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Philosophie - Stéphane GOMBAUD

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La_Revue, n° 4

 

Vendre, échanger, donner

 

« La prodigalité dans L’Avare de Molière », Stéphane Gombaud

     Philosophe, Stéphane Gombaud enseigne au lycée Leconte de Lisle à Saint Denis de La Réunion. Il nous propose ici une lecture philosophique de L’Avare de Molière.

     Harpagon, le père, et Cléante, le fils, incarnent l’opposition de l’avarice et de la prodigalité. S’ils se ressemblent, c’est que l’un a peur de dépenser et l’autre de dépenser trop peu. En réalité, les deux attitudes sont réactives, relevant de la trahison et de l’incapacité à vouloir librement. En suivant ce fil directeur de la faiblesse de volonté (acrasie) ou de sa faillite (aliénation), il s’efforce de montrer qu’un troisième concept est en jeu. L’opposition de Cléante et d’Harpagon évoque ce qui sombre avec l’avarice et ce qui n’est jamais atteint par la prodigalité, la générosité. Avec ce personnage du fils qui veut être damoiseau, qui vit d’expédients, n’hésite pas à recourir au chantage, offre des oranges et d’autres choses, Molière donne à voir et à comprendre le retournement de la charité en prodigalité mais aussi le mouvement inverse, fragile, difficile, de reprise de l’attitude généreuse. Avec Harpagon qui au dernier acte ne désire rien tant que revoir sa cassette, il suggère qu’il nous est impossible d’exercer notre volonté dès lors que nous ne sommes plus prêts à donner ce qui nous est cher. Dans L’Avare, le comique cache des destinées tragiques.

 

 

La prodigalité dans l’Avare de Molière

 

Stéphane Gombaud

 

 

 

 

Comme les notions des dialogues socratiques, la vertu, le beau, le courage, les grandes œuvres recèlent des surprises. On croit les connaître. On croit qu’on sait au moins de quoi elles parlent et comment elles en parlent. Don Quichotte, Candide ou Madame Bovary : ces œuvres font partie de notre culture générale. De notre patrimoine. D’où l’illusion qu’on les possède. Il suffit toutefois qu’on s’interroge sur le sens de chacune de ces œuvres pour qu’on découvre progressivement à quel point on ne les maîtrise pas.

Tentons l’expérience sur une pièce de Molière, L’Avare. Le titre même nous rappelle une foule de choses. Pour les uns, il évoque les visages de Louis de Funès, en Harpagon, et de Michel Galabru, en maître Jacques. Il fait revenir les autres sur les bancs du collège, en cours de français pour de vagues souvenirs de l’origine de la pièce… une fable antique curieusement intitulée La Marmite, peut-être parce qu’à l’époque on ne savait pas faire de coffres ni de serrures, on ignorait ce qu’est une cassette.

Toutes ces idées retrouvées sont bien évidemment très éloignées de ce qui fait l’intérêt de la pièce de Molière. Poursuivons donc notre expérience. De quoi nous parle l’œuvre ? Mais de l’avarice ! Comment nous en parle-t-on ? En nous faisant rire, en ridiculisant Harpagon, ce triste et sec vieillard à qui on a volé son cher argent, ses dix mille écus ! Et la mémoire nous permet d’étayer tout cela à l’aide de quelques répliques : « La peste soit des avares et des avaricieux », « Sans dot », « Au voleur ! au voleur ! à l’assassin ! au meurtrier… ».

Nous connaissons donc une foule de choses au sujet de L’Avare. Nous savons en particulier qu’il est ladre au point de ne pas donner son bonjour mais de seulement le prêter. Et sachant tout cela, nous savons encore qu’il n’existe pas réellement, qu’il ne nous ressemble pas. Il n’existe pas davantage que cet avare chinois, Kou-Jin (1), qui à l’agonie demande à son fils d’être enterré dans une vieille auge, afin d’économiser un cercueil de sapin, et d’être pour cela coupé en deux, mais pas avec sa hache, qui pourrait s’ébrécher, avec la hache du voisin plutôt ! Invraisemblance de cette mort… causée par un curieux accès de colère : « Un de ces jours, ayant envie de manger un canard rôti, j’allai au marché, dans cette boutique, là, que tu connais. Justement on venait de rôtir un canard d’où découlait le jus le plus succulent. Sous le prétexte de le marchander, je le prends dans ma main et j’y laisse mes cinq doigts appliqués jusqu’à ce qu’ils soient bien imbibés de jus. Je reviens chez moi sans l’acheter, et je me fais servir un plat de riz cuit dans l’eau. À chaque cuillerée de riz, je suçais un doigt. À la quatrième cuillerée, le sommeil me prit tout-à-coup, et je m’endormis sur ce banc de bois. Ne voilà-t-il pas que, pendant mon sommeil, un chien vient me sucer le cinquième doigt. Quand je m’aperçus de ce vol à mon réveil, je me mis en une telle colère, que je tombai malade. »

Notre avare, cet avare chinois, comme une foule d’autres, Euclion, le père Grandet, tous ne sont que d’aimables fictions !

Harpagon serait-il le seul avare que nous connaissions ?

Mais alors un doute nous assaille… Ces personnages de fiction n’ont-ils été créés que pour nous divertir ou bien servent-ils aussi à autre chose ? Leurs créateurs s’amusent-ils avec nous ou bien contre nous, moins flattés par nos applaudissements que par notre méprise à leur égard ? Combien d’avares authentiques dans cette salle qui, le 9 septembre 1668, applaudit la troupe de l’Illustre Théâtre, Molière en Harpagon, lors de la première représentation de cette farce tordante ? Combien de futurs avares ont tracé une croix rouge à la dernière page de leur “Classique” après avoir inscrit ces mots à l’encre rouge « si tu aimes ce livre met une X » ? Combien de contribuables, année après année, se plaignent au fond de leur âme, « Hélas ! mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami ! on m’a privé de toi » ?

Tout à l’heure nous étions prêts à accorder sans discuter à La Flèche que « Le seigneur Harpagon est de tous les humains l’humain le moins humain », un tel être ne pouvant pas exister au sein de l’espèce humaine, n’ayant certainement ni modèle ni même probablement de représentants autour de nous. Mais si nous y réfléchissons nous ne sommes plus sûrs de rien. N’y a-t-il pas en vrai des humains très inhumains ? Et quel est l’humain le moins humain ? Non pas Harpagon qui n’est qu’une fiction, mais l’un d’entre nous ! Et puis sommes-nous sûrs qu’Harpagon soit seulement une fiction ? N’y a-t-il pas une part d’Harpagon en chacun de nous ? Rions-nous aux dépends d’Harpagon ou bien Harpagon rit-il à nos dépends ?

Arrivés à ce point de doute, il serait sage de reconnaître en Molière un descendant de Socrate qui avance masqué. Une sorte d’accoucheur des esprits, une espèce de taon capable de nous piquer au vif.

Pour nous prémunir contre l’illusion du savoir, reprenons donc l’œuvre dans une démarche active, qui nous implique personnellement. Reprenons tout à la base. Après avoir supposé qu’elle nous parle d’avarice, demandons-nous si elle ne nous parle pas de prodigalité. Et en questionnant l’œuvre demandons-nous quelle préférence est la nôtre, entre une vie d’avare et une existence de prodigue ?

De la prodigalité et du fils prodigue

Est prodigue l’individu qui a la manie de dépenser son argent, au point de s’endetter lourdement ou de dilapider intégralement un héritage. Prodigalité et avarice sont deux attitudes antagonistes. Nul ne peut les confondre, malgré la difficulté qu’il y a à dire où commence la prodigalité et finit la dépense raisonnable et où finit la thésaurisation précautionneuse et commence l’avarice. Pour le prodigue les gens sont majoritairement avares. Ils sont prodigues pour l’avare. C’est avec raison qu’on a néanmoins discerné un air de parenté entre le prodigue et l’avare. Comme le note Simmel dans sa Philosophie de l’argent (2), « le potentiel et l’anticipation de la valeur monétaire s’ouvrent sur l’infini. La nature de l’avarice et celle de la prodigalité y trouvent là leur fondement, parce que toutes deux se refusent à la mesure de la valeur, seule à même de donner à la progression des fins un arrêt et une limite : la jouissance des objets ». Ces considérations préliminaires sont utiles pour identifier de quoi il est question tout en reconnaissant la relativité des points de vue. Il faut toutefois leur adjoindre une précision concernant l’enjeu éthique de la notion, enjeu illustré par la parabole biblique du fils prodigue, Luc, 15, 11-32.

Avec la parabole du fils prodigue, nous quittons d’ailleurs le domaine rassurant du savoir pour entrer dans celui de l’interprétation. Une parabole est un récit qui met en scène des personnages symbolisant toute l’humanité avec ses différents types d’échange. Le message de Jésus est ainsi délivré indirectement, au moyen d’une petite histoire, chacun étant appelé à livrer sa propre appréciation. La parabole ne comporte aucun commandement, aucun ordre. Elle n’enjoint aucune ligne de conduite mécaniquement applicable. Chacun doit comprendre que le récit véhicule un idéal, une idée du bien universalisable même et surtout quand la raison commune se récrie, quand les faits habituellement observés tendent à produire une leçon contraire.

C’est particulièrement net dans la parabole du fils prodigue. Suivons-la en intégralité :

« 11 [Jésus] dit encore : Un homme avait deux fils. 12 Le plus jeune dit à son père: "Père, donne-moi la part de bien qui doit me revenir". Et le père leur partagea son avoir. 13 Peu de jours après, le plus jeune fils, ayant tout réalisé, partit pour un pays lointain et il y dilapida son bien dans une vie de désordre. 14 Quand il eut tout dépensé, une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans l’indigence. 15 Il alla se mettre au service d’un des citoyens de ce pays qui l’envoya dans ses champs garder les porcs. 16 Il aurait bien voulu se remplir le ventre des gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui en donnait. 17 Rentrant alors en lui-même, il se dit: "Combien d’ouvriers de mon père ont du pain de reste, tandis que moi, ici, je meurs de faim"! 18 Je vais aller vers mon père et je lui dirai: « Père, j’ai péché envers le ciel et contre toi. 19 Je ne mérite plus d’être appelé ton fils. Traite-moi comme un de tes ouvriers »". 20 Il alla vers son père. Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut pris de pitié : il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers. 21 Le fils lui dit: "Père, j’ai péché envers le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d’être appelé ton fils" 22 Mais le père dit à ses serviteurs: "Vite, apportez la plus belle robe, et habillez-le ; mettez-lui un anneau au doigt, des sandales aux pieds. 23 Amenez le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, 24 car mon fils que voici était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et il est retrouvé". Et ils se mirent à festoyer. 25 Son fils aîné était aux champs. Quand, à son retour, il approcha de la maison, il entendit de la musique et des danses. 26 Appelant un des serviteurs, il lui demanda ce que c’était. 27 Celui-ci lui dit: "C’est ton frère qui est arrivé, et ton père a tué le veau gras parce qu’il l’a vu revenir en bonne santé". 28 Alors il se mit en colère et il ne voulait pas entrer. Son père sortit pour l’en prier ; 29 mais il répliqua à son père : "Voilà tant d’années que je te sers sans avoir jamais désobéi à tes ordres; et, à moi, tu n’as jamais donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. 30 Mais quand ton fils que voici est arrivé, lui qui a mangé ton avoir avec des filles, tu as tué le veau gras pour lui" ! 31 Alors le père lui dit : "Mon enfant, toi, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. 32 Mais il fallait festoyer et se réjouir, parce que ton frère que voici était mort et il est vivant, il était perdu et il est retrouvé".

La parabole mériterait le titre de « parabole des deux fils », sa deuxième partie portant exclusivement sur la réaction du fils aîné, choqué de l’accueil réservé par le père au cadet. Que signifie donc le veau gras ? Le père incarne l’amour que Dieu peut avoir envers ses créatures et pourtant il semble plutôt fou que sage, réagissant d’une manière apparemment injuste lors du retour de son fils, comme si son intelligence avait été momentanément supplantée par son émotion. Le fils prodigue a réclamé sa part d’héritage puis distribué sa fortune aux quatre vents et voilà qu’à son retour son père semble lui-même pris d’une frénésie de dépenses ! Quelle conduite paradoxale ! Sans doute, nous ne parviendrons pas à résoudre le paradoxe, même si par l’exercice de notre jugement nous arrivons bientôt à considérer le sacrifice du veau gras comme un geste pleinement humain, toujours fou mais plus tout à fait déraisonnable.

La clé de l’interprétation est que la parabole est une incitation à la générosité. Cette vertu ne devant absolument pas être rabattue sur la prodigalité. D’une part, avec ses deux temps successifs, la débauche du cadet et la colère de l’aîné, la parabole laisse entendre que l’humanité est bien faible. La prodigalité serait une disposition naturelle tandis que la générosité ne le serait pas… et ne serait peut-être pas même quelque chose d’accessible aux hommes, créatures jalouses et susceptibles, êtres trop épris d’exclusivité et de réciprocité, mais une disposition angélique. Et pourtant, ne serait-ce que par sa joie, le père montre que la générosité est nécessaire dans l’ordre humain !

D’autre part, nous interrogeant sur cette joie paternelle, nous comprenons vite que le père ne s’est pas contenté de donner quelque chose de visible, une robe, un anneau, des sandales et un festin. Donnant cela, il a également donné quelque chose d’invisible. Ce que le fils aîné ne perçoit d’abord pas. Reprenons toute l’histoire depuis le retour du fils prodigue. Le père a d’abord écouté l’humble parole du fils. Il a été touché par la demande de pardon. Et il a offert en retour sa confiance. Immédiatement. Et si ce père retrouve véritablement son fils, pas un prodigue qui risque de répéter les mêmes fautes ni un rusé qui tente d’éveiller sa pitié pour tirer encore quelques avantages de lui, c’est qu’il a reconnu dans les gestes et la voix du fils une âme libre. Le père a bien voulu reconnaître en lui quelqu’un qui doit être responsable de sa destinée. Et pourtant rien ne le poussait à le faire.

Beaucoup de choses demeurent mystérieuses. Mais nous avons néanmoins progressé. La générosité serait le don de quelque chose de visible et de quelque chose d’invisible, de quelque chose qui ne se mesure ni ne se calcule, de quelque chose qui ne prive personne mais enrichit tout le monde.

Ce long détour nous permet de revenir à l’œuvre de Molière avec un guide pour notre étude. Nous nous demanderons comment s’opposent avarice et prodigalité dans L’Avare, et nous traquerons l’émergence de la générosité. Peut-elle s’opérer devant les spectateurs et si oui, comment s’effectue-t-elle ? par quels échanges entre les personnages et dans les âmes elles-mêmes ?

Théâtralisation de la prodigalité et évocation dramatique de sa racine, la faiblesse de volonté

Cléante, le fils d’Harpagon, est une sorte de fils prodigue. Et c’est dès l’exposition de la pièce, dès la scène 2 du premier acte que nous nous en rendons compte. Dans cette scène se met en place un dispositif dramatique. Tout l’art de Molière est de le mettre en place sans que le spectateur ait l’impression qu’on lui fasse la leçon. Mais faisons confiance à ce grand auteur : il prépare les rebondissements qui ne manqueront pas d’avoir lieu, il évoque déjà avec une grande précision les ressorts de l’âme humaine.

Petite remarque intempestive de l’auteur de ces lignes. Pour ne pas trahir l’œuvre mais la célébrer, pour donner à chacun l’occasion d’un jugement personnel, je fais le choix de reprendre dans cet article in extenso de longs passages, presque des scènes entières. Bien sûr on peut les sauter pour aller plus vite à l’interprétation qui en est donnée, mais on se prive alors du plaisir de la lecture de morceaux savoureux. Un temps j’ai pensé mettre en gras les mots et expressions sur lesquels porte l’essentiel de l’analyse. Mais j’ai renoncé à cette option, par trop didactique et parasite pour le lecteur.

Reprenons donc le début de la confession de Cléante. Ouvrant son cœur à sa sœur, il s’y livre sans retenue, plus qu’il ne croit sans doute. Acte I, scène 2 :

ÉLISE. — Vous aimez ?

CLÉANTE. — Oui, j’aime. Mais avant que d’aller plus loin, je sais que je dépends d’un père, et que le nom de fils me soumet à ses volontés ; que nous ne devons point engager notre foi, sans le consentement de ceux dont nous tenons le jour ; que le Ciel les a faits les maîtres de nos vœux, et qu’il nous est enjoint de n’en disposer que par leur conduite ; que n’étant prévenus d’aucune folle ardeur, ils sont en état de se tromper bien moins que nous, et de voir beaucoup mieux ce qui nous est propre ; qu’il en faut plutôt croire les lumières de leur prudence, que l’aveuglement de notre passion ; et que l’emportement de la jeunesse nous entraîne le plus souvent dans des précipices fâcheux. Je vous dis tout cela, ma sœur, afin que vous ne vous donniez pas la peine de me le dire : car enfin, mon amour ne veut rien écouter, et je vous prie de ne me point faire de remontrances.

ÉLISE. — Vous êtes-vous engagé, mon frère, avec celle que vous aimez ?

CLÉANTE. — Non ; mais j’y suis résolu ; et je vous conjure encore une fois, de ne me point apporter de raisons pour m’en dissuader.

Curieuse, Élise veut savoir si son frère a franchi le pas décisif avec son amante, en donnant sa parole, en s’engageant à l’épouser. Il n’est pas encore question de prodigalité, mais déjà l’idée se fait jour. En effet, Cléante se présente lui-même comme un individu déraisonnable, jeune et excessif, excessif parce que jeune, qui avoue être enchaîné à sa passion ou entraîné par elle, sans plus pouvoir ni vouloir y résister. Les spécialistes d’Aristote ou les lecteurs de Jòn Elster (3) peuvent voir une figure de la « faiblesse de volonté » dans la rhétorique mise en œuvre. Refuser d’écouter des raisons, à quoi cela rime-t-il ? Si les raisons sont faibles, pourquoi ne pas les écouter ? Si elles sont fortes, pourquoi se boucher les oreilles ? La faiblesse de volonté de Cléante s’exprime dans une habile et belle tirade, prononcée pour devancer d’éventuels sermons et congédier, une fois pour toutes, la voix de la prudence. « Mais avant que d’aller plus loin, je sais queenfin mon amour ne veut rien écouter ». On pourrait se dire qu’il ne s’agit que d’une espèce de cuirasse contre les remontrances ou toute forme de dissuasion extérieure, la plus forte étant la voix de la sœur et non celle du père. Cléante ironiserait sur sa « folle ardeur » ou son « aveuglement » ou encore sur « l’emportement de la jeunesse [qui] nous entraîne le plus souvent dans des précipices fâcheux ». Mais il est permis de s’interroger sur l’étrange imperméabilité à la voix de la sagesse qu’en philosophie on appelle acrasie pour désigner le paradoxe d’une volonté distincte de la raison. Car Cléante n’est ni aveugle ni fou s’il peut refuser consciemment des reproches inutiles, dire « je » puis « mon amour » et donc distinguer ce qu’il est et ce qui l’affecte, et donc se reconnaître comme sujet maître de sa volonté, doté du libre arbitre.

Avec Descartes, on pourrait dire que Cléante manifeste sa liberté d’une façon contradictoire, en faisant jouer son libre arbitre contre sa raison, en choisissant d’être indifférent, sourd à la voix de la sagesse pour mieux entendre et réagir à celle de la passion. C’est cette faiblesse paradoxale de la volonté qui accepte de se soumettre mais demeure en droit souveraine, qu’il faut considérer comme la racine de la prodigalité de Cléante, sa folle envie de dépenser pour son amante. Tout le reste en découle, la volonté de dilapider son héritage, de quitter son foyer à l’instar du fils prodigue, de se soumettre aux conditions excessives d’un contrat usuraire. Molière en effet amplifie le mouvement de l’âme de Cléante tout au long de la scène. Repérons-en les deux temps forts, d’abord le glissement de la charité vers la prodigalité sous le coup de puissantes émotions, ensuite la faiblesse de volonté qui se traduit par l’adoption d’une stratégie de fuite.

CLÉANTE. — J’ai découvert sous main, qu’elles ne sont pas fort accommodées, et que leur discrète conduite a de la peine à étendre à tous leurs besoins le bien qu’elles peuvent avoir. Figurez-vous, ma sœur, quelle joie ce peut être, que de relever la fortune d’une personne que l’on aime ; que de donner adroitement quelques petits secours aux modestes nécessités d’une vertueuse famille ; et concevez quel déplaisir ce m’est, de voir que par l’avarice d’un père, je sois dans l’impuissance de goûter cette joie, et de faire éclater à cette belle aucun témoignage de mon amour.

ÉLISE. — Oui, je conçois assez, mon frère, quel doit être votre chagrin.

CLÉANTE. — Ah! ma sœur, il est plus grand qu’on ne peut croire. Car enfin, peut-on rien voir de plus cruel, que cette rigoureuse épargne qu’on exerce sur nous ? que cette sécheresse étrange où l’on nous fait languir ? Et que nous servira d’avoir du bien, s’il ne nous vient que dans le temps que nous ne serons plus dans le bel âge d’en jouir ? et si pour m’entretenir même, il faut que maintenant je m’engage de tous côtés ; si je suis réduit avec vous à chercher tous les jours le secours des marchands, pour avoir moyen de porter des habits raisonnables ? Enfin j’ai voulu vous parler, pour m’aider à sonder mon père sur les sentiments où je suis ; et si je l’y trouve contraire, j’ai résolu d’aller en d’autres lieux, avec cette aimable personne, jouir de la fortune que le Ciel voudra nous offrir. Je fais chercher partout pour ce dessein, de l’argent à emprunter ; et si vos affaires, ma sœur, sont semblables aux miennes, et qu’il faille que notre père s’oppose à nos désirs, nous le quitterons là tous deux, et nous affranchirons de cette tyrannie où nous tient depuis si longtemps son avarice insupportable.

ÉLISE. — Il est bien vrai que tous les jours il nous donne, de plus en plus, sujet de regretter la mort de notre mère, et que…

Dans la première tirade de Cléante le glissement est net, d’une joie à l’autre, d’une joie réelle faite de petites attentions répétées, produit d’une succession de petits aides financières vers une joie imaginaire, démesurée, tirée de l’idée d’une prochaine démonstration éclatante de son amour. D’une joie raisonnable à l’autre, sans limite assignée. Pourquoi ce glissement ? Parce que Cléante a tourné ses pensées vers son père, immédiatement identifié comme l’obstacle dont il faut triompher pour vivre enfin. La faiblesse de volonté s’alimente de ce ressentiment filial, accumulé depuis des années, menaçant de tout emporter comme un puissant torrent.

Si Cléante ne devient pas réellement furieux, c’est que l’espoir le soutient et le tourne même résolument vers l’avenir. Dans la seconde tirade s’exprime ainsi un projet hédoniste de jouir de l’instant présent, en se libérant de la cruelle tyrannie paternelle, c’est-à-dire de l’obligation de surveiller la moindre dépense érigée en surmoi.

L’art de Molière trouve alors son expression la plus achevée. Le mouvement de l’âme du prodigue l’entraîne vers le paraître, les habits. La faiblesse de volonté s’exprime par une belle formule qui illustre parfaitement l’infériorité de l’escompte du futur par rapport au maintenant dans la justification de l’acrasie par l’acratique : « Et que nous servira d’avoir du bien, s’il ne nous vient que dans le temps que nous ne serons plus dans le bel âge d’en jouir ? ». Escompte hyperbolique du futur, suivant l’expression d’Elster (4). Cléante comme le fils prodigue de l’Évangile refuse de s’accommoder d’une vie fixée par le destin, préfère tenter le diable, courir l’aventure, emprunter de l’argent… Et si lui-même ne le comprend pas encore très bien, nous le comprenons pour lui fort bien : il vient de franchir la dernière étape du chemin qui le menait à la révolte. Certes, il s’apprête à révéler son amour et à demander la bénédiction de son père comme si cela lui importait encore. Mais il s’est déjà révolté contre l’autorité paternelle en préparant un plan de fuite. Les passions se doivent de triompher !

Si Élise pense alors à sa mère, dont l’absence se fait cruellement sentir, on peut également y voir une valorisation inconsciente de la passion au détriment de la raison, traduisant en écho la nostalgie d’une innocence et d’une tendresse définitivement perdues.

La prodigalité est volonté de trahir

Comment s’affrontent Cléante et Harpagon, le père et le fils, l’amoureux et le bourgeois ? La rencontre ne tarde pas, deux scènes plus tard les plaintes fusent. La colère rentrée trouve enfin à s’exprimer. Toutefois, c’est l’avare lui-même qui tient le rôle de révolté vis-à-vis des outrances de son fils. Dans cet affrontement de la scène 4 du premier acte le jugement sur la prodigalité trouve ainsi à s’approfondir :

CLÉANTE. — Mon Dieu, mon père, vous n’avez pas lieu de vous plaindre ; et l’on sait que vous avez assez de bien.

HARPAGON. — Comment ? j’ai assez de bien. Ceux qui le disent, en ont menti. Il n’y a rien de plus faux ; et ce sont des coquins qui font courir tous ces bruits-là.

ÉLISE.— Ne vous mettez point en colère.

HARPAGON. — Cela est étrange ! que mes propres enfants me trahissent, et deviennent mes ennemis!

CLÉANTE. — Est-ce être votre ennemi, que de dire que vous avez du bien ?

HARPAGON. — Oui, de pareils discours, et les dépenses que vous faites, seront cause qu’un de ces jours on me viendra chez moi couper la gorge, dans la pensée que je suis tout cousu de pistoles.

CLÉANTE. — Quelle grande dépense est-ce que je fais ?

HARPAGON. — Quelle ? Est-il rien de plus scandaleux, que ce somptueux équipage que vous promenez par la ville ? Je querellais hier votre sœur, mais c’est encore pis. Voilà qui crie vengeance au Ciel ; et à vous prendre depuis les pieds jusqu’à la tête, il y aurait là de quoi faire une bonne constitution. Je vous l’ai dit vingt fois, mon fils, toutes vos manières me déplaisent fort ; vous donnez furieusement dans le marquis ; et pour aller ainsi vêtu, il faut bien que vous me dérobiez.

CLÉANTE. — Hé comment vous dérober ?

HARPAGON. — Que sais-je ? Où pouvez-vous donc prendre de quoi entretenir l’état que vous portez ?

CLÉANTE. — Moi ? mon père : c’est que je joue ; et comme je suis fort heureux, je mets sur moi tout l’argent que je gagne.

HARPAGON. — C’est fort mal fait. Si vous êtes heureux au jeu, vous en devriez profiter, et mettre à honnête intérêt l’argent que vous gagnez, afin de le trouver un jour. Je voudrais bien savoir, sans parler du reste, à quoi servent tous ces rubans dont vous voilà lardé depuis les pieds jusqu’à la tête ; et si une demi-douzaine d’aiguillettes ne suffit pas pour attacher un haut-de-chausses ? Il est bien nécessaire d’employer de l’argent à des perruques, lorsque l’on peut porter des cheveux de son cru, qui ne coûtent rien. Je vais gager qu’en perruques et rubans, il y a du moins vingt pistoles ; et vingt pistoles rapportent par année dix-huit livres six sols huit deniers, à ne les placer qu’au denier douze.

CLÉANTE. — Vous avez raison.

L’acquiescement final doit être bien compris. Il est plus malin qu’ironique. Cléante s’abaisse-t-il ? Ce n’est pas dans son tempérament. En revanche, l’hypothèse d’une réponse jésuitique n’est pas à exclure. On peut en effet suspecter qu’il s’agit là encore de l’expression de cette volonté acratique manifestée à la scène 2, qui sait qu’elle n’a pas raison mais qui refuse toutefois de se soumettre : « que vous ayez raison ou non, je ne veux pas vous écouter plus longtemps, car si vous aviez raison mon amour n’en voudrait rien savoir… jamais je ne vous suivrai ! »

Concentrons-nous sur Harpagon, afin de préciser son idée de la prodigalité. Car Harpagon se trompe grandement. Comme tous les avares il tend à confondre prodigalité et dépenses raisonnables ! De plus, comme beaucoup de pères, il s’inquiète au sujet de son fils, qui manque d’expérience et croit tout connaître. Mais, avec ces pensées excessives et son manque de confiance, Harpagon ne se trompe pas sur tout. Et il ne se trompe guère sur la nature de la prodigalité ! Son avarice l’empêche de savoir qui est prodigue, pas de cerner l’essence de la prodigalité ! La bonne question à poser est donc celle-ci : quel reproche est adressé par ce père inquiet au fils prodigue ?

Nous découvrons alors qu’un unique reproche est repris dans cet échange père-fils. Un reproche de trahison. Harpagon craint d’être détroussé. C’est de trahison qu’il s’agit : son fils est une vivante incitation au brigandage ! Un appel au vol et au meurtre ! En se promenant dans la ville, il étale une fortune, moins la sienne que celle de son père, pourvoyeur des nécessités du fils. Pour Harpagon la trahison est d’autant plus vive que lui-même s’efforce de dissimuler son avoir, sa fortune, dans tous les actes de la vie quotidienne. La trahison est en réalité double. Elle est certes personnelle mais c’est aussi une trahison familiale, sociale. Et si l’on compte bien, le prodigue trahit en fait trois fois son héritage. Premièrement, il dépense sans compter une fortune qu’il n’a pas constituée par son travail. Deuxièmement, il refuse la carrière du père, cet héritage qu’est la tradition familiale, le savoir-faire paternel, une précieuse expérience de la vie. Troisièmement, il refuse symboliquement sa filiation comme s’il devait avoir honte de ses origines.

Le jeune bourgeois prodigue est le blanc-bec qui refuse l’exemple paternel, qui dépense en rubans et perruques au lieu de « faire une bonne constitution » et de mettre son propre argent à « honnête intérêt ». Il ne saisit pas l’occasion de faire ses premières armes dans la finance. Il ne saisit pas la Fortune ! Cléante ne veut en effet se distinguer que par son habit. Il veut simplement suivre la mode, s’habiller de manière coquette, avec un pourpoint raccourci et orné de dentelles, une belle chemise bouffante, chargée de rubans, une perruque peut-être, quand son père par économie vit toujours sous la mode d’avant, celle de Louis XIII, avec sa fraise à l’antique. Sait-il ce qu’il veut et ce qu’il refuse en se distinguant par le paraître ? Sans doute. Une chose est sûre c’est qu’Harpagon le sait pour deux : le fils veut être reconnu comme « damoiseau » (acte III, scène 1) et il refuse de paraître pour ce qu’il est de naissance, le fils d’un usurier, de quelqu’un qui gagne de l’argent à l’aide de l’argent, comme le font les étrangers, les juifs. La trahison c’est donc de « donner dans » le Marquis, dans le chevalier servant, dans le chrétien charitable, dans le charmant gentilhomme, dans l’artiste oserait-on dire pour finir.

Une nouvelle fois l’art de Molière nous surprend. « Si vous êtes heureux au jeu, vous en devriez profiter » : merveilleux Witz, puissant et spirituel jeu de mots ! Pour rire, il suffit de discerner l’équivocité du profitable désigné par Harpagon. Pour réfléchir, il faut en outre saisir l’équivocité du jeu auquel les personnages se livrent. Suivant le père, le jeu est mise financière et pari monétaire – il peut être petit, « modeste » mise de départ de vingt pistoles, il est peut-être toujours petit, même quand de grosses sommes sont en jeu ; pour le fils, le jeu est grand, c’est un jeu sur la mise vestimentaire et pari sur la possibilité d’une reconnaissance sociale fort improbable. Dans cette opposition se révèle donc l’essence de la prodigalité comme refus anarchique d’un rôle social, d’un héritage aliénant, d’une manière de penser soumise à la tradition. Cet anarchiste, très audacieux et très insolent, c’est précisément le personnage que le valet de Cléante, La Flèche, identifie sans peine au début de l’acte suivant (acte II, scène 1) :

LA FLÈCHE. — Je vous vois, Monsieur, ne vous en déplaise, dans le grand chemin justement que tenait Panurge pour se ruiner, prenant argent d’avance, achetant cher, vendant à bon marché, et mangeant son blé en herbe.

CLÉANTE. — Que veux-tu que j’y fasse ? Voilà où les jeunes gens sont réduits par la maudite avarice des pères ; et on s’étonne après cela que les fils souhaitent qu’ils meurent.

Ayant appris que son père projette d’épouser Mariane, Cléante prépare maintenant activement sa fuite. Il se rend chez l’usurier, il prend connaissance des détails du contrat qui va le lier pour des années. Il peut être désespéré. Remarquons toutefois que Cléante adresse une malédiction à l’avarice mais pas directement à son père ! Ce qui lui est plus insupportable, ce n’est pas que son père tarde à mourir mais que lui-même en arrive à souhaiter sa mort ! Dans cet abandon du « que veux-tu que j’y fasse ?», un espoir se fait jour. Le « je » du jeune amant ne s’identifie pas explicitement à la foule des jeunes ingrats, comme si Cléante ne pouvait pleinement accepter sa faiblesse de volonté, conservant en lui le désir de faire le bien autour de lui. Quittons donc ici la prodigalité réactive de Cléante, sur ce bel aveu d’impuissance, pour observer dans un rebondissement dramatique comment la volonté peut malgré tout reprendre le dessus, comment la générosité peut combattre et triompher des passions tristes.

La générosité triomphe parfois

L’acte III apparaît d’abord comme celui de la générosité empêchée, en particulier dans sa première scène où il s’agit de faire bonne chère avec peu d’argent. C’est d’ailleurs en nous intéressant à ce qui se consomme et à ce qui ne se consomme pas, à tout ce qui est dépensé pour le plaisir, que nous retrouvons finalement la piste de la générosité. Bien sûr, si cette passion triomphe un instant sur la scène ce n’est que grâce à l’amour.

Avant de lire le passage auquel il vient d’être fait allusion, soulignons l’importance de la présence de Mariane, comme médiatrice autant que comme objet du désir, lors de ce nouvel affrontement du père et du fils. Acte III, scène 7 :

HARPAGON. — Qu’on mette donc les chevaux au carrosse. Je vous prie de m’excuser, ma belle, si je n’ai pas songé à vous donner un peu de collation avant que de partir.

CLÉANTE. — J’y ai pourvu, mon père, et j’ai fait apporter ici quelques bassins d’oranges de la Chine, de citrons doux, et de confitures, que j’ai envoyé quérir de votre part.

HARPAGON bas à Valère. — Valère !

VALÈRE à Harpagon. — Il a perdu le sens.

CLÉANTE .— Est-ce que vous trouvez, mon père, que ce ne soit pas assez ? Madame aura la bonté d’excuser cela, s’il lui plaît.

MARIANE. — C’est une chose qui n’était pas nécessaire.

CLÉANTE. — Avez-vous jamais vu, Madame, un diamant plus vif que celui que vous voyez que mon père a au doigt ?

MARIANE. — Il est vrai qu’il brille beaucoup.

CLÉANTE. Il l’ôte du doigt de son père, et le donne à Mariane. — Il faut que vous le voyiez de près.

MARIANE .— Il est fort beau, sans doute, et jette quantité de feux.

CLÉANTE. Il se met au devant de Mariane, qui le veut rendre. — Nenni, Madame, il est en de trop belles mains. C’est un présent que mon père vous a fait.

HARPAGON. — Moi ?

Ce passage est une nouvelle fois remarquable. Pièces d’un puzzle, les détails du dialogue produisent des sortes d’échos, livrant presque des intentions cachées, suggérant des mobiles intimes. Que se passe-t-il sur scène ? Une dialectique de l’obéissance pourrait-on dire, puisque Cléante obéit à son père sans lui obéir. Puisqu’il lui obéit pour ne pas lui obéir ! Dans cette scène, Cléante fait bonne figure comme il lui a été demandé et dans ces nouveaux échanges il cesse même d’être « brutal » à l’égard de Mariane.

Cléante rattrape son modèle. Sa manière de prolonger l’entrevue est enfin digne d’un Panurge. Donner à bourse déliée… Mais les dons effectués sont-ils bien ceux d’un prodigue ordinaire ? La nature des dons, douceurs exotiques puis bague de diamant, comme l’espiègle question qui préside au passage de l’un à l’autre don, « est-ce que vous trouvez, mon père, que ce ne soit pas assez ? » nous alertent. Nous sommes vraisemblablement en train d’assister à une vengeance. En quoi Panurge excelle aussi ! À quelle ruse se livre Cléante ? Partons de l’idée que les premières impressions sont trompeuses et du fait que, pour les besoins de son spectacle, il choisit parfaitement ses accessoires. Apparemment, le fils n’offre jamais que les possessions du père, des fruits qu’il a fait acheter pour le compte d’Harpagon et une bague que ce dernier portait au doigt. Renversons toutes ces évidences en pensées. Le fils n’offre plus rien du père et plus rien qui relève de la catégorie de l’avoir. Il n’offre plus rien de périssable ni de monnayable ; il offre quelque chose d’invisible et de gratuit, qu’il prend de lui et non de l’autre. La ruse de Cléante est ainsi la négation des convenances et le passage du plaisir d’offrir à la vraie générosité.

Si l’on n’accorde pas tout de suite cette interprétation un peu audacieuse, on ne peut en revanche que reconnaître le talent du fils prodigue. En choisissant ces oranges, citrons et profusions de « confitures » il fait mentir son père, l’avare qui refusait de donner une collation par manque de temps et l’hôte qui voulait inscrire l’admirable il faut manger pour vivre et non vivre pour manger en lettres d’or sur la cheminée.

Choisir ces mets rares et chers permet de faire enrager Harpagon et de réjouir Mariane. Mais tout le monde voit bien qu’il ne s’agit que du prélude au véritable don, celui de la bague. Il s’agit alors d’offrir un symbole. Et si le don est généreux comme dans la parabole du fils prodigue, c’est que deux choses sont données, l’une visible, l’autre invisible. Un diamant qui brille de mille feux, voilà pour le visible. Un engagement, voilà pour l’invisible. Cléante a donné une bague qui ne lui appartenait pas ; il a également donné quelque chose qu’il possède en propre, son amour.

Deux choses peuvent être ajoutées. D’une part, cette présence du diamant au doigt d’Harpagon est bien mystérieuse chez cet être qui ne se soucie pas de paraître. Qui déteste afficher sa fortune autant qu’avoir du bien qui ne rapporte rien ! Est-ce son diamant ? Ou celui de son épouse porté en son souvenir ? Il est possible d’imaginer une foule de choses au sujet de ce diamant. D’autre part, on perçoit assez nettement un mécanisme psychologique qui agit à l’arrière plan des motivations consciences de Cléante, non plus l’exaspération comme à la scène 2 du premier acte, mais la volonté de plaire pour répondre à l’humilité de la jeune fille. Qui très poliment ne produit qu’un assentiment posé. Cet assentiment est d’après nous un des détails les plus troublants du dialogue : « c’est une chose qui n’était pas nécessaire », « il est vrai qu’il brille beaucoup», la parole se prolongeant alors dans un geste contré. Dans cette progression, c’est le refus de la générosité qui est empêché.

L’exemplification finale de l’avarice

Ce n’est pas en niant sa prodigalité mais en la dépassant, ce n’est pas en niant son désir de vengeance vis-à-vis du père mais en le réalisant, que Cléante parvient finalement à être généreux. Nous avons insisté sur l’idée qu’il n’y parvient pas tout seul mais plutôt en étant guidé par son amante. Nous aurions pu insister sur la complexité de son âme oscillant alors entre vertu et passion. Cette complexité du jeune homme traduisant les mouvements propres de sa volonté s’oppose dans le reste de l’œuvre à la volonté avaricieuse d’Harpagon, volonté aliénée qui s’épuise dans ses vains soubresauts.

La dernière confrontation du père et du fils a lieu à la scène dernière de la pièce. Voyons-la en considérant la volonté des protagonistes, acte V, scène 6 :

CLÉANTE. — Ne vous tourmentez point, mon père, et n’accusez personne. J’ai découvert des nouvelles de votre affaire, et je viens ici pour vous dire, que si vous voulez vous résoudre à me laisser épouser Mariane, votre argent vous sera rendu.

HARPAGON. — Où est-il ?

CLÉANTE. — Ne vous en mettez point en peine. Il est en lieu dont je réponds, et tout ne dépend que de moi. C’est à vous de me dire à quoi vous vous déterminez ; et vous pouvez choisir, ou de me donner Mariane, ou de perdre votre cassette.

HARPAGON. — N’en a-t-on rien ôté ?

CLÉANTE.- — Rien du tout. Voyez si c’est votre dessein de souscrire à ce mariage, et de joindre votre consentement à celui de sa mère, qui lui laisse la liberté de faire un choix entre nous deux.

MARIANE. — Mais vous ne savez pas, que ce n’est pas assez que ce consentement; et que le Ciel, avec un frère que vous voyez, vient de me rendre un père dont vous avez à m’obtenir.

ANSELME. — Le Ciel, mes enfants, ne me redonne point à vous, pour être contraire à vos vœux. Seigneur Harpagon, vous jugez bien que le choix d’une jeune personne tombera sur le fils plutôt que sur le père. Allons, ne vous faites point dire ce qu’il n’est point nécessaire d’entendre, et consentez ainsi que moi à ce double hyménée.

HARPAGON. — Il faut, pour me donner conseil, que je voie ma cassette.

CLÉANTE. —Vous la verrez saine et entière.

HARPAGON. —Je n’ai point d’argent à donner en mariage à mes enfants.

ANSELME. —Hé bien, j’en ai pour eux, que cela ne vous inquiète point.

HARPAGON. — Vous obligerez-vous à faire tous les frais de ces deux mariages ?

ANSELME. —Oui, je m’y oblige. Êtes-vous satisfait ?

HARPAGON. — Oui, pourvu que pour les noces vous me fassiez faire un habit.

ANSELME. — D’accord. Allons jouir de l’allégresse que cet heureux jour nous présente.

LE COMMISSAIRE. — Holà, Messieurs, holà. Tout doucement, s’il vous plaît. Qui me payera mes écritures ?

HARPAGON. — Nous n’avons que faire de vos écritures.

LE COMMISSAIRE. — Oui. Mais je ne prétends pas, moi, les avoir faites pour rien.

HARPAGON. — Pour votre paiement, voilà un homme que je vous donne à pendre.

MAÎTRE JACQUES. — Hélas ! comment faut-il donc faire ? On me donne des coups de bâton pour dire vrai ; et on me veut pendre pour mentir.

ANSELME. — Seigneur Harpagon, il faut lui pardonner cette imposture.

HARPAGON. — Vous payerez donc le commissaire ?

ANSELME. — Soit. Allons vite faire part de notre joie à votre mère.

HARPAGON. — Et moi, voir ma chère cassette.

La pièce s’achève avec la cassette et une ultime parole mi-comique mi-tragique, tragicomique pourrait-on dire avec Clément Rosset (5) ! Harpagon serre sur son cœur sa cassette, heureux comme un passager du Titanic embarqué sur le plus sûr des transatlantiques. Un des célèbres interprètes d’Harpagon, Charles Dullin, voyait dans ce « Et moi, voir ma chère cassette » une des évocations dramatiques les plus poignantes de la solitude humaine et dans L’Avare une pièce très noire. En revanche, Jean Vilar n’y trouvait qu’une expression risible de la folie d’Harpagon, bouffon des temps modernes.

Vilar n’a pas tort. Mais Dullin a, d’après nous, raison. La dernière scène repose sur un élément fantaisiste, le jeu croisé des reconnaissances, et sur un élément logique, le chantage à la cassette. Cléante détient de quoi faire plier Harpagon sans plus de démonstrations de prodigalité. Rompu par l’anxiété, le vieil homme ne peut hésiter un instant entre sa vieille passion, l’or, et sa nouvelle passion, Mariane, sorte de divertissement. Il délivre la seconde pour obtenir la restitution de la première. On est alors dans la comédie. Avec un Harpagon au comble du ridicule.

La magnificence d’Anselme, typique d’un esprit aristocratique, renforce ce ridicule du bourgeois. Plus Anselme s’oblige et plus Harpagon devient son obligé. Dans ces jeux d’argent se joue la paternité, la prééminence symbolique sur les enfants, les futurs couples. La dernière réplique est toutefois ambivalente. C’est « cassette » et non « écus », « or » ou « argent » qui est le mot de la fin.

L’ambiguïté est donc celle de la métonymie. Harpagon est fasciné par un contenant. Il focalise ses pensées sur de l’argent rêvé, sur un trésor. Et ce trésor imaginé vaut certainement plus que dix mille écus convoités par un vulgaire esprit cupide. Pour l’avare, c’est une compensation. C’est ce qui lui rappelle tout ce dont on l’a un jour privé, moins Mariane que son épouse, moins un nouvel hyménée que le premier, moins une joie présente qu’une joie passée. La personnification de la cassette n’est pas réellement comique, mais bien pathétique. Qui sait ? à l’âge de Cléante, Harpagon était peut-être le plus généreux des hommes…

Et c’est en remontant les occurrences du mot « cassette » depuis la fin que nous retrouvons le thème de la volonté sur lequel nous avons décidé de nous concentrer. Dans la bouche d’Harpagon la cassette est chose capable de fléchir sa libre volonté, « Il faut, pour me donner conseil, que je voie ma cassette ». Dans celle de Cléante, c’est l’objet d’un chantage : « et vous pouvez choisir, ou de me donner Mariane, ou de perdre votre cassette ». Même s’il est rusé comme Panurge, peut-être ne comprend-il pas tout ce qu’il dit. En effet, Harpagon est-il en mesure de choisir quoi que ce soit ? Tout chantage donne précisément l’illusion du libre choix à une partie adverse, quand seule sa soumission est requise. L’alternative “ou bien ceci ou bien la cassette” escamote le véritable choix, “ou bien céder ou bien résister au chantage”.

La réponse d’Harpagon sonne alors comme une de ces paroles à double sens dont Molière a le génie. Ni oui, ni non, puisque c’est une interrogation : « N’en a-t-on rien ôté ?». Qu’aurait-on pu en ôter ? Tous les écus, quelques uns seulement ? Autre chose ? Ce qui déjà se joue, avant tous les jeux d’argent, c’est la part du rêve, l’objet du désir, le fantasme de vaincre le temps ou de pouvoir le remonter. La mort.

Dans cette dernière scène l’affrontement père/fils prodigue tourne court. Harpagon est rattrapé par l’événement tragique par excellence, la perte de la volonté. Au début de l’œuvre, avec Cléante, nous assistions au retournement dramatique par excellence, celui de la faiblesse de volonté. Heur et malheur de la générosité.

Vaincre ses passions tristes ou bien être vaincues par elles, la volonté d’être généreux

Nous avons pu le voir avec les figures bibliques du père du fils prodigue, la générosité est un choix apparemment risqué, celui de la responsabilité personnelle. Cette responsabilité qui m’incombe, que nul pas même mon père ne peut endosser à ma place, même temporairement. Cette responsabilité que chacun devrait reconnaître à autrui, malgré ses alarmes présentes, ses déceptions passées, sa propre faiblesse de volonté. Le généreux est celui qui reconnaît à chacun que comme lui-même il désire ardemment faire le bien des autres, de ses proches. Le généreux offre de l’argent, de la nourriture, du temps également, mais surtout il offre à autrui la possibilité de se conduire également en être généreux et responsable. Toute personne qui refuse de donner librement sa confiance est un avare en puissance. Les passions tristes se tiennent en embuscade.

Avec L’Avare de Molière s’exemplifie cette opposition de l’avarice et de la générosité. Même si c’est risqué, procédons à quelques généralisations éthiques à partir de nos interprétations des différentes scènes. La dégradation de la générosité en prodigalité s’opère par faiblesse de volonté. Entre le prodigue et l’avare il n’y a que ce qui oppose la faiblesse de volonté, mauvais usage du vouloir, et la faiblesse de la volonté, perte du vouloir. Pour devenir généreux après avoir été prodigue, la passion ne suffit pas. Il faut la ruse, l’intelligence des situations et des échanges, l’apprentissage de l’obéissance qui dépasse l’obéissance. Car la générosité est passion et vertu, ni passion oubliant la vertu ni vertu dominant la passion.

La référence philosophique est une nouvelle fois Descartes, qui dans son Traité des passions (1649) lie générosité, connaissance de soi et humilité. Vertu, la générosité est également une passion qui affecte profondément l’individu ; c’est « une passion pour que le bien soit à lui-même sa propre récompense » suivant l’expression de Carole Talon-Hugon (6). Lisons pour finir l’article 153 du Traité (7) :

« Ainsi je crois que la vraie générosité, qui fait qu’un homme s’estime au plus haut point qu’il se peut légitimement estimer, consiste seulement partie en ce qu’il connaît qu’il n’y a rien qui véritablement lui appartienne que cette libre disposition de ses volontés, ni pourquoi il doive être loué ou blâmé sinon pour ce qu’il en use bien ou mal ; et partie en ce qu’il sent en soi-même une ferme et constante résolution d’en bien user, c’est-à-dire de ne manquer jamais de volonté pour entreprendre et exécuter toutes les choses qu’il jugera être les meilleures. Ce qui est suivre parfaitement la vertu. »

_________________________

(1) « L’avare chinois », pièce chinoise traduite par Stanislas Julien et reproduite dans La Chine de J.F. Davis (1837). Disponible sur Google books.

(2) Georg SIMMEL, Philosophie de l’argent, trad. Serge Katz, GF Flammarion, 2009, p. 167-168.

(3) Jòn ELSTER, Agir contre soi, la faiblesse de volonté, Odile Jacob, 2007. Pour un aperçu, il est possible de consulter l’article « Médée, Jon Elster et la faiblesse de volonté », sur le site Convivialité en Flandres. Et je recommande les enregistrements de ses conférences de 2007 au Collège de France, portant sur la rationalité dans les sciences sociales,http://www.college-de-france.fr/default/EN/all/rat_soc/

(4) La revue en ligne Tracés, n° 14 d’avril 2008, propose un article d’Éric Monnet, intitulé « Faiblesse de volonté et consentement. À partir de Agir contre soi de Jon Elster », qui permet de réfléchir l’idée d’un renversement temporaire des préférences chez la personne acratique http://traces.revues.org/index399.html

(5) Clément ROSSET, La philosophie tragique, PUF. coll. “Quadrige”, 2003

(6) Carole TALON-HUGON, Les Passions rêvées par la raison. Essai sur la théorie des passions de Descartes et de quelques uns de ses contemporains, Paris, Vrin, 2002

(7) DESCARTES, Traité des passions, Paris, Vrin. Pour comprendre l’opposition de Descartes et de Pascal sur la valeur de la comédie, je recommande en outre l’analyse de Pierre Guenancia, « Passions et représentation dans la conception cartésienne des passions » disponible sur le site Iterevahttp://www.itereva.pf/disciplines/philo/auteurs/Descartes/Descartes%20passion.htm

 

 

 

Pour citer cet article

Stéphane Gombaud, « La prodigalité dans L’Avare de Molière », La_Revue, n° 4, www.lrdb.fr, mis en ligne en septembre 2009.


Date de création : 27/09/2009 19:43
Dernière modification : 27/09/2009 19:43
Catégorie : Philosophie
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