« Less is more »,   Mies Van der Rohe

--- PRESENTATION ---

ECRIVAINS

2010-11 NORMAL

2009-10 DON ECHANGE

2008-09 LE GENRE

2007-08 LA VILLE

2006-07 LE POLITIQUE
+ 0. PRESENTATION
+ 1. Philosophie et politique
+ 2. Architecture & politique
+ 3. Sociologie & politique
+ 4. Théâtre & politique
+ 5. Entreprise et politique
+ 6. Psychanalyse (intro.)
+ 7. Psychanalyse politique
+ 8. Histoire et politique
+ 9. Economie et politique
+ I0. Art et politique

Brèves (archives)

Recherche





Philosophie - Geneviève FRAISSE

Télécharger au format PDF

La_Revue

 

n° 5, 2010-2011

 

 

« Normalement… »

 

_____________________________

 

 

« Identité, normes et consentement. La politique, encore », Geneviève Fraisse

     Philosophe, femme politique et féministe, Geneviève Fraisse nous propose ici trois courts articles récents sur l’origine de certaines normes, ce que l’on peut en dire et ce que l’on doit en faire.

     Le premier, « Bien sûr, la casquette », a été publié dans la revue Têtu, en avril 2010. Il interroge l’ambivalence de l’identité, tiraillée entre l’épanouissante affirmation de nos différences et la sinistre exigence d’ordre commun. Mais n’est-ce pas, dans les deux cas, une même façon de renoncer à échanger et devenir ; et qu’advient-il alors de l’aventure humaine ?

     Le deuxième texte, « Consentir : sentir ensemble ? », a été publié dans le Magazine littéraire en mai 2007. Il pose la question du consentement et de sa capacité à être un argument politique. Le politique doit-il prendre en compte l’intime et l’individuel ; à moins que ce ne soit l’inverse, le privé n’est-il pas, déjà, politique ?

     Le troisième article, « L’égalité des sexes à reconquérir », a été publié dans le journal Le Monde, le 19 juin 2010. Il revient sur l’opposition présumée entre privé et politique. Que gagne-t-on à cacher la vie intime et soustraire l’espace domestique du champ politique ? Y aurait-il quelque domination à voiler ?

     Une idée simple et exigeante revient : les hommes sont des êtres politiques, et cela signifie que toutes les règles et normes qui régissent leurs rapports sont conventionnelles et historiques, donc aussi relatives et imparfaites ; il faut alors les dévoiler, en débattre publiquement et les changer, le cas échéant.

 

 

 

Identité, normes et consentement

 

La politique, encore

 

Geneviève Fraisse

 

 

 

 

Bien sûr, la casquette…

 

C’est l’histoire d’une casquette… Si vous mettez la visière devant, elle est dans le bon sens, vous êtes membre d’une nation qui a une identité sûre, vous êtes reconnaissable et reconnaissant à la société qui vous a permis d’acheter cette casquette. Si vous mettez la visière dans le dos, c’est que quelque chose ne va pas : vous contestez, par exemple, les inégalités sociales, les identités sexuées imposées, autre exemple. Or c’est la même casquette. Et il s’agit de vous, de qui et de ce que vous êtes. Act up résume en une phrase : « mon identité n’est pas nationale ».

Si vous avez bien suivi les débats concernant la politique nationale récemment (débat sur l’identité nationale initié par le ministre de l’identité nationale et de l’Immigration, Éric Besson, auquel les associations Act Up-Paris et les Panthères roses ont répondu en éditant un badge « Mon identité n’est pas nationale ») et la politique sexuelle ces dernières années, vous avez évidemment remarqué la permanence du mot identité ; qui suis-je ? qui êtes-vous ? qui sommes-nous ? Une seule et même question, si on y réfléchit bien…

Identité collective (nationale, patrimoniale), identité individuelle (sexe à choisir, genre à déconstruire). Mais, attention : un seul mot et pourtant deux humeurs. L’identité nationale ennuie, indispose, énerve, exaspère. Car le risque est grand : dire « nous », c’est aussi toujours dire « eux », ceux qui ne sont pas comme nous. L’identité fait face au différent, à l’altérité. Posture vite figée, perspective plus dangereuse que rassurante. En revanche, l’identité de sexe ou de genre parle de liberté, liberté de la critique, liberté du choix, exploration et expérience.

L’identité sexuelle est une affaire de définition de soi. Que cent fleurs s’épanouissent, disait-on ; que tous les moi(s) se fabriquent, jeux de places où les stéréotypes, les normes sont dissous au mieux, déréglées pour le moins. Pour ma part, je crois plus au dérèglement qu’à la dissolution des normes, des genres, des stéréotypes (mais cela renvoie à une autre discussion).

Une bonne recherche d’identité (le moi libre), contre une mauvaise exigence d’identité (l’appartenance rigide), un espace de liberté possible contre un ordre symbolique remis au goût du jour. L’image de la casquette choisie par Nadine Morano, secrétaire d’État à la famille, illustre cette opposition : une visière à l’avant du corps, ou en arrière de la tête, un bon citoyen ou un mauvais garçon. Notons que ce n’est pas une image pour filles : la visière en arrière dégage le visage, quand le voile tend à cacher ce même visage. Mais pourquoi tant de désirs d’identité  dans la bonne comme dans la mauvaise question ?

Et si, philosophiquement et politiquement, le côté pile, sinistre, et le côté face, joyeux, limitaient notre réflexion ? Rappelons la dualité du mot : identité à soi et identité avec l’autre, définition individuelle ou similitude commune. Dans les deux cas, le contenu s’imposerait : dire « qui », dire le vrai, dire la valeur et la vérité. Injonction à être authentique, être dans le vrai : et si c’était des questions périmées, des impasses ? Dans les deux cas ?

Récemment encore, toute revendication d’un groupe social signifiait pour les commentateurs un « repli identitaire » (ou communautarisme). J’ai beaucoup ri de ce que le féminisme (avec le débat sur la parité) apparaisse comme du « repli », alors qu’il s’agissait, à l’évidence, d’un « déploiement » identitaire, déploiement dans la maison de l’universel et non campement catégoriel. Au côté de la caricature du repli, se rencontre aussi l’image de la « reconnaissance ». On voudrait, dit-on, être reconnu comme groupe revendiquant ceci ou cela, ou comme individu libre de ses choix. Pourquoi pas ! Mais là encore est l’embarras. Car où va-t-on ainsi ? Certainement pas vers une réflexion politique ouverte sur les rapports, liens, conflits ; bref, c’est tout simplement une façon de geler l’Histoire.

 

 

******

 

 

Consentir : « sentir ensemble » ?

 

À l’orée de notre ère moderne, Pascal éclaire l’acte de consentir d’un mouvement « de vous à vous-même » qui nous dit déjà tout : la volonté d’un être à la recherche d’un accord à l’intérieur de lui-même au moment d’énoncer l’accord avec l’autre. S’ouvre, en effet, le temps de l’appropriation du consentement comme signe de soi : « j’y consens » deviendra « je consens », « j’accepte » signifiera aussi« je choisis » ; et ainsi la liberté l’emportera sur l’autorité. Avec la démocratie, le consentement devint, en effet, « mutuel » comme on dit, pour le mariage, et surtout pour le divorce. Cependant, la mutualité des « oui » et des « non » entre hommes et femmes est une évidence qui ne nous fera pas oublier la dissymétrie encore affirmée par les dictionnaires : « consentante : ne se dit guère que des femmes ».

Ainsi persiste le débat sur la liberté et l’égalité des sexes, tout en annonçant la polémique à venir qui est désormais la nôtre : peut-on faire du consentement un argument déterminant dans nos décisions publiques et nos comportements sociaux, pour le port du foulard ou l’exercice de la prostitution par exemple ? En bref, est-ce un argument politique ?

Un argument politique suppose l’inscription de cet argument dans la représentation d’un monde commun et d’une histoire à venir. Pouvons-nous donc nous contenter d’additionner les libertés individuelles ? En admettant que nous prouvions le bien fondé politique de cet argument, une « éthique » du consentement, souvent invoqué comme l’organisation sociale des gardes fous d’une sexualité, ou d’une posture liée au sexe, serait-elle suffisante ? Pourrions-nous nous satisfaire d’une question sur l’authenticité du consentement, sur sa transparence supposée possible ou impossible ?

Ni l’éthique, ni l’identité ne sont des espaces suffisants pour la réflexion. Le politique requiert autre chose que des règles de bonnes pratiques, et des soucis de définition de soi. Le politique mêle l’individuel et le collectif. Or le mot « consentement » dit aussi bien le geste individuel que l’attitude collective. Alors le politique surgit autrement, dans la tension entre émancipation et domination : dire « oui » ou « non » est un acte de liberté ; dire ni « oui », ni « non » peut être une attitude de soumission.

Que fait-on du consentement des dominés, et du consentement des dominants à la hiérarchie, à l’inégalité et à toutes sortes de choses socialement désagréables ? Mes deux exemples, port du foulard et exercice du métier de prostituée, ont été volontairement choisis pour mêler les questions, loin de la religion et de la morale. Ce sont des pratiques qui n’engagent pas qu’elles-mêmes ; elles revendiquent, autant que leurs adversaires, la liberté des femmes et l’égalité des sexes. En ce sens, l’affaire n’est ni privée, ni individuelle. Elle est bien politique. Consentir : « sentir ensemble » ?

 

 

******

 

 

L’égalité des sexes à reconquérir

 

Dilemme de la démocratie aujourd’hui, celui du dire et du faire, ironique décalage avec la pensée marxiste, plutôt attentive au rapport entre théorie et pratique. Dilemme parce que le lien entre dire et faire, entre faire et dire, est largement escamoté dans le discours politique.

Quand dire, c’est faire : le care, soin, souci, sollicitude, dit le projet d’une société solidaire, dit le commun des êtres humains plutôt que leur solitude d’atomes sociaux. Dire ce lien renouvellerait le paradigme social ; énoncé magique où un dire produirait une réalité nouvelle. Or, justement, dire ce n’est pas faire. Car le faire ne ressemble pas au dire. Qui pratique le soin des vulnérables ? Une population elle-même vulnérable.

Car faire le soin est la tâche des femmes : 97 % des salariés du « service à la personne » par exemple ; temps partiel, pauvreté à l’horizon, retraite hypothétique pour beaucoup. Le faire du soin, indissociable de l’activité de service, n’a rien d’un rêve politique. Faire le soin indique le gisement d’emplois propice aux solutions économiques ; ce qui n’empêche nullement de réduire le nombre des infirmières. Le service domestique de jadis s’est transformé en « service à la personne ». Et vous avez dit subversif ?

Sous-emploi des femmes, ai-je dit ; et retour en arrière assuré pour leur émancipation... L’autonomie des femmes est encore une conquête à venir, bien plus qu’un moment libéral à dépasser ! La critique de l’individualisme libéral oublie que l’autonomie socio-économique des femmes est loin d’être une évidence, que la dépendance l’emporte encore souvent sur l’indépendance, que le lien est aussi un piège. Dire la vertu du soin cache le vice de la division sexuée du travail subalterne... Entre dire et faire : un abîme. Dire n’est pas faire ; et le faire prosaïque interroge le dire.

Inversons la formule : quand faire, c’est dire. Faire le geste individuel du foulard ou du voile intégral. Cela dit quoi ? Rien, juste un bout de tissu, quelques cas isolés, disent mes amis. On invoque la liberté individuelle, l’autonomie du sujet, le consentement. Aucun lien social apparent, contrairement à l’exemple précédent ; uniquement, dit-on, du choix personnel ; autarcique ? Le consentement serait une affaire entre soi et soi. Mais faire, c’est dire, c’est dire à d’autres, aux autres. C’est un dire politique.

L’important n’est pas qu’une femme voilée soit reconnue comme sujet (aucun doute là-dessus, pour ma part), c’est que ce geste soit lu comme un énoncé politique (ce que personne ne souhaite vraiment). Énoncé politique valorisé, ou au contraire contestable, c’est selon. Et il n’est nul besoin de parler religion, laïcité, identité, diversité...

Ici, faire, c’est dire. Refusons le déni du politique, le rejet de l’importance du port du voile. Car en matière de féminisme, c’est courant, c’est même un argument clé de la domination masculine : passez votre chemin, il n’y a rien à voir ; que du futile, du privé, de l’anecdotique. Alors, que dit le voile du corps entier ? Il dit la société divisée en classes d’immigration, en sexes de pouvoir, en corps marchandises ; il dit, par l’invisible, le trop visible des inégalités. Mais, soulignons-le, il dit le politique avec les instruments de la domination masculine.

Alors, porter le voile intégral serait une forme d’émancipation ? Mais dans quelle dialectique dominante ? Oui, faire, c’est dire : mais pour quelle histoire à venir, quel projet d’égalité des sexes ? Il y a de quoi douter.

Résumons : quand dire c’est faire me rappelle qu’il faut voir les sexes à l’oeuvre dans le dire des politiques. Quand faire c’est dire m’explique que les sexes font de la politique. La politique est sexuée et le sexe est politique. On toucherait ainsi à l’essentiel du slogan féministe : « Le privé est politique », le personnel est politique.

Oui, le quotidien domestique, la garde des enfants et l’activité économique de chacun sont du politique. L’intime même est traversé de politique. Car est politique ce qui cache la division sexuée du monde tout autant que ce qui l’exhibe dans sa caricature (le voile intégral rejoint là les « bimbos » de la télévision italienne). Est politique ce qui masque les rouages de la domination masculine.

Servir, consentir : ces mots du vocabulaire, très souvent au féminin, disent depuis toujours le lien entre les êtres. Mais quel lien ? Celui de la symétrie qui promet l’égalité, ou celui du déséquilibre que cimentent les inégalités ? Or ce qui manque, ce n’est pas le lien, c’est l’échange, le rapport... et le conflit ; pour résister au morcellement des mots et des images...

Dire, c’est faire, et on n’y voit rien ; faire c’est dire et il faut vraiment voir. Ou bien penser et agir ; vous avez dit théorie et pratique ? Cela me convient mieux.

 

 

 

Pour citer cet article

Geneviève Fraisse, « Identité, normes et consentement. Le politique, encore », La_Revue, n°5, www.lrdb.fr, mis en ligne en janvier 2011.


Date de création : 14/01/2011 08:45
Dernière modification : 14/01/2011 09:37
Catégorie : Philosophie
Page lue 4117 fois


Prévisualiser la page Prévisualiser la page     Imprimer la page Imprimer la page


En bref / En marge

Depuis décembre 2006

   visiteurs

   visiteurs en ligne


La_Revue, n°6

La_Revue, n°5

La_Revue, n°4

La_Revue, n°3

La_Revue, n°2

La_Revue, n°1

Océan Indien - voire +

^ Haut ^

Responsable et coupable : Arnaud Sabatier

Rigoureuse mise en œuvre : Patrick Boissière

Amicale assistance technique : Richard Muller

Affectueuse hotline polyvalente : Timothée Sabatier

Avec le concours généreusement efficace d’Icare de chez GuppY

GuppY, un créateur de site très recommandable


  Site créé avec GuppY v4.5.19 © 2004-2005 - Licence Libre CeCILL

Document généré en 0.8 seconde