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Sociologie - Evelyne RIBERT

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n° 4, 2009-2010

 

Vendre, échanger, donner

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« Une aide camouflée en don. Les allocataires du RMI et le soutien familial », Évelyne Ribert.

     Sociologue, Évelyne Ribert est chargée de recherches au CNRS (IIAC, équipe du Centre Edgar Morin). Elle s’intéresse notamment aux solidarités familiales dans les situations de précarité socio-économique. Elle s’interroge ici sur les formes que prend le soutien et les règles auxquelles il doit se soumettre pour être durable et régulier.

     Après avoir constitué un échantillon diversifié d’allocataires du RMI, Évelyne Ribert a mené des entretiens dans le but de comprendre le fonctionnement des aides et éventuellement les règles, plus ou moins explicites, auxquelles elles obéissent. Ce qui est apparu manifestement c’est la gêne des donataires pour reconnaître l’effectivité de l’aide et les stratégies mises en place pour la déguiser en don. Cette fiction d’une relation sans coût est d’ailleurs aussi entretenue par les donateurs eux-mêmes. Il s’agit de préserver l’indépendance de celui qui reçoit, ou le sentiment qu’il en a, ne pas l’humilier en faisant de lui un obligé. On constate aussi la volonté marquée d’inscrire l’aide dans une certaine réciprocité, que le donateur n’ait pas le sentiment d’être abusé, que l’aide même ne devienne pas une charge difficile à assumer pour lui.

     Évoquant des situations très précises, Évelyne Ribert montre bien comment le soutien familial doit, pour être durable, à la fois préserver l’autonomie du donateur et ne pas aggraver la dépendance du donataire. Le « camouflage » de l’aide en don a cette fonction mais l’on comprend bien aussi que « cette mise en scène de la gratuité » ne règle pas le problème de la précarité ni durablement ni de façon satisfaisante.

 

 

Une aide camouflée en don

 

Les allocataires du RMI et le soutien familial

 

Évelyne Ribert

 

 

 

 

Si les solidarités familiales, en France, dans les situations de précarité socio-économique sont importantes, elles sont aussi souvent irrégulières ou ponctuelles : les familles, craignant que ne s’instaure un rapport de dépendance (Martin, 1994), répugneraient à apporter un soutien régulier et durable. Ce serait l’une des raisons pour lesquelles les personnes au chômage depuis plus d’un an sont moins aidées que celles dont la durée de chômage n’excède pas une année (Paugam et Zoyem, 1997). L’aide serait plus facile à octroyer à quelqu’un dont on croit qu’il va retrouver du travail qu’à quelqu’un qui semble durablement exclu du marché de l’emploi. Pour autant, certaines études réalisées auprès d’allocataires du Revenu Minimum d’Insertion (RMI) montrent que l’aide dont ils bénéficient ne diminue pas au fil du temps : il ressort ainsi d’une enquête menée par le Centre d’Étude des Revenus et des Coûts (CERC) au cours de laquelle les allocataires étaient interrogés trois fois en un an et demi que le nombre de personnes aidées n’avait pas baissé pendant la période considérée, même si le soutien avait été très irrégulier (Euvrard et al., 1991 : 63). L’aide ne se délite pas au fil du temps, l’absence d’aide résultant de l’absence de famille, de la désagrégation antérieure des liens ou du peu de moyens des proches (Ribert, 2006). Mais l’aide est effectivement irrégulière. Différents travaux le confirment (Paugam et Zoyem, 1997 ; Aldeghi, 1996 : 93 ; Ribert, 2005). Que recouvre précisément cette irrégularité et comment l’expliquer ? Résulte-t-elle du désir d’éviter que ne s’instaure un rapport de dépendance ? Et en quoi pourrait-elle constituer une manière de concilier préservation de l’autonomie et soutien économique ? Pour répondre à ces questions, on étudiera de façon détaillée l’aide apportée par les familles aux personnes confrontées à la précarité socio-économique : comment le soutien se met-il en place ? Quelles formes prend-il sur le long terme ? Obéit-il à certaines règles ?

 

L’enquête (1)s’est centrée sur les allocataires du RMI. Dernier maillon de la protection sociale, le RMI était versé (2) aux personnes dont les revenus étaient inférieurs à son montant, c’est-à-dire pour une personne seule, au 1er janvier 2009, à 454,63 euros par mois (3). Ce minimum social étant insuffisant pour vivre, l’allocataire, s’il n’avait d’autres ressources, était obligé d’avoir recours au soutien de sa famille, à l’aide sociale ou aux associations caritatives. En outre, attribué sans limitation de durée, le RMI permettait de saisir l’évolution du soutien familial. L’enquête a été réalisée en 2002, par entretiens semi-directifs, auprès de 51 allocataires du Val de Marne qui, au moment de leur entrée dans le dispositif, avaient gardé contact avec l’un au moins de leurs parents ou enfants adultes. Ce choix a été fait afin d’étudier une éventuelle solidarité familiale, les parents et enfants étant les principaux pourvoyeurs d’aide. L’échantillon a été construit à partir d’un tirage aléatoire de 400 allocataires dans les fichiers de la Caisse d’Allocations Familiales (CAF) du Val de Marne, ce département ayant été retenu car il était dans la moyenne nationale en ce qui concerne de nombreux indicateurs de précarité. 112 de ces 400 allocataires ont pu être joints par téléphone et ont répondu à un petit questionnaire qui a permis de construire un échantillon diversifié en fonction des principales variables que sont le sexe, le niveau de diplôme, la profession et catégorie socioprofessionnelle, le milieu social d’origine et la situation au moment de l’entretien, les allocataires de longue durée ayant été privilégiés. Seuls les allocataires en couple s’avèrent nettement sous-représentés. Parallèlement, afin de croiser les points de vue, des entretiens ont été réalisés avec les parents et les enfants des allocataires : 11 parents et 7 enfants ont été rencontrés, les allocataires ayant souvent refusé que je vois leurs apparentés. L’échantillon des apparentés présente deux distorsions : les femmes y sont fortement surreprésentées et seuls les enfants des allocataires de plus de 45 ans ont pu être rencontrés.

Il ressort de l’enquête menée que l’aide, pour être durable, doit respecter un certain nombre de règles qui visent toutes à la dissimuler afin que l’autonomie du donataire et celle du donateur soient préservées.

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(1) Cette recherche a été financée par la Caisse nationale des allocations familiales (CNAF). Voir (Lapierre et Ribert, 2003) (Lapierre et Ribert, 2004).

(2) Depuis le 1er juin 2009, le Revenu de Solidarité Active (RSA) se substitue au RMI.

(3) http://www.service-public.fr/actualites/001138.html

Masquer le soutien

Au cours des entretiens, les allocataires n’aiment pas trop reconnaître qu’ils sont aidés. Sans doute en ressentent-ils de la gêne. Ils minorent donc le soutien reçu et en oublient le détail. Détail dont se souviennent beaucoup plus les apparentés, au point que les discours divergent parfois singulièrement. Tous n’ont pas non plus le même regard sur les biens qui circulent dans la famille : aide ou dons ? Des cadeaux sans conteste pour la mère qui les reçoit. Des cadeaux aussi pour la fille qui les offre, mais, derrière les cadeaux, de l’aide tout de même, en raison de la situation dans laquelle se trouve la mère ! Si, dans le don, « le lien importe plus que le bien », dans la relation d’aide, « l’aide importe autant que la relation » (Attias-Donfut et al., 2002 : 101). Et puis, il y a tout ce qui va de soi, les broutilles qu’on oublie, les coups de main naturels, les choses qu’on donne et qu’on reçoit sans même y prêter attention. Les allocataires semblaient aussi un peu réticents par rapport à mes questions sur les aides privées. En quoi celles-ci concernaient-elles l’État, auquel j’étais assimilée, étant passée par la CAF, pour les contacter ? Pour tenter d’avoir des données précises, il m’a donc fallu les presser de questions et les interroger sur les différentes formes d’aide possibles. Pour le présent, les réponses semblent relativement fiables. Elles le sont beaucoup moins pour le passé. Les transformations, noyées dans le temps long et répétitif du chômage, s’avèrent difficiles à repérer.

Il n’est pas non plus facile de savoir comment l’aide s’est mise en place. « Je ne sais plus, ça s’est fait naturellement », disent souvent les allocataires. L’aide est prise dans les échanges ordinaires, naturellement proposée aux détours d’une conversation. C’est au contraire quand elle pose problème qu’on se souvient des interactions qu’elle a suscitées. Ce caractère naturel n’est toutefois pas dû au hasard. Il résulte du respect de normes assez précises. On peut en distinguer deux dont découlent les autres. La première est de « se débrouiller seul », ce que déclarent faire nombre d’allocataires. Il s’agit là d’une expression classique, d’une affirmation de principe, qui revient très fréquemment, mais recouvre des réalités diverses. La seconde est de ne pas être un poids pour les autres.

Souvent les allocataires, pourtant, ne se débrouillent pas seuls et pèsent sur leur famille : ils le savent bien ! Mais ce qui compte est de pouvoir entretenir cette fiction, de sauver les apparences, de « camoufler les marques de soutien », comme l’écrivent, sur un plan général, Josette Coenen-Huther, Jean Kellerhals et Malik Von Allmen (Coenen-Huther et al., 1994 : 30) ; ce qui implique que l’aide revête des formes assez précises et ne soit pas trop importante (Coenen-Huther et al., 1994 : 31). « Donateur et donataire, [explique Jean-Hugues Déchaux], font alors comme si l’échange n’avait pas de « coût » relationnel, comme s’il ne risquait pas d’attenter à l’autonomie, en cherchant à dissimuler leurs mobiles. Cette mise en scène de la gratuité évoque un jeu de dupes mutuel où les partenaires de l’échange seraient objectivement complices sans s’être préalablement concertés » (Déchaux, 1995 : 51). Entretenir cette fiction protège les deux parties : d’un côté, elle évite que l’allocataire ne soit humilié et ne devienne l’obligé du donateur, de l’autre, elle garantit au donateur que le donataire ne cherche pas à profiter de lui et limite le poids de l’aide qu’il apporte. C’est à cette double condition, qui tend à préserver l’indépendance des parties, que l’aide peut être durable. Ces normes se déclinent ensuite concrètement.

Ne rien demander

Le premier principe est de ne rien demander. Les allocataires en général se bornent à informer leurs proches de leur situation et à attendre que ceux-ci leur fassent d’éventuelles propositions. Demander serait d’abord prendre le risque d’obliger l’autre, de le gêner ou de s’exposer à un refus, qui ne pourrait qu’avoir une incidence négative sur la relation, le caractère explicite du refus interdisant de faire comme si rien ne s’était passé. Ne rien demander permet a contrario aux uns et aux autres de sauver la face. Solliciter un soutien met ensuite l’allocataire dans une position d’assistance alors qu’il est beaucoup moins gênant d’accepter une proposition. C’est parce que les allocataires ne formulent pas en général de demande explicite que l’aide est présentée comme naturelle et spontanée. On peut distinguer quatre configurations.

1) Il y a d’abord ceux qui n’informent pas leurs proches de leur situation. Ils n’ont en général pas de liens très étroits avec eux. Il peut s’agir d’allocataires immigrés dont les parents vivent au pays, de personnes aux relations très distendues avec leurs ascendants suite à des conflits, de parents qui ne veulent pas altérer l’image que leurs enfants ont d’eux ou enfin de pères dont les liens avec leurs enfants ont été mis à mal par un divorce. Dans le cas où les ascendants résident à l’étranger, si une aide régulière est exclue, il y a souvent des aides ponctuelles au moment des visites : billet offert, frais de séjour entièrement pris en charge, don de linge ou de nourriture au moment du retour. Mais il est vrai que les émigrés se doivent aussi en général de venir avec des cadeaux, ce qui, avec le prix du voyage, les empêche de se rendre dans leur famille aussi souvent qu’ils le souhaiteraient. S’il s’agit là peut-être plus d’échanges traditionnels que d’aide, les intéressés parlent d’« aide ». Dans les situations de conflits avec les parents, certains allocataires craignent d’essuyer un refus d’autant que, dans le passé, ils se sont parfois déjà heurtés à une fin de non-recevoir. Ils redoutent également, si une aide était consentie, qu’elle s’accompagne non seulement de vives critiques, auxquelles il ne leur serait alors pas possible d’échapper, mais aussi d’une ingérence : ce pourrait être pour les parents l’occasion de reprendre en main la situation, de régenter la vie de l’allocataire, soit pour le protéger, soit pour qu’il se conforme à leurs souhaits. C’est ce qu’explique Miguel Perez Dominguez (4), qui habite dans un hôtel meublé depuis une dizaine d’années, période pendant laquelle il a été au chômage. Miguel Perez Dominguez sait qu’il aurait été bien accueilli par ses parents, s’il avait décidé, à plus de 40 ans, de retourner chez eux. Mais sa mère est, dit-il, bien trop possessive et angoissée pour que cela soit possible. Il est chez ses parents tellement surprotégé qu’il lui est même difficile de parvenir à sortir acheter des cigarettes. Il préfère donc des conditions de vie extrêmement précaires en France, au confort et à la perte de liberté en Espagne.

2) La deuxième configuration caractérise des allocataires qui ont un logement indépendant ou vont en prendre un, la cohabitation avec les parents n’étant plus possible, et dont la situation, du moins dans ses grandes lignes, est connue des proches. Il s’agit souvent de femmes assez jeunes, avec des enfants à charge, qui obtiennent plus facilement que les hommes un appartement de la part des services sociaux et gardent aussi plus fréquemment le domicile à la suite d’un divorce (5). Pour ces allocataires qui, en général, ne demandent rien, l’aide dépend du bon vouloir des leurs. Le soutien prend souvent la forme de cadeaux : vêtements, équipements ménagers, enveloppes contenant quelques billets laissées sur un meuble. Nul besoin de dire de quoi ils ont besoin, expliquent les allocataires : les proches le voient bien. C’est donc à eux de décider d’une éventuelle contribution. Le même principe vaut pour la nourriture. Ainsi, raconte Valérie De Ribeiro, quand sa mère passe chez elle et constate que le réfrigérateur est vide, elle lui fait des courses pour plusieurs jours. D’autres mères donnent de la nourriture ou des plats quand leur fille ou leur fils vient chez eux. Parfois aussi, même si cela semble plus rare, les proches demandent aux allocataires s’ils ont besoin de quelque chose. Ils peuvent alors, le cas échéant, payer une facture, remplacer un équipement qui ne fonctionne plus, etc. S’il arrive que l’aide se soit mise en place récemment, à la suite des difficultés rencontrées par l’allocataire depuis sa perte d’emploi ou son divorce, plus que depuis son entrée au RMI, elle s’inscrit parfois dans des formes d’échange bien antérieures. L’entrée au RMI en tant que telle, le plus souvent, n’inaugure rien. Fabienne Laurençot par exemple, depuis qu’elle a pris un logement indépendant, s’est toujours vu offrir par sa mère des petits plats à emporter pour la semaine et de l’argent, celui que sa mère gagnait en faisant des tarots, petit « à-côté » qu’elle avait décidé d’offrir à la fille. Depuis qu’elle et son compagnon perçoivent le RMI et qu’ils ont un enfant, l’aide s’est intensifiée : les dons de nourriture sont devenus plus conséquents. S’y ajoutent des affaires pour le bébé et l’argent du tarot, plus important avec la retraite de la grand-mère, est désormais destiné au petit-fils.

Quand les allocataires sont dans l’embarras pour payer une facture ou faire face à une dépense imprévue, ils se contentent, au plus, d’en informer leurs proches. Certains essayent d’abord de voir s’ils ne peuvent pas bénéficier d’une aide ponctuelle des services sociaux. Répugnant à solliciter leur famille, ils préfèrent, malgré la honte et la gêne, faire appel à la solidarité publique, du moins la première fois. Une réponse négative, alliée à un fort sentiment de stigmatisation, en conduit quelques-uns, amers, à décider de ne plus jamais y avoir recours. D’autres, au contraire, ne sollicitent pas les services sociaux, ignorant cette possibilité ou refusant, comme certains artistes, d’aller quémander et de perdre leur temps dans ce type de démarches. De façon générale, dans les représentations, la solidarité familiale paraît toutefois seconde par rapport à la solidarité publique. On s’adresse d’abord aux pouvoirs publics, avant de se tourner vers la famille, pour compléter, sauf quand les proches offrent spontanément leur concours.

3) La troisième configuration définit les allocataires qui vont bientôt se retrouver sans domicile. Il y a d’abord ceux qui arrivent de l’étranger ou se sont séparés de leur conjoint et qui, sans ressources, n’ont pas les moyens de se loger. C’est par exemple le cas de Florent Chauvet qui a travaillé à l’étranger, comme enseignant, pendant 10 ans. A 37 ans, il veut revenir en France, dans le but de rompre avec la précarité, étant salarié sur des contrats de droit local en Egypte. Tout naturellement, il fait part de ses projets à ses parents, qui lui proposent de l’héberger. Offre très précieuse, sans laquelle il lui aurait été difficile de revenir en France. Il y a ensuite ceux qui vont perdre leur logement, quelquefois à la suite d’un divorce ou du décès du conjoint, le plus souvent parce qu’ils ne peuvent faire face aux loyers. Ils en informent alors leur famille, espérant que celle-ci leur propose un hébergement. Ce qu’en général elle fait, à quelques exceptions près.

4) La dernière configuration pourrait sembler faire exception dans la mesure où elle comprend les allocataires qui demandent explicitement à leurs proches, dans une situation d’urgence, de les accueillir. C’est ainsi ce qu’a fait Sofia Fernandes Pedro qui, à la suite d’un accès de violence de son compagnon, est partie en pleine nuit avec ses enfants de son domicile du Sud-ouest de la France pour se réfugier chez ses parents en banlieue parisienne, après leur avoir téléphoné pour leur demander si elle pouvait venir. Cette configuration relève de l’absence de demande, dans la mesure où l’hébergement sollicité est présenté comme ponctuel, alors qu’il se révèle durable. La situation se pérennise sans que l’allocataire ne formule de demande explicite. On pourrait classer dans cette configuration la situation des jeunes qui n’ont jamais quitté le domicile parental et y restent tout naturellement.

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(4) Les noms sont des pseudonymes.

(5) Sur la situation spécifique des femmes en matière de logement voir : (Marpsat, 1999)et (Celerier, mai 2003).

 

Une aide qui ne coûte rien

Le deuxième principe consiste à entretenir la fiction selon laquelle l’aide apportée ne coûte rien aux donateurs et, par conséquent, ne fait pas des donataires des endettés. Il faut aider sans le dire, sans que cela ne se voie trop. Il s’agit de sauver les apparences, pour ne pas humilier, ni obliger. L’aide doit pouvoir apparaître comme un don et non comme une aide, don librement consenti, ponctuel et nullement dicté par la nécessité. C’est d’abord pour faire plaisir qu’on offre et non parce que l’intéressé en aurait besoin. Il convient donc de préserver l’ambivalence, seule façon d’éviter une trop grande gêne. C’est ce que montrent Guido De Ridder et Claude Legrand, qui ont étudié « l’ordinaire des précaires » : ce sont « ces protocoles pleins de tact qui font que l’offre de nourriture, lors des invitations à dîner, est acceptable à condition d’être dans le registre du cadeau et non de l’aide » (De Ridder et Legrand, 1994 : 45). Bien sûr, personne n’est dupe. Pour que cette aide ne coûte rien au donateur, il faut aussi qu’elle lui paraisse légitime. Il pourrait avoir sinon le sentiment que l’allocataire profite de lui. Pas question donc d’offrir du superflu. On s’en tient au nécessaire.

Des aides en nature, pas en argent

Sans doute est-ce parce que l’argent met à mal cette fiction que les aides sont très peu monétaires (6). Il est rare que les apparentés donnent de l’argent aux allocataires ou couvrent systématiquement certains frais, tels les loyers, l’électricité, le téléphone, etc. En général, les proches payent au plus 2 ou 3 loyers ou dépannent pour une facture. L’aide financière reste le plus souvent ponctuelle. L’aide matérielle est donc essentiellement une aide en nature, qui n’en a pas moins des retombées financières importantes. Peut-être est-ce en partie en raison de ces retombées que, dans les enquêtes statistiques, 30% des allocataires disent bénéficier d’une aide financière (Euvrard et al., 1991), proportion élevée par rapport aux données de mon enquête : ils déclareraient en aide financière une aide en nature. La sous-représentation, dans mon échantillon, des allocataires de très courte durée, plus souvent aidés financièrement que les allocataires de longue durée, explique sans doute aussi cet écart. Globalement, on peut distinguer, comme les descriptions précédentes le suggèrent, trois formes d’aide. Dans la première, les allocataires sont hébergés par un proche. Ils bénéficient alors du gîte et du couvert. Restent en général à leur charge les dépenses personnelles : les vêtements, le transport, les sorties, le téléphone portable, etc. Dans la seconde, les allocataires ont leur propre logement. L’aide se traduit, on l’a dit, par des dons de nourriture (courses, plats à emporter, repas pris régulièrement au domicile parental), de vêtements, d’électroménager, par des cadeaux, très rarement une enveloppe, parfois aussi par des invitations à des sorties, pour des vacances, ainsi que par des services : mise à disposition d’un ordinateur, garde d’enfants, prêt de voiture. Dans la troisième configuration, les aides sont les mêmes, mais s’avèrent très ponctuelles.

Différentes raisons expliquent que l’argent, à la différence des dons matériels, ne permet pas de sauver les apparences. La première est que, même quand il est donné avec de multiples précautions et présenté comme un cadeau, mis dans une enveloppe, offert pour une occasion ou posé discrètement dans le logement, pour que l’allocataire ne le voit pas et ne le refuse pas, il risque d’humilier. Il peut être perçu comme une façon de faire la charité ou de souligner les difficultés rencontrées par l’intéressé. Il risque aussi de créer une dépendance, a fortiori s’il s’agit de couvrir régulièrement certains frais. Dans ce cas, le donataire et le donateur perdent leur liberté. L’un s’engage à payer régulièrement, l’autre reconnaît une certaine forme d’assistance. Mais même quand il s’agit de dons irréguliers, accepter de l’argent, c’est prendre le risque de devenir l’obligé de l’autre. Si sa mère leur donnait de l’argent, pense Fabienne Laurençot, cela l’autoriserait bien davantage à faire des réflexions et, au contraire, à refuser les remarques qu’elle et son mari lui font. Obligée par l’argent versé, Fabienne Laurençot ne pourrait se soustraire à la critique.

La fiction d’une aide qui n’en serait pas une et ne coûterait rien au donateur est ensuite difficilement préservée : l’argent ne peut que coûter. Il se compte. Il est possible d’évaluer le montant de l’aide, qui se transforme en dette. De l’aide en nature, il est en revanche toujours possible de dire qu’elle ne coûte rien. Héberger quelqu’un laisse le loyer inchangé. Quant aux dépenses supplémentaires d’eau et d’électricité, c’est une quantité négligeable, jamais évoquée, qu’il serait mesquin de prendre en compte. Côté nourriture, « quand il y en a pour deux, il y en a pour trois ». Les dons de vêtements, de biens, qu’on s’échange dans la famille, n’entraînent eux non plus aucun frais. Quant aux choses achetées, il s’agit simplement de cadeaux, certes un peu conséquents et utilitaires. Les apparences sont sauves !

Une dernière raison préside à cette éviction de l’argent. Apporter une aide en nature permet de s’assurer de l’utilisation du soutien consenti, alors que, quand on donne de l’argent, on ne peut savoir à quoi il va être employé, sauf à le demander, mais on tombe alors dans le contrôle et l’intrusion. En outre, si le donateur apprend l’usage qui en a été fait et le désapprouve, il risque fort de le faire savoir au donataire. Certains donateurs peuvent redouter que l’allocataire ne gaspille l’argent dans des choses futiles ou secondaires. Phou-Ngeun Phothirath, dont la mère, allocataire, vit chez son grand frère, explique ainsi qu’ils ont décidé de limiter les dons d’argent, parce que, pour la mère âgée, compte maintenant essentiellement la religion et qu’elle reverse au temple tout l’argent donné par ses enfants. Le fils respecte l’importance que sa mère accorde à la religion, mais il pense ces dons exagérés. D’autres peuvent craindre que l’argent ne serve à acheter des cigarettes, de l’alcool, voire de la drogue. Ils préfèrent remplir le réfrigérateur pour s’assurer par exemple que la fille et la petite fille mangeront. Les apparentés veulent garantir « le nécessaire » pour mettre leurs proches à l’abri du besoin. Le RMI permet alors aux allocataires de disposer d’un peu de liquidités et de pourvoir aux autres dépenses : téléphone, sorties, cigarettes, cadeaux… Peut-être est-ce en partie pour cette raison qu’un certain nombre d’allocataires le qualifient d’« argent de poche » ? Son montant étant très insuffisant pour pourvoir à l’indispensable, le RMI permet d’assurer l’accessoire et de ne pas être obligé de demander quelques euros aux proches pour les menues dépenses.

Dans certains cas, a contrario, dans lesquels le soutien familial est problématique et finit par s’interrompre, l’affectation concrète de l’aide fait l’objet d’un différend, les uns et les autres ne s’entendant pas sur le nécessaire et le superflu. Ce conflit, en général, révèle le caractère problématique de l’aide, plus qu’il n’est la cause de son interruption. Chacun reproche à l’autre de ne pas faire un effort de compréhension et de ne pas y mettre du sien. Le donataire se plaint du donateur, qui lui offre ce qu’il ne veut pas et l’humilie ainsi et le donateur de l’allocataire, qui refuse une aide qui lui a coûté. C’est par exemple ce qui a conduit Sabine Zittoun à arrêter d’aider sa mère. Sabine Zittoun avait d’emblée choisi de lui apporter une aide alimentaire en nature. Remplir le réfrigérateur était pour elle un moyen de s’assurer que ses petits frères auraient de quoi manger. Elle craignait que sa mère ne dilapide sinon l’argent dans des vêtements. Elle a donc décidé de faire des courses en gros. Mais certains des produits choisis ne convenaient pas à sa mère, qui lui a reproché d’avoir pris de la viande non casher. C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, d’autant que la fille, qui gagnait alors 6000F (915 euros) par mois, avait déjà payé l’enterrement du grand-père (qui, contrairement aux promesses, ne lui avait jamais été remboursé) et quatre mois de traite pour la maison. Sabine Zittoun a donc cessé son soutien, refusant de se serrer la ceinture alors que sa mère ne faisait pas de même. L’aide semble impliquer le respect de nombreuses règles qui s’inscrivent « dans des codes moraux très contraignants régissant le rapport à l’argent, à l’épargne et à la consommation (…) » (Attias-Donfut et Lapierre, 1997 : 71). Un accord sur l’utilisation du soutien est nécessaire au bon fonctionnement de l’entraide. Par delà les formes concrètes à travers lesquelles s’expriment les tensions autour de l’aide, ce qui semble être en jeu est le caractère illimité de la demande. Les apparentés ont le sentiment que l’allocataire ne fait rien pour sortir de cette situation, qu’il les sollicitera toujours et de plus en plus. Pour l’apparenté, l’allocataire l’envahit. Il a l’impression de perdre son indépendance, de traîner comme un boulet l’allocataire qui l’empêche de faire sa propre vie. Madame Feuch par exemple souhaiterait mener une vie conjugale avec son nouveau compagnon, ce que lui interdit, dit-elle, la présence de son fils.

Il existe toute une série d’exceptions à ce principe d’exclusion de l’argent, exceptions qui tendent plutôt à le confirmer.

La première résulte de l’éloignement géographique. En effet, l’aide matérielle en nature est tributaire de la proximité résidentielle. Quand les proches habitent loin, elle n’est pas possible. Dans ce cas, une aide financière est parfois apportée, mais cela reste rare, la distance géographique allant souvent de pair avec une certaine distance affective et une absence de soutien.

La deuxième exception intervient quand le don d’argent est une habitude antérieure au RMI qui perdure, comme dans le cas de Fabienne Laurençot. L’aide en argent risque alors moins d’humilier, car elle n’est pas liée à la perception du RMI. En outre, chez les personnes rencontrées, elle correspondait toujours à un revenu particulier, annexe, dans le cas de la mère de Fabienne Laurençot, on l’a vu, l’argent du tarot. Elle ne grève donc pas le revenu principal du donateur et peut s’apparenter à un surplus donné à l’intéressé, forme intermédiaire entre l’argent et le cadeau, proche du livret d’épargne alimenté par un ascendant. Elle semble toutefois aller de pair avec des relations conflictuelles, le caractère monétaire du don exprimant une tension autour du lien. Fabienne Laurençot explique ainsi qu’elle ne veut pas que l’aide financière soit trop importante. Elle tolère l’argent du tarot, parce qu’il est pour son fils. D’après elle, sa mère, en lui apportant un soutien, tente de raffermir le lien entre elles, précisément de la garder sous son emprise, ce qu’elle refuse.

La troisième exception intervient quand l’allocataire pense sa situation temporaire. Dans ce cas, il peut accepter des dépannages ponctuels, une aide financière, voire la solliciter. C’est notamment vrai des jeunes, hébergés par leurs parents, qui viennent de terminer leurs études et qui, avant de percevoir le RMI, étaient soutenus financièrement. Ils continuent parfois à l’être pour le transport ou les sorties, voire le logement, tout comme certains jeunes artistes. L’histoire la plus révélatrice est celle de Dominique Laporte, salariée dans l’entreprise de son mari, mise en liquidation judiciaire dix ans auparavant. Pour elle, cette mise en liquidation judiciaire est une injustice. Pensant la situation temporaire et comptant sur des dommages et intérêts, elle et son mari ont sollicité financièrement leurs parents respectifs, ainsi que leurs enfants. C’est parce que l’aide a été pensée comme une sorte d’« avance », qui serait remboursée dès que les fonds seraient récupérés, qu’elle a été demandée.

La quatrième exception a trait au financement de projets précis. Dans ce cas, l’allocataire peut solliciter ses proches pour un don ou un prêt d’argent. Il s’agit alors d’une aide ponctuelle et non d’une assistance régulière. En outre, le bien ou le service financés sont censés favoriser la réinsertion professionnelle de l’intéressé. Ainsi, Julie Oktian, journaliste, qui a repris des études de psychologie, a demandé une aide à sa mère pour s’acheter un ordinateur, indispensable à son cursus. Le soutien apporté est parfois plus modeste, comme quand il s’agit d’offrir des vêtements pour que l’intéressé puisse se présenter à des employeurs. Quelquefois, il est prévu que l’aide soit remboursée. La réponse positive des apparentés est en général subordonnée à la crédibilité du projet. Ainsi, quand les parents doutent de celle-ci, ils invitent l’allocataire à solliciter des aides publiques, à la fois pour ne pas investir à fonds perdu et parce qu’ils pensent les organismes spécialisés plus à même de déterminer la viabilité du projet. Ainsi Madame Feuch, échaudée par les « bêtises » de son fils, refuse-t-elle de lui prêter les 50000F (8410 euros) qu’il lui demande pour acheter un restaurant au Maroc. Alors que le fils explique avoir travaillé plusieurs années dans ce pays comme serveur et s’être créé là-bas tout un réseau de relations, lui permettant de mener à bien pareille entreprise, pour la mère, il s’agit d’un projet fumeux et irréaliste. Plus l’aide demandée est limitée, plus elle a également une chance d’être accordée. Quand le projet est sérieux et assez important — achat de matériel pour une activité professionnelle, création d’une entreprise, ouverture d’un commerce — les allocataires commencent en général par solliciter les services publics, afin d’en évaluer la viabilité et de bénéficier d’un soutien, tant administratif et juridique, qu’économique. La famille contribue parfois en prêtant une partie des fonds. Sans doute est-ce parce que les familles répugnent à apporter une aide financière régulière aux enfants les plus démunis, mais acceptent de financer des projets précis que, dans les milieux populaires, les enfants qui ont les mieux réussi sont les plus aidés (Paugam et Zoyem, 1997 : 194-195). Les parents ont pu leur payer des études, contribuer à l’élaboration d’un projet particulier, voire participer à l’achat d’un logement.

La cinquième exception est constituée par les dépannages ponctuels en fin de mois, les proches avançant de petites sommes d’argent : 30 ou 45 euros. Ce type de fonctionnement n’est pas souvent décrit, peut-être aussi parce que les allocataires répugnent à reconnaître qu’ils sont obligés de quémander un peu d’argent. Dans certaines familles, ces échanges apparaissent aux uns et aux autres comme normaux : ils s’inscrivent dans un mode de fonctionnement familial général caractérisé par la réciprocité, où tout le monde se dépanne. L’allocataire, tantôt demande, tantôt prête. Parfois, on rembourse au début du mois suivant, parfois on donne. Ces coups de main semblent plutôt présents dans des familles défavorisées, souvent issues de l’immigration, ou entre les plus pauvres de la famille. C’est la raison pour laquelle il y a réciprocité et non aide unilatérale. Ces échanges sont aussi encadrés par de strictes normes de réciprocité à respecter. Leur fonctionnement évoque celui des solidarités familiales à la Guadeloupe, où existe une « culture contre la pauvreté » (Attias-Donfut et Lapierre, 1997 : 75).

La dernière exception a lieu quand l’allocataire doit gérer le budget de l’ensemble du ménage. Dans ce cas, il peut, sur celui-ci, se payer un café ou mettre un peu d’argent de côté. Là encore, les apparences sont sauves. L’argent dont il peut disposer à titre personnel apparaît comme la récompense de sa bonne gestion. Fattaneh Ghiassi, par exemple, à qui son beau-frère donnait 5000F (840 euros) par mois pour acheter tout le nécessaire pour la maison, dans laquelle vivaient suivant les époques entre 5 et 7 personnes, a fait, sur cet argent, d’appréciables économies. Le beau-frère, pense-t-elle, n’ignorait pas cette épargne, mais l’acceptait, à partir du moment où la gestion de la maison, et notamment la qualité des repas, ne s’en ressentait pas.

Ne pas peser

Pour que l’aide apportée par les proches ne leur coûte pas, il faut ensuite qu’elle soit compatible avec leurs ressources. Il semblerait, même si certaines nuances doivent être introduites que, comme dans la population générale, « la norme implicite (…) est qu’on peut mordre sur le superflu, (…) mais [pas sur le] nécessaire » (Coenen-Huther et al., 1994 : 346). Quand le proche ne dispose que d’un studio, l’allocataire et lui s’entendent en général sur le fait qu’un hébergement n’est pas envisageable, tant une cohabitation dans un espace si réduit serait pénible. Il faut que l’hôte puisse garder une chambre à lui, du moins quand il s’agit d’un hébergement de long terme. Quand les revenus de l’apparenté chez qui vit l’allocataire sont eux-mêmes très limités ou que ses charges sont importantes, en raison de la présence d’enfants par exemple ou d’autres descendants qui perçoivent des minima sociaux, les intéressés, avec le RMI, participent financièrement aux frais pour un montant d’environ 150 euros par mois. Trois formules existent. Soit l’allocataire joue un rôle prépondérant dans le ménage, ce qui l’amène à s’occuper de la gestion du budget dans lequel il incorpore sa propre contribution ; soit il prend en charge, de façon fixe, certaines dépenses, comme l’électricité, l’eau, etc. ; soit enfin, il contribue matériellement en payant telle ou telle facture ou en faisant des courses. Les allocataires disent avoir pris eux-mêmes l’initiative de cette contribution et en avoir fixé le montant et la forme. Là encore, il ne s’agit pas d’un versement d’argent, mais d’une contribution matérielle, qui couvre en partie les frais supplémentairesoccasionnés par leur présence et permet surtout un certain équilibre budgétaire. Pour assurer une certaine réciprocité, l’allocataire peut aussi être amené à payer ponctuellement le loyer. Abdelaziz Seddiki, par exemple, est hébergé par son père, mais, en échange, il paye le loyer lors des longues absences de celui-ci, qui passe plusieurs mois par an en Algérie et ne pourrait sinon garder le logement avec sa maigre retraite.

Quand, aux dires des allocataires, les parents, d’origine modeste, ont connu une ascension sociale qu’ils ne doivent qu’à eux-mêmes, les intéressés répugnent à bénéficier d’une aide importante, considérant que l’argent dont disposent désormais leurs ascendants leur appartient. Ils ne voudraient pas le dilapider et souhaitent, à l’instar de leurs parents, s’en sortir seuls. Pareil argumentaire n’est pas évoqué quand le niveau de vie ou la position sociale des parents résultent en partie d’un héritage, comme s’il s’agissait là d’un bien appartenant à la famille, qui peut être redistribué, voire qu’il convient de redistribuer et qui ne doit pas être accaparé par un membre de la famille. L’héritage doit se transmettre de génération en génération.

Les allocataires veillent aussi, par leur présence, à ne pas gêner leurs proches. Les hommes se font discrets, désertant souvent la maison pendant la journée. Ils se plient aux règles des parents en ce qui concerne les horaires du repas du soir, la musique, etc. Etre hébergé implique un certain nombre de contraintes, auxquelles il leur semble normal de se soumettre, mais qui leur pèsent. Souvent, les allocataires se sentent aussi dans l’obligation d’aider sur le plan matériel, en faisant du ménage, du bricolage ou le jardin. Quand ils sont hébergés par leurs enfants, ils veillent à ne pas s’immiscer dans leur vie privée. Ainsi la fille de Maria Correia Curva, qui l’a logée pendant près d’un an, a tout particulièrement apprécié que sa mère ne soit jamais intervenue dans les conflits du couple, même si elle ou son mari pouvaient ensuite en discuter avec la mère. Maria Correia Curva semble aussi avoir fait attention à laisser à sa fille le soin de diriger la maison. Même s’il n’y a eu aucune tension avec sa fille, elle est très gênée par l’aide reçue dont elle se sent profondément redevable, au point qu’elle rend tous les services possibles à sa fille et n’ose plus formuler la moindre critique à l’égard de son gendre.

Pour que le soutien soit durable, il faut que l’aide ne pèse pas non plus au donataire. Elle ne doit pas répondre d’abord au désir du donateur de donner, ni à une volonté de raffermir le lien. C’est ce qu’explique par exemple Fabienne Laurençot, dont la mère, on l’a vu, chercherait à garder ainsi une emprise sur elle. Le soutien peut alors obliger, ligoter le donataire dans la relation, voire le placer sous la dépendance du donateur, comme le montre l’histoire assez singulière de Fattaneh Ghiassi. Six ans après le décès en 1979 de son mari, de 13 ans son aîné, Fattaneh Ghiassi s’est vue proposer par le frère de celui-ci de venir en France pour le bien de ses enfants, qui rencontraient des difficultés en Iran. Le beau-frère s’est engagé à pourvoir à toutes les dépenses. D’après Fattaneh Ghiassi, il lui a fait cette proposition, parce qu’il était très proche de son frère et se sentait un peu responsable de ce drame, ayant fortement encouragé le mariage. Il a donc voulu faire le nécessaire pour ses neveux. Fattaneh Ghiassi a accepté. Le beau-frère, qui a adopté les enfants dans le cadre d’une adoption simple, lui offrait en effet la possibilité de recréer une « référence familiale stable » alors qu’elle craignait qu’en Iran ses enfants ne soient éparpillés entre les différents membres de la famille. Fattaneh Ghiassi émigre donc d’Iran en France et s’installe avec ses deux enfants dans la maison de son beau-frère. En contrepartie, sa belle-sœur étant handicapée, elle s’occupe de l’entretien de la maison, dans laquelle elle fait tout, ainsi que des enfants du couple. Elle espérait que son beau-frère, cadre supérieur, louerait pour elle un logement, comme il a pu le faire pour d’autres, mais elle s’aperçoit vite qu’il n’en est pas question. Le beau-frère lui verse chaque mois une somme d’argent qu’elle gère et avec laquelle elle achète tout le nécessaire pour la maison. Avec le recul, Fattaneh Ghiassi dit que c’est un travail à temps plein qu’elle a ainsi effectué pendant près de 10 ans. Elle vivait alors repliée sur le foyer, d’autant qu’elle était non-francophone et dépourvue de papiers. Ce n’est qu’à partir du moment où elle a pris des cours d’alphabétisation, suivi une formation de couture, puis travaillé dans le cadre d’un contrat emploi-solidarité que les choses ont commencé à changer. Elle est devenue plus indépendante et a osé dire à son beau-frère ce qu’elle pensait. Elle a continué à s’occuper de la maison, mais en y mettant certaines limites : elle a ainsi obtenu de son beau-frère, qui en avait les moyens, qu’il embauche une auxiliaire pour s’occuper de sa femme.

_________________

(6) Sur la question du soutien monétaire, voir (Ribert, 2005).

 

Rechercher la réciprocité

Les allocataires se doivent enfin de s’inscrire dans une certaine réciprocité, d’importance variable. Il faut qu’ils montrent leur désir de donner. S’il est d’usage, au sein de la famille, « d’aider sans compter », le soutien n’est pas basé sur une pure gratuité (Attias-Donfut et al., 2002 : 262). Une certaine réciprocité est attendue, gage pour le donateur que l’allocataire ne cherche pas à profiter de lui. C’est ainsi qu’on peut également interpréter les services divers que rendent les allocataires à ceux qui les hébergent. Certains, quand ils ont une rentrée d’argent, font aussi des courses pour la maison, offrent un cadeau ou invitent leurs apparentés au restaurant. Ces petites attentions leur permettent de rendre un peu et favorisent le maintien de l’entraide.

La réciprocité peut parfois être beaucoup plus conséquente. Tout dépend de la situation. Il est alors possible, pour l’allocataire, de sortir d’une logique de dépendance, voire de justifier son inactivité professionnelle. Les liens avec les apparentés s’en trouvent raffermis. On peut distinguer trois configurations.

La première regroupe des hommes de plus de 45 ans hébergés par leur mère âgée qui, contre le logement et la prise en charge de l’ensemble des frais du ménage, pourvoient à tous les besoins de celle-ci : courses, repas, ménage, bricolage, etc. Ces mères, sinon, devraient faire appel à une aide extérieure. Les fils se sont donc transformés en aide-ménagère et sont absolument indispensables. C’est ainsi qu’Henri Lavrillat, plus ou moins désigné par ses frères, en raison de sa disponibilité supposée, pour s’occuper de la mère âgée, ce qu’eux, actifs et mariés, ne pouvaient faire, a été conduit à s’installer chez elle. Le RMI, à la faveur d’un glissement de sens, peut alors apparaître comme la rémunération de ce service : la contrepartie, versée par l’Etat, de la prise en charge d’une personne âgée. Ce rôle peut aussi être tenu par des femmes ou des allocataires plus jeunes. Le facteur essentiel est l’état de santé du parent hébergeant et son degré d’autonomie.

La deuxième configuration caractérise des jeunes femmes hébergées par leur mère ou leurs parents retraités en relativement bonne santé. Quand l’hébergement est durable, ces jeunes femmes assurent en général une partie conséquente, voire la totalité des tâches ménagères, parfois aussi des responsabilités administratives. Ce sont souvent elles qui dirigent la maison, permettant à leur mère plus âgée de se reposer. Rassurante, leur présence peut devenir nécessaire aux parents qui prennent l’habitude de s’en remettre à elle pour un ensemble de choses. Il semble assez rare que les filles cohabitent avec les mères, sans qu’elles ne deviennent peu à peu les maîtresses de maison. Cela paraît être une condition pour que la cohabitation se passe bien. Sinon, les filles, a fortiori quand elles ont des enfants, quittent le domicile parental, comme si elles ne pouvaient supporter, en étant elles-mêmes mères, de se retrouver dans un rôle d’enfant par rapport à leurs parents. Une seule jeune femme, qui poursuit des études d’infirmière et a une petite fille, fait exception. Sa mère dirige la maison, dans laquelle vivent les deux filles et la petite fille, qui cohabitent, faute de place, dans une unique chambre. Mais la fille veille, pour conserver son rôle de mère, à prendre en charge financièrement, grâce au RMI, tout ce qui concerne son enfant. Les jeunes hommes ont beaucoup moins les moyens de se rendre utiles. Ils ont du mal à trouver une place et désertent la maison la journée. Leur situation est bien plus inconfortable.

La dernière configuration caractérise les femmes ou les parents âgés qui ont leur propre logement et sont soutenus matériellement par leurs enfants. Dans ce cas, ils assurent en général la garde des petits-enfants. Heureux de s’en occuper, ils se sentent utiles à leur famille, qu’ils aident parfois aussi matériellement, en donnant un coup de main pour le bricolage ou les tâches ménagères.

Conclusion

L’aide apportée par la famille peut donc être durable à condition qu’elle soit dissimulée, ce qui permet de préserver en partie l’autonomie du donateur et du donataire. Pour cela, il faut que l’allocataire ne demande rien, que le soutien soit maquillé en don et qu’enfin il semble ne rien coûter au donateur. L’argent, trop explicite, en est le plus souvent exclu, sauf quand il permet la réalisation d’un projet ponctuel ou quand la situation est pensée comme temporaire. L’aide, pour se maintenir, demande donc des efforts importants et permanents de part et d’autre. Ce système, plein de tact, présente toutefois des limites, dans la mesure où il n’empêche généralement pas l’allocataire de se sentir redevable et où la situation pèse aussi au donateur, au moins moralement. Il s’agit donc d’un équilibre précaire et insatisfaisant.

Quand le poids du soutien est trop lourd, celui-ci tend à s’interrompre. Mais il existe de nombreuses exceptions, cette règle étant modulée par la proximité affective et la circulation du don et de la dette au sein de la famille, ce qui accrédite l’idée qu’il s’agit davantage d’une conséquence que d’une cause. Un soutien perçu comme pesant et le non-respect des règles régissant l’aide semblent révéler des relations familiales conflictuelles. Ils ne les provoquent pas : ils les alimentent. Quand les liens sont forts, ces problèmes ne se posent pas ou sont surmontés. L’aide est très largement tributaire des relations passées et de la qualité des liens, même si les parents, en général, n’abandonnent pas les enfants, la norme, sur ce plan, étant très ancrée dans les esprits. L’aide s’inscrit en outre souvent dans les formes antérieures d’échanges. En dehors de l’hébergement, souvent provoqué par la situation de précarité, l’entrée au RMI en tant que telle n’engendre pas la mise en place d’une nouvelle forme de soutien, mais conduit plutôt au renforcement des aides déjà accordées.

 

 

 

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Pour citer cet article

Évelyne Ribert, « Une aide camouflée en don. Les allocataires du RMI et le soutien familial », La_Revue, n° 4, www.lrdb.fr, mis en ligne en janvier 2010.


Date de création : 27/01/2010 12:13
Dernière modification : 28/01/2010 14:27
Catégorie : Sociologie
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