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COMORES - William SOUNY

La_Revue

 

n°4, 2009-2010

 

« Océan Indien »

_______________________

 

 

 

« Est-ce qu’on peut dire… ? Extraits de Comores en flammes », William Souny

    Poète, William Souny (a) avait déjà beaucoup écrit sur la Somalie ; après plusieurs séjours aux Comores, ce sont ces îles (anciennes colonies françaises pour certaines, futur département français pour une autre) et son peuple qui lui ont inspiré ces mots émouvants et puissants, « marqués du double signe de la blessure et de l’espoir » (b).

     Ces extraits sont lus par son ami l’acteur comorien Soeuf Elbadawi (a), d’un trait, avec force et justesse, comme une seule phrase longue, longue grave et résolue (c).

 

________________

(a) Cf. notice en bas de l’article.

(b) Ces fragments sont extraits de ce qui est devenu depuis Comores en flammes. Dernier appel, Éditions de l’Harmattan, 2009.

(c) Voir ici la vidéo de la lecture sur DailyMotion. Cette mise en espace a été réalisée avec la participation des étudiants de la faculté de lettres de l’Université des Comores, dans le cadre des travaux du Laboresvi (laboratoire de recherche en spectacle vivant), et à l’occasion du festival O Mcezo de l’Université. Travail présenté à l’Alliance Franco-Comorienne de Moroni en 2007. Film réalisé par Ahmed Jaffar de Ahja Prod.

 

 

 

 

 

« Est-ce qu’on peut dire… ? »

 

Extraits de Comores en flammes

 

William Souny

 

 

 

 

 

Nous avons échangé de très lentes blessures dans le fracas de mer de nos mutilations

Nous cherchons une profonde solidarité de rivages contre les lèvres décousues de nos patiences

Nous méprisons les lunes qui meurent sur le corail de nos vertèbres

 

Nous sommes ceux qui chargent encore sur l’épaule les paniers à poissons du grand rêve éventré

Nous sommes ceux dont les poitrines sont déchirées de boutres noirs qui s’entrechoquent dans la colère

Ceux qui se conseillent mutuellement d’abattre un à un, dès leur base boursouflée de ténèbres, les girofliers de l’arrogance

 

Et l’aube vient comme une corbeille de charbon de bois sur la tête toujours étoilée de nos fils

 

Que nos enfants secouent les nattes purulentes de l’orgueil, et c’est partout une rougeur affolée de punaises

 

Nous veillerons – nous, les pêcheurs aux yeux brisés – la mèche mourante de nos lunes, et le pouls noir des archipels dans la lanterne fendue des marées qui balancent longtemps d’une tempe à l’autre

Nos grandes mains dilacérées au fil coupant de l’éternité, quand nous rentrons vers la confiance feuillue de nos maisons basses où recomposent les camarades, à la table claquante des nuits, les dominos plus indociles de l’espoir

 

Est-ce qu’on peut dire qui vend sa vierge ? 

Qui la marque de nuit d’une entaille de lune amère ?

Qui chante à l’aube sa brûlure bien acquittée dans le sable des coqs égorgés ? 

 

Nous sommes là, torses frappés à bout de cuivre, dans la tension solaire des môles

 

Moroni blues…

 

Nos mains tranchées des cordes indécidables du monde

 

Toute une jeunesse plongée longtemps parmi les boutres infracassables, et qui remonte en sa membrane d’amertume, et se tient nue jusqu’à la nuit dans l’équilibre brutal des berges

 

Nous les noyés dessous la cendre plein la bouche des fêtes captives, la bile tournante des cérémonies

Nous d’une profonde fragilité de chair bleue devant la rage rongeuse des chiennes marées

 

C’est parmi nous que prennent corps de jeunes et doux percussionnistes aux longues phalanges démontées comme la mer, quand ils annoncent la droite clémence collective des cueillettes où bleuissent déjà nos torses du bruissement mobile des fièvres

 

*

 

Et maintenant que nous avons risqué la marque indocile de nos pieds nus dans le tréfonds flambé des bords de routes

Maintenant que nous connaissons le dégoût viscéral des ténèbres à diffusion de feuilles brutales

Que nos bouches sont pleines d’une argile morte où teinte pour jamais le soleil blanc des sarcloirs

Que sous nos torses plus lacérés que la mémoire des hautes falaises d’Iconi se fait entendre cet innombrable déchirement de tôles noires

Maintenant qu’à nos fronts travaillés par le sel vient se briser la conque sonnante de l’histoire

Que nous avons dilapidé le cri fœtal des grandes forêts, comme saigne longtemps dans la nuit générale des mers la corne furieuse des cargos qui passent au loin dans nos visages

 

Cadenassé le doux espoir des porteurs d’eau, cinglés de cuir par le sambé de jour en jour plus râpeux des imbus bien ourlés du bénir lancinant des vieilles portes

 

Nulle mémoire qui ne vibre du câble d’écume qui se tend sur la nuit retournée des paupières de barques

 

Nous ne pleurons pas les absents. Ils brûlent en nous la nuit tendue des jugulaires

Nous ne pleurons pas même nos morts. Ils parlent déjà l’argile qui passe dans le désordre de nos mains

 

Nous savons l’impatience que saigne la pierre descellée des passages

– Badjanani –

Nous descendons saturés d’ombre vers où s’affrontent les plus âpres tambours de la berge

 

Nous sommes nés d’un archipel d’épaules nues comme de jeunes guitaristes tutélaires, ventre blessé contre l’arpège des joies détruites

Et le mot lune vient bleuir de son osseuse patience de lanterne brûlée les hauts bambous fracturés du sang

 

La cendre monte siècle après siècle dans la gorge éteinte des mortiers

Et chaque naufrage marque nos reins échelonnés d’entailles nues, bien plus profondes qu’en la chair tendre des grands arbres

Qui ne salive que de la vieille moiteur des pierres dans la médina dévorée des légendes, son cœur noircit du lourd maïs plus versatile de nos impatiences brûlées à même l’acidité croissante des lunes, quand se déchire ô se déchire en nos poitrines bien écaillées de jeunes soutiers, le seul placenta stellaire des marées

Est-ce qu’on peut dire le cri des barques son saignement de sable noir quand il pénètre au change mortel de la mer ?

La flottaison un peu brutale de nos épaules dans la puissance houleuse du départ ?

Et ce ressac déjà glacé qui vient cribler la pleine face de nos promesses d’un archipel d’épaves sombres ?

Il faut entendre le feu de forêt qui monte en nous, qui fait se tendre la rémanence vicinale de nos veines

Cet alphabet de fruits blessés que nous pressons, intègres et calmes, contre la bouche délibérée de l’avenir

Et ce soleil de brides noires que gouverne, poing nu, la secrète douleur des plus jeunes chevriers parmi le pauvre troupeau lamentable des siècles

 

Et maintenant, Mutsamudu, que nos paupières se déchirent à l’amertume intarissable des lanternes

Et maintenant que se traverse d’un doigt de sang le grand livre métallique de nuits

Mutsamudu, les nuques tendres de nos jeunes fils forcés au récit versatile des armes

Nos jeunes fils à la poitrine pleine du verre brisé des rives

 

De folles nourrices édentées viendront pieds nus dans la cendre froide du ciel, s’avanceront au centre brûlé de toute parole et tendront – longues mains d’équinoxe – au visage rentré des assis, la lanterne de lave prophétique de leurs grands cœurs

 

Le poème à la fin pour que prenne, par la bouche feuillue de clartés des jeunes cueilleuses solidaires, cette improbable cicatrice des brisants sur le torse lardé d’exils du peuple infrangible des nuits

 

*

 

Prologue aux sœurs de La Falène

 

Nous sommes celles qui patientent. Khôl sous les yeux : ce fil d’acier de nos silences près de la ruine dérisoire de votre ciel

Procureurs des ténèbres !

L’étoile de mer que nous portons sur chaque sein, nous la laissons au sale espoir de vos plus nulles éternités

Nous qui n’avons jamais brûlé que de l’immense et douce Falène, ô La Falène éblouie de l’âme

 

Moroni, Juillet 2007

 

 

 

*********************

 

 

 

Docteur en littérature et agrégé de lettres, William Souny (1970) vit et enseigne à La Réunion depuis 2004.

Outre une présence discrète dans Friches, Encres Vives, Voix d’encre et Les Cahiers de La Baule, William Souny (1970) publie depuis 1996 aux éditions de L’Harmattan. En 2008, Les Somalies imaginaires achève un cycle poétique issu de sa rencontre avec le peuple somali : Tarab (1996), Hangool (1998), Sahan suivi de Postface aux ruines (2001), Somal (2004). Après une thèse de doctorat soutenue en 2001 à propos du poète somali William J. F. Syad, il publie Essais sur le discours somali. Diaspora, Littérature, Idéologie (2008). À La Réunion depuis 2004, il a écrit Sèt po. Manifeste palmiste suivi de Pour Rodrigues en 2006. Plusieurs séjours dans l’archipel des Comores sont par ailleurs à l’origine de Notes comoriennes pour un comité de rivages (2002) ; Comores en flammes. Dernier appel, publié en 2009, est son dernier livre.

 

Comédien, metteur en scène et comorien, Soeuf Elbadawi dirige la compagnie O Mcezo* à Moroni, qu’il a fondée en novembre 2008, après quatre années de recherche et d’expérimentation à l’université des Comores. La mise en lecture de ces fragments de Comores en flammes s’est faite dans ce cadre. (Bio-bibliographie sur le site ile.en.ile).

 

 

 

Pour citer cet article

William Souny, « Est-ce qu’on peut dire… ? Extraits de Comores en flammes », La_Revue, « Océan Indien », www.lrdb.fr, mis en ligne en juin 2010.


Date de création : 06/06/2010 12:24
Dernière modification : 07/06/2010 10:06
Catégorie : COMORES
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