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Economie - Corinne GENDRON

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n° 4, 2009-2010

 

Vendre, échanger, donner

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« Une société économique ? », Corinne Gendron

     Docteure en sociologie, Corinne Gendron est titulaire de la chaire Responsabilité sociale et développement durable à l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal.

     Dénonçant l’échec de l’ancienne économie, elle travaille à faire advenir une autre économie qui intégrerait les défis environnementaux et sociaux dans nos sociétés capitalistes avancées et à l’ère de la mondialisation. Il faut « écologiser » l’économie et tout autant la « socialiser », et la crise actuelle doit être perçue comme l’occasion de se renouveler, d’innover, face à ces questions difficiles qui sont aussi pour certains des drames quotidiens.

     On assiste indéniablement à une « économisation » de la société en ce que l’économie s’impose au-delà de son champ comme principe explicatif et outil de description du réel et de l’agir humain. Mais il s’agit alors moins de science économique que de représentations économiques. Or précisément, si un certain discours économique de type libéral se répète et se diffuse, on constate à l’inverse l’émergence de propositions originales, dynamiques et diverses. Corinne Gendron évoque trois exemples qu’elle connaît bien, le commerce équitable, la responsabilité sociale de l’entreprise et l’économie sociale (a).

Il est urgent de refonder une société respectueuse des humains et du monde. Il faut repenser l’économie, non comme la fin mais comme le moyen du bien-être et de la justice, et redonner de l’épaisseur et de la réalité à ce qui a pu être appréhendé comme des échanges abstraits entre des agents désincarnés.

     Entre un optimisme naïf et un réalisme opportuniste, Corinne Gendron trace une voie originale et exigeante, en appelant à la bonne volonté et à l’imagination de toutes les composantes de la société.

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(a) Sur ces trois questions on pourra prolonger par la lecture de ses livres récents : Quel commerce équitable pour demain ? (coll., Charles Léopold Mayer, 2009) ; La Responsabilité Sociale de l’Entreprise (coll., Eska, 2008) ; Vous avez dit développement durable ? (Les Presses internationales Polytechnique, 2007).

 

 

 

 

Une société économique ?

 

Corinne Gendron

 

 

 

 

Nous vivons dans des sociétés économiques. Le langage, les justifications, la rationalisation de nos institutions sociales sont façonnés par un imaginaire économique. L’économie n’est plus un domaine d’activité humaine, c’est le prisme à travers lequel nous comprenons, interprétons et gérons nos sociétés, et même bon nombre de nos rapports avec autrui. Comme l’explique Vergès :

« Le langage économique, en tant que langage ayant une valeur opérationnelle ou symbolique, prend place dans l’ensemble des langages dont la société dispose. Là il devient, au même titre que d’autres, un moyen d’expliquer la réalité et de prévoir son évolution. On constate alors que, d’une part, la propagation du langage économique se fait au détriment des langages qui constituaient précédemment les chaînons principaux de la pensée dominante (politique, religieux…) et que, de l’autre, il est l’objet d’un processus de diffusion » (Vergès, 1989, p. 409) [1].

Et ces langages, peut-on même avancer, sont souvent devenus ceux de la dissidence. Est-ce à dire que nous voilà durablement enfermés dans une réalité sociale qui n’est faite que de transactions et de calculs, et qu’en l’absence d’un langage susceptible de l’exprimer, le lien social tout comme un projet de société au-delà du commerce deviennent impensables ? Heureusement non, car les représentations sociales de l’économie resteront toujours distinctes de la science économique.

Ces représentations économiques, comme les appelle Vergès, ne répondent pas au même processus de construction sociale que le savoir économique qui vient découper, au sein même de l’expérience sociale, des faits et des données qu’il peut interpréter (Vergès, 1989, p. 408). La formation des représentations économiques résulte au contraire d’un processus d’articulation entre les éléments économiques et sociaux tels qu’ils sont vécus par les acteurs sociaux. Comme l’explique Vergès :

Les représentations rendent compte de l’expérience pratique des acteurs sociaux et sont donc dépendantes de leur place sociale et de leur rapport au réel. Celui-ci est à la fois réel et imaginaire car la réalité n’est pas totale transparence, car la pratique sociale n’est pas scientifique. Les représentations sont donc, en première approximation, une production idéologique associée à la pratique […] (Vergès, 1989, p. 412).

Or, à l’heure où se généralise le discours économique et où se diffuse un mode de gouvernance axé sur une perspective commerciale classique, émergent simultanément des innovations tant pratiques que discursives qui viennent enrichir tout à la fois l’expérience économique que le vocabulaire susceptible d’en rendre compte ou de les expliquer. Les représentations économiques se déclinent sur de nouveaux registres, comme pour reprendre à une nouvelle échelle les dialogues scientifiques entre écoles théoriques. Ce qui signifie que non seulement l’économie d’aujourd’hui diffère de celle d’hier, mais aussi que les rationalisations prenant appui sur des référentiels économiques évoluent en fonction des nouvelles représentations sociales de l’économie. Trois exemples permettront d’illustrer notre propos : le commerce équitable, la responsabilité sociale de l’entreprise et l’économie sociale.

En précisant son caractère équitable, qu’il revendique comme spécificité, le commerce équitable jette le doute sur le caractère équitable du commerce traditionnel. Placé à côté d’un paquet de café équitable, le paquet de café ordinaire n’apparaît-il pas, par défaut, inéquitable ? Bref, de par son appellation même, le commerce équitable questionne les fondements de l’économie classique et les présupposés sociaux et politiques de la transaction économique : « l’échange commercial n’aboutit pas automatiquement à un enrichissement mutuel » déclare cette appellation. Plus encore, le commerce équitable évoque l’idée que l’échange, lorsqu’il est mal encadré, peut être facteur d’appauvrissement. Pour que la transaction aboutisse à l’effet bénéfique recherché pour les deux parties, les conditions commerciales doivent répondre à certains paramètres que le commerce équitable prétend justement instaurer.

La responsabilité sociale d’entreprise opère une transformation tout aussi fondamentale de l’imaginaire économique. Il y a deux décennies à peine, la responsabilité de l’entreprise était encore envisagée dans une perspective strictement économique que supportaient deux solides paradigmes. D’une part, l’autonomie de la sphère économique conjuguée à un fonctionnalisme parsonien, suggérant notamment que la logique économique se déploie en dehors des dynamiques sociales selon des lois qui lui sont propres ; et d’autre part, l’allégorie smithienne de la main invisible du marché voulant que la poursuite du bien individuel de chacun aboutisse à la réalisation de l’intérêt général. L’irruption de la responsabilité sociale dans les discours marque la fin de ces paradigmes comme fondements des représentations économiques : la responsabilité sociale de l’entreprise hybride en effet le monde économique et le monde social comme l’illustraient les travaux précurseurs de Preston et Post (1975) [2]. Mais elle inscrit aussi au cœur même de l’entreprise individuelle une mission incontournable d’intérêt général souvent formalisée en termes de contribution au développement durable.

Si l’économie sociale est moins récente, elle a proposé à l’instar du commerce équitable et de la responsabilité sociale une perspective concurrente de l’économie que le jeu de formation des représentations sociales, marquées par les rapports de pouvoir, a marginalisée jusqu’à aujourd’hui. Toutefois, les pratiques et les organisations d’économie sociale et solidaire se sont multipliées au cours des dernières années, participant d’autant plus résolument à refaçonner les représentations dominantes de l’économie. Or, il n’est pas anodin de remarquer que les prémisses qui sous-tendent l’économie sociale vont dans le même sens que celles à l’origine du commerce équitable ou de la responsabilité sociale à savoir : 1) que l’économie n’est pas indépendante du social, et que les deux sont en fait intrinsèquement imbriqués ; 2) qu’une organisation et sa finalité s’insèrent nécessairement dans un ordre de valeurs où l’on ne peut faire l’économie du rapport à autrui.

 

En d’autres termes, l’existence même du commerce équitable, de la responsabilité sociale et de l’économie sociale, comme pratiques tout autant que dans leur dimension discursive, participe au façonnement de représentations économiques en rupture avec les représentations précédentes plus proches des thèses économiques classiques. Ces représentations en émergence reconnaissent notamment que la dynamique économique traduit une structure sociale, des logiques de domination et même un certain rapport à la nature, et donc que cette dynamique s’insère dans un système social qui l’encadre, lui donne forme et élan.

Il ne faut pas négliger ces transformations paradigmatiques car elles sont susceptibles de porter de nouveaux modes d’intervention politique tout autant que sociale qui auraient été impensables parce que facilement discrédités par des rationalisations s’abreuvant aux thèses de l’économie classique. Nous avançons que celles-ci ont moins de prises aujourd’hui, alors qu’on assiste potentiellement à une transformation radicale des représentations économiques.

 

_______________

 

(1) Vergès, Pierre. 1989. « Représentations sociales de l’économie : une forme de connaissance». In Les Représentations sociales, Jodelet, D. (dir.), p. 387-405, Paris, Presses Universitaires de France.

(2) Preston, Lee E. et Post, James E., "Models of Management and Society", dans SETHI, Prakash S. et FALBE Cecilia M. (eds), Business and Society. Dimensions of Conflict and Cooperation, Lexington Books, Toronto, 1987, 654 p., p. 62-75.

 

 

Pour citer cet article

Corinne Gendron, « Une société économique ? », La_Revue, n° 4, www.lrdb.fr, mis en ligne en novembre 2009.


Date de création : 22/11/2009 10:55
Dernière modification : 22/11/2009 10:55
Catégorie : Economie
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