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Communication - Pascal LARDELLIER

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La_Revue, n° 4

 

Vendre, échanger, donner

 

 

« Du fol essor des “pseudothéories relationnelles” et autres “chiromancies du décodage non-verbal” dans le champ organisationnel », Pascal Lardellier

 

     Professeur de sciences de l’information et de la communication, Pascal Lardellier enseigne à l’Université de Bourgogne. Il présente ici les termes d’une enquête menée durant plusieurs années dans le système (édition, formation, stages…) et la prose des « obsédés du décodage non-verbal » et autres « chiromanciens de la gestuelle » (a).

     Non sans humour, mais sans sous-estimer non plus la gravité de l’enjeu, il part en guerre contre les gourous de la com qui donnent − ou vendent plutôt, et au prix fort −, à partir d’une connaissance de la gestuelle, les clés d’une meilleure compréhension de l’autre, d’une existence plus harmonieuse et globalement d’une vie professionnelle, amoureuse, sociale, politique… réussie. Il rappelle d’abord « l’insondable complexité » des relations interpersonnelles qu’on ne saurait réduire à une mécanique du codage ; un échange ne prend sens que dans l’épaisseur d’un environnement socio-culturel. La communication « in vitro » de ces fameux et couteux stages ignore la singularité de tout contexte et la densité du réel hors duquel les relations ne sont que des jeux de rôles et les individus des caricatures. Mais il est bon aussi de s’interroger sur les arguments vantant ces produits : ils sont censés permettre sinon de manipuler autrui, à tout le moins de décrypter ce qu’il ne sait dire ou veut cacher. Les relations sociales sont alors instrumentalisées, et, dans un rapport étroit avec l’idéologie libérale et ses valeurs, c’est le contrôle, l’efficacité, la rentabilité qui sont visés. Ces pseudothéories reposent sur l’idée naïve et non sans danger qu’une communication totale, transparente, parfaitement maîtrisée est possible, elles feignent d’ignorer ce trait constitutif de l’être humain, qui est à la fois ce qui appelle l’échange et le rend difficile, l’incertitude : « tout n’est pas écrit ni joué d’avance quand nous nous avançons vers autrui ».

________________

(a) Pour approfondir, on pourra lire l’ouvrage qu’il a consacré à la question, Arrêtez de décoder. Pour en finir avec les gourous de la communication (Édition de L’Hèbe, 2008) et dont il reprend ici quelques passages.

 

 

 

 

 

Du fol essor des « pseudothéories relationnelles »

 

et autres « chiromancies du décodage non-verbal » dans le champ organisationnel

 

 

Pascal Lardellier

 

 

 

 

Les « théories » proposant des outils pour « décoder la communication non-verbale » et « décrypter la gestuelle » de nos interlocuteurs connaissent un étonnant succès éditorial et médiatique. Or, ces « simili-savoirs » sont appliqués sans vergogne dans le monde des organisations, via la formation continue, le « management relationnel », le coaching et le recrutement. Pour répondre à la thématique de ces pages, peut-on considérer que ces « théories » constituent de nouveaux modes de savoirs pour et dans les organisations, où elles circulent en y rencontrant un indéniable écho ?

Affirmons-le sans ambages : il serait à notre sens hasardeux pour ne pas dire dangereux de les acquitter au bénéfice du doute. La « synergologie », la « morphogestuelle » ou la « grammaire psycho-gestuelle » (entre autres) sont des pseudosciences qui singent les codes académiques afin d’essayer de capter une légitimité, monnayable ensuite auprès de publics peu rodés à la dialectique universitaire. Cette prose prescriptive s’adresse à tous ceux – commerciaux, managers… − qui sont avides de « trucs » et de « ficelles » pour acquérir des compétences relationnelles facilement exploitables ; comme si des « théories » pouvaient aider à percer au jour la personnalité et les sentiments des individus qui nous font face, et à deviner les pensées et les intentions d’autrui en situation d’interaction…

Comment ces « pseudo-savoirs » naissent-ils, se diffusent-ils dans les organisations, comment rencontrent-ils des publics dans les organisations ? Par quels relais se légitiment-ils, et avec l’aide de quels intermédiaires et afin d’atteindre quels objectifs pédagogiques ? Telles sont quelques unes des questions auxquelles nous nous efforcerons de répondre ici.

Aux sources de l’interaction

Au plus près des acteurs sociaux – entre eux, même − il y a l’ordre des interactions. Les relations prennent naissance dans des formes sociales − dont les rites − et tirent leur sens du contexte, autant que de ce que co-produisent et interprètent les acteurs sociaux in situ. Et face à autrui, on ne sait pas exactement « ce qui va se passer ». En dépit du caractère a priori très réglé de la communication interpersonnelle in situ, on s’adapte et on se réadapte en permanence ; de même qu’on tient compte du « regard social », des représentations de la relation, et déjà, de ses propres sensations, sentiments, réflexions en situation d’interaction. En situation d’interaction, une approche tout à la fois empirique, processuelle, contextuelle et conjecturale des gestes et mimiques d’autrui prévaut donc.

Les relations interpersonnelles, considérées précisément comme expérience anthropologique et contexte social, constituent un objet théorique global que les sciences de l’information et de la communication (SIC) se doivent de réinvestir sans cesse. Ces relations, qui incarnent au plus près l’expérience de communication, « appartiennent » en effet au moins autant à cette inter-discipline, qu’elles ressortissent à la linguistique, à la psychologie, à la sociologie, ou à l’ethnométhodologie (liste bien sûr non exhaustive).

Toutes ces disciplines, avec leur histoire, leur regard, leurs concepts, leurs méthodes et leurs courants, confirment l’insondable complexité de l’interaction. Au détour d’une phrase énigmatique qui devint célèbre, le linguiste américain Edward Sapir évoquait « le code secret et compliqué, écrit nulle part, connu de personne, entendu par tous », qui régit l’ordre des interactions. Nous « fonctionnons » socialement parce que nous avons intégré l’intelligence de ce code ; et parce que nous avons incorporé la double dimension prévisible et aléatoire de la communication. Pour le reste, en situation d’interaction, nous nous fondons intuitivement sur ce que nous percevons des mimiques, des gestes, de l’ambiance d’un moment partagé avec autrui. Et puis revenons-y, il y a le contexte, fondamental, puisqu’il donne sa tonalité et sa coloration à l’interaction. En situation, chacun procède en permanence à une interprétation intuitive de « ce qui s’échange », tout en s’efforçant de rester présent à l’autre. Car il est difficile en vérité d’être « dans » une interaction, et « au dessus » de celle-ci. Et puis nous prêtons aussi attention à ce que nos interlocuteurs nous disent, le langage n’étant pas un accessoire quand on communique. Et le fait est qu’on « ne peut pas parler et écouter en même temps » (1). Bien sûr, il y a toujours des malentendus, des quiproquos, des attentes, et tout ce que notre culture et notre personnalité « font aux relations ».

Depuis quelques décennies, les spécialistes académiques du « champ communicationnel » ont contribué à publier une masse conséquente d’études s’attachant à cerner théoriquement cette dimension interpersonnelle de la communication. Des ouvrages consacrés à l’École de Palo Alto, notamment, ont initié des générations d’étudiants à la dimension « orchestrale » des relations interpersonnelles (2). Pour ce courant fécond, celles-ci doivent être considérées du point de vue des processus, avec une part belle laissée à la culture, au contexte, aux formes sociales (dont les rites d’interaction), et aux rôles des représentations dans les rapports sociaux.

Les « chiromancies du décodage du non-verbal »

Ignorant royalement cette somme de travaux, mais frayant dans le même champ thématique, une tendance éditoriale d’un autre ordre est montée en puissance depuis quelques années : il s’agit de la vogue des ouvrages « grand public » proposant des « modes d’emploi » des relations interpersonnelles. Celles-ci auraient une dimension implicite, inconsciente – cela est su et a été fort bien dit – mais pour tout dire secrète. Les « secrets de la communication », nous y voici. Ces manuels, rangés en « Développement personnel » ou « Psychologie », se présentent comme des « grammaires du non-verbal » et des stratégies relationnelles cachées. Une communication efficace, telle est bien l’obsession de tous les signataires de cette prose, qui inscrivent les relations amoureuses, familiales et professionnelles dans une perspective stratégique et même balistique. En fait, tous ces « bonimenteurs » fondent leurs « analyses » sur un soubassement libéral, au sens économique du terme : car il faudrait attendre un rendement et une rentabilité des rapports sociaux. Et pour atteindre ses objectifs (cachés), il conviendrait d’appliquer des stratégies qui ne sont plus argumentatives, mais « non-verbales », tout en « décodant » dans le même temps nos interlocuteurs afin d’arriver à une mythique (et illusoire) transparence dans les relations. Celles-ci sont entrées dans une nouvelle ère du soupçon, en partie à cause de ces « obsédés du décodage de la gestuelle ». Car il s’agit toujours – implicitement − de manipuler autrui et d’instrumentaliser les relations sociales. Sont posées comme préambules les inévitables maladresses et les dommageables « gaffes » de ceux qui ne connaîtraient pas encore les secrets. Et la finalité, c’est prétendument une meilleure compréhension et une « communication enfin efficace ». Pourtant, il semble bien qu’« il y a problème dès que la communication devient la solution à tout ; en revanche, on se rapproche de la solution lorsque la communication est appréhendée comme un problème » (3).

Affectant les domaines de la formation continue – qui constitue leur cheval de Troie − troublant les habituelles définitions de la psychologie, bousculant les traditions éditoriales, ces « nouveaux gourous de la communication » − non plus spécialistes de la rhétorique mais experts autoproclamés du « décryptage non-verbal » − bénéficient d’une réelle complaisance médiatique. Depuis vingt ans environ, ils se sont adossés à l’incroyable « psychologisation » des discours sociaux et des institutions, pour asseoir leur succès et tenter de capter une légitimité, entre autres médiatique et éditoriale, ensuite fort bien monnayée en entreprises. Paradant pour certains dans des émissions à large audience, ces « bonimenteurs » pérorent en « décodant » les prestations publiques des hommes politiques, entre autres. Et bien sûr, leurs démonstrations incertaines « révèlent les dessous de la communication ». Pour cela, ils énoncent des lieux communs éthologiques, fétichisant le controversé Desmond Morris (mal lu de surcroît par eux) le tout mâtiné d’un zeste de psychologie comportementaliste et d’un peu de neurosciences.

Mais qui sont-ils, puisqu’il faut les nommer ? Joseph Messinger, polygraphe frénétique, infatué et redondant, « père de la grammaire gestuelle », Philippe Turchet, pape autoproclamé de la « synergologie », qui fait patiemment école auprès de publics apparemment subjugués, ou encore les « inventeurs » des incertaines « disciplines » préfixant la « morpho » et suffixant la « gestuelle », « grands théoriciens » qui considèrent qu’un « passage à la télé » vaut onction académique. Tous sont parallèlement formateurs, coachs et consultants, promoteurs de la « Pro-dom » et d’autres fadaises pseudo-scientifiques. Par extension, rangeons dans cette catégorie tous les auteurs publiant des écrits autour du « non-verbal », qui prétendent avoir inventé des disciplines alors que la plupart du temps, ils font leur terreau de théories existantes, détournées et édulcorées par eux. Mettons encore dans cette liste tous ceux qui proposent de « fournir des clefs pour lire autrui », ou vendent de manière un peu trop affirmée du « mieux-être relationnel ». Tapez dans la fonction « recherche » d’un moteur comme Google des mots comme « non-verbal », « communication inconsciente », « décodage gestuel », et vous verrez « remonter » sans coup férir quelques dizaines de ces « gourous » (souvent des américains vendant des « méthodes infaillibles » traduites à la va-vite), qui tous, proposent leurs « œuvres théoriques » à la vente « en ligne ».

Loin des mille précautions de principe et de méthodes de la plupart des sciences académiques, toutes ces « simili-théories » du « décryptage gestuel » se piquent de cataloguer les individus qu’elles passent à leur crible, comme on épinglerait des papillons. Elles analysent à tort et de travers, vont jusqu’à dire ce qu’il faut penser des autres et comment se tenir en toute circonstance, tout cela à travers le seul prisme de la gestuelle. Les cadres supérieurs sont de plus en plus nombreux à se conformer à leurs diktats, via les séances de média-training et autre coaching relationnel imposés comme de nouveaux rites de passage par le management, pour accéder au statut de « décideur ». « Comment se tenir comme il faut », expliquaient les manuels de savoir-vivre ; « comment « se comporter efficacement », surenchérissent désormais les « gourous de la relation », en une impitoyable et fallacieuse entreprise de « dressage des corps » ; comme si la réussite d’une négociation ou d’un entretien se réduisait à leur seule dimension comportementale et gestuelle. En tout cas, selon Roland Gori, « toutes ces techniques d’accompagnement psychologique ont valeur d’initiation sociale à une civilisation néo-libérale ». Et de poursuivre : « en réalité, c’est autrui qui nous aide à déchiffrer notre monde intérieur. Alors tous ces déchiffrages du non-verbal et d’autrui, ce sont des “délires sectorisés”. Là, d’un point de vue social, on inscrit la relation dans une logique de soupçon. On est bien loin de l’empathie. Quant au coaching, il exige qu’on utilise ce que l’on est à des fins d’utilité professionnelle. En fait, il est chargé d’initier aux idéaux de l’idéologie libérale. On perçoit aussi la porosité entre la sphère privée et la sphère publique. Maintenant, la sphère privée est structurée comme le monde de l’entreprise » (4).

En règle générale, ces « chiromanciens du non-verbal » n’ont aucune légitimité scientifique et universitaire ; nulle infamie dans cette absence, on peut vivre très bien sans cela. Mais à l’avenant, ils n’ont aucune assise épistémologique, aucune méthode de travail, d’expérimentation et de validation des résultats. Et leur prose fourmille de références mystico-ésotériques et « anti-rationalistes ». Car que penser d’ouvrages se disant scientifiques et convoquant Charles de Gaulle, le mime Marceau ou Isabelle Adjani en notes de bas de page, pour « nous parler » du sens des gestes ?

Pour eux tous, qui se sont affranchis des fourches Caudines académiques, exit la complexité : la chose humaine est chose simple. Le business, plutôt lucratif, est à ce prix. Leurs typologies sont manichéennes, leurs grilles de lecture discutables et leur idéologie d’un cynisme assumé.

En butte au système académique et à ses us, ces « gourous » desservent aussi la « cause psy », en donnant à penser que celle-ci est la science de la manipulation mentale et du contrôle exercé sur autrui. Tous ces auteurs-formateurs, qui se vantent d’être de fins psychologues, se situent aux antipodes de la posture éthique de cette profession. « Et aux antipodes de l’approche analytique, où l’on part du principe que l’on ne sait rien de ce que la personne peut penser, rêver, sentir, avant qu’elle ne l’ait dit. Dans l’approche corporelle, a contrario, on est censé avoir tout compris sans qu’autrui ne dise rien. Du coup, la personne pense que ce n’est plus la peine de parler. Le risque, c’est que notre interlocuteur ait l’impression qu’il est totalement dominé, et surtout, que quoi qu’il fasse, il sera dominé. Il n’a donc pas d’autre possibilité que de s’abandonner à un pouvoir supérieur au sien » (5) : celui de la personne sachant, ou disant savoir. Et enfiler des sottises dans des livres dûment édités est un excellent moyen symbolique de faire croire aux gens crédules que l’on sait ; puisque c’est écrit et publié…

Pour comprendre le succès de ces « gourous du non-verbal », peut-être faut-il essayer de prendre en considération les effets que peut produire leur lecture. Les auteurs dont il est question ici profèrent pour la plupart d’entre eux une parole qui se dit vérité. Ils promettent une vie meilleure et une compréhension plus fine des réalités humaines. Ils invoquent un pouvoir que leurs lecteurs acquerront, celui de « lire autrui », pour peu que leurs préceptes soient suivis. Ils ont surtout créé un système auto-référentiel qui exclut tout ce qui pourrait les contredire. Lire leurs quatrièmes de couverture est édifiant : ainsi, Joseph Messinger explique sans sourciller sur celle de Ces gestes qui vous séduisent que ses lecteurs pourront « à coup sûr connaître le langage du corps de leur interlocuteur et lire en toute transparence dans leurs pensées les plus secrètes ». À ce titre, ce sont des « gourous », au sens littéral et pas seulement métaphorique. Ne conviendrait-il pas finalement d’apprendre tous leurs préceptes, toutes leurs grilles de conseils directifs et autres « trucs infaillibles à appliquer « avant d’entrer en relation » ?

Car sans cesse, la promesse est faite par eux d’une « communication totale », et de relations enfin transparentes. Mais totalité, transparence et finalement toute-puissance de façade. Car ces « bonimenteurs » ont une vision de la communication interpersonnelle réductrice, manichéenne et sectaire. Et pourtant, ces analyses, qui interrogent les sciences académiques, fusse par défaut, sont à la mode, comme en témoignent les milliers d’exemplaires de ces ouvrages vendus, mais aussi le nombre de stages appliquant ces préceptes dans la sphère de la formation, et vendus sans vergogne par de grands organismes. Que nous disent-elles sur le fond ? Les mots et les discours n’ont plus d’importance, puisque seule compterait désormais la gestuelle.

Tous ces « pseudo-scientifiques », jouent de la vogue entourant la communication pour procéder à des captations d’héritage et à des détournements de légitimité, ou plutôt, de scientificité. Car « la communication demande, pour être analysée, une grande rigueur, qui pose des problèmes théoriques extrêmement compliqués. Tous ces gourous en font l’économie, car ils prennent la physique comme seul modèle. Que proposent-ils, finalement ? Non pas une analyse des pratiques de communication en tant que telles, mais un modèle mimétique des théories scientistes. Une fois que ceux qui analysent les processus communicationnels ont été disqualifiés, (car pas assez scientifiques, un comble !), eh bien ils produisent une théorie du geste, mesurable, modélisable, prédictible » (6).

Faire commerce d’une modélisation forcenée des relations

Dans un milieu âpre et concurrentiel, où les enjeux narcissiques et économiques sont forts et renégociés à chaque stage, comment exister, et comment se différencier ? En étant édité. Car le capital symbolique d’un ouvrage étant ce qu’il est, on tire toujours bénéfice, dans le monde de l’entreprise, de pouvoir se prévaloir du statut d’auteur. Un livre, ce sont des droits, mais aussi une forme de reconnaissance, et surtout, une aura de prestige qui permettra de sortir du lot. Précédé d’un livre à peu près diffusé, un formateur « vaut beaucoup plus cher ». Il sera plus à même de vendre ses services, et de les vendre mieux.

Mais le domaine de l’édition en formation est en quelque sorte verrouillé : il connaît ses grands noms, ses grandes collections. Il s’agit d’un secteur pragmatique dans son style et ses titres, souvent orienté vers les techniques permettant de réaliser concrètement une mission professionnelle ; ce secteur propose parfois des titres offrant une réflexion intéressante sur un métier proprement dit. Les catalogues des Éditions d’Organisation ou de Dunod offrent une excellente illustration de ces tendances éditoriales. D’ailleurs, de grands organismes de formation ont même créé leur propre maison d’édition, comme Demos formation.

Là où nombre d’auteurs-formateurs se bornent à un propos technique opérationnel, d’autres se piquent d’inventer des concepts et des modèles. Étant entendu que c’est ainsi que l’on parviendra, peut-être, à se démarquer, et à acquérir une « petite célébrité » dans le domaine. Une célébrité parfois garante de contrats exclusifs – jackpot ! − d’autant que la plupart des bonimenteurs déposent des brevets sur leurs « œuvres théoriques et éditoriales » : ainsi, la « synergologie », la « morphogestuelle » ou la « Process communication », parmi d’autres, bénéficient d’une protection juridique. Cette démarche traduit, et trahit bien la finalité de tout cela. Par delà l’hypothétique protection de théories édulcorées, reprenant sans les citer des bribes de disciplines antérieures parfois même rebaptisées, il convient avant tout de « faire école ». Jean-Pierre Le Goff a livré une analyse pénétrante de cette prose, démontant ses ressorts rhétoriques sans concessions. Il qualifie tout cela de « sous-culture managériale », et à propos des ouvrages de formation, il évoque « l’éclectisme et la confusion », ou encore la « pensée-gigogne » (7).

L’enjeu majeur, on l’a compris, c’est pour tous ces « pseudo-scientifiques » d’être édités. Une fois publiés, et souvent dans des maisons qui tentent un « coup éditorial », les bonimenteurs peuvent prêcher la bonne parole, la leur propre, et essayer de négocier l’application concrète de leurs concepts opérationnels dans le domaine de la formation. Celui-ci constitue un formidable terrain d’expérimentation pour eux. Et surtout, une situation in vitro idéalement déconnectée des pratiques réelles, qu’on modélise et idéalise à dessein : quelques personnes (entre 8 et 12) sont rassemblées en vase clos pendant deux jours en moyenne, « pour réfléchir sur leurs pratiques », « mettre à plat les dysfonctionnements », et, inévitablement, « améliorer leur rendement » et « optimiser leurs performances ». Tout cela se fait via quelques apports théoriques, sur la base des sacro-saintes modélisations, et sur la foi de : « la méthode que j’ai inventée va révolutionner votre approche du métier, et votre regard sur les autres et vous-mêmes ». S’ensuivent une batterie de tests, des jeux de rôle (éventuellement devant caméra, « afin de mieux décrypter ensuite »), quelques témoignages sur le mode de la « séquence émotion » chère à la « télé-réalité », des repentirs publics : « je n’ai pas été assez pro, je l’admets et le confesse », le tout prenant parfois le ton d’un véritable psychodrame, afin de « regonfler à mort » les troupes avant leur retour à la vraie vie (de l’entreprise). Jean-Pierre Le Goff, encore, évoque une véritable « culture du mépris », inculqué lors de bien des exercices de ces stages.

Les stages de communication et de management, auréolés de leur caractère tout à la fois ludique et opérationnel, relèvent en fait d’un échange de bons procédés entre plusieurs parties : les formateurs sont en règle générale bien payés pour ces sessions ; et ils le sont d’autant mieux que parfois, le stage est dupliqué : tous les commerciaux d’une entreprise ou d’une administration donnée suivent le même module. Les deux jours, comme les amphores à Cana, en deviennent vingt en un tournemain. Lors de ces stages, les formateurs se font surtout une notoriété autour de modèles invariablement débités, censés éclairer la réalité professionnelle d’un jour nouveau.

Modélisation, tel est le maître-mot de la pédagogie managériale. En règle générale, les stages et séminaires de communication offrent ce nouveau « prêt à évaluer » qui est le plus court chemin vers l’opérationnalité. Visiter « en ligne » les catalogues des grands organismes de formation est à ce titre éloquent : rendez-vous aux rubriques « Communication et développement personnel » et penchez-vous sur les contenus des programmes : dès qu’on évoque les relations professionnelles, celles-ci se trouvent réduites en « familles, États, transactions, catégories », qui communiquent ensemble, précisément, grâce à des flèches et autres tableaux de compatibilité.

« Prolégomènes théoriques et rudiments praxéologiques pour une “kiné-recrutologie” appliquée »

Un système est achevé, a-t-on coutume de dire, quand il prête à caricature. Fort de ces apports, apportons notre contribution fictive (précisons-le), drolatique (espérons-le) mais édifiante, surtout, à tous ces « simili-savoirs » faisant l’éloge de la « raison déraisonnante ». Et portons sur les fonts baptismaux ci-devant la « kiné-recrutologie » (forcément « appliquée »), qui pourrait (le conditionnel est de rigueur pour toute la suite du propos) postuler, via les réseaux décrits (édition professionnelle, site Internet dédié…) à publication spécifique (en évitant précautionneusement les sphères académiques) et application concrète – nous y sommes − dans la sphère de l’entreprise.

En ayant en tête tout ce qui a été dit précédemment, commençons l’argumentaire en rappelant que le recrutement connaît des enjeux économiques, organisationnels et humains immenses ; et qu’il se caractérise surtout par d’insupportables incertitudes… Par contre, réduire les risques d’erreurs, c’est possible (et ceci doit être affirmé péremptoirement, lors d’entretiens avec des responsables de (crédits de) formation…

Ensuite, il faudrait doctement redire (pour ceux qui en doutaient) « l’universalité ethologico-comportementaliste de la lisibilité implicite du non-verbal des recrutés en situation de stress existentiel ». Rappelons au passage que les « gourous du décodage non-verbal » ont l’art de « troubler leurs eaux afin de faire croire qu’elles sont profondes ». Pour traduire cette saillie amphigourique : il est connu que des règles forcément universelles (et tout à la fois « ethologiques » et comportementales, donc partagées avec le règne animal) organisent et trahissent le « non-verbal » d’individus stressés. L’équation est ainsi rendue simple : les futurs recrutés, stressés par l’enjeu de l’entretien, laissent échapper des indices non-verbaux que vous pouvez décoder et interpréter, à toutes fins utiles… CQFD. Muni des « outils » de la « kiné-recrutologie appliquée », vous saurez infailliblement quel candidat choisir, sans coup férir ; car vous lirez « à livre ouvert » (le rêve obsessionnel de tous ces gourous) dans sa gestuelle…

Pour aller un peu plus loin, et puisque les « pseudo-théoriciens du décodage non-verbal » portent la typologie dans leur code génétique, rappelons (bien sûr) qu’il existe cinq types de recrutés, sept règles au recrutement, et trois contextes… De quoi s’agit-il exactement. ? Nous le saurons en temps voulu… si besoin est de développer. Mais les « gourous » dont il est question ici ont bien saisi le pouvoir d’attraction et de fascination exercé par les listes de toute farine ; comme une manière de saisir l’humain et toute sa complexité dans quelques tirets prétendument exhaustifs…

De même, et puisqu’il est toujours bon de mettre un peu d’anthropologie sur des savoirs profanes, réaffirmons la « variété et la modernité des “terrains” contemporains, et l’unité de l’homme organisationnel… ». Frisson de la « grande science », approchée (et alpaguée) à vil prix.

Mais il faut revenir aux affaires, et aller, concrètement, vers des « prescriptions phatiques et empathiques, mais aussi des proscriptions emphatiques téléologiquement orientées vers la lecture infaillible d’une gestualité impactante et révélatrice du « winner ++ » ». Retraduction d’un charabia pseudo-théorique frayant, sur le ton et sur le fond, avec celui qui avait déclenché la célèbre controverse de Sokal et Bricmont, dans la revue Lingua franca : en fait, il s’agissait là de proposer des conseils censés « faire le lien et mettre en phase », mais aussi interdire toute manifestation comportementale ostensible et trop « voyante », afin de saisir dans sa globalité la « bonne gestuelle », celle du futur recruté ayant le profil (et les manifestations non-verbales) du gagnant ; puisque l’entreprise aime les gagnants ; et puisque la « kiné-recrutologie » peut permettre de les repérer (via « la lecture active etc etc »), et de les recruter, pourquoi se gêner !?

Enfin, il est important de brandir devant ceux que l’on essaye de convaincre du bien-fondé de tout cela (si des sceptiques en doutaient) du succès de notre « science ». Bien des gourous (dont J. Messinger) prennent la reconnaissance médiatique (interviews dans les magazines Femme actuelle, Biba ou Voici) pour reconnaissance scientifique. Alors soyons généreux du crédit accordé mécaniquement par des instances qui n’ont rien d’académiques, telles Wikipédia (8), ou les forums d’auto-promotion, sur lesquels des Internautes (systématiquement cachés derrière des pseudos) ont validé la scientificité de notre discipline, et les incomparables résultats atteints grâce à ladite science. Et puis ne pas oublier de rappeler que de « grands partenaires » nous font confiance ; et aussi de railler l’Académie, qui murée dans son hyper-rationalisme désuet, doute. Alors que bien sûr, « il est de science qu’appliquée, que vulgarisée, et qu’utile à la Cité », aux organisations, et à tous ses acteurs décisionnaires…

Nous ne développerons pas outre-mesure, les lecteurs ayant compris l’esprit de la forfaiture, répondant cependant à des attentes et à des enjeux organisationnels réels, desquels ces « pseudo-théoriciens » (se) jouent…

Des relations déritualisées, désymbolisées, désociologisées…

Car en fait, « le propre de tous ces gourous, c’est de s’appuyer sur les angoisses générées par le “faire interprétatif”, qui nous engage dans une incertitude. Or cette incertitude, c’est le propre de la communication humaine. Ce qui fait la valeur de l’échange humain, c’est justement qu’il comprend une incertitude » (9), que tout n’est pas écrit ni joué d’avance quand nous nous avançons vers autrui.

Rappelons que tous colportent une vision outrée et caricaturale des relations interpersonnelles, mécanistes à outrance, ostensiblement manichéennes. L’organisation est devenue leur terrain d’expérimentation de prédilection. Ils y « désociologisent » et y dépolitisent les relations sociales, pour ramener tous les problèmes (il n’est jamais question de problématiques) au niveau de l’interaction ; mais ils passent à côté de l’essence symbolique et culturelle des rapports sociaux. Face à tant d’erreurs et devant un détournement aussi cynique et caractérisé de la chose scientifique, il nous semble important de contre-attaquer, avec les armes intellectuelles qui sont les nôtres. Il en va de la crédibilité de notre inter-discipline auprès des autres sciences sociales, et dans les organisations. Et peut-être à moyen terme de son existence même dans la sphère académique, en tant que corpus de théories non réductible à une finalité opérationnelle qui plus est fallacieuse, qui verrait cette communication ne plus rimer qu’avec manipulation.

__________________________

(1) Jacques Cosnier, « Les gestes du dialogue », dans La Communication. Etat des savoirs, éditions Sciences Humaines, Auxerre, 2004, p. 145.

(2) Cf. l’ouvrage de Dominique Picard et d’Edmond Marc, L’Ecole de Palo Alto (Retz, Paris, 1984), ou celui d’Yves Winkin, La Nouvelle Communication (Points Seuil, 1981, réédité en 2000), entre autres.

(3) Yves Winkin, La Communication n’est pas une marchandise, Labor, Bruxelles, 2003, p. 15.

(4) Roland Gori, psychanalyste, professeur de psychopathologie et auteur, entretien avec l’auteur, le 5 décembre 2007.

(5) Serge Tisseron, pédopsychiatre, psychanalyste et auteur, entretien avec l’auteur, 8 novembre 2007.

(6) Yves Jeanneret, entretien avec l’auteur, le 9 novembre 2007.

(7) Jean-Pierre Le Goff, Le Mythe de l’entreprise, La Découverte, Paris, 1995, pp. 167-173.

(8) Le lecteur curieux de cela se reporter avec profit à la mention « Synergologie » de Wikipedia… Nous ne développerons pas ici ce dont il y est question, nos points de suspension suffisant…

(9) Yves Jeanneret, entretien avec l’auteur, 9 novembre 2007.

 

Bibliographie

Cosnier J., Brossard A., La Communication non verbale, Neufchâtel, Delachaux et Niestlé, 1984.

Feyereisen P., de Lannoy J.-D., Psychologie du geste, Bruxelles, Mardaga, 1985.

Goffman E., La Mise en scène de la vie quotidienne. 1. Les rites d’interaction, Paris, éditions de Minuit, 1973.

Goffman E., La Mise en scène de la vie quotidienne. 2. Les relations en public, Paris, éditions de Minuit, 1974.

Lardellier P., Arrêtez de décoder. Pour en finir avec les gourous de la communication, Lausanne, L’Hèbe, 2008.

Le Breton D., L’Interactionnisme symbolique, Paris, PUF, 2004.

Olivesi S., « Savoirs ignorants, savoirs ignorés. Une critique des usages divers et variés de l'analyse transactionnelle et de la PNL », revue Réseaux, Hermès-Sciences, 1999, n° 98, pp. 219-252.

Watzlawick P. et al., Une Logique de la communication, Paris, Seuil, 1972.

Winkin Y., La Communication n’est pas une marchandise, Bruxelles, Labor, 2003.

 

Documents électroniques :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Synergologie

http://www.linternaute.com/femmes/psychologie/0404gestes/itwturchet

http://www.synergologie.com/fr/index.htm

 

 

 

Pour citer cet article

Pascal Lardellier, « Du fol essor des “pseudothéories relationnelles” et autres “chiromancies du décodage non-verbal” dans le champ organisationnel », La_Revue, n° 4, www.lrdb.fr, mis en ligne en septembre 2009.


Date de création : 27/09/2009 12:13
Dernière modification : 27/09/2009 12:18
Catégorie : Communication
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