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Anthropologie - Bernard HOURS

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n° 5, 2010-2011

 

« Normalement… »

 

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« Le care, une norme morale dépolitisante », Bernard Hours

     Anthropologue, Bernard Hours est directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement. Spécialiste de l’anthropologie médicale, il analyse les rapports entre l’idéologie du développement et les politiques sanitaires (a). Il tâche ici de montrer comment, le care (soin) s’inscrit dans une logique globale de dépolitisation caractéristique de la postmodernité mondialisée.

     Nous assistons au passage de l’attention à autrui, norme morale facilement consensuelle, aux « politiques » de care qui s’assignent une mission civilisatrice : prendre soin des hommes et du monde et les rendre meilleurs. Ce passage témoigne aussi d’une dépolitisation par la morale. Le retour à la morale est un retour à la nature et à la vie, l’homme est pensé moins comme un sujet historique inscrit dans des rapports socio-politiques que comme un être vivant dont le corps devient le « capital principal ». Ce corps intéresse tout autant la société marchande qui sait qu’un bon consommateur est un consommateur en bonne santé ; sous couvert de moralisation, la « politique » devient alors, de fait, une gestion économique des risques. L’émergence, dans ce contexte, d’un droit à la vie ou à la santé comme droit fondamental, revient à « remplacer les liens sociaux rompus par la concurrence par des liens virtuels d’appartenance à une communauté » et la quête de justice sociale par l’objectif systématique de sanctuarisation du vivant.

     La position de Bernard Hours est radicale puisqu’il fait du care le dernier chapitre de l’histoire de l’aliénation. Sans doute est-il important de dénoncer le « retour du naturel » qui revient à « expliquer » l’homme de façon biologique, car alors les projets d’émancipation et de justice s’effacent derrière ceux d’ordre et de santé, et la politique devient soit une morale de la compassion soit une mécanique d’ajustement sanitaire. Le care porte en lui ce double danger de dépolitisation, pour autant ne peut-on travailler à le « dé-moraliser » et le « dé-naturaliser » (b) : affirmer que les hommes sont fondamentalement interdépendants et supposent, à ce titre, reconnaissance et attention mutuelles, n’est-ce pas redire, après Aristote, que l’homme est un animal politique ?

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(a)  Dernier ouvrage publié, Anthropologie politique de la globalisation, (avec Monique Selim), L’Harmattan, 2010.

(b) C’est ce à quoi s’attache explicitement Joan Tronto, par exemple. Cf. Un Monde vulnérable. Pour une politique du care, (1993), Éditions de La Découverte, 2009. Dé-naturaliser signifie notamment « dé-genrer », c’est-à-dire distinguer de toute forme d’instinct maternel ou de vertu féminine.

 

 

 

 

 

Le care,

 

une norme morale dépolitisante

 

Bernard Hours

 

 

 

 

« Take care », « be carefull », par ces expressions anglaises on souhaite bonne route dans un univers de risques. Ces vocables insistent sur l’attention requise pour échapper au risque. Plus qu’un soin de santé, le care désigne une attitude attentionnée, attentive, de précaution. Le soin apparaît en aval, comme une des formes de pratiques produites par cette attitude ou approche de la vie quotidienne : celle de la gestion des risques.

Le propos est ici de se pencher sur les logiques de représentation du care, plus fréquemment abordé sous l’angle des pratiques qu’il génère que de sa genèse. L’affirmation principale avancée est que le care s’inscrit dans un complexe idéologique de gestion des risques à l’échelle globale. Il apparaît comme toutes les normes globales, en voie d’inscription planétaire, bien que des poches de résistances nombreuses s’observent. Le care se présente donc comme un élément civilisateur dans le nouveau monde ou le « meilleur des mondes » global. C’est évidemment une idéologie aussi bien qu’une morale, conformément à la pensée postmoderne qui tend à confondre les deux. D’un point de vue plus général, l’argument développé ici consiste à affirmer que le care se présente comme un outil idéologique qui s’inscrit dans la biopolitique des corps annoncée par Foucault.

Pour analyser la genèse du concept de care, sa portée, ses résonances, je poserai d’abord l’existence centrale de la vie dans le vitalisme contemporain, ce retour à la nature après deux siècles inspirés par l’émancipation sociale et politique héritée des Lumières, aujourd’hui éteintes. On se penchera ensuite sur les notions de droit à la vie et de droit à la santé qui fondent le vitalisme dominant et génèrent l’imposition du devoir de santé. J’aborderai enfin la liaison étroite entre la précaution du care et l’objectif de mise en sécurité particulièrement forte dans le domaine de la santé, désormais globalisée depuis l’émergence de maladies sans frontières. Mon objectif est de souligner les branchements qui s’opèrent et la logique globale d’un dispositif idéologique postmoderne à la fois vitaliste et post politique. C’est l’ensemble du champ qui est abordé, chacune de ses parties supposant un travail qui n’est qu’ébauché ici et formulé comme un point de vue avant d’être une thèse.

La vie biologique au cœur du care

Si le care est une notion hybride où se mêlent soin, attention, précaution, il faut répéter que les soins sont de l’ordre des pratiques tandis que la précaution est une attitude générale qui génère des actions de prévention des risques. Toutes les formes de précaution et de gestion des risques convergent ou trouvent leur fondement dans l’objectif central, et presque unique, de préserver la vie biologique, de la faire durer, de la prolonger le plus possible. Elle est la principale ressource érigée en valeur phare.

Cette vie biologique, celle du corps, apparaît désormais comme le capital principal, l’équipement essentiel d’accès au bonheur de consommer des biens et services de toute nature, durablement, pour le plus grand bénéfice du marché où se vendent toutes les marchandises matérielles autant que symboliques, réelles et virtuelles. C’est pourquoi la vie de longue durée dépasse la satisfaction hédoniste de celui qui en jouit.

C’est un bien collectif, qui intéresse la société de marché qui a besoin de consommateurs de longue durée, de plus en plus nombreux. Si le capitalisme détruit la vie de ceux qu’il exploite, il a, dans le même temps, besoin d’une masse d’acheteurs en grand nombre et solvables. D’où les conditions de travail, qui font l’objet d’une attention moyenne et sélective selon les pays et la durée de la vie, sommairement assimilée à la santé, qui est partout un marqueur d’excellence sanitaire, de bonne gouvernance, et fait l’objet d’études approfondies.

Dans la pensée occidentale, la mort constitue un mal absolu et la vie est non seulement un bien précieux, mais c’est devenu le Bien moral par excellence. Capitaliser la vie suppose la santé et la définit. La santé n’est plus l’état d’équilibre évoqué par l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) en 1947. C’est un bien qu’on entretient et qu’on achète, à mesure que se développent les marchandises de santé.

Le coût des systèmes de santé est désormais le principal problème, sinon l’unique, des politiques de santé. La question centrale est la suivante : qui paye quoi ? C’est-à-dire à chacun selon ses moyens. Cette tendance générale est assortie de la mise en place de minimums puisque les époques où la santé publique avait pour objectif l’élévation générale de l’état de santé d’une nation sont révolues. De tels objectifs semblent trop coûteux désormais, hors d’atteinte ou assimilés à des utopies comme la santé pour tous, slogan de l’OMS forgé en 1978, qui n’a jamais trompé personne. Ils sont remplacés par des systèmes à plusieurs vitesses et des assurances privées.

Au sujet politique des Lumières engagées dans une histoire à base de projet émancipateur fait place maintenant le sujet corporel, corps de l’individu et corps de ses voisins comme dans ces fictions dont raffole l’Amérique, celles de la tour en feu, du sous-marin en perdition, de l’avion détourné. Ce corps est exposé aux risques biologiques, humains, naturels. Il est celui d’une victime potentielle si les risques auxquels il est exposé ne sont pas gérés correctement, c’est-à-dire avec attention, avec précaution, avec vigilance, avec care. On mesure là à quel point la notion de care, presque une valeur de référence, a de beaux jours devant elle. Elle concerne les victimes potentielles qui devront être soignées si le risque dégénère. Elle porte aussi sur la solidarité nécessaire requise de l’espèce en danger dont l’objectif est de préserver les vies, symboles de la vie. Car les malades, les victimes, sont amputées, tout ou partie, de leur capacité à jouir, après achat, des biens et services par lesquels se définit le bonheur. Celui-ci se réfère de plus en plus exclusivement à la disposition d’un corps en bon état de fonctionnement, agréable à regarder, apte à jouir et à s’amuser (fun) de la vie envisagée comme suite d’évènements agréablement vécus par un corps opérationnel, apte à consommer des marchandises gratifiantes de toute nature, disponibles sur le marché. L’entretien et la reproduction d’un tel dispositif hédoniste supposent une attention et une précaution permanente afin de se protéger contre les obstacles qui surgissent, accidentels ou intentionnels. La vie durable n’est que l’assurance de cette reproduction paisible, disciplinée. Le corps, temple de la consommation, a remplacé le sujet existentiel, celui de la vie comme existence. La vie c’est désormais celle du corps, celui des victimes comme celui des biens portants, des heureux élus au bonheur néolibéral.

Cette poussée vitaliste, naturalisante, met fin à plusieurs siècles où dominait le sujet politique. Les délires créationnistes aux USA sont symptomatiques du phénomène sous sa forme exacerbée où la nature est divinisée. Dans sa déclinaison plus tempérée, le culte de la vie du corps biologique qui imprègne tant la post modernité trouve sa place au cœur du care qui y trouve sa raison d’être.

Parce qu’elle est une ressource, avec une valeur élevée, la vie doit être entretenue et prolongée. Pour y parvenir la prévention des risques suppose une précaution de tous les instants, une attention soutenue, le care, impératif autant moral que d’efficacité dès lors que la santé devient un devoir.

Le care au service du devoir de la santé

Amortir son capital santé va de pair avec une « maximisation de soi » (François Cusset, « Votre capital santé m’intéresse », Le Monde diplomatique, janvier 2008) ou du corps du moi. Ce sujet biologique, solidaire de son espèce et de ses voisins à cause des risques encourus, s’il est exposé à un narcissisme certain semble surtout subir le poids d’un devoir de santé qui s’applique à tout un chacun. Ce caractère imparable et impératif n’est pas directement présenté comme obligation, susceptible de déclencher refus ou dissidence, comme celle des fumeurs frustrés ou libertaires face à la loi.

Le devoir de santé apparaît aisément consensuel car il se cache derrière l’invocation d’un droit à la santé, chapitre des droits de l’homme post Lumières, les uns et les autres parfaitement abstraits puisque aucune instance universelle n’est en mesure d’en garantir la mise en œuvre. Qui refuserait d’être doté d’un droit à la santé même inopérant mais gratifiant ? Il en va comme avec ces cadeaux gratuits, attachés à toute commande dans la vente par correspondance. On ne les refuse pas, ils aident à la vente, mais ne servent le plus souvent à rien tant leur image photographique a été multipliée et leur utilité inventée.

Le droit à la santé procède lui-même du droit à la vie, c’est-à-dire à une vie non interrompue par des risques non maîtrisés, une vie de longue durée, comme les piles électriques.

Le contenu concret du droit à la vie se caractérise par un abîme de non-sens et une profonde absence de contenu, sinon celui de la logique des représentations analysées ici, inscrites dans une biopolitique post politique et sécuritaire. Car le devoir de santé produit du consensus habillé ainsi. Pour vivre et jouir longtemps de la vie de mon corps, je dois être prudent et attentionné non seulement pour moi mais pour toute la « communauté » dans laquelle on m’inscrit. Voisinage, région, nation, continent, planète, les risques sont à toxicité variable, mais tendent toujours à s’étendre comme les maladies. Le devoir de santé nous adresse le message selon lequel on ne se sauve pas seul, comme dans les films catastrophes. La gestion des risques suppose des formes adéquates de solidarité attachées à la prise de conscience d’une espèce en danger. Terrorisme ou environnement, des menaces bien réelles sont mises en scènes médiatiques qui transforment les acteurs sociaux en figurants de bandes dessinées.

À un moment où la libéralisation de l’économie de marché est particulièrement prédatrice, concurrentielle, sauvage, l’inflation de discours sur la solidarité est notable, tout comme le développement des postures humanitaires au Nord autant qu’au Sud. À défaut de créer des liens de proximité, proposer des liens imaginaires avec des victimes plus ou moins lointaines, présente l’avantage insigne de mettre en place des soupapes de sécurité qui diffèrent la révolte. Si des guichets de micro-actions humanitaires fonctionnaient en banlieue, les incendies seraient probablement plus rares dans ces quartiers que rien ne distrait durablement de leur malheur propre.

Le devoir de santé est profondément moral car solidaire. Il part du constat épidémiologique que ma santé et celle des autres vont ensemble. Il convient donc d’être attentif à ces autres comme à moi. Cette tentative de remplacer les liens sociaux rompus par la concurrence par des liens virtuels d’appartenance à une communauté elle-même membre de l’espèce est symptomatique aujourd’hui. Le care y fonctionne comme un outil majeur à la fois opérationnel, ciblé, mais aussi moral. En effet, la Vie étant le Bien, la santé un bien au service du Bien, le care se présente comme la conséquence « naturelle » de ce dispositif idéologique, de cette configuration des représentations. Il est devenu l’outil pour penser ce tableau de gestion des risques, cette conception du monde. En l’absence de care, à la fois concept et pratique, cet univers sécuritaire s’écroule. C’est pourquoi les normes globales de sécurité craignent par-dessus tout les dissidences à grande échelle dont le « terrorisme » d’aujourd’hui est le prototype. Le kamikaze qui tue la vie des autres et la sienne constitue probablement l’antithèse radicale du care, tout comme le séropositif qui sème le VIH à travers une activité sexuelle débridée et non protégée. Ces conduites désespérées s’opposent terme à terme à l’espoir calibré que véhicule le care, celui d’une vie longue dont la longévité passerait par du bonheur. Ces défis individuels à la norme de précaution signalent des conduites dissidentes dans l’univers de la gestion des risques.

Care, santé, sécurité

Si la notion de care dépasse le champ de la santé, c’est dans celui-ci qu’on trouve ses fondements les plus solides semble-t-il, outre le vitalisme évoqué, l’extension des politiques sécuritaires est égale à celle de la gestion des risques qui tend à « avaler » le politique, devenu gestion des risques (et des contraintes financières). Ce qui est attendu des chefs d’États aujourd’hui ce serait une sage gestion des risques à un coût compatible avec une reproduction tranquille de l’économie de marché. Cette tendance est manifestement à la hausse et éclipse les anciens « projets » politiques. Elle se nomme gouvernance. Tous les risques se traduisent par un danger pour la santé et la vie des citoyens et le principe de précaution a été formulé dans ce champ. On notera le contraste entre l’apologie du risque financier lorsqu’il est qualifié d’initiative économique et le principe de précaution mis en avant pour la santé publique et privée. Bourse ou Casinos les seuls espaces où la précaution n’est pas tout à fait conseillée sont des paradis financiers où règnent des golden boys ou traders. La prise de risque (raisonnée) paye en finance. Il en va de même dans la sphère du sport tant individuel que d’équipe où peut-être peuvent s’engouffrer les frustrations de tous ces spectateurs enfermés dans la précaution au quotidien qui viennent chercher le dimanche, dans les stades, les initiatives, les réactions, les prises de risques, qui leur sont interdites dans leurs vies sociales et professionnelles qui ne sont pas celles de winners.

Hors de ces sphères où s’exhibent de manière clinquante quelques réussites individuelles, le care, la précaution, s’imposent. Même les vainqueurs, les preneurs de risques économiques ou sportifs deviennent précautionneux (sauf dopage) car leur corps doit demeurer en bon état pour que dure le bonheur de leurs performances. L’heure n’est plus, depuis quelques années, aux célébrités alcooliques, droguées ou tabagiques. Le mégot à la bouche de Sartre ou celui de Gainsbourg ne sont plus d’époque. L’image du succès est devenue propre et nette grâce à l’imposition politico-culturelle du care.

La force de la précaution éclate avec l’émergence des maladies sans frontières (dites maladies émergentes). Sida, SRAS, grippe aviaire, ces maladies ont ouvert un front global appelé sécurité sanitaire. Auparavant c’est l’État-nation qui était responsable de la santé de sa population. Désormais, au-dessus de l’État, planent des menaces planétaires, d’origine étrangère, des maladies importées par le tourisme, les migrations. Les maladies sont toujours et encore l’autre, mais une conscience des risques et une responsabilité planétaire se mettent en place sous nos yeux, qui renforcent encore le pouvoir des instances multilatérales qui sont les pilotes de la globalisation. L’OMS y a retrouvé une dignité après l’épisode démagogique de « la santé pour tous en l’an 2000 ». La Banque mondiale, le PNUD, y développent leur emprise globale. Même la Chine, habituée au secret, a dû reculer et consentir à une relative transparence avec les maladies émergentes. Après le SIDA qui fut longtemps nié, le SRAS a vu s’opérer la transition, jusqu’à la discipline multilatérale consentie lors de l’épisode de la grippe aviaire. Il en va de la gouvernance et de la dignité des États. Fussent-ils un peu « voyous », ils évitent de l’être dans le champ de la santé publique internationale, signe de globalisation par les normes sanitaires où règne la précaution.

La notion de sécurité collective est désormais politique et sanitaire. Maladies émergentes et nucléaire militaire sont l’objet de traitements analogues par des experts en charge de dire les précautions à prendre ou les garanties à obtenir. Il en résulte une vigilance de tous les instants. La veille épidémiologique, avec l’un de ses centres principaux à Atlanta (centre de surveillance des maladies transmissibles) est le symbole de cette inquiétude planétaire qui, imparablement prévient, annonce, mais surtout surveille les mouvements des virus et ceux des hommes qui les portent. Le principe de précaution met en place une gestion des risques qui appelle une veille générale, avec des sentinelles et une population dressée à la discipline, le cas échéant par des menaces (amendes, emprisonnement). On comprend mieux la vogue des jeux vidéo comme exutoires et défoulement dans cet univers dont les contraintes augmentent en même temps que les menaces. L’absence de care est désormais en voie d’être un délit. C’est parfois un délit qualifié lorsque des preuves sont apportées. Les individus sont exposés à cette responsabilité mais aussi les sociétés dont l’absence de précaution est sanctionnée à la suite d’accidents graves. L’extension du care se mesure ainsi à la judiciarisation de la vie sociale qui développe le champ des responsabilités des hommes en société. Le bon père de famille du code civil est désormais exposé à de multiples risques et responsabilités ignorées dans le passé, pour le plus grand bonheur des compagnies d’assurances.

De l’aliénation à la sollicitude pour la nature

L’évidente restriction de liberté individuelle et collective qu’entraîne le care s’appelait aliénation il y a peu d’années. Le care nous met en présence d’une mutation de globalisation par la vie et la santé. Cette vie et cette santé sont étendues à d’autres espèces naturelles que les hommes, animaux par exemple, mais aussi à la nature dans son ensemble. La protection de la biodiversité est aussi du care. L’humanité humaine mais aussi la nature qui l’environne et héberge les espèces font, par le care, l’objet d’une sollicitude typiquement postmoderne. Pour les hommes, cette attitude et cette norme de comportement amènent à identifier des risques et à se protéger contre les maladies, mais aussi les pauvres, les migrants, classes dangereuses à défaut d’être toujours laborieuses (chômage). Un monde enchanté de soins enchanteurs, comme dans Walt Disney, naît sous nos yeux éblouis. On y observe la vie de longue durée de beaux corps sous protections diverses, un univers où selon les moments prédominent l’inquiétude et l’inhibition grégaire ou bien un hédonisme rassuré, le fun, le divertissement ludique.

Au-delà de la précaution s’étend le domaine des soins et prises en charges dès lors qu’intervient l’accident, le risque réalisé. Dans ce monde-là, l’ancestrale quête de la guérison tourne désormais à la quête de salut, représentée par des prédicateurs enflammés, d’islam en christianisme.

Au xxe siècle, la quête de la justice sociale fut longtemps un objectif mobilisateur remplacé, semble-t-il, par une attention généralisée à des droits de l’homme générique avec un traitement humanitaire ponctuel et limité, avec ou sans ingérence. Car on ne peut abandonner quiconque sur la surface de la planète. Le care porte aussi sur les peuples autochtones et toutes les minorités affublées de droits sectoriels (enfants, femmes, gays, handicapés, …). Le care c’est aussi cette volonté, bien abstraite, de faire semblant de ne laisser personne sur le bord du chemin, tandis que les phénomènes dits d’exclusion se multiplient bien concrètement. Nous dirigeons-nous vers un univers de soins qui se sont substitués, dans une large mesure, à la quête de la justice et à l’émancipation des hommes au profit d’un monde où la maîtrise des causes du mal est abandonnée au profit d’un conservatoire de la vie biologique ?

L’histoire de l’aliénation est longue et ancienne. Le care en constitue l’un des derniers chapitres. Le principal avantage de la nature c’est qu’elle ne pense pas et ne connaît donc pas l’aliénation. Que peut-on rêver de mieux !

 

 

 

Pour citer cet article

Bernard Hours, « Le care, une norme morale dépolitisante », La_Revue, n°5, www.lrdb.fr, mis en ligne en octobre 2010.


Date de création : 06/10/2010 12:15
Dernière modification : 06/10/2010 12:15
Catégorie : Anthropologie
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