« Elle raconte des histoires tristes / À la méduse / L'holothurie »,   Shôha

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Anthropologie - Ann QUERRIEN M SELIM

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n° 5, 2010-2011

 

 

« Normalement… »

 

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« Vers des normes sexuelles globales. Micro et macro politiques de la dualité sexuelle dans le cadre de la globalisation », Anne Querrien et Monique Selim

     Anne Querrien est sociologue et urbaniste, Monique Selim (a) est anthropologue, elles s’interrogent ici sur les constructions symboliques et idéologiques de la dualité sexuelle dans le cadre de la globalisation (b).

     La transformation des normes concernant les rapports masculin/féminin, le passage de normes locales à des normes globales et l’édification de nouvelles normes sexuelles sont au centre de cette réflexion. Le Bangladesh et l’Ouzbékistan fournissent des matériaux en appui des hypothèses proposées regardant l’instrumentalisation idéologique des femmes dans les champs du développement, des ONG et des affrontements géopolitiques. Les modes de valorisation des femmes dans l’imaginaire, tout en évoluant, conservent des polarisations permanentes.

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(a) Dernier ouvrage : Anthropologie politique de la globalisation (avec Bernard Hours), L’Harmattan, 2010.

(b) Cet article a déjà paru dans la revue Chimères, n°71, « dedans ~DEHORS 2 », 2009.

http://www.revue-chimeres.fr/drupal_chimeres/

 

 

 

 

Vers des normes sexuelles globales

 

Micro et macro politiques de la dualité sexuelle dans le cadre de la globalisation

 

 

 

 

 

Les constructions symboliques de la dualité sexuelle, tout en étant extrêmement variables, traversent l’ensemble des sociétés et impriment profondément les schèmes de lecture du monde. Quasiment partout où elles ont été étudiées, elles élaborent une séparation ontologique et hiérarchique des appartenances sexuelles, positionnant les hommes au cœur des dispositifs sociétaux, refoulant les femmes vers la nature et la reproduction de l’espèce. La prépondérance des hommes, l’infériorisation des femmes s’imposent dans un horizon universalisant, et ce au-delà de la pluralité des regards et des interprétations qui vont du postulat d’une différence irréductible au constat d’une inégalité flagrante.

En se nichant dans la poche supposée la plus « naturelle » de la conscience humaine – la sexualité – le schème de catégorisation masculin/féminin étend son influence sur tous les champs sociaux et en vient à fonctionner comme une métaphore de généralisation des rapports de domination. Cette logique de sexualisation de l’autorité, de l’oppression et de la subordination est un ressort d’autant plus puissant des ordonnancements sociaux que dans le même moment, elle les naturalise dans l’imaginaire. La dualité sexuelle prend ainsi le visage d’une prison où acteurs et actrices s’enferment avec passion sans pouvoir entrevoir de portes de sortie puisque le monde entier et ses microcosmes se font l’écho infini de la partition sexuelle. Ainsi la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle voient des femmes se déguiser en homme pour tenter à la fois de parcourir le monde et d’échapper à l’assignation sexuelle, ce qui, finalement, revient au même.

 

Les mouvements d’émancipation qui ont éclos au XXe siècle font resplendir les idéaux de progrès et d’égalité des conditions. C’est dans ce cadre que surgit la problématique du « deuxième sexe ». La dualité sexuelle devient alors l’objet d’une tentative d’égalisation, de neutralisation et de réduction des écarts. Selon les continents, sous des formes et à des degrés variables, la perspective « modernisatrice » se diffuse et entend libérer les femmes de leurs chaînes singulières. Au Bengale musulman (devenu le Bangladesh en 1971) comme dans la république soviétique d’Ouzbékistan (devenue indépendante en 1991), les franges masculines éclairées de la population militent donc pour l’éducation des petites filles, remettent en cause la réclusion qui frappe les femmes et les revêtements astreignants qui les dissimulent aux regards au point, sous ces torrides climats, de risquer de les étouffer, qu’ils soient de tissus souples ou rigides comme chez les Ouzbeks.

Les productions politiques de la dualité sexuelle

La globalisation capitaliste – qui devient effective avec la chute de l’URSS mais surtout depuis la fin des années 80 avec l’intégration à l’économie capitaliste des derniers pays aux gouvernements communistes (Chine, Laos, Vietnam et désormais Cuba et Corée du nord) – transforme profondément ces expectatives linéaires, tendanciellement millénaristes. Au fur et à mesure que la concurrence capitaliste s’accélère et fait consécutivement tomber en désuétude les mythes du progrès et du développement partagé, essentialismes et différencialismes font retour, affectant profondément la question des agencements sexuels. En effet, la période actuelle est animée de tensions idéologiques qui irradient les scènes nationales, modèlent une arène globale et se réfractent sur les femmes comme matrice symbolique ultime des affrontements. Analyser les maillons qui articulent aujourd’hui cette instrumentalisation idéelle des femmes apparaît d’autant plus nécessaire, qu’une fois de plus, dans l’histoire politique et économique, les femmes font l’objet d’une emprise aussi violente qu’aveuglante.

 

Les formatages sociaux et culturels spécifiques de la dualité sexuelle – et en particulier les normes de comportement des femmes – constituent d’une façon constante un appareil idéologique important des constructions politiques de la domination. Cette dimension apparaît autant dans les rapports de classe que dans ceux marqués par l’altérité. Le contrôle des femmes – de leur tenue, de leur apparence, de leurs agissements, etc. – se révèle ainsi exemplairement dans les situations coloniales un enjeu partagé. Du côté du colonisateur sa « mission civilisatrice » doit arracher les femmes indigènes à la barbarie. En revanche, du point de vue du colonisé, il s’agit de conserver une maîtrise absolue de « ses femmes » comme une propriété intime et intouchable. Cette volonté s’intègre dans des conceptions de l’honneur qui – bien qu’ayant fait l’objet d’attentions ethnologiques infiniment détaillées – sont avant tout la simple traduction culturalisée du maintien d’une omnipotence masculine. La position d’otage qui incombe alors aux femmes est donc d’une certaine manière consub-stantielle à leur statut assujetti dans des contextes de conflits de normes reflétant eux-mêmes des rapports de domination. En effet, la possession des femmes, leur mise sous tutelle se donnent à voir comme une part essentielle de l’identité qu’une société édifie par le biais de ses représentants légitimes, soit masculins. Porter atteinte à « ses femmes » – les toucher, les violer, mais aussi les éduquer, les affranchir – est ressenti comme une agression identitaire.

 

Les croyances développementalistes qui prévalaient au XXe siècle laissaient supposer que, avec l’évolution des sociétés, ces archétypes se seraient progressivement estompés, l’éducation et l’emploi des femmes augmentant et effaçant donc tendanciellement leur caractère de « bien commun naturel » exploitable. L’expansion de l’économie capitaliste à l’ensemble de la planète semble au contraire avoir redynamisé les processus qui conduisent les femmes à devenir la proie d’injonctions paradoxales, leur « paraître » étant érigé en étendard identitaire. On peut voir là le résultat d’une nouvelle déclinaison des logiques identitaires qui ont peu à peu prévalu sur les anciens schèmes de décryptage socio-économiques, axés sur les échelles de statut et non, comme aujourd’hui, sur « l’être culturel ». Ces paradigmes identitaristes surgissent simultanément dans différentes sphères et envahissent dans le même moment les espaces politiques. La dualité sexuelle est ainsi un de leurs premiers terrains d’application, faisant reculer les aspirations émancipatrices par un retour à des rationalisations d’ordre biologisant et naturalisant. Dans les démocraties industrielles – comme dans les pays en croissance ou d’ailleurs en décroissance – reviennent de façon massive des visions de la dualité sexuelle comme une différence de nature fondamentale entre hommes et femmes. Dans cette perspective, que traduit d’ailleurs remarquablement bien le slogan de la parité, les mesures publiques pour corriger des injustices trop criantes entendent s’ajuster aux contraintes différentielles dans lesquelles actrices et acteurs devraient s’épanouir. Dans les espaces politiques, les paradigmes identitaires – sous leurs formes nationalitaires autant qu’ethnicistes – font quotidiennement tant de ravages sur tous les continents, de l’Inde à l’Afrique qu’il paraît superflu d’en donner des exemples. Enfin, à l’échelle du monde globalisé, les paradigmes identitaristes ont trouvé leur accomplissement dans l’invocation des civilisations, de leur ancrage, de leurs soubassements religieux, pour glorifier leur irréfragable rupture, et souligner leur impossible cohabitation. C’est dans ce plateau idéologique globalisé, redécliné aux échelles inférieures, que les femmes se voient réinscrites et érigées comme des sortes de pantins devant désigner là où les fractures ne sauraient être colmatées.

Les femmes : actrices idéologiques de la globalisation

Dans cette optique, l’opposition hypostasiée entre « l’Occident » et « l’islam » – notions où s’imposent des guillemets tant les masses qu’elles érigent sont des fictions – illustre remarquablement le rôle auquel les femmes sont convoquées. Alors même que cette antinomie voudrait constituer une réponse à un terrorisme dont le caractère islamique est une parure de la misère économique, politique et morale régnante, là où il fleurit, de part et d’autre le degré de liberté des femmes est édifié en mur infranchissable, séparant définitivement des régimes « culturels ».

Le personnage de l’écrivaine Taslima Nasreen illustre depuis maintenant près de 15 ans avec pertinence cette montée de chimères agonistiques et le piège qui se referme sur les femmes quelles que soient les orientations qu’elles choisissent dans de telles circonstances. Rappelons brièvement le parcours chaotique de cette femme issue des classes moyennes d’une ville de province du Bangladesh. Sa famille musulmane et éduquée entend néanmoins marquer les limites qu’une fille « convenable » doit respecter tout en souhaitant l’épanouissement de ses talents. Ainsi, très jeune, Taslima ressent – comme beaucoup de Bengalis – une vocation de poète et d’écrivain, se fait publier dans de petits journaux et devient médecin tout en commençant à acquérir une réelle réputation nationale pour ses écrits. Élevée dans l’esprit universaliste de la guerre de libération du Bangladesh – qui voit triompher des idéaux socialisants et laïcisants à l’encontre de l’État islamique du Pakistan – Taslima Nasreen, qui vit en « femme libre » et se déclare athée, dénonce dans un de ses premiers ouvrages les persécutions dont ont été victimes les minorités hindoues de la part de la population musulmane, majoritaire à plus de 80 %. Le livre connaît un succès immédiat en Inde et provoque l’ire au Bangladesh, partis islamistes en tête – lançant des injures d’ordre sexuel – mais aussi une grande part de la population, toutes classes sociales confondues, qui le perçoit comme une humiliation pour la « nation » sur la scène mondiale et une trahison d’autant plus impardonnable qu’elle est opérée par une femme. Traduit en plusieurs langues, ce livre fait très rapidement de l’écrivaine une héroïne globalisée, victime de l’obscurantisme de l’islam et protégée par l’Occident où elle se réfugie. Enivrée par cette reconnaissance inespérée, Taslima – authentiquement imprégnée par le romantisme bengali et bangladeshi – déchantera une décennie plus tard, entrevoyant la figure de potiche qu’on lui fait jouer dans une configuration mondialisée où la dénonciation occidentale de l’islam se veut d’autant plus efficace et convaincante qu’elle est diffusée par une femme d’origine musulmane, de surcroît venue d’un lointain pays dont on ignore presque tout. Errant de pays en pays, fatiguée de n’être appréciée que sur ce seul registre anti-islamique, déçue de ne pas être estimée à ce qu’elle considère sa juste valeur littéraire, intellectuelle et politique, Taslima Nasreen est le parangon d’une configuration qui est reproduite de façon récurrente aux échelles nationales : dans différents pays européens, des figures de proue féminines, toujours d’origine musulmane, sont brusquement tirées de l’anonymat pour devenir les emblèmes du combat « occidental » pour la « liberté » des femmes contre des foules analphabètes, brutales, « arriérées », attachées indéfectiblement à leurs croyances moyenâgeuses, bref définitivement hors de l’histoire.

Taslima Nasreen fut sans doute la première de cette série d’actrices idéologiques, condamnées à être bannies de leur pays sans se sentir vraiment pleinement intégrées dans leurs terres d’accueil et reconnues par leurs promoteurs qui les oublient rapidement lorsqu’elles ne servent plus la cause pour laquelle elles ont été embauchées. En quelque sorte coupées d’elles-mêmes car médiatisées à l’excès, utilisées et rejetées ensuite sans vergogne, elles mettent en scène, au-delà des cristallisations idéologiques du monde global qu’elles animent avec autant de conviction que souvent de naïveté avant de sombrer dans l’amertume, une modalité actuelle d’aliénation féminine : celle-ci apparaît particulièrement tragique dans la mesure où c’est sous le couvert de la délivrance que se concrétisent de nouvelles formes de dépendance symbolique à une féminité de bon aloi, ajustée au consumérisme capitaliste et aux croisades humanitaires. Captives des normes globales autant que des pratiques de domination endogène de leurs groupes d’appartenance, elles se cherchent d’autres destins que celui d’incarner une nouvelle servitude idéologique. De surcroît, à travers elles sous un autre angle, se joue une sorte d’éradication de l’altérité, d’arasement de l’Autre devant déboucher sur sa soumission à une morale unique, hégémonique dont les femmes, en dernière instance, demeurent toujours l’objet favori et le réceptacle, sous tous les cieux et à toutes les époques.

Le genre : cible des ONG

Le Bangladesh fut le premier espace d’expérimentation des ONG qui dès les années 80 s’y multiplient, attirées par les catastrophes rituelles qui frappent ce petit pays surpeuplé : inondations, typhons, épidémies, etc. La conjoncture est doublement favorable puisque les dictatures militaires corrompues qui se succèdent par des prises de pouvoir violentes et des assassinats leur offrent une hospitalité à la hauteur des financements qu’elles apportent. L’aide alimentaire est massivement détournée de ses bénéficiaires désignés et on retrouve sur les marchés fréquentés par la bourgeoisie autochtone toutes les denrées européennes destinées aux affamés. C’est dans ce contexte qu’émergent les programmes ciblés spécifiquement sur les femmes et le pays se donne à voir comme une sorte de terre promise tant il concentre de prototypes dramatiques dont sont très conscientes les classes moyennes et dominantes qui s’adonnent depuis longtemps à des actions philanthropiques diversifiées. Pour ces dernières le travail social et la charité envers les plus démunis constituent en effet une plus-value symbolique et une forme d’élévation statutaire puisant aux sources de l’islam local, jugé comme très hétérodoxe autant au Pakistan que dans les pays arabes, en raison du partage de nombreuses croyances et pratiques avec l’hindouisme originaire de la région. La misérable condition de multitudes de femmes s’offre donc en spectacle à tous : femmes violées par les pakistanais durant la longue guerre et rejetées comme impures, femmes répudiées par leur mari, femme sans terre, femmes abandonnées ou veuves, jeunes et petites filles mariées de force, d’autres le visage défiguré à l’acide lorsqu’elles essayent de refuser l’union, ou encore persécutées ou brûlées vives quand la dot n’est pas payée à temps, sans oublier toutes celles qui se suicident avec des pesticides, aux effets meurtriers aussi fulgurants qu’horribles. En ville comme en milieu rural, une partie de ces femmes « destituées » selon le terme anglais, aux regards de Jais intenses et aux constitutions physiques marquées par la malnutrition et la faim dès la naissance, sont corvéables à merci et on les retrouve comme domestiques, dès leur plus jeune âge, sur les chantiers de construction, dans l’industrie textile, dans les immenses entreprises de prostitution – fort bien organisés – qui comptent généralement de 3 000 à 5 000 « filles de joie », lorsqu’elles ne sont pas vendues comme épouses hors du Bangladesh (Thérèse Blanchet, 2005).

 

Il est dès lors aisé pour les ONG étrangères de construire un portrait-robot, victimaire et englobant, d’engager des programmes en collaboration avec les associations locales qui pullulent – dans une logique réformiste très ancrée – et se renforcent avec cette manne financière inespérée. Emploi artisanal, microcrédit, microentreprise, assurance médicale à un coût minime pour les plus pauvres, médicaments génériques, sont quelques unes des inventions du Bangladesh, pensées en particulier par deux désormais célèbres ONG autochtones – la Grameen Bank et Gonoshastaya Kendra (Hours, Selim, 1989) – dont les « recettes » ont depuis fait fortune et se sont répandues dans le monde entier y compris dans les démocraties industrielles. Les femmes deviennent ainsi un point de mire pris dans la conjonction de deux regards, interne et externe, certes très différents mais qui s’associent tendus vers un même objectif de réparation des malheurs de la condition féminine. Au Bangladesh, sur fond d’islam, une image de femme suppliciée s’est élaborée donc qui est devenue un modèle et un target pour tous les gender programs qui dans les années suivantes ont augmenté en nombre et en flux financiers. Cette femme suppliciée de lointaines contrées creuse l’antinomie avec le modèle de la femme occidentale, qui serait libre de ses choix sexuels, professionnels et reproductifs, qui aurait le loisir de consacrer argent et temps à l’entretien de sa beauté et jouirait pleinement de sa séduction. Abondamment relayée par la propagande humanitaire d’un côté, de l’autre, par la publicité, cette dichotomie normative est naturalisée et incorporée par tous au point qu’elle en viendra en France à bouleverser le champ politique du féminisme, fracturant et remodelant des alliances de longue date. Corollairement, cette dichotomie en revalorisant les femmes des démocraties industrielles permet d’occulter ou d’oublier toutes les « imperfections » du modèle, des travailleuses pauvres à temps plein ou partiel, aux ouvrières licenciées, condamnées au chômage. Cette dichotomie est enfin déplacée et reproduite dans les idéologies politiques sur l’étranger interne délinquant qui peuplerait les périphéries urbaines et d’adonnerait instinctuellement à la violence sur « ses femmes ».

 

Mais revenons maintenant aux ONG de genre qui trouvent un de leur nouveau terrain de prédilection en Asie Centrale, dans les ex-républiques soviétiques devenues indépendantes en 1991 et affrontant des crises économiques majeures. Portons l’attention sur l’une de ces républiques, l’Ouzbékistan, vers laquelle les ONG visant les femmes (Hours, Selim, 2008) se sont dirigées en particulier dans les premières années qui ont suivi l’indépendance avant de se retrouver avec toutes leurs consœurs définitivement interdites en 2005 par un gouvernement qui n’a cessé de durcir la répression et de se refermer. À plus d’un titre, le paysage est aux antipodes de celui du Bangladesh, tout d’abord au plan économique : parvenue à un niveau de développement important pendant la période soviétique, la population est en état de paupérisation accélérée, l’ensemble de l’appareil industriel étant démantelé et s’effondrant. L’éducation et l’emploi des femmes ont d’autre part été imposés dès les premières années du régime communiste dans cette aire musulmane et si le système éducatif, comme de santé, s’écroule aussi, les femmes d’âge moyen ont un profil et une mentalité conformes aux critères antérieurs à l’indépendance. Les programmes d’intervention des ONG sur les femmes tentent de s’ajuster à la situation : la formation de futures directrices d’ONG et de cheffes d’entreprises est un objectif important. Dans cette optique on fournit des grilles de types de femmes dans lesquelles chacune peut essayer de se ranger : femme leader, femme-mère, femme séductrice, femme-enfant, etc … ! Des « centres de crise » où les femmes battues et en situation de détresse peuvent appeler et être « relativement » secourues, sont d’autre part créés. Si les intentions des ONG de genre sont certes excellentes, en revanche, elles n’ont pas pris la mesure de la régression générale du pays qui réduit considérablement l’efficacité de leurs actions. Le « décalage » touche en effet particulièrement les femmes sur lesquelles s’applique un processus de retraditionnalisation générale dans la société, répondant à la volonté de légitimation idéologique de l’État par l’exaltation de l’« identité nationale », de la grandeur de la « civilisation ouzbèke », bref de la magnificence de l’« ouzbékitude ». En conséquence, mariages arrangés ou forcés, interdiction de sorties, de travail, de divorce, d’études, exploitation et violence domestique extrêmes, contrôle des mœurs des familles par des comités de quartier nommés par le gouvernement, sont le nouveau lot dans toutes les couches sociales de la condition des femmes, parmi lesquelles le taux de suicide augmente de façon inquiétante. Pour les femmes éduquées et les intellectuelles la honte intime que provoque cette situation est immense et inavouable aux personnels étrangers des ONG. La fuite semble la seule solution mais reste la plupart du temps un rêve irréalisable pour des raisons affectives et matérielles. Après avoir été l’objet de dispositifs autoritaires d’émancipation sous l’URSS, les femmes sont donc le premier butin de l’indépendance nationale qui les prend en otage. Réinventées et relégitimées, les traditions présoviétiques sont ossifiées en normes locales intemporelles sacralisant les codes d’honneur des hommes et s’opposant aux normes globales.

Des modèles sexuels fétichisés

Selon des jeux de mosaïques différents, les normes sexuelles en voie de globalisation se réfractent donc sur les scènes locales, resserrant leur étau sur les femmes, les désorientant et les acculant à chercher à s’échapper de ces pièges en série. En outre, immigrant dans les démocraties industrielles, les femmes, en position d’étrangères – bien au-delà de la nationalité qu’elles détiennent – affrontent les nouvelles logiques que postule la restauration des identités nationales des pays occidentaux, alors même qu’elles ont cru échapper aux codes de moralité des identitarismes de leurs contrées d’origine. Il leur est alors demandé de choisir entre les deux modèles rigidifiés de féminité dont on scande quotidiennement l’antagonisme définitif, sur le mode du bien et du mal, de la liberté et de l’oppression archaïque. Appelées à renier leur passé, leur généalogie, leurs familles et leurs amis, à imiter corps et âme le fétiche qui leur est proposé, elles se voient campées sur une schize intérieure et s’abîment dans d’impossibles compromis et réconciliations. La pièce n’est en effet guère jouable hors d’un théâtre qui assumerait la schize dans le dispositif scénique de distanciation. Acculées à s’inscrire dans l’un des deux camps en présence, aussi factices l’un que l’autre, les femmes sont bloquées dans leur processus d’affranchissement et piétinent.

 

L’importance de plus en plus grande que prend l’enjeu de la dualité sexuelle dans le mode d’exposition du monde globalisé produit de fait les femmes en vecteur crucial de tout l’édifice des fables binaires qu’il requiert : d’un côté seraient liés la démocratie, l’égalité des sexes et le respect des femmes, la liberté d’entreprise et la transparence, les droits de l’homme, de l’enfant, de l’animal, etc. ; de l’autre seraient concentrés les dictatures, la corruption, une violence déshumanisante, le trafic des enfants et l’esclavage des femmes, sans oublier le marasme économique. Entre ces deux univers antithétiques – qui ne correspondent plus au vieux découpage du Nord et du Sud puisque leurs représentants gîtent dans des bastions bien protégés et des ghettos impénétrables partout dans le monde – une voie de communication se dessine à travers les campagnes actuelles de « libération » des femmes grâce auxquelles le capitalisme globalisé s’octroie une nouvelle vertu morale. Dans son expansion, le capitalisme intègre en effet de plus en plus de « produits éthiques » et l’adjonction des normes sexuelles qui s’effectue littéralement sur le dos des femmes, est une opération payante car apparemment au-dessus de tout soupçon. La mise en place de ces normes sexuelles globales – au-delà de leur efficacité symbolique pour l’assise de l’empire, selon l’expression d’Antonio Negri – renforce concomitamment la dichotomie identitaire des catégories du masculin et du féminin et multiplie par là même les contradictions dans les dynamiques de libéralisation économique. Par exemple, les nouvelles couches supérieures chinoises inquiètent de plus en plus le gouvernement en acceptant de payer sans problème les amendes élevées pour avoir plusieurs enfants jusqu’à l’arrivée du garçon tant désiré. Au même moment, les femmes sont cantonnées dans des segments inférieurs et précis du marché du travail, totalement bloquées dans d’autres et, en dépit du fait que l’appareil du parti, lors du XVIIe congrès en 2007 ait rajeuni et élevé son niveau d’éducation et de féminisation, au palier le plus supérieur les femmes restent absentes. Tout se passe donc comme si les normes sexuelles globales – figeant l’identité féminine tout en prétendant affranchir les femmes – se révélaient une sorte de couverture ou de parade à un nouveau laxisme face à des régressions multiformes où le sexe masculin se voit avec certitude privilégié. Les normes sexuelles globales vendent donc, sur le marché des valeurs, tout à la fois une liberté illusoire et un faux self aux femmes d’un côté, de l’autre une bonne conscience à un moindre coût à la société. Corollairement sur le marché économique et politique, les normes sexuelles globales ont bien des difficultés à obtenir des résultats, même de très faible envergure.

Des agentes symboliques de la transformation du capitalisme

Les crises financières régulières et de plus en plus graves qu’engendre la globalisation poussent à une accélération des transformations du capitalisme et à des recompositions notables de ses secteurs et de ses forces motrices. Les oppositions antérieures se diluent et c’est sur le fond de ces brouillages en série que les femmes sont érigées en statues de moralité, aptes à rendre à la fois plus viable et plus acceptable le capitalisme et surtout à en contrôler les dérives. Le chemin parcouru par Muhammad Yunus (2008), prix Nobel de la paix en 2006 et initiateur de la grameen bank est de ce point de vue autant éloquent que pionnier. Relevant avec succès dès 1976 au Bangladesh le défi de prêter sans perte aux femmes les plus pauvres, en 2006, il s’associe avec la multinationale Danone pour lancer un fonds d’investissement destiné à financer des « entreprises sociales », qui seraient rentables sans être obnubilées par la maximisation des profits. Expérimentée dans des pays où la misère est endémique, la formule serait destinée à se généraliser – comme le microcrédit l’a fait – dans les démocraties industrielles où la pauvreté croît. Promouvant un « capitalisme social », soucieux des « pauvres », l’économiste Yunus fait l’éloge de l’informel, du travail indépendant, de l’auto-emploi contre le modèle du salariat périmé et assimilé à l’esclavage. ONG, multinationales, banques et petites entreprises non seulement ne sont plus des entités antagonistes, mais forment un front uni où les « pauvres » – qui constituent une nouvelle richesse – ne sont plus séparés des « riches » mais agissent de chœur avec eux. Ce paysage économique fortement restructuré, projetant dans le futur un capitalisme profondément humain et juste qui laisserait à chacun la liberté d’entreprendre – et aussi de choisir ses jours de repos à la différence du salarié esclave – offre des indices concrets de sa progression. Ainsi, en France, une entreprise (nutriset), dévolue à la fabrication d’un aliment thérapeutique contre la malnutrition (plumpy’nut) refuse toute autre production au nom d’un « choix idéologique » (Yunus, 2008, Le Monde) qui exclut l’enrichissement d’actionnaires dans ce cas inexistants. Les efforts de la PME sont salués par les ONG, comme Médecins sans frontières, et les organisations internationales telle l’OMS. À l’aube du XXIe siècle le capitalisme transformé élabore donc des formes d’utopie qui renouent de façon visible avec ses affichages sociaux antérieurs mais révolus. Les femmes sont les muses de cet imaginaire capitaliste : c’est elles en effet qui vont réalimenter leurs enfants avec les plumpy’nut et combattre les famines. Mais surtout, comme le souligne Yunus, les femmes possèdent l’unique et insigne qualité du « sacrifice de soi » à un niveau tel que les hommes plus préoccupés d’eux-mêmes et de leur plaisir, ne peuvent les égaler. Solvables, responsables, faisant spontanément don d’elles-mêmes, les femmes se dessinent comme des agents de moralisation et de salut d’un capitalisme aujourd’hui accusé d’être dévoyé et destructeur dans ses anciennes formes. On reconnaîtra là sans effort les sempiternelles louanges qui depuis des siècles ont pour conséquence d’assigner les femmes à des positions inférieures tout en encensant leurs vertus exceptionnelles. La fonction sacrificielle des femmes se voit conférer pourtant ici des ambitions inédites, susceptibles d’agir sur le monde entier. Ce rôle symbolique des femmes permet d’appréhender une autre facette des normes sexuelles globales : dans le réenchantement d’une dualité sexuelle inamovible les femmes de rêve redressent les torts et rectifient les erreurs, construisent d’autres possibles et bâtissent un avenir meilleur. Bref, les femmes retrouvent leurs tâches éternelles dès lors que le monde social global se voit pensé comme une grande famille, où trônent des mères à la fois modestes et solides, ainsi que le patronat chrétien au début du XXe siècle le conçut.

 

Parce que la globalisation idéologique sous maints aspects égalise et réunit dans la validation de croyances transcendantales les différentes religions – au-delà des affrontements structurels observés – le féminisme islamique doit être mis en perspective des normes sexuelles globales qu’à sa manière il vient conforter. Rappelons que dans tous les pays musulmans, depuis environ une trentaine d’années des femmes ont élevé leur voix pour réclamer individuellement et collectivement, au nom d’une conception correcte de l’islam, égalité et dignité. Une mode de vêtements islamiques, aux couleurs attractives et à l’élégance pudique, s’est ainsi répandue un peu partout, uniformisant les sociétés et les groupes musulmans immigrés. Des mouvements féministes islamiques se sont créés, avec à leur tête des femmes se lançant dans de longues et ardues arguties théologiques, écrivant des multitudes de livres dans de nombreuses langues dont l’anglais. L’abondance de cette littérature islamique genrée et des associations féministes qui la nourrissent ne doit pas cacher la diversité des courants intellectuels et des positions politiques tantôt fortement opposés aux États au pouvoir, tantôt jouant comme courroie de transmission des gouvernements, ou encore à la solde de réseaux islamistes transnationaux radicaux. Quelles que soient les positions internes et externes adoptées par ces mouvements notons qu’ils participent à l’édification d’une figure féminine globalisée, moins antithétique qu’il n’apparaîtrait au premier regard du personnage de la femme occidentale libre qui lui est opposé sur les scènes des démocraties industrielles. Les féministes islamiques entendent en effet dans leurs univers propres mais aussi dans le monde global lutter pour leur libération et le respect des femmes, mettant le plus souvent en avant des valeurs identiques à celles prônées par le « nouveau capitalisme social », sans oublier la fonction sacrificielle évoquée précédemment qui fait des femmes les leviers de la réforme du capitalisme.

 

Les idéologies mutent non par l’avancée d’unités doctrinaires mais par le développement de touches dont les semblants de contradictions et de contestations sont dépassés par une convergence à un niveau supérieur. Les femmes sont aujourd’hui emblématiques de ce type de processus de mutation idéologique : des figures symboliques en symétrie, en diffraction, en réfraction, viennent in fine nourrir la dualité sexuelle, et la sublimation actuelle de la femme exemplaire pourrait bien voiler une bien ancienne malédiction. De tous côtés, y compris les plus irréconciliables, affluent des éléments disparates favorisant des normes sexuelles globales qui désormais sont une des assises importantes de la mondialisation du capitalisme.

La femme suppliciée, la femme libre, la femme sacrificielle, sont quelques unes des icônes qui sont actuellement offertes aux acteurs sociaux pour composer leur propre itinéraire ; dans un contexte de précarité croissante du travail, d’appauvrissement et d’incertitude économique généralisée, la dualité sexuelle s’affirme donc comme un socle et un refuge pour la fabrique globale d’identités sexuelles fragilisées, en quête de sécurité.

La nouvelle mise en orbite des femmes se situe au plus loin des idéaux du XXe siècle dont Herbert Marcuse (2008) a représenté un courant important :

« au-delà de l’égalité la libération implique la construction d’une société régie par un principe de réalité différent, une société dans laquelle la dichotomie actuelle masculin-féminin serait dépassée dans les relations sociales et individuelles et les êtres humains ».

La performance des femmes sur tous les registres – travail, loisir, reproduction, séduction, sans oublier le care – a remplacé l’accent mis sur le désir pluridirectionnel d’une liberté originaire, fondamentale, aux sens sartrien et guattarien des termes. La fabrique des identités sexuelles dans la globalisation est donc à la fois classique, reproductive, fortement idéologisée et normative, et en même temps ouverte sur des lignes de fuite qui en appellent à son déploiement institutionnel pour qu’elle cesse d’être fondamentalement une fabrique de souffrance cachée par quelques brillances.

 

Des États-nations au monde global

Les femmes sont formellement les égales des hommes depuis que leurs pays sont indépendants et ont adhéré à l’organisation des nations unies. L’égalité entre tous les êtres humains sans distinction de race, de sexe, de religion est affirmée dans la charte de 1948, soit la légitimité du combat que chacun, chacune, est invité à développer pour la conquérir. La charte fait de chaque être humain un combattant pour sa propre égalité avec les autres. La liberté est dans ce contexte présentée comme un moyen de l’égalité, réglable par des ajustements institutionnels variables en fonction de l’objectif d’égalité encore entendu comme international. Le moyen, la liberté, est plus important que la fin dans les pays d’économie libérale, qui font de l’individu le sujet de l’histoire et de l’économie. L’appartenance au concert des nations servantes de l’égalité est compatible avec toutes les formes de censure, de définition par en haut des mesures légales nécessaires en période de transition. Les normes sexuelles sont rangées parmi ces mesures locales. La nécessité de celles-ci est alors référée aux différences culturelles, entre situations d’origine, ce qui légitime les différences de traitement entre nationaux.

Pour les hommes et les femmes qui sortaient des années de résistance victorieuse contre le nazisme et le fascisme, et qui ont contribué à l’écriture de la charte des nations unies, il s’agissait de poursuivre la lutte contre le racisme, contre l’antisémitisme, contre la violence, contre l’intolérance, par d’autres moyens, au moyen de l’institution étatique entendue comme instrument de libération pour tous. Il en est allé de même dans les mouvements de libération nationale qui ont conquis le droit de vivre selon les normes des États « modernes ». Abandonner le carcan traditionnel, maintenu par le colonisateur, dans le domaine sexuel, et dans l’ensemble des domaines juridiques, a été le premier geste de respiration avant le retour à de nouveaux compromis. La laïcité, la coopération des femmes au combat commun, étaient présentes dans tous les mouvements, vues comme des éléments de modernité, et de tendance de bon aloi à l’alignement sur des normes globales jugées « normales ». Mais cet alignement pouvait-il être parlé en d’autres termes que l’imitation, soit la poursuite du processus culturel entamé sous la colonisation. La reconnaissance consensuelle des normes occidentales comme ayant vocation à devenir générales avait-elle une valeur autre que diplomatique ? Pouvait-elle animer des agencements institutionnels locaux à même de gérer la transition, ou la distance, entre réalité culturelle et idéal politique ? Il semble qu’avec le temps, l’hypothèse d’une transition, et donc d’une réalité mutante entrevue au départ s’est affadie, voire brutalement transformée, en la résignation à la gestion d’une distance, aux contours relativement définis et bien connus, et ne posant donc pas les problèmes de référence que la conduite de la transition soulevait. N’est gouvernable que ce qui est cerné, connu, énonçable. Les femmes ont été ramenées à la maison, en tout cas dans l’imaginaire, même si elles sont présentes sur le marché du travail salarié, mais alors comme sous-hommes, moins bien payées. Une réalité paradoxale qui ne désigne pas une sous-compétence, tant la plupart des industries modernes font appel à des compétences dites traditionnellement féminines, mais qui désigne une plus grande capacité à reproduire leur force de travail de façon non monétarisée et non spécialisée.

 

Une nation « moderne » est un ensemble d’individus des deux sexes qui se conjuguent les uns les autres librement, selon des formes institutionnelles qui puisent dans les traditions, pour des effets de décoration et de différenciation, qui peuvent devenir contraignants. Les effets de domination ne sont plus en droit que des archaïsmes résistants, mais non déterminants, porteurs d’effets de classement négatif dans la longue théorie des états libérés, mais aussi porteurs d’espoirs de nouvelles libérations à venir, le signe d’un itinéraire national encore à réaliser qui devient d’autant plus pressant que la taille des marchés économiques unifiés augmente. Les espaces de frontières deviennent alors des espaces d’intense mobilisation des femmes, aussi bien dans les activités industrielles normales qui vont pouvoir exploiter leur faible niveau de rémunération, que dans les activités complémentaires du sexe, auxquelles cette faible rémunération par rapport au milieu d’accueil les invitent à participer. Propulsés sujets de leur propre économie monétaire et libidinale par l’attraction de la frontière, les femmes s’y retrouvent partantes pour des expériences qui se soldent souvent mal, comme le montre le décompte macabre des mortes à la frontière du Mexique et des États unis, ou l’activité prostitutionnelle aux confins orientaux de l’Europe.

 

Les organisations internationales apprécient les capacités d’évolution des États en fonction du degré de réalisation de cette égalité homme-femme sur lequel elles mènent très régulièrement des comparaisons. Le prix Nobel d’économie Amartya Sen par exemple utilise le concept de « femmes manquantes » pour souligner les pertes économiques qui résultent de l’oppression des femmes dans certains pays et qui se traduisent par une absence de parité démographique, et donc économique. L’oppression réelle des femmes présente un réservoir de développement possible, puisque l’égalité homme-femme serait le signe de l’avènement du développement réalisé. La libération de la femme a remplacé celle du prolétariat comme horizon des aventures politiques. Mais ce changement a permis de limiter les transformations envisagées à la consommation et à l’économie domestique, et d’en soustraire semble-t-il définitivement les productions trop liées à la guerre, et à des questions hors d’atteinte de la subjectivité individuelle. La femme, cheffe de ménage, sachant être comptable de ses ressources et au fait que le remboursement de la dette est préalable à tout nouvel investissement, est érigée en modèle d’une économie de survie, dans laquelle l’achat des biens de consommation qui libèrent l’énergie productive n’est apparemment plus liée aux besoins d’expansion de celle-ci, mais aux simples joies de l’amélioration de la qualité de la vie locale. Le micro-crédit comme fer de lance de l’économie mondialisée est genré en apparence. Il n’est que plus séduisant. Il est ouvert aux deux sexes, mais il se saisit des oripeaux de la féminité pour signifier, que dorénavant le consommateur est chargé de produire le capital, tandis que le profit ne va qu’aux actionnaires ou aux industries lourdes et guerrières sur lesquelles ce consommateur n’a aucune prise. Fini le partage de la valeur ajoutée, fini le fordisme, fini l’investissement collectif dans l’amélioration de la qualité de la vie. Aux femmes, il incombe d’élever leur famille, et de pleurer, si les tensions militaires secondaires que ce monde provoque, viennent à blesser tel ou tel de leurs proches. À la femme rayonnante aidée par le microcrédit se substitue la piéta pleurant ses morts, et les deux images sont très complémentaires.

 

Un pays « moderne » se doit de montrer quelques femmes réussies, symboles de son appartenance au concert des nations « modernes », où la femme parvient à se libérer, à exercer des professions libérales, et à occuper une place de choix. Dans ces pays « modernes », les femmes occupent aussi des positions d’ouvrières, sans les restrictions que l’ancien paternalisme avait mis à leur emploi, avec le seul souci qu’elles puissent faire valoir leurs talents comme des hommes, sans limites. Les talents féminins d’économie ménagère, de comptabilité sourcilleuse, d’entraide limitée à la nécessité sont promus également. Loin de l’homogénéité des personnages masculins, les femmes sont présentées dans une grande diversité, comme capables de réaliser tout un éventail de possibilités, tout un ensemble de mobilisations. La diversité des femmes possibles, notamment dans la diversité de leur vêtement, plus ou moins chatoyant, plus ou moins traditionnel, dessine l’espace de la libération envisageable, souhaité. L’uniforme masculin vient rappeler que cet espace est fermé, mirage. La femme globale est hors d’atteinte et sa présentation locale, décoration, déclinaison d’une carte de visite spectaculaire, aux traits choisis selon les relations à initier.

La femme globale vignette est pourtant prise en compte par les statistiques dans sa fonction reproductive, plus ou moins bien assurée selon les contextes nationaux. Les différences de productivité de la femme selon les nations sont rapportées au plus ou moins grand usage de la contraception. En situation socioéconomique semblable, ils sont rapportés à la plus ou moins grande confiance collective dans l’avenir, une confiance sollicitée par les services d’accueil des enfants, qu’ils soient publics ou privés. C’est ainsi que les pays scandinaves, la France mais aussi le Royaume-Uni et les États-Unis présentent le visage avantageux de pays capables de se renouveler par eux-mêmes et qui font même mieux grâce à l’immigration. À l’inverse dans les pays en développement la grande production d’enfants reste nécessaire du fait d’une mortalité élevée. La productivité démographique des femmes fait l’objet de polémiques à fronts renversés suivant les situations : en faveur d’un plus grand contrôle de la natalité dans les pays en développement, contre ce contrôle ou en faveur d’un plus fort accueil de l’immigration dans les pays où la fécondité ne suffit pas à assurer le remplacement de la population. L’appréciation de la fécondité selon un indicateur qui puisse être le même sur l’ensemble de la planète, est un élément de cette constitution progressive d’une norme sexuelle globale, qui dicte à chaque femme d’avoir un peu plus de deux enfants pour contribuer au renouvellement de l’espèce. Qu’est-ce qui fait que des femmes, et des hommes, assurent juste la production d’enfants nécessaire au renouvellement de la population, ou plus, ou moins, selon les cas ? Il semble que la norme de la reproduction soit plus ou moins bien observée globalement, et individuellement par celles qui s’y soustraient. L’indice de fécondité inférieur à la nécessité reproductive dans un certain nombre de, pays européens témoigne de l’émergence d’autres normes sexuelles déprises de l’obligation reproductive. Le modèle de la parité homme-femme, fondé sur leur contribution égale et complémentaire à la reproduction simple ne pourrait plus faire référence dans les agencements institutionnels et politiques, comme il l’a fait depuis la seconde guerre mondiale. Un mode de vie, peut-être encore hégémonique, serait conforme à la parité, mais contrebattu par de nouveaux modèles, dont les romans montrent qu’ils sont présents également dans les pays émergents, chez ces femmes qui ont eu un accès à l’économie solitaire grâce au travail salarié.

 

La conjugaison harmonieuse des sexes à laquelle prétendent les tables de natalité et les raisonnements démographiques et économiques mondiaux semble avoir vécu. Les répartitions entre couples, célibataires, divorcés et mariés sont bien différentes suivant les cas, mais laissées indifférentes au comptage de la descendance finale moyenne de chaque femme. L’éventail des modes de vie et des différenciations qu’y connaissent les normes sexuelles est gommé par cette présentation homogénéisante, qui ne faisait sens que du temps de l’expansion du modèle fordiste. Peut-on pour autant compter chacun comme solitaire et passer d’une évaluation de la population en nombre de ménages à une évaluation en nombre d’individus ? Les urbanistes rencontrent ces difficultés concrètement : dans les grandes villes les plus modernes, plus de la moitié des logements sont habités par une seule personne. L’individu y apparaît comme au cœur d’un réseau de relations plus ou moins distendues, et aux formes variables qui ne sont plus justiciables du modèle paritaire. Les femmes seules ne sont plus les complémentaires des hommes mais leurs égales, chefs de famille ou de ménage au même titre qu’eux. Une situation qui est souvent parlée de manière misérabiliste comme le résultat du veuvage et de l’abandon, mais qui se développe aussi de manière volontaire dans la foulée de l’exercice d’une profession et de l’agencement d’une vie autonome.

 

Les mœurs changent donc et les normes sexuelles aussi : une femme ne se reconnaît pas nécessairement à ses qualités biologiques et sociales de reproductrice. Mais c’est toujours en référence à ce modèle qu’on continue d’observer si un pays effectivement se reproduit et obéit à l’idéal d’équilibre et de bonne santé qui a présidé à la signature de la charte des nations unies ou s’il donne des signes de faiblesse, d’amoindrissement dans le concert général. Des signes que les normes sexuelles y sont en train de se transformer ne donnent plus lieu à la joyeuse reproduction tranquille des États-nations.

Désormais arrimées à un « développement durable » (Cf. le haut conseil de la coopération internationale.) et à une « bonne gouvernance », d’autant plus proclamés qu’incertains, les femmes sont des estampes incontournables d’un avenir (Augé, 2008) mondial sur lequel des interrogations nombreuses pèsent lourdement.

 

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Bibliographie

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T. Blanchet (2005) : "Bangladeshi girls sold as wiwes in north India", Indian Journal of gender studies, Vol XII, 2-3 : 305-334

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Multitudes (2003), 12, femmes, queers, multitudes

 

 

 

Pour citer cet article

Anne Querrien et Monique Selim, « Vers des normes sexuelles globales. Micro et macro politiques de la dualité sexuelle dans le cadre de la globalisation », La_Revue, n°5, www.lrdb.fr, mis en ligne en septembre 2010.


Date de création : 24/09/2010 11:34
Dernière modification : 10/12/2010 08:10
Catégorie : Anthropologie
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