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Géographie - Marianne BLIDON

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La_Revue, n° 3

 

Genres & générations

 

 

« Le bal interlope, la drag queen et les bloggeurs gays. Retour sur le mythe de la libération ou l’amnésie des générations », Marianne Blidon

     Géographe, Marianne Blidon est maître de conférences à la Sorbonne. Troublant les frontières des disciplines classiques, elle pratique une géographie sociale et culturelle, ouverte sur des questions jusqu’alors boudées par les sciences humaines, le genre, les homosexuels, leur visibilité dans la cité, leurs pratiques spatiales…

     À l’occasion du 40ème anniversaire des « émeutes de Stonewall », elle revient ici sur une idée largement reprise selon laquelle cet événement serait « l’acte de naissance du mouvement gay ». L’homosexualité aurait fait son coming out, accédant à la liberté, la visibilité et l’unité. Qu’en est-il exactement ? A-t-on assisté à une évolution des mœurs, à l’abolition des normes sexuelles traditionnelles ? On peut sans doute faire une histoire assez objective des droits et des normes ; on ne peut nier l’émergence d’associations et de manifestations comme la Gay Pride ; il est beaucoup plus incertain de parler des perceptions : les homosexuels se sentent-ils aujourd’hui respectés, mieux acceptés et plus libres qu’hier ? Il est difficile de répondre pour plusieurs raisons, mais d’abord − et c’est l’hypothèse originale de cet article − parce que les vécus et les expériences se transmettent mal dans le monde homosexuel. L’histoire − celle du mouvement homosexuel comme les autres − ne saurait pourtant se réduire à la commémoration d’événements symboliques, plus ou moins idéalisés ; la mémoire n’est pas une collection de dates et de souvenirs, plus que du passé, elle se nourrit du passage, de l’échange transgénérationel, et c’est bien ce qui manque.

     Certains projets existent qui travaillent précisément à favoriser la transmission entre les générations. Mais ils sont rares malgré l’enjeu − celui d’avoir une histoire propre et pas seulement relative ou oppositive, celui d’une libération qui ne soit pas uniquement un mythe

 

 

 

 

Le bal interlope, la drag queen et les bloggeurs gays

 

Retour sur le mythe de la libération

ou

l’amnésie des générations

 

Marianne Blidon

 

 

 

« L’homosexualité, ce n’est pas un problème en soi. Simplement, quand on en prend conscience, on est lâché dans la vie sans mode d’emploi, sans discours amoureux »

Edward (50 ans, Paris)

 

Prélude : Stonewall, une descente de police ratée devenue un symbole mondial de libération

Dans la nuit du 27 au 28 juin 1969, la police new-yorkaise fait une descente au Stonewall Inn − 53 Christopher Street − un bar gay très fréquenté du quartier de Greenwich Village (1). « Tenu par la mafia, il accueille tout un monde mélangé de gays qui ne sont pas acceptés dans les autres établissements : des travestis, des jeunes sans-logis, des Noirs, des émigrés portoricains, des prostitués » (2). Cette descente intervient dans le cadre plus vaste d’une opération contre les bars liés à la pègre. Mais contrairement à d’autres descentes, les clients résistent ; rapidement rejoints par des habitants du quartier. Les policiers débordés se replient et se barricadent dans l’établissement jusqu’à l’arrivée des renforts. Il s’ensuit des affrontements. Le calme ne reviendra qu’au bout de trois jours. Ce fait divers, qui a connu des précédents dans d’autres villes américaines notamment à San Francisco, précipite la création du Gay Liberation Front.

L’année suivante, une marche est organisée le 28 juin 1970, sous le nom de Christopher Street Liberation Parade, le mot d’ordre est « Come out ! ». Elle célèbre « la révolte de Stonewall » comme l’acte de naissance du mouvement gay. Elle dote la communauté gay d’un symbole, d’une année zéro. La Gay Pride était née et cette manifestation allait connaître un succès mondial (3).

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(1) Pour plus de précisions, voir l’article très complet sur la construction du mythe de Stonewall (Jaffre S., « De Stonewall à la Gay Pride. Retour sur un mythe politique devenu parade », Prochoix, n° 21, été 2002) ; voir aussi l’interview du chef de la police (Lincoln Anderson, « ’I’m sorry’, says inspector who led Stonewall raid », The Villager, vol 73, n°7, june 16-22, 2004

(2) Chauncey G., « Stonewall », in Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes, Éribon D. (dir.), Paris, Larousse, 2003, p. 448.

(3) Les associations gays de nombreuses villes du monde organisent aujourd’hui des Gay Pride (Tel-Aviv, Tokyo, Sydney, Taipei, Johannesburg, Buenos Aires…) même si ces dernières ne se déroulent pas toujours de façon sereine (Moscou, Jérusalem, Budapest, Shanghai…). En France, la Gay Pride devient annuelle à partir de 1979. En 2001, elle prend le nom de marche des fiertés lesbiennes, gaies, bi et trans. Elle se déroule principalement dans les villes de plus de 150 000 habitants.

Acte un : l’avant et l’après de la libération

Pour autant, on peut se demander quelle est la consistance des frontières entre un avant et un après de l’oppression que la révolte de Stonewall dessine. George Chauncey, dans l’introduction de son ouvrage Gay New York (2003) remet en cause ce « mythe de la libération » entre un avant marqué par l’oppression, la solitude et l’invisibilité des gays et un après marqué par la libération, la visibilité et l’unité d’une communauté gay. Pour l’historien américain, ces « trois mythes [l’isolement, l’invisibilité et l’intériorisation] entourant l’histoire gay d’avant la guerre sont condensés dans l’image du placard (closet), métaphore spatiale à laquelle les gays recourent aujourd’hui, de manière très significative, pour décrire aussi bien la vie des gays d’avant le mouvement de libération que leurs propres existences avant qu’ils ne cessent de se cacher et ne “sortent du placard” (come out) » (4). Or les gays, à New York avant la Seconde Guerre mondiale, disposaient d’une vaste subculture, ce que George Chauncey appelle « le monde gay », monde constitué « d’une multiplicité de mondes sociaux et de réseaux sociaux qui s’ignoraient ou s’entremêlaient selon des critères sociaux, générationnels, raciaux ou culturels. Cette subculture s’ancrait dans des lieux spécifiques : bains, bars, restaurants, meublés… et surtout des bals qui permettaient de « faire son entrée dans le monde gay » (5).

De même, le Paris de l’Entre-deux-guerres, de la salle Wagram à la montagne Sainte-Geneviève, était le théâtre de bals interlopes connus et reconnus dont la presse parisienne et nationale se faisait d’autant plus l’écho que ces manifestations étaient des événements à la mode (6). Les lieux commerciaux − bars, restaurants, bains − côtoyaient les lieux de rencontre anonyme dans les interstices de la ville. L’homosexualité faisait donc l’objet d’une visibilité publique importante dont il reste aujourd’hui peu de traces.

Inversement, si la libération, depuis les années 1970, reste un puissant lieu commun, pour autant ses effets au quotidien sont loin d’être unanimement ressentis. Par exemple, Johanne Landrin, dans un blog gay consacré à la célébration des 40 ans de Stonewall, constate « pourtant, il suffit de faire deux pas dans le monde gay, et ça m’arrive souvent, pour voir qu’en dépit de Stonewall, les lesbiennes et les gays ne se mélangent pas beaucoup, que les lesbiennes et les mecs efféminés ne sont pas toujours valorisés […]. Pourtant, il suffit de faire deux pas dans le monde non gay, et ça m’arrive souvent, pour voir que les mentalités sont les mêmes qu’après-guerre et ce en dépit de l’évolution des droits sur le papier » (7). Stonewall n’a aboli ni les normes sociales ni les fondements hétéronormatifs de la société. Au mieux, il les a déplacés, reformulés, réaménagés. Aussi peut-on être surpris de lire le témoignage d’André Du Dognon, né en 1912, lorsque qu’il rappelle que « le nombre de bars n’a guère varié par rapport à maintenant. De plus, on allait aux Tuileries, qui ont toujours été un lieu de rencontres, et à la porte Dauphine aussi, qu’on appelait l’allée de la “Gaulonqueue”. Nous en avions une autre – l’allée des Veuves – qui se trouvait à Marigny, et on n’avait pas peur du tout » (8).

Ces extraits de témoignage invitent à s’interroger non pas sur la question complexe, tant sur le plan épistémologique que méthodologique, de savoir qui des gays du début du xxe siècle de ceux du xxie sont les plus libérés − ou les moins opprimés −, mais sur leur filiation, sur ce qui perdure de la vie et de l’expérience des gays et des lesbiennes des générations passées et sur ce qui est transmis aux générations suivantes et futures. En effet, comment mesurer et sur quels critères, dans des contextes extrêmement hétérogènes, dans le temps et dans l’espace, des sentiments aussi singuliers et complexes que le sentiment d’être – ou de ne pas être − libéré ? En tout cas, la réponse, si tant est qu’elle existe, semble infiniment moins heuristique que de mettre en lumière la continuité des expériences et des interrogations pratiques ou existentielles qui ont jalonné les parcours de ces gays et de ces lesbiennes.

___________________

(4) Chauncey G., Gay New York, Paris, Fayard, 2003, p. 15.

(5)  « Faire son entrée dans le monde gay » n’obéit ni aux mêmes représentations ni aux mêmes logiques que « sortir du placard ». Comme le montre Eve Kosofsky Sedgwick, on n’en a jamais fini avec la figure du placard, figure qu’il faut penser au présent. En effet, chaque nouvelle rencontre fait surgir de nouveaux placards qui conduisent à réitérer inlassablement le geste du coming out. « Même ceux et celles qui sont out se trouvent confrontés quotidiennement à des interlocuteurs et interlocutrices à propos desquels ils ne savent pas s’ils savent ou non. De la même manière, il est tout aussi difficile de deviner pour un interlocuteur donné si, dans le cas où il saurait, ce savoir lui semblerait important ou non. […] Le placard gai n’est pas un élément uniquement présent dans la vie des personnes gaies. Néanmoins, il constitue toujours la caractéristique fondamentale de la vie sociale de nombre d’entre elles » (Sedgwick K. E., Épistémologie du placard, Paris, Éditions Amsterdam, 2008, p. 86).

(6) Voir notamment : Barbedette G., Carassou M., Paris Gay 1925, Paris, Presses de la Renaissance, 1981. Tamagne F., Histoire de l’homosexualité en Europe, Berlin, Londres, Paris, 1919-1939, Paris, Seuil, 2000. Murat L., La loi du genre, Paris, Fayard, 2006.

(7) Johanne Landrin sur le site lestoilesroses.net, 40 ans déjà et peut-être 40 ans de plus….

(8) Barbedette G., Carassou M., Paris Gay 1925, Paris, Presses de la Renaissance, 1981, p. 58.

Acte deux : amnésie et transmission

 

 

Encadré 1 – Stonewall appréhendé par un jeune gay

 

 

« Écrire sur commande, ce n’est pas mon truc. C’est le genre de choses qui flingue l’inspiration. Aussi, quand le patron m’a demandé d’écrire sur les émeutes de Stonewall, ai-je un peu regimbé. Après tout, en 1969, je n’étais pas né (mais lui, si !). Je ne peux donc parler de cette époque prézanzienne comme le ferait un témoin visuel, fouillant le tiroir de ses souvenirs dans l’armoire de fer de sa mémoire. Tel n’est pas le sujet. Le Boss veut que je dise ce que Stonewall m’a apporté, à moi. C’est là que je sèche comme un littéraire devant un devoir de maths. Tout d’abord, la première génération qui a ressenti les effets de l’après Stonewall n’est pas la mienne. Partant du principe qu’une génération « sexuelle » est plus courte qu’une génération selon les statistiques traditionnelles, et dure, de mon point de vue, dix ans, je suis donc né deux générations plus loin. Dès lors, comment répondre à la question posée par le patron : « Qu’est-ce que Stonewall t’a apporté, en tant que gay » ? Dois-je dire que, sans Stonewall, je vivrais dans un monde moins friendly pour ma condition d’homosexuel ? Je n’en ai pas la moindre idée. Au passage, je doute encore que ce monde soit très friendly, nous-mêmes ne sommes pas amicaux les uns envers les autres, n’est-ce pas Philippe ? Alors, imaginer ce que m’apporte Stonewall, mythe fondateur de la revendication LGBT, c’est imaginer le monde dans lequel je vivrais s’il n’avait jamais eu lieu. […] Un vent de liberté sexuelle et de révolte contre l’ordre établi soufflait à la fin des années 60 (toujours dans le monde occidental). Il y eut 1968, puis 1969, l’année érotique, Woodstock, et Stonewall. Tout ceci était dans l’air du temps et dans le sens de l’Histoire. Je n’ai pas envie de la réinventer, ni de me tourner vers le passé. Ma vie est bien trop compliquée pour que je m’offre le luxe de réfléchir au sens réel, ou caché, de cet anniversaire [les 40 ans de Stonewall] ».

 

Zanzi and the City, Au-delà du mur de pierres

(http://www.lestoilesroses.net/article-32665264.html).

 

 

Pour Michel Carassou et Gilles Barbedette, « l’existence des vécus homosexuels a toujours précédé l’existence des mots qui les ont désignés. C’est pourquoi les gants noirs de l’historien ne sont pas d’un grand secours pour rendre compte des circuits amoureux » (9).

Tentons une autre hypothèse, non contradictoire et non exhaustive : la méconnaissance du vécu des gays et des lesbiennes des générations antérieures est liée à la difficile circulation de la mémoire entre ces mêmes générations (encadré 1). C’est pourquoi on se raccroche à des symboles dont la date borne l’horizon d’un avant et d’un après et qui permettent de se constituer une mythologie simpliste, commune et fédératrice. Au final, ce n’est donc pas tant la véracité historique des événements de Stonewall qui importe que leur capacité à faire sens, à tisser un lien, plus ou moins ténu, entre les gays et les lesbiennes, indépendamment de leur nationalité, de leur âge ou de leur condition sociale, et à s’incarner dans une manifestation festive protéiforme que chacun peut s’approprier. C’est peut-être pour cela aussi que l’exhumation de la mémoire des lieux gays et des personnes qui les ont animés par des passionnés (10) et des historiens (11) peine à inverser la force du mythe de la libération et que chaque génération de gays et de lesbiennes est condamnée à revivre les mêmes expériences, triviales ou fondatrices (12), que leurs ainés sans en avoir toujours conscience (encadré 2) (13).

 

 

Encadré 2 – Le fil qui nous relie

 

« Le “sujet” homosexuel a donc toujours une histoire singulière, mais cette histoire elle-même a toujours rapport à un “collectif” qui est constitué des autres “sujets” qui sont assujettis par le même processus d’“infériorisation”. L’homosexuel n’est jamais un individu isolé, même quand il se croit seul au monde ou quand, ayant compris qu’il ne l’est pas, il cherche à se dissocier des autres pour échapper, précisément, à la difficulté de s’assumer comme appartenant à cet “ensemble” stigmatisé, alors que seule la conscience réflexive et critique de cette appartenance peut lui permettre de s’en libérer autant qu’il est possible de le faire. Le “collectif” existe indépendamment de la conscience que peuvent en avoir les individus, et indépendamment de leur volonté. C’est cette appartenance acceptée et assumée qui permet à l’individu de se constituer comme “sujet” de sa propre histoire.

Si chaque homosexuel est assujetti par des processus identiques qui opèrent en référence aux mêmes normes sociales et sexuelles et produisent dans les esprits et dans les corps les mêmes effets, et si, par conséquent, un gay est toujours-déjà inscrit dans un collectif qui le comprend avant même qu’il ne lui appartienne ou qu’il ne sache ou ne veuille lui appartenir, cela veut dire aussi que tout geste gay, toute participation, fût-elle la plus lointaine, la plus distante, la plus secrète, à la vie gay, met n’importe quel homosexuel en relation avec tous les autres, et avec toute l’histoire de l’homosexualité et de ses luttes. Dès qu’il entre dans un bar, dès qu’il drague dans un parc ou un lieu de rencontre, dès qu’il fréquente les lieux de sociabilité gay, dès qu’il ouvre un livre qui évoque des expériences ou des sentiments dans lesquels il se reconnaît peu ou prou […], un gay se relie à tous ceux qui accomplissent ces mêmes gestes, dans le présent, mais aussi à tous ceux qui dans le passé ont créé ces lieux, tous ceux qui les ont fréquentés avant lui, aux ténacités individuelles et collectives qui les ont imposés et les ont maintenus contre la répression, aux efforts et aux courages qu’il a fallu déployer pour qu’existent une littérature et une réflexion homosexuelles ».

 

Didier Éribon, Réflexions sur la question gay, Paris, Fayard, 1999, p. 92-93.

 

 

Plusieurs raisons peuvent expliquer l’absence globale de circulation des vécus et des expériences entre les générations. Outre, un repli individualiste et un désintérêt non négligeable − comme le souligne Zanzi and the City : « Ma vie est bien trop compliquée pour que je m’offre le luxe de réfléchir au sens réel, ou caché, de cet anniversaire [les 40 ans de Stonewall] » (encadré 1) − il existe peu d’espaces et d’occasions permettant à toutes les générations de gays et de lesbiennes de se côtoyer et d’échanger (14). Certes, en dépit d’une forte tendance dans le milieu gay à l’homogénéité et au jeunisme, il existe des lieuxpermettant le brassage des genres, des âges et des classes. Mais, ces associations, ces établissements commerciaux ou ces événements sont rares et ils n’ont pas pour projet central de favoriser la transmission entre les générations. Trop rares en tout cas pour pallier les manquements des espaces traditionnels de socialisation que sont la famille (15), l’école et son groupe de pairs ou les médias comme le cinéma ou la télévision. Demeure alors les questions : Où trouver un modèle alternatif ? Avec qui partager d’autres références ? Quels peuvent être les substituts ? Où rencontrer des personnes qui partagent mes désirs ? Comment nous reconnaître ?... qui hantent les forums et les blogs de jeunes gays et lesbiennes.

Une autre explication réside dans l’importance du secret qui rend le partage des expériences difficile, voire impossible, entre les générations, a fortiori au sein de la famille. Combien de gays et de lesbiennes ont conservé des traces de leur passé sous la forme de journaux intimes, de photographies ou de récits ? Si tel est le cas, demeure alors la question de leur transmission. À qui les transmettre : au compagnon ou à la compagne, à la famille, à un centre d’archives ? Cette dernière possibilité semble la plus à même d’assurer une transmission entre les générations via les travaux des historiens, mais elle demeure pour l’heure une solution méconnue et difficile, notamment du fait de l’éclatement des lieux d’archivage et des dissensions qu’ils ont pu générer.

Pourtant, ce sont ces traces qui font tant défaut et qui sont si difficiles à exhumer qui vont constituer un lien ténu, mais aussi une histoire et une culture communes. Le constat de cette fragilité est d’autant plus ironique qu’un discours anti-communautaire s’est pendant longtemps attaché à dénoncer la communauté gay. Or comment exister en tant que communauté sans passé et sans transmission de la mémoire entre les générations ? Comment se représenter dans le temps et dans la continuité, plutôt que dans la différence ou l’opposition ? Face aux tentatives d’effacement et d’invisibilisation, comment se constituer une généalogie, a fortiori une généalogie qui ne soit pas exogène, c’est-à-dire issue du discours dominant de la majorité et de la norme ?

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(9) Barbedette G., Carassou M., Paris Gay 1925, Paris, Presses de la Renaissance, 1981, p. 14.

(10) Voir notamment les visites organisées par l’association Paris gay village.

(11) Voir notamment les travaux de Michael Sibalis.

(12) Pour s’en convaincre, il suffit de consulter les blogs ou les forums. Par exemple, à propos de l’achat du premier journal gay : « Mon premier “Gai Pied” » (http://embruns.net/carnet/vie-privee/mon-premier-gai-pied.html) et « Comment bien acheter Têtu » (http://forums-gays-lesbiens.monchoix.net/ftopic3003-0-asc-0.html).

(13) Sur cette question voir la partie « Un monde d’injures » de Didier Éribon (Réflexions sur la question gay, Paris, Fayard, 1999) et les développements sur l’actualité du placard d’Eve Kosofsky Sedgwick (Épistémologie du placard, Paris, Éditions Amsterdam, 2008).

(14) Les centres gays et lesbiens (CGL) pourraient constituer de tels lieux, mais ils demeurent des espaces méconnus et finalement peu fréquentés par la majorité des gays et des lesbiennes en dehors des cercles militants.

(15) On imagine difficilement, au milieu d’un repas, un jeune gay se tourner vers son oncle et lui demander « tonton Albert, c’était comment quand tu draguais dans les pissotières ? ».

Acte 3 : quelques exemples de modalités de circulation des savoirs et des expériences

Michel Foucault voyait dans le mode de vie gay, une alternative apte à produire de nouveaux modes relationnels. Cette inventivité relationnelle peut se lire dans la façon dont l’homoparentalité interroge sur ce que signifie « être parent » et réinvente de nouvelles structures familiales à 1, 2, 3 ou 4 parents. Sur ce principe, pourraient se construire d’autres relations intergénérationnelles et d’autres formes de solidarité en complément ou en contrepoint du cadre familial. Ces relations existent parfois au sein de couples ou de réseaux amicaux mais de façon trop isolée et parcellaire pour avoir un impact sur les suicides des jeunes gays ou pour rompre l’isolement des personnes âgées. Elles pourraient aussi se développer selon d’autres modalités que le seul désir.

Ainsi en France, alors que la génération des Baby-boomers va bientôt prendre sa retraite des projets de maisons de retraite de femmes, comme celui de la Maison des Babayagas (16) à Montreuil, offrent des perspectives de prise en charge alternative. Cependant, ces projets sont rarement pensés comme des espaces ouverts et transgénérationnels. La Maison des Babayagas par exemple a pour objectif de permettre, « même jusqu’à un âge avancé, de poursuivre et finir sa vie dans ses murs, entourées de compagnes ayant fait le même choix de vie ». Ses fondements sont l’autogestion et l’autonomie, la solidarité entre ces membres, la citoyenneté et la démocratie participative, le respect d’exigences écologiques ainsi que le rappelle la présentation du projet. Les relations entre les générations se situent donc en creux du projet, davantage laissées aux initiatives individuelles que pensées plus largement dans un projet collectif ou comme un moyen de réaliser les objectifs communs.

Cela rend d’autant plus intéressantes les initiatives de collectifs américains qui proposent des projets centrés directement sur la transmission et l’échange entre les générations (17). Ainsi le Centre gay et lesbien de Los Angeles a développé un atelier photographique, la photographie étant le moyen de rassembler de jeunes gays et des gays plus âgés, de développer une meilleure compréhension entre les générations et une plus grande solidarité.

De même à San Francisco, le New Leaf Outreach to Elders en collaboration avec le LYRIC (Lavender Youth Recreation & Information Center), a initié un projet de conversations et de conservation de la mémoire, dénommé l’intergenerational storytelling project qui donne lieu à des émissions de radio (18). De jeunes gays réalisent ainsi des interviews de retraités et échangent autour de questions comme « l’amour, la culture, la politique, leurs espoirs et leurs rêves pour le futur » (19). Leur objectif est de « combler le fossé entre les générations » et de « développer une meilleure compréhension entre le passé et le présent ».

À Boston, c’est un projet d’écriture, faisant le pont entre les générations, qui a été développé par Bob Linscott et Judah Leblang. Intitulé When He Kissed Me, il ouvre un espace d’expression pour une douzaine hommes qui partagent le récit, dans le cadre du Coming Out Day project, de leur premier baiser ou d’un baiser marquant avec un partenaire de même sexe (20).

Enfin, parmi les nombreuses autres initiatives, on peut évoquer les festivals de cinéma comme celui de Londres, en 2007, consacré aux Generations of Love. Sharing memories across the generations ou les conférences comme le Day of intergenerational dialogue, discussing the Divide Between Gay Generations au centre gay et lesbien du Village à Hollywood en juin 2003.

Ces différents projets, s’ils ne concernent qu’un nombre limité de personnes et ne solutionnent pas toutes les difficultés rencontrées par les différentes générations de gays et de lesbiennes, ont néanmoins le mérite de poser des questions inédites et d’ouvrir des pistes aussi intéressantes que productrices de nouveaux modes d’échanges, de relations et de nouveaux regards sur l’autre. C’est peut-être aussi en cela qu’il y a une place pour d’autres voies de libération.

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(16) Lien vers le site du projet de la maison des Babayagas.

(17) Pour en savoir plus sur ces initiatives, voir le « Intergenerational Programs », Folder, Subject Reference Files, LGBT Aging Issues Network, American Society on Aging, San Francisco. Voir aussi l’article de Richard Gollance, « bridging the generation gap », publié dans la revue Out.

(18) L’objectif est de favoriser des « Conversations between LGBTQ and ally youth and elders about the joys and challenges of love, the meaning of Proposition 8, and the changing ways that LGBTQ people represent themselves ». Lien vers le site permettant d’écouter ces témoignages.

(19) Pour écouter.

(20) Pour en savoir plus, voir notamment l’article « A kiss is not just a kiss » de Ethan Jacobs extrait du Bay Windows et daté du 25 mai 2008.

Épilogue : et la drag queen ?

Pour terminer, je voudrais revenir sur la présence/absence de la drag queen qui figure dans le titre. Si elle est absente de ces pages, elle hante néanmoins comme un écho l’imaginaire de la Gay Pride et la fascination/répulsion que les jeunes et les moins jeunes peuvent éprouver pour cette figure qui jette du « trouble dans le genre » (Butler, 1991). Il reste donc à lui faire une place dans la mémoire collective et à lui proposer un nouveau rôle. Pourquoi pas celui de la grand-mère indigne et irrévérencieuse qui bouscule les conventions et les consciences, mais aussi qui propose d’autres modes d’emploi, d’autres discours amoureux ?

 

 

******************

 

L’auteure tient à remercier Arnaud Sabatier pour sa patience ainsi que Gérard Koskovich pour son partage des initiatives mises en œuvre à San Francisco.

 

 

Pour citer cet article

Marianne Blidon, « Le bal interlope, la drag queen et les bloggeurs gays. Retour sur le mythe de la libération ou l’amnésie des générations », La_Revue, n° 3, www.lrdb.fr, mis en ligne en septembre 2009.


Date de création : 11/09/2009 07:19
Dernière modification : 13/09/2009 14:25
Catégorie : Géographie
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