ou capturer la vue à l’aide de chromos plans et sans vie, renvoie le regard qui circule et navigue, interminablement, par le jeu des associations dont toute chose est riche, par le jeu des déplacements et des interprétations que chaque regard impose. Sans objectif − dans les deux sens du terme − le regard intègre et tisse car il est l’entre-deux, plus ancien que le sujet et son objet, il est le terrain qui les accueille et les « garde », plus profond que les substances, il est la relation qui les fait naître et devenir.

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(2) On se méprend à faire du désir un besoin humain. Sur ce point cf., sur le site, Arnaud Sabatier, « le désir et le manque », avril 2007.

(3) Ce que ne contredit pas l’étymologie ; voir vient du latin videre qui dérive lui-même d’une racine indoeuropéenne °weid, qui désigne la vision comme instrument de connaissance. Cela donnera le grec idea (widea) d’où viennent nos idées, et l’allemand wissen, savoir, ou l’anglais wise, sage. À l’évidence, le voir scientifique mériterait une analyse plus approfondie, parce que l’on risque toujours, à critiquer trop rapidement la science, de servir les intérêts douteux des chantres de l’irrationnel. Ajoutons néanmoins que l’observation, qui a été l’outil roi de la science, se voit aujourd’hui détrônée − progrès technique oblige − par le comput. La science donc ne regarde pas mais voit de moins en moins, pour calculer de plus en plus.

(4) Le français garder, mais aussi l’anglais to ward et l’allemand warten viennent d’une racine indoeuropéenne commune, °swer qui évoque l’idée de soin, de respect, d’attention, d’inquiétude qui donnera aussi le grec horan et le latin vereri, respecter, craindre (d’où notre français vergogne). Regarder et garder resteront longtemps à peu près synonymes pour signifier « faire attention à, protéger, veiller sur » et donc aussi, « avoir l’œil sur ». Rappelons encore l’anglais to regard qui signifie « considérer, estimer, respecter » et le français regarder à, considérer avec attention.

Narcisse ou la vision sans regard

Narcisse voit et ne regarde pas, il scrute, inspecte, observe mais ne regarde pas, et il en meurt ; il ne veut voir que lui-même, il ne sait pas regarder. Pourtant dira-t-on, il est plein d’égards pour son image, il aime son image et brûle de désir pour elle (ou lui ?). Mais tel est bien le problème. Regarder, c’est renoncer à n’être que soi, cesser d’être « soi-même », même à soi, se risquer à l’événement de la différence, s’ouvrir à l’autre et son irréductible altérité, se donner à lui et le recevoir, recueillir et accueillir. Narcisse se voit mais ne saurait regarder car il est à la fois l’amant et l’aimé, le sujet désirant et l’objet désiré. Il n’accepte de se déprendre de soi pour s’éprendre d’un autre qu’à la condition que cet autre soit un autre soi, un autre moi. La grammaire est trompeuse, on peut se voir soi-même, mais non pas se regarder. Il n’est pas de forme réfléchie du regard, le miroir, médiateur illusoire, ne permet que le voir.

Voir suppose n’être pas vu, au contraire regarder c’est aussi être regardé, non pas être vu ou observé, sans le savoir, ni non plus se résigner passivement à être assujetti, contrôlé, inspecté, visionné mais se livrer au regard de l’autre, accepter une perte, consentir à se déposséder, même si c’est provisoirement.

Narcisse refuse l’amour d’Écho et des autres nymphes, il refuse de les regarder, absorbé par son image, ce double spéculaire, ressemblant certes, mais qui n’est finalement qu’un écho visuel, virtuel et infécond. Son voir narcissique, voir sans échange, sans partage, sans ouverture, sans perte, le conduit à la mort. Il ne comprend pas que l’existence est subordonnée à l’échange des regards, à l’échange des égards. Narcisse ne comprend pas la loi de la différence et de la pluralité qui subordonne la consistance et la persistance du moi à son détour par l’autre ; son monde, parce qu’il est désert, n’est plus un monde : privé de ces perspectives, ces interprétations que sont les autres regards et qui font de l’espace des lieux et de la terre un monde. Les règles de l’optique l’illustrent : les rayons purement symétriques s’annulent, il leur faut une diffraction pour continuer à rayonner et diffuser. Narcisse refuse le jeu du désir et sa puissance de diffraction (5). Le besoin rapporte la vie à elle-même, et la réplétion est comme une coïncidence à soi, létale, une présence saturée, une absence d’absence : vie de la vie et mort ou retrait de l’existence. Le désir « exporte » l’existence, il l’exproprie, hors de son propre et la soumet ou la remet à l’autre. Faute de cet exode, de cette « altération », elle s’assèche ; faute de cette expatriation, de ce détour par l’irréductible étrangeté de l’étranger, elle se dissipe dans une identité à soi sans avenir. Pas de changement sans échange, pas de devenir sans changement. Pas d’existence sans devenir.

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(5) Ce qui explique aussi qu’il faut être au moins trois pour désirer. « Le couple originaire n’est pas seulement un mythe, c’est une impossibilité constitutive, un non-sens. Il faut au moins trois sujets pour faire une grammaire et un monde ». Sur ce point cf. sur le site, Arnaud Sabatier, « l’arithmétique du désir », mai 2007.

Parler n’est pas dire

Regarder donc, c’est toujours regarder le regard d’autrui, un regard est toujours un échange de regards, faute de quoi ce n’est qu’un voir objectivant, efficace certes, voire nécessaire à la vie et la survie, mais inapte à faire monde. Parallèlement, parler c’est toujours parler à quelqu’un, c’est toujours répondre à un appel déjà exprimé et attendre une réponse à venir. Ma propre parole ne devient parole qu’à la condition d’être adressée et entendue ; d’elle aussi on peut dire qu’elle ex-siste, c’est-à-dire, hors d’elle-même se tient, exportée, en amont comme en aval. La parole échappe en quelque sorte au sujet-locuteur, elle l’excède, le précède et lui succède, elle en est le sol et l’horizon, et, pour la plus belle d’entre elles, la parole poétique, elle en est aussi la mémoire et la voie, retenant et annonçant. Nous venons à la parole, comme on vient au monde, tardivement, mais sans ailleurs possible, car la parole est le lieu même de l’humanité, là l’humanité a lieu, dans l’événement partagé du sens.

Dire, c’est autre chose que parler. Énoncer, ou dire, c’est dire quelque chose. Le dire est une sorte de mise en voix du voir, sa finalité est instrumentale, et, privé d’objet, il perd son sens. Dire, c’est indexer le monde, le doubler d’un substitut lexical, inévitablement incomplet quoique fort utile. Dire, c’est montrer ou indiquer, afin, le plus souvent, de prendre plus efficacement, par exemple dans l’inventaire ou le dénombrement. Dans le continuum des choses du monde, le dire discrimine, caractérise et classe, et offre ainsi des moyens de saisir, de prendre, de connaître. Étiqueter, inventorier, hiérarchiser, telles sont quelques figures exemplaires du dire.

Parler, ce n’est pas dire, c’est attester ou témoigner, devant ses pairs, et même si c’est pour contredire ou contester. Il faut pour regarder cesser de voir, il faut aussi, même si la formule peut choquer, cesser de dire pour parler. Parler suppose que l’on appartienne à une communauté de parlants, c’est donc d’abord, au sens propre, communiquer, c’est-à-dire encore, être ensemble, sur le mode de l’échange. Parler c’est appartenir à une communauté symbolique et sur ce fond commun, partager, apporter sa participation, sa part, c’est-à-dire sa réponse (6). Parler c’est s’adresser et répondre, se comprendre et dialoguer et non pas répéter comme le vérifie tragiquement la malheureuse Écho, l’écho n’étant finalement que la métaphore sonore du reflet de Narcisse. Inaptes à dialoguer, incapables de communiquer, ils ne se parlent ni se regardent.

N’est-ce là qu’un joli mythe ou doit-on s’inquiéter avec le philosophe Gadamer d’une possible disparition de l’art du dialogue qui laisserait place à « une monologisation croissante du comportement humain » (7) ? L’échange dialogué vise et suppose à la fois la compréhension. C’est-à-dire qu’il faut à la fois une langue commune et une incompréhension pour vouloir et pouvoir se comprendre. Le marché est une belle image : il est un lieu commun, déterminé par ses fonctions, on s’y rend pour les mêmes raisons, vendre, acheter, voire échanger ; mais il faut aussi de l’excès et du manque, de la différence, que l’échange, précisément, vise à réduire. De la même façon, il faut pour dialoguer, un terrain d’entente, le plus souvent une même langue, et plus fondamentalement encore une même aptitude au sens, une même habitation du symbolique ; mais il faut aussi une « mésentente », une « incompréhension », un manque ou un excès de sens à acquérir ou transmettre.

« Le dialogue a une forme métamorphosante. Là où le dialogue a réussi, quelque chose nous est resté, et ce qui nous est resté nous a changé » (8). Dans le dialogue se nouent le même et l’autre, et ce, à divers égards, selon différents modes : une même langue mais d’autres points de vue, un même sujet mais « altéré » par le dialogue. Le dialogue échoue quand, en fait, il n’est qu’un monologue, privé de médiation, manquant d’événements étrangers, ou forçant leur « assimilation », c’est-à-dire imposant notre même à nous, qui demeure alors, proprement inaltéré, pur. Narcisse et Écho monologuent tous les deux, inaptes au dialogue, inaptes à la métamorphose, ils s’éteignent dans une illusion d’éternité : les mêmes fleurs qui toujours s’appelleront narcisses, sans pourtant n’être plus jamais Narcisse ; les mêmes échos qui toujours répéteront, sans pourtant ne jamais plus faire entendre ce qu’Écho veut dire.

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(6) Communiquer vient du latin cum, avec, et °municus, qui dérive de la racine °mei, changer, échanger ; munus, signifie charge, fonction, et suggère l’idée d’échanges réglés par l’usage ou les conventions, c’est-à-dire encore symboliques.

(7) Hans-Georg Gadamer, « L’inaptitude au dialogue », dans Langage et vérité, trad. Jean-Claude Gens, Gallimard, 1995. Il s’agit d’une allocution radiophonique publiée pour la première fois en 1971.

(8) Ibid., p. 170.

Écho ou le dire sans parole

Dialoguer c’est risquer autrui, c’est miser sa propre identité et jouer l’altérité. On peut perdre, comme dans tout échange, comme dans toute transaction et s’apercevoir que l’on a donné plus que l’on a reçu − encore que l’on serait bien en peine de justifier ce calcul et montrer l’instrument qui permet de telles mesures. C’est la crainte de Narcisse, lui dont la beauté n’a pas de prix, de ne pas récupérer sa mise s’il devait aimer une nymphe, d’être trompé sur le marché des sentiments. Il fait donc l’économie d’une communication qui pourrait être couteuse, il renonce à dialoguer. Erreur de calcul, stratégie fatale, il s’enferme dans la circularité de l’identité, l’extérieur, peuplé des autres, ne vaut que parce qu’il lui renvoie son image ou sa voix. Interdisant à la parole (logos) de circuler (dia), bloquant les échanges et les renvois de regards, il se répète dans une similitude impossible. Refusant l’hospitalité à l’étranger, il s’immunise dans une solitude pure et vide. Interrompant le processus vital du devenir-autre, il meurt.

Quant à Écho, elle ne dialogue pas non plus car elle ne sait pas répondre, mais seulement répéter. Rappelons que cet usage réduit de la parole est la punition que lui a infligée Junon, en représailles de son stratagème qui consistait à retenir la déesse par d’interminables discours pendant que Jupiter, l’époux volage, batifolait avec les nymphes. C’est-à-dire aussi que déjà Écho avait un usage dévoyé de la parole, usage stratégique, usage instrumental, Shéhérazade grecque, elle inventait de longues histoires non pour dialoguer mais pour distraire, inscrivant le discours dans le mauvais infini, celui de la répétition insensée, de la duplication mécanique.

La répétition comme le bavardage sont deux dévoiements de la parole, ils ne donnent pas la parole, ils miment l’échange et la rencontre. Car dialoguer c’est répondre à quelqu’un, c’est répondre de lui, attester son existence par un autre point de vue, un autre regard. Écho ne répond pas, elle répète et en meurt, comme ses discours qui ne sont jamais que des reflets, des ombres de parole sans consistance propre, des doubles pas même complets qui dupliquent infidèlement et referment, appauvrissent, étouffent les sons pour finalement ne satisfaire ni Narcisse ni elle-même.

On pourrait ici évoquer encore une autre figure dévoyée de la parole, l’ordre. L’ordre s’impose, sans limite, sans retour, non qu’il soit inefficient mais il fait faire, il ne fait pas parler. Donner un ordre, c’est ne rien donner, à tout le moins pas le moindre sens à échanger. On obéit à un ordre, on ne lui répond pas. Impuissante efficacité de l’ordre qui ne vaut que le temps de son énonciation. Parler, c’est dialoguer, c’est-à-dire non pas s’imposer mais s’ex-poser, se tenir hors de soi, non pas bien évidemment pour aller s’abîmer dans le discours de l’autre aussi riche soit-il et le répéter fidèlement, servilement. Ni intime, ni « extime » (comme dit clairement le latin) le dia-logue raconte un voyage, une libre circulation dans cet entre-deux des points de vue, dans l’entrelacs des histoires partagées. L’ordre ou la répétition comme le dire en général, sont des parler inachevés ou amputés de ce qui seule en ferait une parole, la réponse.

Mais répondre c’est plus que retourner une information à son interlocuteur, c’est surtout accueillir et recueillir son existence et la confirmer. « Le sujet est un hôte » dit joliment Lévinas (9). Répondre ce n’est pas répliquer, c’est assumer la responsabilité d’autrui. Ce sont les mauvais acteurs qui donnent la réplique, exilés d’un texte qu’ils répètent et ne savent habiter. Répondre, c’est entendre l’autre, laisser un espace commun s’ouvrir, une entente, l’espace d’une communauté de sens. Répéter est une forme de surdité, surdité à ce que l’autre demande et attend, une forme de fermeture à cet appel interminable, à ce cri continu qui commence à la naissance et pourrait définir l’existence comme une absence constitutive, un manque, une vulnérabilité, une pauvreté peut-être. Exister, c’est manquer de l’autre. La répétition est inféconde, et même si elle dure et prolonge interminablement par le jeu infini et illusoire des reflets, elle interrompt le devenir, elle fige et isole dans l’identique. La répétition est un échec de la parole, une imitation fallacieuse de la communication, une tragédie de l’être-ensemble. La répétition est la fin interminable qui interdit toute initiative, tout commencement, tout lever de sens.

Mauvais communicants, mauvais amants, Narcisse et Écho meurent de ne rien donner, rien perdre, rien échanger.

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(9) Lévinas, Totalité et Infini, (1961), Livre de Poche, 1994 ; p. 334.

Communiquer : finitude et responsabilité

Parler n’est jamais seulement, jamais déjà, dire quelque chose, c’est aussi toujours s’adresser à quelqu’un. Je dis quelque chose et je parle à quelqu’un. La communication se rapporte à cet échange principiel – échange de regards, échange de paroles –, elle n’est pas l’exercice d’une faculté propre à un sujet, elle est l’excès qui rend le sujet possible, parce qu’il lui évite la coïncidence fatale, le reflet ou l’écho. Le commun de la communication permet et favorise la différenciation des communicants. Narcisse meurt de ne pas échanger de regards ; Écho périt de ne pas échanger de paroles. Il voit sans regarder ; elle dit sans parler et répète sans répondre. Incapables tous deux de s’ouvrir à l’autre, incapables de se perdre dans cet ailleurs où seulement l’on peut se trouver, ils confirment que la duplication est infertile, que l’autre n’est pas optionnel et que l’échange est plus ancien et plus essentiel que ceux qui échangent.

Voilà donc ce qui se joue dans la communication et que l’on n’entend pas toujours, alors que le mot parle clairement pourtant de commun et de communauté (10). Plus qu’une faculté intellectuelle étayée sur des organes, la communication parle de la condition humaine, de la condition des hommes, finis et coresponsables. L’échange, les regards et les paroles sont les signes de la finitude des êtres humains, tout autant que de leur responsabilité.

Finitude parce leur premier regard est une attente, leur première parole une demande ; finitude parce que la réalisation de leur devenir passe par le risque de leur perte, se montrer, risquer d’être vu sans être regardé, parler, risquer d’être écouté sans être entendu. Et sans doute est-il temps de renoncer à chercher en amont de l’échange un don originaire ou un donateur premier. Le premier acte humain est toujours second. La première apparition de l’homme est toujours une com-parution (11), avec autrui, devant autrui, pour autrui. Ce qui est premier c’est le « marché », le commerce initial, la correspondance, la coexistence, la communauté : le cum-, que l’on aura soin de ne pas hypostasier ou abstraire pour autant. Aussi loin que l’on remonte, si tant est que cela ait de l’intérêt, il y a toujours un déjà-là − es gibt dit l’allemand − il y a le monde, il y a les autres, il y a le sens. Étant « donné » cela, donner n’est jamais que rendre ou contre-donner, toujours échanger.

Finitude donc, mais, par ailleurs et en même temps, responsabilité parce que si le premier regard est une attente d’égards, une demande de sollicitude, il faut, en retour, sauvegarder la fragilité que livre autrui en s’ex-posant. Responsabilité parce que si la première parole est un appel, une demande de réponse, il faudra répondre à cette inquiétude, et d’une réponse qui soit une entente qui donne la parole à qui ne saurait la prendre, perpétuant ainsi le lien du sens, le phrasé du monde.

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(10) Il est vrai que le mot est suspect aujourd’hui et que l’on doit toujours l’employer prudemment, tant il est des figures « meurtrières » de la communauté comme l’écrit Amin Maalouf des identités ; mais en même temps on ne saurait se résoudre à l’abandonner à ceux qui l’ont confisqué. C’est sans doute l’une des vocations de la philosophie que de dénoncer ces appropriations abusives.

(11) Pour reprendre le titre du livre de Jean-Luc Nancy et Jean-Christophe Bailly, La Comparution. Politique à venir, Christian Bourgois, 1991.

Conclusion : la com, la prise et le don

Une note pour finir. Tout cela ne signifie pas qu’il faut cesser de voir et ne plus rien dire, pour se fondre dans une belle totalité harmonieuse, aveugle et silencieuse ! La faillite d’un certain devenir-en-commun qui caractérise notre modernité est aussi le succès, quasi hégémonique, d’un certain être-Un. Il n’est pas question d’appeler à renoncer au savoir − objectif, le cas échéant − pour le remplacer par la religion du senti, la mystique du vécu ou la fusion dans le Grand Tout. Il n’est pas question non plus de guérir l’individualisme ou le privatisme de l’homme contemporain en sacrifiant la singularité et la différence sur l’autel d’un néo-communisme new age.

Il faut plutôt entendre ici une mise en garde contre un dévoiement aporétique de la communication et une issue douteuse de la civilisation qui s’y risquerait. Comprendre que quelque chose de plus ancien et plus essentiel, de moins visible et moins « utile », quelque chose d’incalculable, hors de prix, se tient là, dans ces lieux ouverts et complexes que dessinent les regards et animent les paroles, quelque chose comme un sol commun, qui est une première communication, un commerce initial ; comprendre que l’on n’altérera pas cet « en-commun » sans d’imprévisibles dommages. Être apte au dialogue, bien communiquer, est « la véritable élévation de l’homme à l’humanité » (12). Entendre et s’entendre, regarder avec égards, c’est bien ; mais on l’aura compris, il ne s’agit pas de morale, ni seulement de civilité voire de psychothérapie. Il n’est pas certain, au regard de l’idée que l’on se fait aujourd’hui de la « com » que l’on ait mesuré l’enjeu. Pas certain non plus que toutes ces techniques et méthodes très en vogue − et pas seulement dans les écoles de commerce − de « prise de parole » n’aient pas oublié en route l’essentiel, que pourtant l’on n’enseigne nulle part, à savoir le « don de la parole ». Enseigner à donner la parole, apprendre à entendre et regarder, apprendre à répondre dans une sollicitude responsable qui seule libère le sens, là où la « prise » − de pouvoir beaucoup plus que de parole − engendre la défense, la réaction violente ou la soumission. Il en va, ni plus ni moins, du commun par quoi les hommes communiquent et se protègent tout autant de l’identité sans avenir que de la différence sans demeure, maillant les fils de l’étrangeté, imprévisible et féconde, et de la familiarité, fidèle et accueillante, renonçant à assimiler l’autre tout en préservant leur voix. Ce qu’Aristote appelait la symphonie, l’opposant à la cacophonie (Écho ?) comme à l’unisson (Narcisse ?). Les hommes à venir sauront-ils faire sonner l’être-ensemble ?, consonner et convenir, c’est-à-dire encore communiquer ?

__________________________

 

(12) Gadamer, Op. cit., p. 174.

 

 

 

Pour citer cet article

Arnaud Sabatier, « Narcisse et Écho, politique de la communication. Échanger les regards et donner la parole », La_Revue, n° 4, www.lrdb.fr, mis enligne en septembre 2009.


Date de création : 02/09/2009 09:59
Dernière modification : 02/09/2009 09:59
Catégorie : Philosophie
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