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Communication - Bernard LAMIZET

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La_Revue, n° 4

Vendre, échanger, donner

 

« La sémaluation. Sémiotique de la transaction », Bernard Lamizet

 

Docteur ès lettres, Bernard Lamizet est professeur en sciences de l’information et de la communication à l’Institut d’Études politiques de Lyon.

On voit assez bien ce qui s'échange ou se vend au marché. Mais on peut aussi se demander ce qui s'échange vraiment dans ces... échanges. C'est ce redoublement « spéculatif » qui conduit l'auteur, loin de la Bourse, sur l'agora. Attentif à l'étymologie, évoquant l'anthropologie ou la psychanalyse, convoquant Marx ou Mauss, il prend soin de distinguer, l'échange et le troc, le don et la vente, les espaces privé et public, pour proposer une sémiotique de la transaction.

La transaction ne saurait être analysée seulement comme la circulation d'un bien, d'un propriétaire à un autre, elle est un ensemble complexe de faits, matériels et manifestes, mais aussi de règles et de normes, explicites ou non, enfin de valeurs, symboliques et arbitraires, qui ordonne ou configure l'espace public de la société. À ce titre, elle permet de comprendre comment les sujets se constituent, tissant dialectiquement les deux brins de l'existence, singularité de la vie privée et pluralité des appartenances ou statuts publics, articulant donc une logique économique (au sens grec, c'est-à-dire domestique) et une logique politique, pour ouvrir la possibilité de cet « oxymore » qu'est l'économie politique.

Affinant son analyse, Bernard Lamizet propose une sémiotique de l'échange, du don et de la vente. L'échange, à la différence du troc, marque le passage à une société politique, réglée, normée, instituée ; du troc à l'échange on passe d'une économie imaginaire à une économie politique. Avec le don, on est dans une économie ou une médiation politique qui échappe à la logique classique de l'échange monnayé, sa logique est d'ordre institutionnel, il institue un type de relation entre donateur et donataire, une relation singulière de pouvoir et de dépendance. Toujours contextuel, non généralisable, non transférable, il n'appartient pas à la sphère publique, il ouvre un espace privé, propre aux partenaires du don. Toutes ces différences en font comme un contre-point de l'économie classique qui pourrait servir à la repenser. La vente désigne le cadre d'un nouvel espace, le marché, qui est l'expression économique de l'espace public. La valeur d'usage, privée, y est comme « refoulée », au profit de la valeur d'échange et de son expression symbolique, la monnaie, qui, à titre d'équivalent général, décontextualise – dé-privatise, pourrait-on dire – les échanges et les rend, en droit, universels.

Ce serait donc bien réducteur de ne considérer la transaction que sous l'angle économique ou financier. Il s'agit plus largement d'une médiation indissociablement sociale, économique et politique. Ce que les Grecs et les Latins savaient déjà si l'on se souvient que l'agora ou le forum, s'ils étaient un marché, étaient aussi un espace politique, là où un peuple se structure en instituant des normes, s'exprime en se donnant des codes et s'imagine en se rêvant un idéal. Le désir, le pouvoir, le sens, le rapport à l'autre, l'histoire, la nation, la société... on le voit, une sémiotique de l'échange nous conduit, loin des préoccupations financiaristes auxquelles il est parfois réduit, au cœur des questions fondamentales de la philosophie politique. Ce ne serait pas le moindre des paradoxes, que ce soit une réflexion sur le don – « qui échappe à l'agora » – qui nous éclaire sur la voie à prendre pour refonder la société.

 

 

 

La sémaluation

 

Sémiotique de la transaction

 

Bernard Lamizet

 

 

Introduction : la sémiotique de l’échange structure l’agora

Le terme grec « agora » et le terme latin « forum », qui désignent à la fois le lieu du marché et de la transaction et le lieu du débat public et du politique, sont issus, l’un et l’autre, de la même étymologie indo-européenne : « *ghe/or », qui est aussi l’étymon du terme français « hors ». Cette racine désigne l’espace extérieur à l’espace domestique, l’espace que Jürgen Habermas proposera, plus tard, de désigner par le concept, devenu classique, d’espace public.

Il s’agit d’un espace qui est à la fois le lieu du marché et des échanges, le lieu de la confrontation des identités politiques et des acteurs du pouvoir et, d’une manière plus générale, le lieu de l’indistinction, celui où l’on rencontre n’importe qui. Fondamentalement, la spécificité de l’agora est que les places n’y sont pas fixes, déterminées, comme dans l’espace de la filiation, dans lequel l’interdit de l’inceste signifie la détermination des places : on ne peut pas être à la fois à la place de l’époux et à celle du fils. En revanche, le propre de l’agora ou du forum est que les places n’y sont ni déterminées, ni, par conséquent, prévisibles. Sans doute est-ce même, d’ailleurs, cette imprévisibilité qui donne à l’agora, dans certains contextes, dans certaines situations d’énonciation, un caractère menaçant.

Dans ces conditions, l’espace public, s’il ne peut être structuré par les relations de filiation, ne peut l’être que par les logiques du politique et de l’économie. C’est, fondamentalement, justement, le rôle du politique de venir structurer l’espace public, en fondant cette structuration sur la régulation des relations d’appartenance, qui fonde les identités, sur celle des institutions, qui fonde le droit, sur celle des logiques de pouvoir, qui fonde le politique et sur celle des logiques d’échange, qui fonde l’économie.

La sémiotique de l’échange va structurer l’agora en fondant cette structuration sur quatre éléments, constitutifs de ce que l’on peut appeler la médiation de l’économie. Comme toute médiation, l’économie va instituer et structurer la dialectique entre le singulier (la dimension symbolique du sujet) et le collectif (l’ensemble de ses relations avec les autres sujets et l’ensemble des appartenances qui ordonnent ces relations).

Le premier élément est le signifiant économique des biens qui circulent : la valeur d’échange. La valeur d’échange est la valeur reconnue par les acteurs de l’échange aux biens qui circulent entre eux, qui font l’objet de l’échange. C’est par l’institution d’une valeur d’échange que l’économie se fonde comme une médiation, au lieu de se limiter à un ensemble de pratiques sociales et d’usages de biens et d’objets considérés comme les instruments de la vie. C’est, finalement, à partir du moment où les usages sont ainsi structurés par des normes et les objets par des valeurs d’échange que l’économie devient une médiation politique, au même titre que les autres médiations qui structurent la sociabilité (1). Dans ces conditions, la valeur d’échange est bien le signifiant de l’objet de la transaction : c’est parce que les partenaires de l’échange reconnaissent ensemble une valeur à l’objet qui circule que l’économie s’inscrit dans une logique sémiotique, et, par conséquent, dans une logique politique.

Le second élément est le signifié articulé à la valeur : la valeur d’usage. La valeur d’usage est la valeur reconnue par le sujet au signifiant ou à l’objet en se fondant, pour cela, sur son expérience personnelle, sur l’usage effectif qu’il fait de l’objet dans sa vie ou sur la place qu’a occupée cet objet dans sa vie ou dans sa mémoire. La valeur d’usage ne constitue un signifiant que dans le système symbolique propre au sujet. D’une certaine manière, on pourrait considérer qu’une économie fondée sur les valeurs d’usage au lieu de l’être sur les valeurs d’échange ne serait pas une économie politique. Dans la médiation politique de l’économie, la valeur d’usage est articulée à la valeur d’échange, précisément comme le singulier est articulé au collectif dans l’institution des médiations.

Le troisième élément de la médiation de l’économie est l’espace politique de l’échange, qui est justement l’agora, ou ce que Habermas désigne par le concept d’espace public. Il s’agit de l’espace dans lequel ont lieu les échanges constitutifs de l’économie, et, dans ces conditions, c’est cette troisième instance qui fonde proprement la réalité de l’économie mise en œuvre. C’est parce qu’il existe un espace dans lequel les sujets et les acteurs circulent et se rencontrent, c’est parce que, dans cet espace, les biens font l’objet d’échanges structurés autour des valeurs instituées, que l’économie se voit reconnaître le statut de l’une des médiations politiques de la sociabilité et de l’appartenance.

Enfin, le quatrième élément qui structure la médiation de l’économie est le code : il s’agit de l’ensemble des conventions, des normes, qui structurent les valeurs et qui fondent la dimension économique de l’interprétation. C’est parce qu’il existe ainsi un code de valeurs que l’économie est pleinement instituée et que l’appréciation des biens qui circulent, ou leur évaluation, a, finalement, le statut d’une forme d’interprétation. Mais c’est aussi le code et le système d’interprétation qu’il fonde qui vont articuler les savoirs de l’économie politique et ceux de la psychanalyse (2).

Ces quatre instances constitutives de l’économie politique inscrivent l’économie dans le champ des médiations politiques et dans celui de la sémiotique. C’est parce que l’économie se trouve, ainsi, structurée, comme toute activité symbolique, autour de la dialectique entre le singulier et le collectif et autour des logiques et des procédures de l’interprétation que l’on peut penser l’économie en termes de médiation et que l’on peut proposer une interprétation de l’économie qui fonde celle-ci comme une sémiotique. On pourrait ainsi définir l’économie comme une sémiotique de la valeur. Ce qui, dans l’histoire, aura fait évoluer l’économie, ce qui aura produit les conflits et les antagonismes entre acteurs, entre partis, entre conceptions de l’économie, ce n’est pas la place de l’économie dans la société : c’est bien, en fait, la place accordée à la notion de valeur. Ce qui fonde l’économie politique, c’est la définition de ce qui fonde la valeur et de ce qui légitime, par conséquent, les processus d’interprétation qui structurent les échanges constitutifs de l’économie. L’économie s’inscrit dans une problématique sémiotique à partir du moment où elle se pense comme une logique d’interprétation des biens et des valeurs.

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(1) Rappelons, ici, que nous donnons au concept de médiation le sens d’une dialectique entre le singulier et le collectif. Ce sont les médiations qui structurent la vie sociale en instituant la relation dialectique entre ce qui relève de la vie propre du sujet et ce qu’il partage avec les autres.

(2) Cf., sur ce point, les travaux de J.-J. Goux, en particulier GOUX (1973), qui proposent une articulation systématique de la psychanalyse et de l’économie politique, en fondant cette articulation sur une réflexion relative au statut du signifiant et de l’activité symbolique dans ces deux champs des sciences sociales. Sans doute est-ce ainsi ce qui fonde l’économie politique comme une médiation.

1. Double signification de l’échange : économique et politique

Il y a donc à rendre raison, pour commencer, des logiques de l’échange. Mais, d’abord, sans doute faut-il comprendre pourquoi c’est l’échange qui fonde l’économie et en quoi l’échange constitue une condition d’existence de la sémiotique économique et politique de la valeur.

Il convient de rappeler ici que l’échange n’est qu’une des formes que peut revêtir la relation à l’autre constitutive du fait social. C’est dans la relation à l’autre que s’institue la société. C’est ce moment initial que les psychanalystes nous ont appris à comprendre en pensant le stade du miroir, constitutif du symbolique et de l’identité du sujet. On pourrait, d’ailleurs, donner le nom d’échange à toute relation symbolique entre deux sujets qui se fonderait à la fois sur la dimension réelle d’objets qui circulent, sur la dimension symbolique de la valeur et du sens que leur attribuent les sujets et sur la dimension imaginaire de leur interprétation.

La relation spéculaire fonde l’identité du sujet sur sa relation à l’autre et sur le fait qu’il est reconnu par l’autre. De la même manière, l’échange fonde l’identité des biens, c’est-à-dire leur valeur, sur le fait qu’ils font l’objet d’une reconnaissance, non plus par le sujet seul (cela, c’est la valeur d’usage), mais par l’autre, dans l’instauration d’une relation au sujet. En ce sens, tout échange se fonde sur une problématique de la signification.

En ce sens, l’échange est à la fois économique et politique. Il est économique, puisqu’en définitive, il renvoie à une logique de valeur, mais il est aussi politique, car il renvoie à l’institution des relations sociales entre les sujets. Mais c’est ici qu’il faut préciser ce que signifient les termes économie et politique et ce que signifie leur relation.

Le mot économie est issu de deux termes grecs. Le second est le radical nom-, qui désigne, en grec, toute loi, toute forme de régulation, toute forme d’organisation sociale et de stabilité. On retrouve ce suffixe dans des termes ayant à voir avec le concept d’ordre : c’est ainsi qu’en grec, l’isonomie (isonomia) était l’égalité : la reconnaissance d’une statut égal (isos) à tous, l’élaboration de lois égales pour tous. Le premier terme est le grec oikos, la maison, dont on retrouve, par exemple, le radical wek/wok- dans le latin vicinus, le voisin. Oikonomia, l’économie, finalement, désigne, en grec, étymologiquement, ce qui relève de l’espace privé, et non ce qui relève de l’espace public. Il s’agit de ce qui concerne la vie du sujet, sa vie quotidienne et ses relations avec les autres membres de sa famille, de son foyer.

Le terme économie, étymologiquement, désigne, dans ces conditions, dans le temps long, ce qui, dans la vie sociale, relève de la singularité du sujet, mais aussi de la vie qu’il mène avec les autres membres de sa filiation et de sa famille. Il s’agit de la vie du sujet en ce qu’elle se distingue de sa vie politique, de sa vie de citoyen, de son inscription dans l’espace public. L’économie n’est pas dans l’agora, car oikos n’est pas l’extérieur (ghe/o-r), mais, au contraire, l’intérieur, ce qui relève de la sphère privée.

Dans ces conditions, on pourrait dire que, dans le concept d’économie politique, économie renvoie à l’usage et politique renvoie à l’échange. L’articulation entre usage et échange désigne, dans le champ de l’économie politique, l’articulation entre la singularité du sujet et son appartenance sociale, son statut politique. L’économie politique est l’articulation entre la dimension privée du sujet, c’est-à-dire son usage des biens qu’il se procure et ce qu’ils peuvent représenter pour lui seulement, et sa dimension collective, c’est-à-dire sa relation aux autres, et, en particulier, ce que, dans cet ensemble de relations, les biens et les marchandises peuvent représenter dans sa relation aux autres. Tandis que la valeur d’usage se fonde sur le désir, la valeur d’échange se fonde sur le pouvoir.

L’échange articule, ainsi, deux significations. La première, qui est exprimée par la valeur d’usage, est la signification reconnue aux biens et aux marchandises par le sujet dans son expérience personnelle, au nom de son désir. La seconde, exprimée par la valeur d’échange, est la signification reconnue aux biens et aux marchandises par les deux parties de l’échange, par les deux sujets, et, au-delà, par tous ceux qui participent à l’échange, au nom du pouvoir qu’ils reconnaissent et qui structurent leur vie sociale dans laquelle ils vivent.

L’économie politique structure, dans ces conditions, deux significations articulées l’une à l’autre. La première est la signification économique de l’articulation entre l’usage et l’échange, exprimée par le concept de valeur. La seconde est la signification politique de la relation entre les acteurs de cette articulation, exprimée par le fœdus, par le lien social, qui structure l’appartenance et la sociabilité à la fois dans le champ réel, dans le champ symbolique et dans le champ imaginaire.

C’est l’articulation de ces deux modes de signification qui rend compte de l’institution, entre les sujets du politique, d’une économie politique, susceptible d’ordonner les relations qui existent entre eux autour des objets qui circulent dans l’espace public en donnant à ces objets une double valeur. Le premier aspect de cette valeur est la signification que ces objets peuvent avoir dans la relation entre les sujets de la société. Il s’agit de la signification qu’ils ont dans le marché, pensé comme espace public de la communication et de l’économie. Le second aspect de cette valeur est la signification que ces objets peuvent avoir dans la vie quotidienne des sujets de la sociabilité, dans la relation entre leur singularité et leurs conditions d’existence. Il s’agit de la signification qu’ils revêtent dans l’expérience du sujet, pensée comme espace privé, comme espace singulier de la communication et de l’économie.

L’économie politique consiste dans l’articulation de ces deux systèmes de valeur, qui, finalement, fondent les deux systèmes d’interprétation du monde – les deux modes de rationalité sémiotique de la société – dont peuvent être porteurs les sujets qui y vivent. En fait, on se rend compte que le passage de l’économie à l’économie politique consiste, justement, dans la substitution à la dimension strictement économique de l’échange, fondée sur l’intelligibilité que le sujet eut avoir de son usage d’une dimension sémiotique de l’échange, fondée sur la reconnaissance commune d’une signification des objets de l’échange pour les sujets qui appartiennent ensemble à la société.

Penser une économie politique, dans ces conditions, revient à penser en termes sémiotiques la relation entre l’usage et l’échange et la relation entre les sujets de l’échange et les objets qui peuvent circuler entre eux. Ce n’est pas un hasard si la problématique de la sémiotique est inaugurée par Saussure et Peirce, dans l’histoire, immédiatement après la réflexion de Marx sur la critique de l’économie politique. Nous nous trouvons, en effet, dans l’histoire, à un moment qui se caractérise par une rencontre fondamentale entre trois faits. Le premier est la naissance d’une réflexion critique politique sur l’économie. Le second est la naissance de médias et de journaux qui expriment une réflexion critique sur la société et sur les événements qui surviennent dans l’espace public. Le troisième fait est la naissance des premières réflexions critiques sur le sujet et la subjectivité dans les œuvres d’art et dans l’esthétique, avant l’élaboration de la psychanalyse.

2. Sémiotique de l’échange : négociation et transaction

La dimension sémiotique de l’échange et de l’économie s’inscrit dans l’articulation de deux procédures dont il convient, à présent, de comprendre la signification. La temporalité de l’échange consiste en deux moments : elle se fonde sur la mise en œuvre d’une procédure que l’on peut décomposer en deux instances, en deux temps. La transaction est élaborée à l’issue d’une négociation, et il convient, à présent d’analyser les deux instances de l’échange : négociation et transaction.

L’étymologie latine du terme « négociation » est très intéressante. En effet, elle renvoie à un changement d’espace et de mode de vie du sujet. Le terme « négociation » commence par une négation, ce qui indique bien qu’il s’agit d’un état second, et, par conséquent, de l’achèvement d’un processus. Le latin negotium, d’où est issu « négoce » et le latin negotiare, d’où est issu « négocier », sont composés de deux termes : le préfixe négatif, neg-, qui exprime un contraire, qui signifie une opposition, et une base, le terme otium, que l’on traduit habituellement par « repos » et qui est à l’origine du terme français « oisif ». C’est, bien sûr, la signification du terme otium qui permet de comprendre les connotations du terme « négociation », et qui permet de comprendre, par conséquent, la sémiotique de l’échange et de la relation établie.

En fait, la signification du latin otium ne saurait se réduire au repos ou à l’oisiveté. Ce serait infiniment réducteur. Pour cela, il est intéressant de voir ce que nous enseigne l’étymologie indo-européenne dans les travaux de Benveniste (3). D’abord, Émile Benveniste fait remarquer que le latin negotium correspond exactement au grec ascholia, qui correspond aussi à la négation (a) d’un terme positif, scholè. Selon Benveniste, les latins ont, ainsi, forgé un néologisme à partir du grec. Mais ce qui est intéressant, c’est le sens de ce terme qui, finalement, comme le fait remarquer Benveniste, est « une expression négative qui devient positive ». En fait, on peut comprendre que les termes otium et scholè désignent des activités qui impliquent le sujet seul, sans relation à l’autre, sans qu’ils s’inscrivent dans l’espace public et qu’ils obéissent à ses règles et à ses normes. Otium et scholè désignent des activités au cours desquelles le sujet est seul, sans relation à l’autre, dans lesquelles il n’est pas engagé dans une relation de communication et d’échange avec l’autre. Ces termes désignent une interruption dans le temps social, ils désignent des activités et des modes de vie auxquels le sujet se livre dans une temporalité qui lui est propre. C’est, d’ailleurs, la raison pour laquelle on trouve des usages de ces termes pour désigner un éloignement de la politique ou pour désigner un arrêt, une suspension, une interruption.

La négociation consiste, dans ces conditions, dans la reprise du temps social : elle consiste, pour le sujet, à sortir d’un temps qui lui est propre, désigné par otium ou par scholè, pour s’inscrire dans un temps soumis aux règles et aux normes sociales, dans un temps qui est celui de la loi, de la norme, du rapport à l’autre. Finalement, tandis que dans otium et dans scholè, le réel est celui du sujet, dans negotium et dans ascholia, c’est la société qui institue le réel. Le réel n’est plus celui du désir du sujet, il n’est plus un réel qui lui est propre ; il s’agit du réel fondé et institué par le pouvoir qui s'exerce sur la société, il s’agit du réel de l’espace public. Tandis que otium ou scholè désignent des activités et des relations qui structurent l’espace propre du sujet, la négociation désigne la médiation et la communication qui s’instaurent dans l’espace public.

Dans cet espace, dans l’espace public, la transaction est un transfert d’objet d’un sujet à un autre : ils l’achètent, le vendent, l’échangent. Il s’agit d’une forme économique du changement d’identité, puisque les partenaires de la transaction connaissent un changement de leurs biens, mais, surtout, parce que le bien qui fait l’objet de la transaction, en changeant de propriétaire, change lui-même d’identité. Sans doute convient-il de penser la complexité de la signification et des usages du concept de transfert. Mais, au-delà, la transaction fait apparaître une signification de l’objet. En effet, à partir du moment où il s’inscrit dans la mise en œuvre d’une transaction, l’objet change de statut : il ne s’inscrit plus dans un usage qui lui donne une fonction et une signification pour celui qui le possède, il ne sert plus à celui qui le possède et ne signifie plus seulement pour lui, mais il s’inscrit dans une logique symbolique d’échange. Il est appelé à servir à celui qui entre en sa possession, et il a une signification pour les deux sujets de l’échange : il continue à avoir du sens pour celui qui le possédait, et il a du sens, aussi pour celui qui le possède désormais.

Dans ces conditions, la transaction consiste dans un passage d’une relation à une autre entre la dimension réelle de l’objet, sa dimension symbolique et sa dimension imaginaire. La signification de la transaction est celle d’une mutation de l’articulation entre le réel, le symbolique et l’imaginaire, pour les deux parties de la relation instaurée. Une transaction n’est donc ainsi pas seulement la mutation d’un objet d’une propriété à une autre : elle est aussi dans le déplacement et la restructuration des relations instaurées par les deux sujets entre réel, symbolique et imaginaire.

Au cours de la transaction, le réel des propriétaires change, puisqu’ils se mettent à ne plus disposer des mêmes biens et parce que, de ce fait, la situation, les contraintes, auxquelles ils sont soumis changent. Leur dimension symbolique change également puisque leur identité va changer et parce qu’ils ne représentent plus la même chose à leurs propres yeux, mais aussi dans l’espace public. Mais leur imaginaire change aussi : en effet, le bien qui fait l’objet de la transaction représentait quelque chose dans l’imaginaire de l’acheteur, de son nouveau propriétaire, et cet imaginaire va changer, connaître d’autres relations et d’autres objets. Quant à l’ancien propriétaire de l’objet, c’est la dimension imaginaire de ce que son identité représentait pour lui qui va changer, mais son imaginaire va changer aussi du fait que l’objet qui fait l’objet de la transaction va désormais en faire partie.

Il faut donc être clair. D’une part, une transaction ne se limite pas au changement de propriété d’un bien ou d’un objet : c’est bien l’ensemble des instances constitutives de l’identité des partenaires de la transaction qui change de structure. D’autre part, une transaction n’est pas seulement une opération économique, mais elle s’inscrit dans une dimension sémiotique. Il s’institue une forme de sémiotique de l’économie, dont la signification de la transaction n’est qu’une des formes, ne rend intelligible qu’un des domaines et des champs de rationalité.

L’échange qui fonde l’économie est, ainsi, un ensemble de procédures et de faits qui structurent l’espace public de la société et qui permettent de comprendre selon quelles modalités et avec quelles significations le sujet peut s’y inscrire. Finalement, c’est bien de cela qu’il s’agit : la médiation économique de la société peut se penser aussi comme ce qui permet de penser la signification des modalités selon lesquelles le sujet s’inscrit dans une dialectique entre la singularité de son existence propre et la dimension collective de ses appartenances.

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(3) BENVENISTE (1969), t. 1, p. 141-146.

3. L’échange : la transaction spéculaire

C’est dans l’échange proprement dit que s’instaure la transaction dans sa dimension spéculaire : dans la relation spéculaire entre les sujets de l’échange. L’échange est la mise en œuvre dans le champ de l’économie de la relation spéculaire entre deux personnes : échanger, c’est, pour le sujet, se faire reconnaître par l’autre et le reconnaître au cours d’une relation mettant en scène l’objet de la transaction. Finalement, on pourrait dire que l’échange est l’instance économique de la spécularité.

D’abord, l’échange fait apparaître la question de la spécularité dans le champ de l’économie. En effet, ce que l’on appelle ici spécularité est la relation entre la personne et l’autre qui, selon Lacan, met en œuvre la relation de miroir et fonde l’identité du sujet. La spécularité, qui consiste à reconnaître à l’autre une place semblable à la sienne propre, fonde, par ailleurs, les identités politiques, et, en l’occurrence, l’échange. Il y a échange à partir du moment où le sujet se met à la place de l’autre, et reconnaît que l’autre se met à sa place. C’est dans ces conditions que peut s’élaborer un échange, et, au-delà, que peut se construire une véritable économie politique. Il ne peut y avoir échange, dans la champ de l’économie, qu’à partir du moment où les deux partenaires en attendent quelque chose, et, pour cela, se mettent à la place l’un de l’autre. Sans cela, il n’y a pas d’échange, mais, au contraire, il y a jeu de l’échange, échange falsifié – ce que l’on entend par tous les termes qui peuvent désigner un faux échange, un échange trompeur, où il y a rupture des dynamiques de l’échange et le processus n’est pas mené à son terme. Dans le champ de l’économie, la dynamique de l’échange repose sur la reconnaissance d’une spécularité entre ses partenaires, sur l’institution entre les partenaires de l’échange de ce que l’on peut appeler une spécularité économique.

La transaction spéculaire, finalement, institue une forme économique de l’identité des acteurs en relation. L’économie ne consiste, dès lors, plus seulement en une production et une circulation de valeurs : elle consiste aussi dans l’élaboration et l’expression d’identités d’acteurs qui s’inscrivent dans une dynamique de relations entre eux dans l’espace public qui devient un espace économique de circulation et d’expression de valeurs : ce que certains appellent un marché. Un marché – ou, d’une manière plus générale, un espace de circulation et d’échange de biens et de valeurs – est un espace spéculaire en ce que les dynamiques qui s’y déroulent reposent sur l’identification spéculaire des acteurs qui y mettent en œuvre des dynamiques et des stratégies. On ne peut, finalement, jouer un rôle dans un espace économique d’échange, dans un marché, qu’à partir du moment où l’on s’identifie symboliquement aux autres : à partir du moment où « l’on se met à leur place » pour mettre en œuvre avec eux les relations qui constituent l’économie. L’espace dans lequel ont lieu les dynamiques et les relations d’échange constitutives de l’économie est un espace spéculaire, car on ne peut établir de dynamiques d’échange qu’à condition d’attendre des autres ce qu’on les estime attendre de nous.

On peut distinguer deux formes d’échange, qui fondent deux dynamiques différentes de l’espace public de l’économie et qui y mettent en œuvre deux logiques distinctes et deux significations distinctes de l’économie : le troc et l’échange proprement dit. Sans doute, d’ailleurs, la distinction entre ces deux dynamiques différentes permet-elle de mieux comprendre les significations de l’économie politique, et, au-delà, de mieux penser les dynamiques de la critique dont elle a pu faire l’objet dans l’histoire des acteurs et des dynamiques politiques.

Le troc est une forme d’échange qui ne consiste pas dans l’articulation de la dimension réelle des biens échangés et de la dimension symbolique de leur évaluation, mais dans l’expression d’une relation imaginaire entre les biens qui font l’objet du troc. Les deux acteurs qui sont les partenaires du troc, qui possèdent les biens qui circulent entre eux, se les donnent l’un à l’autre, en instaurant une relation imaginaire entre eux. Ce n’est pas l’échange qui est imaginaire dans la situation du troc, c’est l’instauration, entre les deux partenaires, de la relation qui établit la base de l’équivalence entre les deux biens. C’est, d'ailleurs la raison pour laquelle, parce qu’il s’agit d’une relation imaginaire, le troc ne fait pas l’objet d’une répétition. Le troc n’est pas structuré selon une relation institutionnelle qui perdurerait dans les relations entre ses deux partenaires. Il s’agit d’une relation  établie au cas par cas, et qui repose sur une entente entre les deux partenaires, elle aussi sans doute imaginaire. Finalement, le troc appartient à ce que l’on pourrait appeler une économie imaginaire. D’ailleurs, de ce fait, il relève d’une économie qui perdure dans les mémoires au-delà des relations instituées, de façon toujours plus ou moins déformée, plus ou moins racontée dans les souvenirs.

L’échange proprement dit est mis en œuvre, au contraire, sur la base d’une relation à un code, à un système d’évaluation. Il y a échange à partir du moment où il existe ce que l’on peut appeler un tiers institutionnel de la relation entre les deux acteurs, que ce tiers soit l’institution d’une grille ou d’un code d’évaluation, d’un code d’échange ou d’une médiation symbolique de la relation entre les acteurs. C’est précisément l’instauration de la relation d’échange qui définit l’institution de la monnaie. L’histoire de la monnaie, dans les sociétés dans lesquelles on peut la suivre, est l’histoire de l’institution et de la mise en œuvre d’un système politique d’échange symbolique à la place du système de politique imaginaire du troc. La monnaie fait son apparition, selon Marx (4), à partir du moment où l’économie s’inscrit dans une logique de circulation, c’est-à-dire, finalement, dans une logique de communication dans laquelle les signes sont nécessaires. « Les marchandises », écrit Marx (5), « créent d’abord la forme sous laquelle elles apparaissent les unes aux autres, idéalement, comme valeurs d’échange, quantités déterminées de temps de travail général, matérialisé ». L’apparition de la monnaie s’inscrit dans une problématique de la circulation des marchandises, c’est-à-dire dans une problématique de l’échange qui va instaurer une époque au cours de laquelle le symbolique deviendra le champ majeur du politique, ce qui explique la référence à des termes comme « idéalement », qui renvoient à l’articulation du réel, du symbolique et de l’imaginaire dans les activités et les institutions de médiation et de communication.

Dans ces conditions, parce que toute activité symbolique se fonde sur le miroir et la spécularité, c’est la dimension économique de la spécularité qu’il convient d’analyser ici. Dans le champ de l’économie, la spécularité consiste dans la reconnaissance par le sujet, en son partenaire de l’échange, d’une identité politiquement ou institutionnellement semblable à la sienne. Je peux troquer à partir du moment où je juge équivalents les deux objets du troc, mais je ne peux échanger qu’à partir du moment où je considère l’autre comme politiquement semblable à moi. L’instauration d’une relation d’échange s’inscrit dans un système dans laquelle les médiations institutionnelles et politiques constitutives de la société sont instituées et reconnues par tous. L’échange exprime, en ce sens, le passage à une société politique, pleinement structurée et instituée par les lois, les normes et les institutions de la médiation et de l’activité économique. C’est la raison pour laquelle la valeur d’échange va définir la dimension symbolique du concept de valeur. Le concept de valeur exprime la référence à un système de valeurs, et représente, finalement, en ce sens, l’inscription de l’objet qui en est porteur dans un système d’économie politique instituée.

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(4) MARX (1965), p. 317 sqq.

(5) MARX (1965), p. 318. C’est Marx qui met en italiques les termes qui le sont.

4. La matérialisation de l’échange et sa mise en scène dans l’espace public

L’échange ne devient pleinement une activité institutionnelle qu’à partir du moment où il est ritualisé, mis en scène, dans l’espace public du politique. De cette manière, la spécularité économique est mise en œuvre dans le champ politique, et s’inscrit, dans ces conditions, dans les logiques et les méthodes des formes de rationalité politique des pratiques sociales et de la signification. Comme dans les autres champs de la communication et de l’information, c’est l’inscription dans l’espace, sous la forme d’un ensemble de mises en scène plus ou moins ritualisées, qui marque la réalisation pleine de l’échange : c’est à partir du moment où il est inscrit dans l’espace public que l’on peut dire de l’échange qu’il existe pleinement.

D’abord, sa mise en scène dans l’espace public constitue une première matérialisation de l’échange, par la mise en œuvre des modalités pratiques de cette inscription dans l’espace public, par l’institution de l’échange dans les codes et les conventions qui le régissent et le structurent. Quand l’échange est mis en scène dans l’espace public, se mettent en œuvre des dynamiques qui font intervenir des acteurs, des lieux et des temps qui font de l’échange une des activités d’expression et de régulation de la sociabilité, de l’appartenance et des confrontations politiques et institutionnelles qui la font pleinement exister. L’échange, en effet, engage des dynamiques qui font intervenir des personnes, qui jouent des rôles d’acteurs structurés et ordonnés autour du processus de production des biens d'échanges, du processus de mise en public de ces biens et du processus de leur transfert et de leur circulation. Ce sont ces dynamiques qui constituent l’économie politique autour des acteurs qui donnent une réalité aux échanges et des institutions qui leur donnent des normes et une pérennité.

Par ailleurs, c’est la spatialisation même de l’échange qui en constitue la matérialisation – comme c’est le cas de l’ensemble des pratiques symboliques et ritualisées qui scandent la culture et en constituent une matérialisation. L’échange existe pleinement dans l’espace public à partir du moment où il est spatialisé par les déplacements des biens qui font l’objet de l’échange, par les transports des acteurs qui mettent en œuvre les échanges, mais aussi par l’expression des origines des biens et des acteurs, qui permet de prendre la mesure des distances parcourues. La spatialisation de l’échange permet de comprendre l’importance que l’on attache aux biens échangés, mais, en même temps, elle permet de comprendre l’importance des acteurs qui se livrent aux échanges et des institutions mêmes qui en régulent la mise en œuvre.

Enfin, la mise en scène de l’échange dans l’espace public fait apparaître la matérialité des biens échangés : les biens qui font l’objet de l’échange accèdent pleinement à la réalité, à l’existence sociale, à partir du moment où ils sont présents dans l’espace, à la disposition de tous les acteurs de la société. Plus exactement, c’est la mise en scène de l’échange dans l’espace public, dans l’agora, qui donne à voir le clivage, fondamental, entre les trois instances de l’échange et des biens échangés : l’instance réelle, l’instance symbolique et l’instance imaginaire.

L’instance réelle de l’échange est l’importance qu’il peut avoir dans les dynamiques qui structurent la société dans laquelle il a lieu. Il s’agit, en fait, de trois éléments qu’il convient de distinguer, et qui, tous les trois, entrent dans les dynamiques de causalité exercées par l’échange dans l’organisation de la société et le déroulement des logiques qui la constituent. Le premier élément consiste dans la fonction des objets qui font l’objet de l’échange et dans la place qu’ils peuvent occuper dans les dynamiques de la société dans laquelle l’échange a lieu. Le réel des objets échangés pourrait correspondre à ce que Marx appelle la valeur d’usage des biens. Ce qu’il importe de comprendre ici est que le réel de l’échange ne saurait se confondre avec la réalité des objets échangés : il s’agit d’une instance qui va plus loin, et qui, en particulier, engage les dynamiques de causalité qui structurent l’organisation de la société autour des fonctions de l’économie politique.

L’instance symbolique de l’échange représente, en fait, la logique de code qui la structure et rend l’échange pensable, intelligible, significatif et acceptable pour les acteurs qui s’y livrent dans l’espace public de la société où il a lieu. Fondamentalement, l’instance symbolique de l’échange désigne ce qu’il représente pour les acteurs qui le mettent en œuvre. Comme en ce qui concerne l’ensemble des instances qui concernent la signification et la représentation, il s’agit d’une dimension proprement arbitraire de l’échange. C’est l’instance symbolique de l’échange qui structure la signification des biens qui circulent et s’échangent et le statut des acteurs qui prennent part à l’échange et qui, de ce fait, donne à l’échange une dimension politique, reposant sur l’adhésion des acteurs engagés. C’est en raison de la dimension symbolique de l’échange que l’économie est fondamentalement une instance politique.

L’instance imaginaire de l’échange permet de comprendre ce qui peut engager les acteurs de l’échange au-delà de ce qu’ils peuvent exprimer dans l’espace public. L’échange ne saurait se réduire à une activité institutionnelle structurée dans des logiques symboliques, à laquelle les sujets donnent une signification : à côté de cette dimension symbolique, de son inscription dans des codes, l’échange a une dimension imaginaire qui peut motiver les acteurs à y prendre part, ou, au contraire, à le refuser.

Dès lors que l’échange est matérialisé dans l’espace public, une dimension symbolique l’inscrit dans une logique arbitraire, celle des conventions et des lois de l’échange. De cette manière, le transfert des biens d’un acteur à l’autre passe de la logique du troc, qui repose sur le constat de l’équivalence matérielle des biens échangés, à la logique arbitraire du signe, qui s’impose dans le cas des lois institutionnelles de l’échange.

On entre alors dans une sémiotique de l’échange : l’échange s’inscrit dans un système politique et culturel de signifiants et dans un système institutionnel de procédures et de limitations. Une sémiotique de l’échange est une sémiotique qui permet de mieux connaître et de mieux comprendre les acteurs qui interviennent dans le processus de l’échange et les objets qui font l’objet de l’échange. La dimension sémiotique de l’échange met en œuvre dans l’espace public un système complexe qui articule des acteurs de l’échange, des formes symboliques (les signifiants par lesquels s’expriment les échanges et les valeurs qui circulent) et un système de codes et de conventions qui régulent les échanges et qui donnent des places et des rôles aux acteurs qui prennent part à l’échange. Cette sémiotique de l’échange a une dimension proprement politique parce qu’elle repose, précisément, sur des logiques arbitraires et non sur les seules logiques matérielles des biens échangés ou des personnes qui prennent part à l’échange. C’est, justement, en raison de cette dimension arbitraire qui le structure que l’on peut penser une dimension proprement sémiotique à l’échange. C’est parce qu’il renvoie à des logiques arbitraires et parce qu’il s’inscrit dans des dynamiques d’acteurs que la sémiotique de l’échange, qui est une sémiotique proprement politique, met en œuvre des dynamiques dont les logiques sont interprétables et des acteurs dont les désirs et les expressions relèvent, dont on peut comprendre les significations.

5. Le don : un transfert articulé au concept de pouvoir

Le don est un type de transfert particulier, dont il convient de comprendre la spécificité dans la sémiotique de l’économie. Cette transaction se caractérise, comme on sait par l’absence de prix, par l’absence de paiement, ce qui le distingue des transactions de type commercial. On peut définir le don comme la manifestation d’une économie qui échappe à la monnaie : le don est un transfert de propriété sans contrepartie financière. Donner, c’est transférer à un autre la propriété d’un bien que l’on possède, sans attendre de lui d’équivalent financier de cette propriété. C’est la raison pour laquelle le don est considéré, en particulier depuis Mauss et l’Essai sur le don, comme une pratique archaïque. En effet, le don est considéré comme une forme d’activité économique antérieure à l’apparition des formes et des structures classiques de l’économie, car il échappe à la logique classique de l’échange, considérée comme la forme constitutive de ce que l’on peut appeler la médiation politique de l’économie.

En ne prévoyant pas de contrepartie, le don ne s’inscrit pas dans une logique économique d’échange, et échappe à la dimension politique de l’économie, qui repose sur l’organisation d’une sociabilité fondée sur l’échange, forme économique de la spécularité. Si le don est considéré comme une forme « archaïque » et échappe aux formes classiques du politique et de l’économie, c’est qu’il échappe, fondamentalement, à la logique de la spécularité. Le propre du don est qu’il bloque la spécularité du fait politique et du fait économique, puisque celui qui donne est censé ne rien attendre en retour en dehors, justement, d’une forme de reconnaissance (6), et que celui qui reçoit est censé reconnaître une forme de dépendance à l’égard de celui qui donne. Le don échappe aux formes économiques classiques de la transaction, ne serait-ce que parce qu’il ne peut s’évaluer : le bien donné échappe à une évaluation financière, car, au sens propre de l’expression, il n’a pas de prix. Le don dont il est l’objet échappe à la fixation d’un prix, c’est-à-dire d’une valeur commerciale.

Comme le don échappe à la logique classique de l’économie, c’est sur un autre plan que va s’exprimer la signification du don : celui qui donne exprime, ainsi, une forme de pouvoir sur le bénéficiaire. Il ne s’agit pas d’une relation économique, mais d’une relation institutionnelle : le don n’engage pas de logique proprement économique ou financière, mais il engage une logique d’institution, de médiation de l’appartenance sociale. C’est la raison pour laquelle le don se pense en termes de pouvoir. Il ne s’agit pas de penser la fonction du don dans l’instauration d’une dynamique économique d’activité de production, d’échange ou de rémunération, mais de la penser dans la logique de l’instauration d’une relation entre acteurs, c’est-à-dire, au sens propre, dans la logique politique d’un fait institutionnel. Le don construit entre ses partenaires une institution. En instituant une relation entre acteurs, il institue une relation sociale.

C’est ainsi que le don structure une relation intersubjective, une relation singulière, et non une relation d’échelle collective. Le don est une relation institutionnelle, sociale et politique réduite à la dimension de la relation entre deux personnes : il ne s’agit pas d’une relation appelée à rendre intelligible l’organisation de relations de type collectif. Le don est toujours une relation entre deux personnes singulières, ce qui contribue à l’inscrire dans une dynamique qui n’est pas proprement économique, puisque cette dynamique n’est pas appelée à structurer des relations entre des acteurs collectifs.

C’est la raison pour laquelle le don échappe à la logique classique de l’échange – l’échange peut, lui, tout à fait, avoir une dynamique collective – mais s’inscrit dans une relation telle que celui qui reçoit n’est pas dans une relation d’échange, mais dans une relation de dépendance, que Mauss propose de nommer « contre-don ». Le « contre-don » est, en fait, un autre don, un nouveau don, qui cherche, en quelque sorte, à annuler la portée du premier, à neutraliser le don originaire. En effet, le don engage ce que l’on peut appeler un cycle ouvert, qui ne peut se refermer. Tandis que l’échange s’ouvre par un premier transfert et se clôt par un second transfert considéré comme équivalent au premier, le cycle du don ne se referme pas. C’est le sens de la reconnaissance : il s’agit d’une relation symbolique qui ne peut clore le cycle du don car elle n’est pas du même ordre que lui. Tandis que le don a une matérialité, la reconnaissance qu’il engage a une dimension proprement symbolique, non nécessairement inscrite dans la matérialité d’un bien ou dans la dimension mécanique d’une relation. C’est pourquoi le don est une logique ouverte, sans possibilité matérielle de clôture. En ce sens, le « contre-don » ne vient pas annuler le don, il engage, au contraire, un second cycle, ouvert, de reconnaissance.

Pour toutes ces raisons, le don échappe à l’agora : le don n’est pas une activité économique, car il ne s’inscrit pas dans une problématique de l’échange et n’établit pas entre ses partenaires de relation pensable dans les termes du marché, de l’agora. Le don engage une relation qui, échappant à l’économie réelle, se situe dans un autre plan, que l’on peut définir par trois traits. D’abord, il s’agit d’une activité dont il convient d’établir la signification et non la fonction. Le don ne sert à rien, il n’est pas fonctionnel, car c’est dans un autre plan qu’il convient de lui trouver une logique : dans le plan de la signification exprimée par la relation qu’il instaure. Ensuite, le don ne produit et ne représente de valeur que dans le champ de la relation établie entre les personnes qu’il relie. La valeur du don n’est pas universalisable, elle n’est pas généralisable : elle n’est intelligible qu’entre les deux personnes qui se font un don, et compte tenu de leur passé commun ou du désir qu’elles partagent. Enfin, le don instaure un espace propre aux partenaires de l’opération : il ne se situe pas dans l’espace public, mais dans un espace propre aux deux personnes en relation. Le don échappe aux logiques de la société pour n’être intelligible et opératoire que dans une relation de type privé.

Cela introduit une forme de tension, caractéristique du don, entre deux logiques, la logique proprement économique – parce que le don porte sur un objet qui a une certaine valeur, ne serait-ce qu’une valeur d’usage – et la logique symbolique de la relation établie entre les deux personnes qu’il réunit – parce que le don exprime une relation. Cette tension entre deux logiques différentes – voire antinomiques – donne au don une caractéristique anthropologique et politique : il représente une forme de distanciation par rapport aux logiques classiques. On pourrait presque dire que le don exprime une forme de distance critique. Le don n’est pas seulement une autre façon de penser l’économie : il exprime une distance, un rejet, par rapport aux formes, aux logiques et aux relations de l’économie classique. Le don peut constituer une forme de refus de ces logiques et exprimer le souhait de mettre en œuvre une économie différente.

Fondamentalement, le don n’instaure pas une véritable spécularité, comme l’ensemble des relations classiques de communication et de sociabilité. Le fait qu’il engage une logique ouverte de reconnaissance est une première façon de se situer hors de la spécularité : il ne peut y avoir de miroir dans le cas du don. En effet, il n’y a pas de spécularité entre celui qui donne et l’autre, ne serait-ce que parce que leur relation n’a pas été établie au même moment : le donneur est dans une situation d’initiative. Par ailleurs, il n’y a pas de spécularité, car, en ouvrant le cycle de la reconnaissance, le donneur place l’autre dans une relation de dépendance, dans une relation qui est nécessairement seconde : c’est pourquoi le don institue une relation de pouvoir, fondée sur la dépendance du bénéficiaire à l’égard du donneur.

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(6) Rappelons, au passage, qu’en français, le même terme, « reconnaissance », est employé de façon courante pour désigner la gratitude entraînée par le don et la relation instaurée par une dette.

6. La vente : un transfert articulé au concept de valeur

Dans le champ de l’échange, la spécificité de la vente est d’être articulée à trois instances : la valeur, l’activité commerciale et le concept de marché. C’est la mise en œuvre de ces trois instances qui donne à la vente une place dans l’économie politique et de la sémiotique de l’économie et de la transaction. La vente relève du negotium, c’est-à-dire, comme on l’a vu, d’une activité professionnellement reconnue dans le marché. Il nous faut donc ici nous interroger sur la sémiotique particulière de la vente, ou plutôt, car nous sommes dans une logique de médiation et de relation entre acteurs, sur la sémiotique de la relation entre vente et achat. En effet, une vente sans achat, une vente non articulée à un achat, revient à une absence de vente, puisque l’opération n’est pas pleinement mise en œuvre.

Sans doute, d’ailleurs, convient-il de voir dans ce point une explication du sens de negotium. Otium désigne, finalement, en latin, une pratique sociale non articulée à une médiation de la relation sociale à l’autre. Otium a fini par désigner le loisir, car le terme désigne une activité qui ne fait pas l’objet d’une reconnaissance sociale, d’une inscription prévisible dans l’espace public du forum ou de l’agora, d’une interprétation institutionnelle. Negotium, au contraire, désigne, par conséquent, ce qui a franchi le stade de la socialisation, une pratique sociale qui se trouve inscrite dans les logiques institutionnelles de la médiation et de l’espace public, une activité qui met en scène des acteurs à qui est reconnue une identité politique et sociale. Le negotium désigne les activités qui relèvent de l’économique, car il s’agit des activités destinées à produire de la valeur dans l’espace social et politique du marché.

La vente introduit dans l’échange la référence à une valeur d’échange fixée. Dès que l’on entre dans le champ des relations commerciales, la valeur d’usage fait, en quelque sorte, l’objet d’un refoulement : on n’y fait plus référence, car le champ des échanges commerciaux, l’espace du forum et de l’agora n’est plus structuré que par le système de représentation qui lui est propre : celui des valeurs d’échange exprimées dans un système symbolique propre, la monnaie. Le propre de la vente, par rapport au troc ou aux autres formes de l’échange, est de s’exprimer dans un langage, dans un code qui, comme tous les codes et tous les systèmes symboliques d’expression et de représentation, est arbitraire : la monnaie. « Comme les marchandises expriment universellement leurs valeurs d’échange en or », écrit Marx (7), « celui-ci exprime directement sa valeur d’échange dans toutes les marchandises. Comme les marchandises se donnent les unes aux autres la forme de la valeur d’échange, elles donnent à l’or la forme d’équivalent général ou de monnaie ». Il est intéressant de noter, dans le discours de Marx à propos de l’introduction de la monnaie, l’importance de la référence à la dimension symbolique de l’activité économique (« exprime », « forme »). C’est bien l’articulation de la problématique économique et de la problématique sémiotique qui fonde la modernité et donne sa spécificité à la critique de l’économie politique proposée par Marx. Le propre de la référence à la monnaie, qui fait de la vente une activité particulière, est de donner à l’échange une référence à un système sémiotique, car le concept même d’équivalent général n’est pas autre chose qu’un système de signification et d’interprétation. Le choix de l’or comme « équivalent général » montre bien la dimension arbitraire de ce que l’on peut appeler la sémaluation (8), c’est-à-dire, finalement, sa dimension politique. La sémaluation consiste à fonder la valeur des marchandises qui font l’objet de la circulation et du marché sur une évaluation qui a le sens d’une interprétation, car il s’agit bien, plutôt, d’inscrire les marchandises dans un système de signification : dans une sémiotique. Le caractère politique de la sémaluation apparaît bien dans les logiques et les processus qui structurent le choix de l’équivalent général dans le champ de l’internationalisation de l’économie et des échanges. Si l’équivalent général a été l’or ou le dollar, c’est bien en fonction des rapports politiques de forces et de pouvoirs qui s’établissent entre les pays. De la même manière, les débats qui ont entouré la naissance de l’euro dans l’Union européenne illustrent bien la dimension proprement politique de l’arbitraire lié à la sémiotique de la monnaie. La fixation de la monnaie dans un pays, qui fonde les logiques commerciales mises en œuvre dans ce pays, relève aussi du pouvoir politique qui s’exerce dans ce pays, et la relation de cette monnaie aux autres monnaies relève de la structuration de ce que l’on peut appeler l’espace politique international.

Cette dimension sémiotique de l’échange économique se trouve exprimée, justement, par l’étymologie du terme « interprétation », que Benveniste (9) rapproche de pretium, le prix. Interpréter, de inter et de prêt, signifierait, dans ces conditions, établir un prix, une valeur, à l’issue d’un débat avec l’autre, d’un échange symbolique avec lui (inter). La fixation du prix, puis la mise en œuvre de l’échange commercial, relèveraient, ainsi, selon ce que nous dit l’inconscient de la langue, d’une activité sémiotique. Le prix serait, dans ces conditions, la dimension économique du sens, l’évaluation la dimension économique de l’interprétation, et l’échange commercial entre achat et vente désignerait, dans ces conditions, la dimension économique de l’activité de communication.

La vente a lieu dans un espace politique, auquel on donne le nom de marché. Le marché est l’expression économique et commerciale de l’espace public dont parle Habermas. Il importe, d’ailleurs, de noter la double signification du terme agora et du terme forum, à la fois politique et économique, à la fois lieu de débat et de décision et lieu de marché : d’achat et vente de marchandises. Quant au terme « marché », lui-même, il est issu du radical merc-, que l’on retrouve dans merx, la marchandise (10) et dans le nom du dieu Mercure, le dieu des marchands chez les latins. Il s’agit de l’espace public de l’activité commerciale, et, comme tous les espaces publics, il est structuré par des institutions de régulation et de codification.

Comme tout espace politique, le marché, ou l’espace de la transaction, est structuré autour d'une confrontation entre acteurs qui définit la dimension politique de leur identité. Qu’il s’agisse de la confrontation du marchand et du client, de la confrontation du fournisseur et du marchand, ou encore de la confrontation entre les acteurs de la transaction et ceux de la régulation, le marché met toujours en scène des confrontations entre acteurs, d’où naissent des rapports de force et de pouvoir qui fondent la dimension politique du code dans lequel s’exprime la sémaluation. Cette confrontation permet de mieux comprendre les logiques d’acteurs et d’identités mises en œuvre dans la sémiotique de l’économie. On peut, en particulier, noter deux de ces confrontations. D’une part, il s’agit du concept même de concurrence, qui exprime la confrontation des identités dans le champ du marché, et qui désigne la forme que revêt le conflit et l’antagonisme des identités dans le champ de l’économie politique. D’autre part, il s’agit de la dimension de communication de l’agora ou du forum : en effet, il n’y a pas d’activité commerciale et d’échange sans dimension symbolique de représentation des acteurs et de rhétorique de séduction dans le champ de la concurrence.

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(7) Critique de l’économie politique, IIin MARX (1965), t. 1, p. 318-319.

(8) On propose ici le néologisme « sémaluation », composé à partir de sémiotique et d’évaluation.

(9) BENVENISTE (1969), t. 1, p. 140.

(10) Le mot français mercier est issu de ce terme. La rue Mercière, à Lyon, est « la rue des Marchands ».

7. L’agora multiple : l’espace de la transaction

Mais l’agora ne saurait se réduire à un simple espace de fixation de valeurs et d’échange de marchandises et de monnaie. Il s’agit bien à la fois d’un espace politique et d’un espace économique. Sans doute est-ce même cette dualité qui est exprimée depuis le dix-neuvième siècle par ce qui peut apparaître comme un oxymore : économie politique. C’est cette double dimension de l’économie et de la transaction qui, en définissant le caractère politique de l’économie, articule l’ensemble des activités économiques comme une médiation. Cette médiation se situe entre le singulier et le collectif, car le client et le commerçant s’articulent à l’ensemble du marché. Mais elle se situe aussi entre le réel, le symbolique et l’imaginaire : en effet, les contraintes de l’activité économique s’articulent à leurs représentations dans les médias et l’espace public et à l’imaginaire qu’elles suscitent, fait de désir, de présupposés et de fantasmes divers.

Mais sans doute convient-il de commencer par poser le problème de la triple dimension de l’échange, réelle, symbolique et imaginaire, qui est la première expression de cette multiplicité de l’espace de l’agora.

La dimension réelle de l’agora est celle de la valeur d’usage. Il s’agit de l’ensemble des contraintes qui structurent notre usage de l’agora, nos parcours au sein de cet espace, nos activités en ce qu’elles dépendent de contraintes et de normes socialement déterminées. Dans l’agora réelle, il n’y a pas de choix, c’est pourquoi on parlera ici de contrainte. L’instance réelle de la sémaluation est l’instance qui détermine les valeurs des biens en fonction de leur usage dans l’espace public, c’est-à-dire, finalement, dans le champ d’une certaine causalité. Il n’y a pas d’arbitraire dans la dimension réelle de l’agora et de la transaction.

La dimension symbolique de l’agora est l’ensemble des activités de communication, d’information et de représentation qui, justement, donnent du sens aux contraintes de l’usage et établissent, ainsi, les logiques de la valeur d’échange des biens et des monnaies. La dimension symbolique de l’agora est structurée par l’ensemble des codes et des systèmes d’interprétation qui structurent l’espace public. C’est dans sa dimension symbolique que la dimension économique de l’agora, sa dimension marchande, se confond avec sa dimension politique d’espace public – ne serait-ce que parce que c’est dans leur dimension symbolique que les acteurs de l’économie acquièrent une dimension institutionnelle et une identité politique.

La dimension imaginaire de l’agora, enfin, articule la sémaluation à trois instances imaginaires. La première est l’ensemble de l’activité imaginaire des acteurs singuliers de l’échange. Leurs fantasmes, la dimension imaginaire de leur désir et de leur représentation d’eux-mêmes, structurent et nourrissent leur activité dans le marché. Cette dimension imaginaire qui est, à son tour, nourrie par toute la rhétorique fictionnelle et fantasmatique de la publicité. La seconde dimension imaginaire de l’agora est l’expression imaginaire du monde parfait auquel fait référence l’économie politique : il s’agit de la dimension imaginaire de l’idéal politique poursuivi par l’économie politique à qui il donne sa légitimité et les logiques et les structures de son évaluation et de sa mise en œuvre dans les stratégies d’acteurs. Enfin, l’agora se structure autour d’une autre instance imaginaire : celle de l’articulation entre valeur d’échange et valeur d’usage autour de la fixation d’une forme d’idéal politique, que l’on pourrait désigner par le concept d’idéal politique économique. Il s’agit d’une forme particulière d’idéal politique poursuivi par les acteurs politiques dans la mise en œuvre des institutions et des régulations économiques du marché ou dans la mise en œuvre des logiques économiques alternatives comme le socialisme.

Cette tripartition de l’agora autour des trois instances du réel, du symbolique et de l’imaginaire institue la dimension de médiation de l’économie, ce qui amène à mieux comprendre le dispositif de la « double agora » entre une dimension consciente et une dimension inconsciente. En effet, il importe de bien prendre la mesure de la dimension inconsciente qui caractérise la médiation économique comme toute forme de médiation politique, et, en particulier, d’approfondir les expressions consciente et inconsciente de l’identité des acteurs de la médiation économique.

Pour bien comprendre la différence entre la dimension consciente de l’activité économique, celle qui, justement, s’exprime dans la dimension symbolique de l’économie politique, et sa dimension inconsciente, celle qui ne peut s’exprimer que dans l’imaginaire, quand elle s’exprime, il convient de définir ce qui les sépare : le concept de refoulement à l’œuvre dans le champ de l’économie politique.

Mais, avant d’aller plus loin, sans doute convient-il de justifier la métaphore psychanalytique du refoulement dans un discours sur l’économie. On le fera ici en deux points. D’abord, il s’agit sans doute d’un processus épistémologique et méthodologique qui va au-delà d’une simple métaphore : il s’agit bien de l’inscription de l’ensemble des formes politiques de la rationalité dans une rationalité éclairée par la psychanalyse et ses concepts majeurs dont celui de refoulement. Il s’agit ici d’une forme de « coupure épistémologique » au sens qu’Althusser donne à ce terme à propos de Marx, justement (11). Il s’agit, ici, d’exprimer le fait qu’il existe une dimension inconsciente dans le discours politique, que la rationalité politique connaît des formes inconscientes, comme, justement, cette « coupure » que relève Althusser, dans le discours de Marx autour des textes de 1857 et du Capital. Cette coupure est celle de l’introduction de la dialectique entre économie et politique, par la mise en œuvre d’une façon proprement politique de penser l’économie.

Ensuite, le « refoulement » à l’œuvre dans le champ politique, qui permet de comprendre l’existence d’un imaginaire et de formes politiques inconscientes, renvoie, justement, à la mise en œuvre des contraintes qui pèsent sur le politique. Le champ de l’économie appartient, justement, à ces contraintes, au même titre que les contraintes liées à l’espace et à la nature, comme, en particulier, Montesquieu a pu proposer une réflexion à ce sujet sur la question du rôle des climats dans la structuration des systèmes politiques. Le réel, l’existence des contraintes, a, ainsi, pris plusieurs formes dans l’histoire, l’ensemble de ces expressions venant, finalement, donner une forme au concept de limite dans le champ politique. L’économie est l’une de ces contraintes censées peser sur le politique et, donc, exprimer le réel du politique. Le refoulement consiste, dans le politique, dans l’acceptation de ces contraintes, rendues inconscientes par le fait qu’elles ne font pas l’objet de représentations spécifiques au débat politique.

Ce qui fait l’objet d’un refoulement dans le champ de la sémaluation, ce qui demeure non-dit, est un réel fait de l’articulation de trois éléments. Le premier est le travail : tout bien circulant dans l’espace public du marché est issu d’un certain travail, ou d’un ensemble de processus de travail, dont la valeur est justement refoulée, n’apparaît pas dans les logiques proprement marchandes de la fixation de la valeur. Le second élément est l’usage du bien produit : en effet, la sémaluation limite l’appréciation des biens circulant dans l’espace public du marché à la valeur qui leur est reconnue sous la forme du prix, sans tenir compte de façon centrale de l’usage qui leur donnera une fonction dans l’espace social. Le troisième élément refoulé dans l’imaginaire de la sémaluation, enfin, est l’ensemble des désirs proscrits parce que considérés comme non conformes aux normes du marché et de l’économie politique. C’est ainsi que les goûts évoluent dans l’histoire, que les modes vestimentaires changent, que les modes de travail changent (introduction de l’informatique) : c’est de cette manière que l’économie impose des contraintes aux modes de vie et que ces contraintes font l’objet d’un refoulement qui repousse dans l’imaginaire les éléments qui n’y sont pas conformes.

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(11) ALTHUSSER (1965).

 

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Pour citer cet article

Bernard Lamizet, « La sémaluation. Sémiotique de la transaction », La_Revue, n° 4, www.lrdb.fr, mis en ligne en septembre 2009.


Date de création : 03/09/2009 15:34
Dernière modification : 03/09/2009 15:34
Catégorie : Communication
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