« C'est un homme à un seul étage : il a sa cave dans son grenier »,   J. Bousquet

--- PRESENTATION ---

ECRIVAINS

2010-11 NORMAL

2009-10 DON ECHANGE

2008-09 LE GENRE

2007-08 LA VILLE

2006-07 LE POLITIQUE
+ 0. PRESENTATION
+ 1. Philosophie et politique
+ 2. Architecture & politique
+ 3. Sociologie & politique
+ 4. Théâtre & politique
+ 5. Entreprise et politique
+ 6. Psychanalyse (intro.)
+ 7. Psychanalyse politique
+ 8. Histoire et politique
+ 9. Economie et politique
+ I0. Art et politique

Brèves (archives)

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A lire - Livres

Très partiellement et en toute partialité…

 

 

OCTOBRE 2012

 

Géographie

Yves Lacoste, La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre, La découverte, 2012, 256 pages, 20 €

En 1976, la première édition de ce livre dans la « Petite collection Maspero » fit grand bruit dans les cénacles universitaires, mais aussi bien au-delà. Il faut dire que le géographe Yves Lacoste y proposait une analyse iconoclaste : il y fustigeait la « géographie des professeurs », apparue au XIXe siècle en Allemagne et en France et progressivement devenue un discours idéologique masquant l’importance politique de toute réflexion sur l’espace − tandis que sa variante scolaire a longtemps été vue comme l’un des enseignements les plus rébarbatifs et « inutiles ». Mais surtout, Yves Lacoste montrait qu’existait aussi une autre géographie, plus ancienne et toujours actuelle, la « géographie des états-majors », ensemble de représentations et de connaissances rapportées à l’espace constituant un savoir stratégique utilisé par les minorités dirigeantes.

À rebours de ces deux conceptions, Lacoste affirmait que les questions soulevées par la géographie concernent en réalité tous les citoyens, car il est impossible d’en exclure les phénomènes militaires, politiques et sociaux : des questions passionnantes, multiformes, à la croisée de nombreuses disciplines. Tel était le programme de la revue Hérodote, lancée également en 1976 par Yves Lacoste chez le même éditeur et devenue depuis le fer de lance d’une nouvelle géographie « géopolitique ». Trente-six ans après la parution de ce livre devenu culte, la présente édition reprend le texte original de 1976, complété par une longue préface inédite et des commentaires contemporains de l’auteur. Sa pertinence reste entière, à une époque où la géopolitique défendue par Yves Lacoste est entrée dans les mœurs et où l’analyse des conflits régionaux et internationaux, toujours complexe, s’est imposée dans le débat public.

Yves Lacoste est géographe, spécialiste de géopolitique, fondateur et directeur de la revue Hérodote. Il est l’auteur notamment, de Unité et diversité du tiers monde (Maspero, 1980), du Dictionnaire de géopolitique (Flammarion, 1996), ou encore de L’Eau dans le monde. Les batailles pour la vie (Larousse, 2007)

 

Philosophie - Orient

Katô Shûichi ou penser la diversité culturelle, CNRS Éditions, 120 pages, 15,20 €

Collectif (Augustin Berque, Julie Brock, Pierre Caye, Maurice Godelier, Hidetaka Ishida, Edgar Morin, Emiko Ohnuki, Tierney, Cécile Sakai, Hitoshi Sakurai, Moriaki Watanabe)

Le primat de l’« ici et maintenant » dans la culture japonaise souli gné par Katô Shûichi et l’engagement de ce grand intellectuel disparu en 2008 sont ici discutés. Philosophie, anthropologie, littérature, cinéma, sont réunis pour questionner ce qui fut une des interrogations majeures de Katô Shûichi tout au long de sa vie de penseur engagé : comment penser la diversité des cultures ? Rien d’attendu dans les réponses proposées par les auteurs, qu’une table ronde avait rassemblés. L’échange avec le public, qui clôt l’ouvrage, est d’ailleurs à l’image de la liberté, de ton aussi bien que d’esprit, sous laquelle s’étaient placés les différents exposés. Le Japon en ressort notamment plus proche, moins exotique, mais aussi confronté à des défis communs aux sociétés modernes. La comparaison, enfin, entre des pays et des époques différents, et que Katô Shûichi affectionnait tout particulièrement, démontre une nouvelle fois de l’intérêt du dialogue interculturel.

Littérature − Océan Indien

Jean-Joseph Rabearivelo : Œuvres complètes, tome II : Le poète, Le narrateur, Le dramaturge, Le critique, Le passeur de langues, L’historien, édition critique et génétique coordonnée par Serge Meitinger, Laurence Ink, Liliane Ramarosoa et Claire Riffard, Paris, éditions du CNRS/Tsipika, Collection « Planète libre », 2012, 1792 pages, 35 €.

Imaginez, en ce début du vingtième siècle, au cœur d’une île à ce moment soumise à la France, un jeune homme de couleur qui découvre en lui le don de l’expression, associé à l’amour des Lettres et de la langue française ! Conscient de son génie, Jean-Joseph Rabearivelo, né en 1903, travaille ainsi à devenir le premier « intellectuel » de sa nation. Poète, journaliste et critique, romancier et dramaturge, historien et traducteur, il s’efforcera de maintenir l’équilibre entre l’apport natal et l’essor que lui permet un médium étranger prestigieux. Lui qui se dit « fils des Rois d’une époque abolie », mais vit durement son statut de bâtard, il sera l’éclat et l’illustration de sa « race ». Cela passe par la maîtrise de la langue du conquérant et par l’excellence qu’il saura montrer dans le champ littéraire d’une des plus anciennes civilisations d’Europe. Néanmoins, il n’oublie pas et n’oubliera jamais la langue et la civilisation malgaches. Sa perspective intellectuelle, littéraire, esthétique et critique, est toute tracée, et son vœu le plus cher est de mettre en contact, de faire passer l’une dans l’autre les deux cultures qui sont les siennes : l’européenne (la française plus particulièrement) et la malgache. Son étonnante créativité ne se contente pas d’exploiter les modèles en vigueur, et la maîtrise de la langue française ne signifie pas soumission intellectuelle et morale au conquérant. Cette langue venue d’ailleurs, imposée d’abord par la force des armes mais passionnément aimée, peut devenir, au point de passage des langues, un outil d’ouverture au monde et à l’universalité de la littérature en tant qu’expression de la dignité humaine.

Ce second tome de ses œuvres complètes comprend d’abord l’œuvre essentiel, c’est-à-dire l’œuvre de création – la poésie, les récits, les pièces de théâtre –, puis l’œuvre de l’éminent passeur de cultures et de civilisations qu’il fut durant toute sa fulgurante carrière – les traductions de poèmes malgaches traditionnels et contemporains vers le français –, et enfin la contribution de l’intellectuel engagé et créateur à la fois – les articles critiques et les essais d’histoire.

Rabearivelo sur lrdb.fr

 

 

SEPTEMBRE 2012

 

Linguistique

Nicholas Evans, Ces mots qui meurent. Les langues menacées et ce qu’elles ont à nous dire, traduction de Marc Saint-Upéry, La Découverte, 2012, 389 pages, 28,50 €

Chaque langue est une bibliothèque unique, aux rayons chargés de grammaires, de dictionnaires, d’encyclopédies botaniques et zoologiques, de recueils de chants et de fables... Chacune raconte une histoire différente, offre une manière d’être au monde. Or plus de la moitié des six mille langues actuellement parlées pourraient disparaître d’ici la fin de ce siècle. Dans Ces mots qui meurent, Nicholas Evans, homme de terrain à la passion contagieuse, évoque des langues toutes plus insolites les unes que les autres. Après avoir rappelé l’historique de la curiosité occidentale en la matière, il montre ce que les langues menacées peuvent nous apprendre sur l’histoire des migrations, des technologies, des religions, de la pensée... Il explique comment les linguistes procèdent, croisent leurs indices avec d’autres scientifiques, en quoi l’incroyable créativité linguistique engendre des modèles intellectuels différents - de Vanuatu aux Amériques, du Cameroun à l’Australie, du Népal à la Sibérie -, insiste sur l’importance des arts lyriques et vivants. Avant de s’intéresser aux locuteurs des « petites » langues, à leur avenir comme à celui de la diversité linguistique, bien commun à préserver. Car si l’érosion n’a jamais été aussi rapide, l’intérêt pour les langues, comme les moyens pour les enregistrer sont inédits. Nicholas Evans propose ainsi des solutions pour protéger la « logosphère », dans un registre généreux, alliant érudition et chaleur humaine, qui parle aussi bien aux linguistes qu’à un public plus large, ouvert à l’autre.

Nicholas Evans dirige le département de linguistique du College of Asia and the Pacific à l’Australian National University (Canberra). Il a travaillé sur un large éventail de langues aborigènes australiennes en tant que linguiste, anthropologue, interprète, et a récemment étendu son champ de recherche à des langues papoues.

Littérature

Mathieu Larnaudie, Acharnement, Actes Sud, 2012, 208 pages, 19 €

Depuis la défaite du ministre dont il rédigeait les discours, Müller a mis à distance sa fonction professionnelle de “plume”. Dans la quiétude de sa demeure champêtre, il s’ingénie à élaborer l’allocution politique idéale, s’accordant quelques addictions (séries policières télévisées et petits verres de Chartreuse) et observant d’un œil acerbe, en connaisseur, les campagnes électorales qui se succèdent et ramènent aux affaires des ambitieux qu’il a jadis côtoyés. Mais sa retraite est bientôt troublée par d’intempestifs suicidaires, des inconnus qui, du viaduc surplombant sa propriété, viennent s’écraser dans ses plates-bandes.

Le compulsif assemblage des mots, face au silence du désespoir. Ces deux réalités, une écriture caustique les met en miroir pour mieux illustrer les paradoxes de la rhétorique et l’incapacité de la parole à prendre en compte ce qui survient…

Après Les effondrés où il questionnait la chute de la doxa ultralibérale, Mathieu Larnaudie confirme sa capacité d’engager la fiction dans un décapage rigoureux des stratégies, effets de manches et belles envolées du langage qui nous gouverne.

 

 

AOÛT 2012

Philosophie

Marc Crépon, Le Consentement meurtrier, Éditions du Cerf, 2012, 288 pages, 34 €

Le livre interroge au plus profond les racines de la violence. Celle-ci ne se résume pas à son exercice dans certains cas extrêmes : meurtres ou guerres. Elle a pour origine ce qui en chacun de nous déjà commence à pervertir le lien nécessaire entre l’éthique et les intérêts qui commandent toute action, personnelle ou plus généralement politique. Ainsi sommes-nous conduits à transiger en permanence avec le type de responsabilité qu’appellent pourtant « de partout » le secours, le soin et l’attention exigés par la vulnérabilité et la mortalité d’autrui. Pour autant, un tel consentement n’est pas une fatalité, et ce livre explore aussi quelques-unes des voies qui permettent de s’en dégager : la révolte, la bonté, la critique et la honte. Sa méthode opte pour une démarche rarement explorée : soutenir la réflexion philosophique de sources littéraires (Camus, Zweig, Grossman, Kraus, Ôé) qui nous font pénétrer le surgissement d’un tel consentement plus finement que ne le feraient une théorie et ses concepts.

Agrégé et docteur en philosophie, Marc Crépon est directeur de recherches au CNRS et directeur du département de philosophie de l’École normale supérieure de Paris.

 

 

AVRIL 2012

Politique-Anthropologie

Aude Signoles et Véronique Bontemps, Vivre sous occupation. Quotidiens palestiniens, Éditions Ginkgo, 2012, 11 €

Mêlant entretiens, chroniques et réflexions d’une politologue et d’une anthropologue, toutes deux engagées dans le conflit israélo-palestinien depuis vingt ans, ce livre propose une découverte de la vie quotidienne dans les territoires occupés. Elles éclairent les conséquences de l’occupation militaire israélienne sur l’économie locale ou la question des déplacements dans les territoires.

À lire extraits sur lrdb.fr.

 

 

MARS 2012

 

Littérature - Océan Indien

Marguerite-Hélène Mahé, Eudora, Éditions Orphie, 2012, 18 €

Il existe un miracle Eudora. Ce roman est en tout points unique : seul ouvrage de l’auteur, réédité quatre fois depuis sa parution en livraisons successives dans La Revue des deux Mondes en 1943, il accomplit et clôt le roman colonial à La Réunion en ouvrant d’autres portes. Il en reprend les leitmotivs qui sont ceux de la plantation : l’esclavage et le marronnage, l’aristocratie créole et ses malédictions, Kalla qui deviendra dans d’autres versions de l’imaginaire réunionnais Grand mère Kalle, la nature en sa flore longuementcélébrée, le cyclone. Ce miracle est unique analogue au célèbre Autant en emporte le Vent. Marguerite-Hélène Mahé le conçut et le porta tout au long de sa vie d’exilée, amassant une abondante documentation historique.

Née à Saint-Denis au sein d’une famille médicale, Marguerite-Hèlène Mahé a vécu ensuite en Indochine. Après des études de lettres, elle a poursuivi sa carrière en France. Après son mariage, elle a suivi les cours de l’école du Louvre et préparé un Doctorat sur l’abolition de l’esclavage à l’île Bourbon. C’est de ce travail qu’est sorti son roman.

 

Jules Hermannn, Colonisation de l’Île Bourbon & Fondation du Quartier Saint-Pierre, Édition Orphie, 2012, 23 €

Connaissez vous Jules Hermann (1845-1924) ? Ce notaire de Saint Pierre fit aussi une carrière politique vouée à la défense de la Réunion et de son identité. De multiples épithètes peuvent le qualifier : historien, naturaliste, océanographe, vulcanologue, philologue, premier Président de la jeune académie de La Réunion en 1913 etc. Il fut surtout un écrivain visionnaire inspiré par la Lémurie continent perdu de l’Océan indien…Ses œuvres introuvables dés la moitié du XXe siècle sont rassemblées en trois volumes, dont l’Histoire de la colonisation de Bourbon est le premier à paraître. La Colonisation de l’île Bourbon paraît d’abord en 1885 et 1886 dans le journal le Courrier de St Pierre. Elle est reprise, toujours en livraisons dans le Bulletin de la Société des Sciences et Arts dans les années 1887-1888. La Colonisation de l’île Bourbon et la Fondation du Quartier Saint-Pierre connaissent la consécration quand elles sont éditées ensemble, en 1898 d’abord, puis en 1900 ensuite, chez Delagrave à Paris. Le député de la 1e circonscription de La Réunion à l’époque, Louis Brunet, ami et condisciple de Jules Hermann, préface le livre. Ce sont donc des minutes de son étude, accumulées par son prédécesseur pendant plus de quarante ans, de la documentation réunie au greffe de St Paul, que Jules Hermann puise toutes ces informations sur les premiers temps du peuplement de l’ île Bourbon.

Préface et bibliographie des œuvres de l’auteur réalisées par Alain Vauthier et avant Propos de Nicolas Gerodou

 

Jean-François Reverzy, Ayesha, Éditions Orphie, 2012, 18 €

Il existe dans l’univers un équilibre entre les deux peuples des vivants et des morts. Les frontières sont bien gardées et c’est là le rôle des religions, de leurs intercesseurs, de leurs anges et de leurs géniesde s’assurer de ces frontières. Mais quelquefois cet équilibre est rompu. Ce retour des morts et des âmes errantes dans le monde des vivants est source de hantises et d’ effroi partout dans le Monde ici un peu plus qu’ailleurs. Il est aussi produit par ce qui porte le Mal dans le cœur de l’homme. Les îles de l’océan Indien, îles de la souffrance et de la Foi portent le drame humain entre ses paroxysmes et ses apaisements. De grandes figures la survolent et s’y incarnent de Balkis, la Reine de Saba, aux déesses de l’Océan et des volcans. Elles peuvent, à la Folie, inspirer l’Amour. Mais les bondiède l’Inde et de l’Afrique,

les Saints et les Prophètes sont aussi les gardiens d’un ordre ancien, créé avec le Monde issu d’un continent perdu, la Lémurie. La Lumière incrée rayonne sur le Grand Océan et enseigne la Fraternité retrouvée.

Médecin, psychanalyste de formation psychiatrique, anthropologue, Jean-François Reverzy continue sa pratique aujourd’hui en cabinet après une carrière hospitalière. Il a produit de nombreux essais inspirés par la psychiatrie. Mais il a surtout poursuivi l’élaboration constante d’une œuvre poétique et littéraire sur près d’un demi siècle.

Les illustrateurs : Hervé De Coller qui est né à l’île Maurice en 1942 et vit en France depuis 1961 ; Xi et Maa’ qui peut être considéré comme le Salvador Dali malgache.

 

Littérature - Antilles

Patrick Chamoiseau, L’empreinte à Crusoé, Gallimard, 2012, 255 pages, 18,50 €

Robinson Crusoé vient de passer vingt ans de solitude dans son île déserte. Il a dû reconstruire son équilibre. C’est avec fierté, celle d’avoir soumis l’île à sa domination, qu’il entame ce matin-là une promenade rituelle sur la plage où il avait mystérieusement échoué il y a tant d’années. C’est alors qu’il découvre l’inconcevable : dans le sable, une empreinte. Celle d’un homme. Passé l’affolement, puis la posture agressive et guerrière, le solitaire s’élance à la recherche de cet Autre qui lui amène ce dont il avait oublié l’existence : l’idée même de l’humain. Commence alors une étrange aventure qui le précipite en présence de lui-même et d’une île inconnue jusqu’alors. Celui qui avait réussi à survivre sans civilisation, sans culture, sans autrui, doit maintenant affronter ce qu’il n’aurait pu imaginer ailleurs qu’ici : la relation à l’impensable. Après les Robinson de Defoe et Tournier, voici donc celui de Chamoiseau, démarquage créole des deux précédents, avec les propres thèses de l’auteur (notamment sur « l’Autre »). La langue est luxuriante comme l’île décrite avec intimité, en fin connaisseur amoureux qu’est Chamoiseau. C’est donc une exploration fine d’une âme en proie aux chimères, à la mémoire chancelante (des mots surgissent du passé, ceux d’une culture livresque et occidentale), qui nous est proposée ici et pose la question de la civilisation, de l’origine, de l’altérité, du langage, de la nature (avec le concours récurrent de Parménide et Héraclite).

 

Architecture - Océan Indien

Yves-Michel Bernard, Le théâtre de plein air de Saint Gilles, Éditions de l’Espérou, 96 pages, 20 €

Cette publication a été réalisée dans le cadre du quarantième anniversaire de l’inauguration du Théâtre de plein air de Saint-Gilles, organisé par le Conseil Général de La Réunion. Les recherches ont été menées par les enseignants et étudiants de deuxième année (2010-2011) de l’antenne réunionnaise de l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Montpellier en collaboration étroite avec les responsables des éditions de l’Espérou et a donné lieu à une campagne photographique de François-Louis Athénas.

Cette étude restitue l’histoire de la création du théâtre de plein air de Saint-Gilles dans la carrière de son concepteur Jean Tribel et du groupe de recherche sur le théâtre contemporain qu’il a initié à l’Atelier d’Urbanisme et d’Architecture dont il est l’un des membres fondateurs.

 

 

FÉVRIER 2012

Sciences sociales

Mona Chollet, Beauté fatale. Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, Zones, 2012, 237 pages, 18 €

La « tyrannie du look » affirme aujourd’hui son emprise pour imposer la féminité la plus stéréotypée. Décortiquant presse féminine, discours publicitaires, blogs, séries télévisées, témoignages de mannequins et enquêtes sociologiques, Mona Chollet montre dans ce livre comment les industries du « complexe mode-beauté » travaillent à entretenir, sur un mode insidieux et séduisant, la logique sexiste au cœur de la sphère culturelle. Le corps féminin est sommé de devenir un produit, de se perfectionner pour mieux se vendre. Un esprit absent dans un corps-objet : tel est l’idéal féminin contemporain.

 

Sociologie

Abdellali Hajjat, Les frontières de l’« identité nationale ». L’injonction à l’assimilation en France métropolitaine et coloniale, La Découverte, 2012, 337 pages, 25 €.

Comment un État-nation trace-t-il les frontières de ce qu’il perçoit comme son "identité" ? Pourquoi et comment, pour y parvenir, cherche-t-il constamment à définir son extériorité au travers d’un Autre jugé "inassimilable" ? En revenant sur les origines historiques de l’injonction à l’assimilation dans la procédure de naturalisation, ce livre cherche d’abord à montrer que ces "frontières" sont mouvantes. Celles-ci sont en effet le fruit de facteurs multiples, liés au contexte social et politique aussi bien qu’aux glissements des significations et des usages du concept même d’"assimilation" (des colonies vers la métropole, du discours politique vers le juridique...). Mais, outre cette dimension historique, ce livre novateur analyse la manière dont l’administration mesure l’"assimilation" des candidats. Grâce à une enquête minutieuse en préfecture qui aura duré deux ans (2006-2007), l’auteur met ainsi en lumière l’invention des critères d’assimilation et les usages administratifs qui en sont faits, également déterminés par la concurrence de logiques administratives distinctes, les pratiques des agents subalternes et la "naturalisabilité" des candidats. La "vérité objective" de la naturalisation est particulièrement bien révélée par les cas de refus de naturalisation pour "défaut d’assimilation", qui concernent aujourd’hui principalement des femmes et/ou des musulmans. Ces refus soulèvent ainsi les questions du hijab, de la polygamie et de 1’"islamisme", qui sont à l’heure actuelle autant de frontières à la prétendue "identité nationale".

 

Littérature

François Bon, Après le livre, Le Seuil, 2011, 274 pages, 18 €.

Les mutations de l’écrit ont une portée considérable puisqu’elles affectent la façon même dont une société se régit. C’est ainsi que le passage de l’ « imprimé » au « dématérialisé » induit, sous nos yeux, de nouveaux rapports à l’espace, de nouvelles segmentations du temps. Tout annonce que le web sera demain notre livre (qu’il soit imprimé ou électronique), cette mutation en engageant d’autres, dont François Bon se fait ici l’analyste selon trois axes d’exploration : l’axe autobiographique (ou Comment F. B. s’est approprié cette technologie et comment elle a bouleversé son travail), l’axe technique (ou Quelles sont les virtualités de ces technologies), l’axe anthropologique (ou Qu’est-ce que ces nouvelles pratiques induisent dans la culture). Passionnant et neuf.

 

Essai politique

Tony Judt, Contre le vide moral. Restaurons la social-démocratie suivi de L’Insoutenable légèreté du politique, trad. par Pierre-Emmanuel Dauzat, Éditions Héloïse d’Ormesson, 2011, 208 pages, 19 €

Livre-manifeste incontournable, Contre le vide moral fournit les outils indispensables â l’élaboration d’une nouvelle forme de gouvernante. Fervent défenseur de l’héritage de la social-démocratie, Tony Judt y clame la nécessité de repenser l’État et en prône un rôle accru, qui ne menacerait pas nos libertés. En déplorant l’absence de considérations éthiques dans le débat public, il incite les prochaines générations â retrouver le sens du politique. Un testament intellectuel fulgurant et optimiste.

 

Philosophie

Alain Ménil, Les voies de la créolisation essai sur Édouard Glissant, De l’Incidence éditeur, 2011, 28 €

Ce livre propose pour la première fois une analyse systématique des essais d’Édouard Glissant, depuis Soleil de la conscience (1955) jusqu’à L’imaginaire des langues (2010). Sa connaissance personnelle des Antilles conduit l’auteur à envisager le parcours de Glissant selon plusieurs dimensions, depuis l’aventure intellectuelle commencée avec Aimé Césaire et poursuivie par Frantz Fanon, mais aussi en liaison avec des questions identifiées aujourd’hui comme postcoloniales. C’est dans ce cadre que le concept de créolisation est envisagé et interrogé. D’où d’inévitables croisements avec la situation politique contemporaine, et les blocages persistants de l’idée républicaine, confrontée à l’histoire impériale française.

Glissant sur lrdb.fr

 

Urbanisme

Françoise Choay, La Terre qui meurt, Fayard, 2011, 112 pages, 12 €

Quel avenir pour le territoire alors que son aménagement n’est plus considéré comme le socle de nos sociétés ? Cri d’alarme fondé sur une réflexion qui demeure à la pointe de l’actualité, La terre qui meurt concerne chacun d’entre nous. Du tissu serré d’où émergent les cathédrales gothiques, des percées haussmanniennes aux villes nouvelles, puis aux agglomérations proliférantes d’aujourd’hui, Françoise Choay pointe à chaque occasion comment les mentalités, les savoirs techniques et les pratiques économiques ont marqué la ville et l’urbain. Face aux effets normatifs de la mondialisation et à la marchandisation du patrimoine, Françoise Choay appelle à retrouver le contact perdu avec la Terre.

 

 

DÉCEMBRE 2011

Philosophie

Corinne Pélluchon, Éléments pour une éthique de la vulnérabilité. Les hommes, les animaux, la nature, Édition du Cerf, 2011, 352 pages, 24 €

Si nous ne voulons pas que l’écologie se réduise à des déclarations d’intention, des changements dans nos styles de vie sont nécessaires. La question est de savoir quelle éthique et quelles transformations de la démocratie peuvent rendre possible la prise en compte de l’écologie dans notre vie. Reliant des champs de l’éthique appliquée qui d’ordinaire sont étudiés séparément — la culture et l’agriculture, le rapport aux animaux, l’organisation du travail et l’intégration des personnes en situation de handicap —, cette enquête élabore un concept rigoureux de responsabilité susceptible de promouvoir une autre manière de penser le sujet et une autre organisation politique. Loin de fonder la politique sur l’écologie, il s’agit de montrer que celle-ci ne peut être prise au sérieux qu’au sein d’un humanisme rénové. Ainsi, le sujet de l’éthique de la vulnérabilité s’inquiète du devoir être de son droit et intègre, dans son vouloir vivre, le souci de préserver la santé de la terre et de ne pas imposer aux autres hommes et aux autres espèces une vie diminuée.

Agrégée et docteur en philosophie, Corine Pelluchon est maître de conférences à l’université de Poitiers

Histoire

Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Gilles Boëtsch, Éric Deroo, Sandrine Lemaire (dir.), Zoos humains et exhibitions coloniales. 150 ans d’inventions de l’Autre, La Découverte, 2011, 500 pages, 29,50 €

Les « zoos humains », symboles oubliés de l’histoire contemporaine, ont été totalement refoulés de notre mémoire collective. Ces exhibitions des « sauvages », aussi bien des « exotiques » que des « monstres », ont pourtant été, en Europe, aux États-Unis et au Japon, une étape majeure du passage progressif d’un racisme scientifique à un racisme populaire. Au carrefour du discours savant, des cultures de masse et de l’intérêt des puissances coloniales, ces exhibitions ont touché un peu moins d’un milliard et demi de visiteurs depuis l’exhibition en Europe de la Vénus hottentote, au début du XIXe siècle. Ces exhibitions, peuplées d’êtres difformes et de personnes en provenance des espaces coloniaux d’Afrique, d’Amérique, d’Océanie ou d’Asie, comme appartenant à un univers de l’anormalité, disparaîtront progressivement avec les années 1930, mais elles avaient fait alors leur œuvre : bâtir deux humanités.

Véritable synthèse et ouvrage de référence sur la question, rassemblant les meilleurs spécialistes internationaux, cette nouvelle édition de Zoos humains. Au temps des exhibitions humaines (La Découverte, 2002) est entièrement refondue et largement complétée. Fruit de plus de dix ans de recherches, elle paraît à l’occasion de l’exposition « Exhibitions. L’invention du sauvage » organisée au musée du Quai Branly à Paris.

 

Sociologie

Lucrèce André, Frantz Fanon et les Antilles. L’empreinte d’une pensée, Éditions Le Teneur, 2011, 166 pages, 20 €

Il est question dans ce livre de répondre à l’oubli inconcevable qui frappe la pensée de Frantz Fanon. Cet oubli ne relève ni d’une distraction ni d’une étourderie. Elle est la marque d’un parti pris qui prend la forme d’un ajournement et d’un aveuglement, venant d’une part de gens qui voudraient nous faire croire qu’il s’agit d’une pensée fragilisée par l’obsolescence, venant d’autre part d’auteurs qu’une telle pensée dérange et qui pratiquent une hostilité soigneusement distillée. Le scandale que constitue l’incommensurable éclipse d’une pensée conçue dans l’acte et la vérité d’une réalité concrète nous ordonne la réinscription de l’œuvre de Frantz Fanon au cœur de la réflexion sur la réalité d’aujourd’hui. En premier lieu, sur la réalité antillaise.

Fanon sur lrdb.fr

 

Philosophie politique

Matthieu Renault, Frantz Fanon : De l’anticolonialisme à la critique postcoloniale, Éditions Amsterdam, 2011, 224 pages, 14 €

Si, depuis le début des années 2000, après des années d’occultation, la figure de Fanon fait retour dans les champs académique et militant francophones, c’est avant tout pour célébrer « l’homme d’action », le révolutionnaire, au détriment de « l’homme de pensée », du théoricien. Cette approche presque exclusivement biographique tend à faire de Fanon un dépassé et, par suite, un « dé-pensé ». Elle se révèle en outre étroitement liée à la défiance teintée de méconnaissance à l’égard de la diffusion des études postcoloniales dans les universités françaises. Il est vrai que, si les études postcoloniales et les études fanoniennes anglophones ont eu l’indéniable mérite de réhabiliter Fanon en tant qu’intellectuel et penseur de tout premier ordre, il est légitime de leur reprocher d’avoir également opéré une certaine décontextualisation tendant à gommer la singularité de l’intervention théorique et politique du psychiatre martiniquais. Si nous désirons aujourd’hui faire de Fanon notre contemporain, il est donc nécessaire d’aller au-delà du conflit des interprétations qui oppose les figures exclusives du « Fanon anticolonial » (historique) et du « Fanon postcolonial », au-delà de cet écartèlement entre un passé et un futur qui privent Fanon de tout présent. Il faut s’attacher à comprendre le moment fanonien en tant que moment transitionnel, il faut déceler dans ses écrits le commencement d’un certain postcolonialisme au sein de l’anticolonialisme, d’un postcolonialisme de guerre qui révèle, par contraste, les difficultés de la critique postcoloniale actuelle à théoriser la violence et à penser ensemble, dans la lignée de Fanon, guerre et décolonisation des savoirs. Tel est l’enjeu de ce portrait théorique en situation.

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Littérature

Françoise Aubès, Françoise Morcillo (dir.), Si loin, si près : l’exotisme aujourd’hui, Klincksieck, 2011, 192 pages, 33 €

L’exotisme, tant littéraire qu’artistique, est parfois soupçonné d’être le simple refuge de l’idéalisation des civilisations différentes, colorant les mondes étrangers pour mieux en nier la spécificité. Pourtant, en une période d’extraordinaire intensification des échanges entre les diverses régions du monde, à un moment où s’instaurent de nouveaux rapports au passé colonial et où l’on peut parler de « world fiction », voire de « république mondiale des lettres », la littérature et les représentations exotiques sont devenues très importantes et connaissent un regain d’intérêt critique. Désormais, il est rare en effet qu’une œuvre romanesque un peu ambitieuse ne se confronte à la question du voyage et de la rencontre des autres cultures et qu’elle ne s’intéresse chemin faisant, fût-ce pour les combattre ou en jouer, aux images de l’exotisme. Par la vitalité de ses formes, passées et contemporaines, l’exotisme s’est toujours affirmé comme un lieu de transformation des lettres et des arts. Ce volume s’intéresse à quelques-uns de ces apanages, situés tant à l’âge colonial qu’à l’ère post-coloniale. Si la littérature hispanique et latino-américaine est privilégiée, on n’en oublie nullement d’autres aires culturelles, notamment les Caraïbes et l’Extrême-Orient. L’exotisme est ici étudié dans ses formes passées ou contemporaines, selon certains espaces, certaines figures rêvées qui ont naguère dominé les représentations des autres cultures. Chemin faisant s’affirment ainsi des continuités littéraires et esthétiques, mais aussi l’importance d’un Victor Segalen, qui fixait, dès le tournant du XIXe siècle, un programme, malheureusement inachevé, de réhabilitation de l’exotisme ouvrant à une « esthétique du Divers ». C’est cette complexité exotique, dépouillée des clichés et des préjugés touristiques ordinaires, que les contributions de ce volume invitent à considérer dans quelques textes littéraires remarquables.

 

Littérature

William T. Vollmann, Le Grand partout, [Riding toward everywhere, 2008] traduit par Clément Baude, Actes Sud, 2011, 256 pages, 22 €

Dans la tradition des hobos empruntant illégalement des trains de marchandises pour des destinations aléatoires, William Vollmann parcourt les États-unis, en compagnie de son ami Steve Jones, à la recherche du Grand Partout. Une odyssée initiatique au sein de la décourageante Amérique de Bush.

 

Essai politique

Edward Saïd, L’Islam dans les médias. Comment les médias et les experts façonnent notre regard sur le reste du monde, (1981), traduction de Charlotte Woilliez, Sindbad, 2011, 288 pages, 24 €

Dans cet ouvrage de référence publié pour la première fois en 1981, et augmenté, pour cette nouvelle édition, d’une préface inédite, l’un des penseurs les plus remarquables et les plus en vue de la fin du XXe siècle examine les origines et les répercussions d’une représentation de l’Islam par trop monolithique telle qu’elle est véhiculée par les médias et qui, depuis la crise des otages en Iran, la guerre du Golfe et les attentats du 11 Septembre, assimile cette religion et, par-delà, toute une culture, au terrorisme et à l’hystérie.

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NOVEMBRE 2011

 

Essai politique

Frantz Fanon, Œuvres, Préface d’Achille Mbembe, La Découverte, 800 pages, 27 €

Frantz Fanon, né à la Martinique en 1925, mort à Washington en 1961, psychiatre et militant anticolonialiste, a laissé une œuvre qui, un demi-siècle plus tard, conserve une étonnante actualité et connaît un rayonnement croissant dans le monde entier. Médecin-chef à l’hôpital psychiatrique de Blida (Algérie) à partir de 1953, il est confronté aux effets de la situation de « déshumanisation systématisée » dont sont victimes les « indigènes ». Cela le conduit très vite à rejoindre le combat du Front de libération nationale qui a engagé en novembre 1954 la « guerre de libération » de l’Algérie. Deux ans plus tard, il démissionne de son poste et rejoint le FLN à Tunis, où il collabore au journal El Moudjahid, avant d’être emporté, le 6 décembre 1961, par une leucémie à l’âge de trente-six ans.

Sa trajectoire fulgurante est marquée par la publication de trois livres majeurs : Peau noire, masques blancs (Seuil, 1952), L’An V de la révolution algérienne (Maspero, 1959), Les Damnés de la terre (Maspero, 1961). Et en 1964, François Maspero publie un recueil de certains de ses textes politiques, sous le titre Pour la révolution africaine. Ce sont ces quatre ouvrages que réunit ce volume, complété par une préface de l’historien Achille Mbembe et une introduction de la philosophe Magali Bessone.

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Biographie

David Macey, Frantz Fanon, une vie, [Frantz Fanon, a Biography, 2000] traduit de l’anglais par Christophe jaquet, Marc Saint-Upéry, La Découverte, 2011, 550 pages, 28 €

Plus on s’éloigne de sa mort, survenue le 6 décembre 1961, plus Frantz Fanon semble d’actualité. C’est ce que montre David Macey dans cet ouvrage qui s’est imposé comme la biographie de référence sur le penseur de l’émancipation, aux vies enchevêtrées : depuis la Martinique, d’où il s’engagea, jeune homme, dans les forces de la France libre pour libérer la métropole du joug nazi, jusqu’à son inhumation en Algérie, son pays d’adoption, quelques mois seulement avant l’indépendance de ce pays.

Colonisé et descendant d’esclave, Fanon le demeura dans chaque ligne qu’il écrivit. Algérien et africain, il le devint par choix et par nécessité, après son installation comme psychiatre en Afrique du Nord. Inscrivant avec une étonnante précision chaque épisode de la vie de Fanon dans son contexte, tant historique qu’idéologique, éclairant ce destin hors norme grâce aux témoignages de ses proches et de ses contemporains, David Macey libère l’auteur des Damnés de la terre des mythologies dans lesquelles son personnage a été trop souvent enfermé, icône du tiers monde ou, ensuite, star des études « postcoloniales ». Plutôt que de le faire vivre en théories, David Macey cherche au contraire à redonner chair à cet homme bouillonnant.

En le réinscrivant dans son temps, en ne cachant pas ses contradictions et ses tâtonnements, en ne négligeant aucune facette de la carrière de ce révolutionnaire qui fut aussi psychiatre, David Macey offre de nouvelles clés pour comprendre l’extraordinaire fécondité de l’œuvre de Frantz Fanon.

David Macey (1949-2011) était professeur honoraire de traductologie à l’université de Nottingham. Essayiste et critique, il était également l’auteur de Lacan in Contexts (1988), The Lives of Michel Foucault (1993), The Penguin Dictionary of Critical Theory (2000).

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Littérature - Océan Indien

Leconte de Lisle, Œuvres complètes, Tomes I et II, édition critique publiée par Edgard Pich, Honoré Champion, 2011, 600 et 560 pages, 100 et 125 €

Le tome 1 de la nouvelle édition des œuvres complètes de Leconte de Lisle comprend d’abord une introduction générale qui propose dans une longue préface un survol de l’ensemble du parcours de cet auteur, ainsi qu’une réflexion sur la nature des textes proposés à la lecture. Ceux qui sont publiés ensuite ont été écrits entre 1837 et 1847 et se réfèrent de façon forte à trois lieux géographiquement et culturellement très éloignés les uns des autres, l’île natale (La Réunion), Rennes, Paris. Après la mort du poète, ils avaient été repris de façon plus ou moins ordonnée, en marge ou en appendice aux quatre recueils canoniques, Poèmes antiques, barbares, tragiques et Derniers poèmes. Ils sont ici, pour la première fois, publiés en six ensembles, quatre œuvres poétiques, Essais poétiques, Cœur et âme, Odes à la France, et Hypatie, et deux recueils de textes en prose, « récits » et « articles » littéraires et politiques. L’ensemble forme une œuvre d’une très grande cohérence, malgré ou plutôt à cause de la permanente interrogation sur elle-même qu’on peut y lire – l’œuvre d’un poète de la seconde génération romantique, celle qui a vécu une sorte de préface aux événements des années 1848 à 1851 comme la fin d’une adolescence prolongée.

En 1852, paraît un volume intitulé Poèmes antiques dont 11 pièces sont reprises d’Hypatie, avec des corrections importantes, et avec une préface qui fait sensation, parce qu’il s’agit d’un véritable manifeste et d’un programme d’action poétique dans lequel se reconnaîtront de plus en plus poètes et prosateurs. La nouvelle esthétique prône la désactualisation du propos avec la parution de plusieurs séries d’« études », exercices formels sans rapport avec l’actualité, « antiques » donc, et d’assez nombreuses corrections et suppressions dans les pièces antérieurement publiées. En 1874, paraît une édition dite « définitive », puis en 1881 les Poèmes antiques, dernière édition, replacée ici dans son contexte.

Edgard Pich est professeur honoraire de langue et de littérature française moderne et contemporaine à l’Université Lyon 2.

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Philosophie

Jean-Claude Pinson, Habiter la couleur suivi de De la mocheté, Éditions Cécile Defaut, 2011, 14 €

La couleur aujourd’hui triomphe. Au point de justifier qu’on s’en inquiète et veuille résister à un « fauvisme » généralisé qui satisfait bien davantage à la loi du marché qu’il ne procède d’une préoccupation artistique. Certes, il importe, si nous voulons un tant soit peu ré-enchanter notre séjour, de faire droit à la pulsion naïve, enfantine, qui nous porte vers les couleurs - vers ce que Kandinsky appelait leur ‘pétillante espièglerie.

Mais il nous faut aussi apprendre auprès d’elles ce sens de la nuance, du camaïeu, si cher à Barthes. Il nous faut inventer, de leur usage, une libre grammaire, déprise autant que faire se peut des codes convenus comme des codes-barres. Il nous faut pratiquer une chromophilie paradoxale, avec les couleur et contre elles.

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SEPTEMBRE 2011

 

Océan Indien - Littérature

Ananda Devi, Les Hommes qui me parlent, Gallimard, 2011, 220 pages, 17 €

« Tous ces hommes qui me parlent. Fils, mari, père, amis, écrivains morts et vivants. Une litanie de mots, d’heures effacées et revécues, de bonheurs révolus, de tendresses éclopées. Je suis offerte à la parole des hommes. Parce que je suis femme ».

Ce récit autobiographique est une longue méditation sur l’existence, l’écriture, l’amour et la maternité, l’éducation, la solitude. Ananda Devi y évoque des souvenirs d’enfance, ses rapports avec des proches tour à tour humbles et contemplatifs ou exigeants et intransigeants. Aujourd’hui, elle ne voit plus d’issue que dans l’éloignement : quitter ces hommes qui la musellent depuis si longtemps, partir en brisant tout, comme le font souvent les personnages féminins de ses romans. « Toutes les femmes de mes livres me l’ont dit : affranchis-toi. C’était le message que je m’adressais. Et je ne m’écoutais pas ». Ananda Devi donne là un texte touchant, sincère, d’une violence prenante dans sa quête de vérité et dans l’expression du désir d’écrire.

Ethnologue et traductrice, Ananda Devi est une romancière mauricienne. Elle a récemment publié Ève de ses décombres, Indian Tango et Le Sari vert.

 

Littérature - philosophie

Gisèle Berkman, L’effet Bartleby. Philosophes lecteurs, Hermann, 2011. 160 pages, 22 €

Pourquoi la nouvelle d’Herman Melville, Bartleby, the scrivener (Bartleby le scribe), a-t-elle suscité autant de commentaires et de réécritures chez divers penseurs, écrivains et plasticiens ? À quoi tient la fascination qu’elle exerce ? Par quelle magie parle-t-elle à nos contemporains une langue d’une troublante inactualité, comme si la résistance passive du scribe, trop souvent réduite à la fameuse formule ‘‘I would prefer not to’’, devenait une sorte de viatique en nos « temps de détresse » ?

Dans L’Effet Bartleby, Gisèle Berkman interroge les commentaires philosophiques qui, de Blanchot à Deleuze, en passant par Derrida, Agamben et Badiou, ont contribué à donner un statut particulier à ce texte. Ce faisant, elle cartographie cette modernité, indissociablement littéraire et philosophique, qui se situe peut-être déjà derrière nous. L’effet Bartleby désigne ici l’effet singulier que la littérature produit sur la philosophie, en une scène de charme et de sidération mêlés dont la nouvelle de Melville est un peu la pierre de touche.

Dix-huitiémiste de formation, Gisèle Berkman travaille essentiellement sur l’articulation entre littérature et philosophie.

 

 

AOÛT 2011

 

Philosophie

Anne Dufourmantelle, Éloge du risque, Payot, 2011, 311 pages, 18,50 €

Notre temps est placé sous le signe du risque : calculs de probabilités, sondages, scénarios autour des krachs boursiers, évaluation psychique des individus, anticipations des catastrophes naturelles, cellules de crises, caméras ; plus aucune dimension du discours social ou politique, voire éthique, n’y échappe. Aujourd’hui le principe de précaution est devenu la norme. En termes de vies humaines, d’accidents climatiques, de terrorisme, de revendications sociales, le risque est un curseur que l’on déplace au gré de la mobilisation collective, mais de fait, il est une valeur inquestionnée.

Mais que signifie : risquer sa vie ? Comment est-ce possible, étant vivant, de penser ce risque ? Le penser à partir de la vie et non de la mort ? Risquer sa vie, est-ce nécessairement affronter la mort - et survivre... ou bien y a-t-il, logé dans la vie même, un dispositif secret, une petite musique à elle seule capable de déplacer l’existence sur cette ligne de front qu’on appelle désir ? Comment ne pas s’interroger sur ce que devient une culture qui ne peut plus penser ce risque sans en faire un acte héroïque, une pure folie, une conduite déviante ? L’expression est l’une des plus belles de notre langue. Car le risque – laissons encore un indéterminé son objet – ouvre un espace inconnu. D’abord, il métabolise l’instant de la décision, et donc notre rapport intime au temps. Il est un combat dont nous ne connaîtrions pas l’adversaire, un désir dont nous n’aurions pas connaissance, un amour dont nous ne saurions pas le visage, un pur événement. Et si le risque traçait un territoire avant même de réaliser un acte, s’il supposait une certaine manière d’être au monde, construisait une ligne d’horizon… Au risque de…

Ce livre évoque, en courts chapitres, différentes sortes de risques : la passion, la liberté, le rêve, le rire, l’infidélité, mais il traite aussi du risque de… perdre du temps, quitter la famille, ne pas être mort, être en suspens, décevoir, penser… Car le risque ne se loge pas nécessairement là où on l’attend. Et l’inespéré est sans doute ce qui le définit le mieux.

 

Esthétique

Jalal Toufic, Le Retrait de la tradition suite au désastre démesuré, Les Prairies Ordinaires, 2011, 100 pages, 12 €

Après des décennies de guerres, de destructions, d’occupations, le monde arabe apparaît comme un monde en ruines. Mais comme le montre Jalal Toufic, il y a des ruines qui résistent aux reconstructions, les ruines immatérielles qui résultent de « désastres démesurés ». Pour l’auteur, cette notion renvoie au premier chef aux nombreuses années de guerre qui ont ravagé le Liban, mais elle désigne plus généralement les atrocités du XXe siècle, le génocide rwandais ou encore la Shoah. Si l’artiste a effectivement pour tâche de dire le désastre démesuré et de le présenter à la communauté, il ne peut être le porte-parole des morts : il lui faut au contraire ressusciter le « non-mort » et amener la communauté à prendre conscience de son objet perdu. Contrairement aux apparences, il n’y a dans ce geste nulle trace de nostalgie, nul désir de retour à une origine ou à une tradition authentique, la tradition s’est retirée pour de bon. L’artiste se situe ainsi dans un espace ontologiquement indéfini, le mince interstice séparant la mort de la vie. La célèbre phrase d’Hiroshima, mon amour revient sans cesse comme un leitmotiv : « Tu n’as rien vu à Hiroshima ». Moyen de poser le problème du témoignage et d’interroger la représentabilité du désastre démesuré, qui marque, par définition, une coupure radicale et détruit tout rapport avec le passé. À travers une analyse essentiellement fondée sur la photographie et le cinéma (mais qui convoque également la théologie), Jalal Toufic nous offre une réflexion rare sur les pouvoirs de l’art et sur sa fonction politique, faisant écho à des auteurs comme Maurice Blanchot, Jacques Derrida, ou Georges Didi-Huberman.

Jalal Toufic est un artiste, vidéaste et écrivain reconnu comme l’une des principales figures de la scène libanaise.

 

Anthropologie

Emmanuel Terray, Combats avec Méduse, Éditions Galilée, collection Contemporanéités, 2011, 317 pages, 34 €

Dans la mythologie grecque, Méduse est l’incarnation conjointe de la Mort, de l’Horreur et du Chaos, tels qu’ils font irruption dans la vie des hommes et dans celle des cités. Elle transforme en pierre tous ceux et toutes celles qui ont le malheur de voir son visage. Tout au long de leur histoire, les hommes ont livré bataille à Méduse et les textes ici réunis rappellent quelques-uns de ces combats. On a parfois tenté d’éliminer Méduse en établissant sur terre le règne de Dieu ou celui de la justice, mais le remède s’est souvent révélé pire que le mal ; d’autres ont voulu l’enchaîner et la réduire à l’impuissance, mais les dispositifs inventés à cet effet - le droit, la loi, la démocratie - se sont avérés peu sûrs. Ce passé annonce notre avenir : contre Méduse et ses métamorphoses, il nous faudra jour après jour forger de nouvelles armes dans une lutte qui ne finira qu’avec nous.

 

 

JUILLET 2011

 

Littérature − Océan Indien

Louis Timagène Houat, Les Marrons, Préface d’Éric Dussert, Illustrations de Laurent Bourlaud, Éditions L’Arbre vengeur, 2011, 144 pages, 10 €

« Il y a des maîtres, dont vous avez entendu parler sans doute, et qui, tels que le mien, leur coupent le corps à coups de rotin, comme à coups de coutelas… qui les chargent de chaînes et les font mourir à petit feu au courbari et dans les cachots… qui leur cassent les os d’un membre sans regret, leur brûlent la figure avec des tisons, la leur écrasent à coups de pieds… qui leur font cracher au visage par toute une bande, avaler tout ce qu’il y a de plus sale au monde, arracher les cheveux, les dents, couler de l’huile bouillante dans la bouche… — Assez ! assez ! s’il vous plaît ! s’écria la jeune blanche en témoignant la plus vive horreur. »

Avec Les Marrons (1844), livre oublié et premier roman connu édité à La Réunion, Louis Timagène Houat s’attaquait à un sujet sensible, les horreurs de l’esclavage : il le fit avec une ferveur et une fureur qui bouleversent encore aujourd’hui. Un moment remarquable de l’histoire de l’anti-esclavagisme, sous la plume d’un fervent apologiste du métissage.

 

Philosophie

Mathieu Triclot, Philosophie des jeux vidéo, Zones, 2011, 247 pages, 19 €

La salle d’arcade des années 1970, ce qui s’est à chaque fois inventé, au fil de l’histoire des jeux vidéo, ce sont de nouvelles liaisons à la machine, de nouveaux régimes d’expérience, de nouvelles manières de jouir de l’écran. On aurait tort de négliger ce petit objet. Sous des dehors de gadget, il concentre en fait les logiques les plus puissantes du capitalisme informationnel. Et cela parce qu’il tient ensemble, comme aucune autre forme culturelle ne sait le faire, désir, marchandise et information. À l’âge de la « gamification généralisée », où le management rêve d’un « engagement total » mesuré par une batterie d’indicateurs, les jeux vidéo fournissent aussi un nouveau modèle pour l’organisation du travail, où l’aliénation s’évanouirait enfin dans le fun.

 

Sociologie

Nels Anderson, Le Hobo, sociologie du sans-abri, (1923), Armand Colin, 2011, 400 pages, 24 €

Ouvrage publié sous la direction de François de Singly, traduit par Annie Brigant, préface d’Anne-Marie Arborio et Pierre Fournier, présentation et postface d’Olivier Schwartz

Paru en 1923, Le Hobo de Nels Anderson (1889-1986), est l’une des plus célèbres enquêtes d’ethnologie urbaine qui firent la réputation de l’École de Chicago dans l’entre-deux-guerres. Ouvriers migrants qui se déplaçaient de Chicago vers l’Ouest pour suivre les chantiers, les hobos représentent au tournant du XXe siècle toute une époque de la classe ouvrière américaine. Anderson, lui-même hobo, livre une description précise, vivante et sans misérabilisme de cette vie de débrouille, où chacun use de combines pour faire face aux difficultés. Il décline l’éventail des types de marginalité que produit la pauvreté dans la grande ville. En mêlant observation directe, discussions informelles, biographies et poèmes, il saisit de l’intérieur les modes de vie, l’organisation sociale et les formes de culture de ces nomades. C’est donc à une plongée en Hobohème que nous invite cette réédition. Et à un voyage plus lointain encore, puisque la figure culte de ce vagabond libre a nourri l’imaginaire américain à travers les textes de Kerouac et de London, la chanson folk et ce qui s’apparente à la sous-culture libertaire.

 

Littérature

Jacob Rogozinski, Guérir la vie. La passion d’Antonin Artaud, Cerf, 2011, 211 pages, 28 €

Pourquoi écrire un livre sur Antonin Artaud ? Parce qu’il me l’a demandé : impossible de le lire sans être appelé par sa voix. Mais comment répondre à son appel sans le trahir ? Comment lire en philosophe celui qui clamait sa « haine de la philosophie » ? Comment le lire sans le dévorer ni se laisser dévorer par lui ? Règle de lecture : ce qu’il écrit est vrai. Laissons cette vérité s’affirmer par elle-même sans lui imposer la grille d’une pensée étrangère, et sans prétendre la fixer dans la psychose ou la métaphysique. Pas de cruauté, pas d’impouvoir, pas de schizophrénie, pas de corps sans organes : autant de stéréotypes, de maîtres mots qui font obstacle à la lecture. Pourquoi écrit-il ? Pour sauver de l’oubli ses muses assassinées, ces corps massacrés, tous ces morts « dont le nom n’a jamais passé dans l’histoire ». Pour sortir de l’enfer, pour traverser cette « Poche Noire » où il a sombré, se réapproprier son je, son nom dont il a été dépossédé. Si la folie est l’absence d’œuvre, le retour du Mômo est une « insurrection de bonne santé ». La bonne nouvelle d’une résurrection : il est possible de franchir la mort, de franchir « dieu » pour se refaire un corps. Il est possible de guérir la vie. C’est ce combat contre la folie, la mort et l’oubli, ce combat pour la vérité, que j’ai tenté ici de décrire : en passant de la scène du mythe, de la révolution théâtrale qui devait figurer la vie, à celle du fantasme, de la hantise sexuelle, du père-mère ; puis en remontant vers une dimension plus originaire, vers l’énigme d’une vie sans être, d’une chair qui est moi. Chair déchirée, en quête de son incarnation majeure, chair qui ne cesse de mourir, et pourtant toujours renaissante... Cette vérité du moi-chair qu’il voulait faire résonner dans la langue et le rythme du poème, sommes-nous enfin capables de l’entendre ?

 

Histoire

Hendrik Witbooi, « Votre paix sera la mort de ma nation ». Lettres de guerre d’Hendrik Witbooi, capitaine du Grand Namaqualand, Préface de J. M. Coetzee, Le Passager clandestin, 2011, 174 pages, 16 €

En 1884, le Sud-Ouest africain (actuelle Namibie) est proclamé protectorat allemand. L’année suivante, le mandataire militaire du Kaiser signe un traité d’alliance avec l’un des principaux peuples de la région (les Hereros). Hendrik Witbooi, chef du peuple Nama qui occupe la partie sud du pays, refuse la protection allemande. En 1893, après l’attaque meurtrière de son camp par les troupes du gouverneur Curt Von François, il se lance dans une intense guérilla, durant laquelle il entretient une correspondance avec ses adversaires et ses alliés. Les lettres de Witbooi portent la voix d’un chef de guerre avisé et convaincu du bien-fondé de sa résistance. Elles montrent aussi sa clairvoyance face à l’écart entre le discours et les desseins du colonisateur occidental.

 

 

JUIN 2011

 

Esthétique

Babacar Mbaye Diop, Critique de la notion d’art africain, Ed. Connaissances & Savoirs, 2011, 294 pages, 22 €

Dans cet essai, Babacar Mbaye Diop propose une lecture de l’art africain à travers les époques. Il distingue “art traditionnel” (lié aux us et coutumes), « art ancien » (datant d’avant le XVIe siècle) et « art contemporain » (venant après la Seconde Guerre mondiale). Il revient sur les grandes figures africaines, comme Senghor ou Césaire, qui ont conduit l’art africain jusqu’au monde occidental.

Il en arrive ensuite à poser des questions de fond sur l’esprit et la place de l’art africain : l’ancien et le traditionnel ne sont-ils pas la mémoire du contemporain ? Existe-t-il une esthétique et une critique d’art en Afrique noire ? Comment lire et comprendre les arts négro-africains ? La réponse à ces questions a amené l’auteur à déceler les faux discours qui ont alimenté l’étude des arts de l’Afrique noire. Il se livre ici à une critique des différentes théories sur la notion d’art africain. Un travail très documenté qui permettra au lecteur de se forger une vision globale et claire du paysage artistique de l’Afrique, autant par son Histoire que dans son actualité.

 

Histoire

Nicolas delalande, Les batailles de l’impôt : Consentement et résistances de 1789 à nos jours, 2011, 445, 24 €

L’impôt occupe une place fondamentale dans l’histoire de la démocratie française. Le même problème s’est posé à tous les régimes depuis 1789 : comment convaincre les citoyens qu’il est utile et légitime de verser à l’État une partie de leurs ressources pour financer les dépenses publiques ? La réponse inventée par les révolutionnaires, qui confère à la nation le droit de consentir l’impôt, n’a pas fait disparaître les résistances : des révoltes paysannes du XIXe siècle contre le pouvoir central aux stratégies contemporaines de fraude et d’évasion, l’obligation fiscale n’a cessé d’être combattue et contournée au motif de son poids excessif ou de ses inégalités. Mais comment bâtir une société juste et solidaire si la défiance des contribuables l’emporte sur la participation de chaque citoyen aux charges communes ? Fondé sur une enquête approfondie dans les archives, ce livre retrace les nombreux débats et conflits qui ont divisé (et continuent de diviser) la société française sur le montant, la justice et la répartition de l’impôt entre pauvres et riches depuis deux siècles. Cette histoire, en même temps qu’elle souligne l’ambiguïté du rapport des Français à leur État et à la citoyenneté, montre que notre système fiscal et les controverses qu’il suscite sont le produit des affrontements du passé et des efforts déployés pour les surmonter.

 

Urbanisme

Éric Charmes, La Ville émiettée. Essai sur la clubbisation de la vie urbaine, PUF, 2011, 304 pages, 14 €

Les villes, en s’étendant, intègrent dans leur orbite de nouvelles communes. Beaucoup de ces communes restent toutefois séparées des villes dont elles dépendent par des espaces naturels ou agricoles. Ces communes sont dites « périurbaines ». En 20 ans, leur nombre a quasiment doublé, approchant aujourd’hui le seuil de 20 000. Ces communes sont petites, avec un peuplement moyen nettement inférieur à 1 000 habitants. Ce sont souvent d’anciens villages ruraux, transformés par l’urbanisation en clubs résidentiels pavillonnaires. Ainsi, avec la périurbanisation, les pourtours des villes s’émiettent. Cet émiettement est à la fois politique (avec des pouvoirs métropolitains divisés, notamment en matière d’urbanisme), paysager (avec un tissu bâti fragmenté) et social (avec des communes qui se spécialisent). Ceci pose des problèmes nouveaux pour le gouvernement des métropoles et pour la solidarité entre les citadins.

 

 

MAI 2011

 

Sciences politiques

Françoise Vergès, L’homme prédateur : Ce que nous enseigne l’esclavage sur notre temps, 2011, 200 pages, 18 €

Le 21 mai 2001 fut publiée au Journal officiel la loi reconnaissant la traite négrière et l’esclavage comme « crimes contre l’humanité ». Françoise Vergès revient sur l’extraordinaire capacité de l’esclavage à s’adapter aux nouvelles technologies comme au progrès social et juridique. Hier, la prédation signifiait razzias, guerres, kidnapping ; aujourd’hui, guerres et enlèvements perdurent comme sources d’asservissement, auxquelles il convient d’ajouter la fabrication par la violence économique de vies vulnérables et fragiles. Il est temps d’étudier les politiques et les économies de prédation non comme des traces de l’arriération, mais comme des formes régulièrement réinventées, tout à fait compatibles avec l’existence de discours humanitaires et une économie du profit.

 

Sociologie

Gisèle Sapiro, La Responsabilité de l’écrivain : Littérature, droit et morale en France (19e - 21e siècle), 2011, 750 pages, 35 €

Un écrivain peut-il tout dire, et si non, quelles sont les limites ? Celles-ci ont-elles évolué, ou les interdits sont-ils permanents ? Un écrivain doit-il tout dire, et si oui, les lois de la République des lettres lui font-elles obligation d’enfreindre celles du pouvoir et de la morale ? Telles sont quelques-unes des questions qu’aborde ce livre d’une ampleur intellectuelle et politique considérable. La liberté de l’auteur est indissociable de sa responsabilité, autrement dit d’une réflexion sur le rôle social de l’écrivain et sur les pouvoirs, réels ou supposés, de l’écrit. C’est ce lien que l’une des meilleures spécialistes de la condition des écrivains à travers l’histoire s’est attachée à penser pendant dix ans. L’étude traite ces questions à quatre moments-clés, qui marquent autant d’étapes dans l’histoire de la morale publique en France : la Restauration, le Second Empire, la Troisième République et la Libération. On y revisite des procès célèbres : ceux de Béranger, Courier, Flaubert, Baudelaire, ceux des naturalistes et, à partir d’archives inédites, ceux des intellectuels collaborationnistes. L’épilogue examine la redéfinition de ces enjeux des années 1950 à nos jours : les formes de censure se font plus discrètes, la parole de l’écrivain a perdu de son poids dans l’espace public, mais l’actualité montre que la littérature peut encore être scandaleuse.

 

Sociologie

Claudia Girola, Vivre sans abri. De la mémoire des lieux à l’affirmation de soi, 2011, 68 pages, 5 €

On se représente communément les personnes sans abri comme déracinées, exclues du monde social, sans identité saisissable, en errance physique et psychique, hors de tout lieu et de toute durée. Cette image limite, portée par les discours sur la pauvreté, repose sur une assimilation simpliste entre précarité socio-économique et précarité existentielle. A partir de ses propres enquêtes de terrain, Claudia Girola montre dans cet opuscule qu’une situation de détresse matérielle et symbolique n’entraîne pas nécessairement la perte des repères fondateurs de l’existence. Au contraire, cette expérience extrême de vie peut conduire à un travail identitaire d’affirmation de soi, rendu possible par une réelle maîtrise de l’espace et du temps - une topographie de la mémoire qui permet de « rester soi-même, malgré tout ». Les conférences-débats « La rue ? Parlons-en ! » initiées par l’Association Emmaüs font intervenir des personnalités du monde de la recherche afin de rapprocher la réflexion universitaire et l’action sociale menée sur le terrain.

 

 

AVRIL 2011

Psychanalyse

Claude Allione, La Part du rêve dans les institutions. Régulation, supervision, analyse des pratiques, Les Belles Lettres, 2011, 248 pages, 27 €

Dans tous les pays du monde, lorsque le vigneron élève son vin dans une barrique, la porosité du bois qui en constitue les parois laisse s’évaporer une partie des liquides dans une proportion que l’on ne saurait négliger. On appelle cette évaporation : « la part des anges ». Jour après jour, le paysan compense cette part des anges en ajoutant du vin. On appelle cette compensation : l’« ouillage ». La plupart des grands vins qui réjouissent nos coeurs sont nés dans ces conditions. Une institution de soin, médico-sociale ou d’éducation, c’est un être vivant comme l’est aussi un vin. Ici les anges sont les rêves, et si les institutions écartent cette part du rêve, cette part offerte au rêve, elles s’étiolent, se referment, et ne produisent plus les effets escomptés. Ce rêve, c’est la régulation qui le fournit ou plutôt qui l’entretient. Si aucun régulateur ne vient plus accomplir cet ouillage dans le tonneau institutionnel, alors la pratique s’évente, s’aigrit, et finalement se mue en vinaigre. Pour vivre, une institution a besoin de cette part du rêve qui semble être une perte de prime abord ; mais cette perte est indispensable, à l’instar des vins les plus précieux, pour lui assurer structure et qualité. Cette perte est en définitive un gain. Voilà l’état d’esprit qui m’a guidé pour écrire ce livre. J’ai voulu analyser les rouages de ce que l’on appelle régulation, supervision, ou encore analyse des pratiques selon deux points de vue différents : rendre compte d’une pratique d’une part, sans toutefois tomber dans la banalité du simple témoignage ; et proposer des supports théoriques pour en éclairer les bases, pour tenter d’écrire les prémisses d’une théorie de la régulation.

Sociologie

Bernard Perret, Pour une raison écologique, Flammarion, 2011, 275 pages, 18 €

L’objet de ce livre n’est pas de rappeler les périls qui nous menacent, mais de critiquer la rationalité qui les a produits, et qui nous rend si peu capables d’y faire face. Nous vivons en effet sous l’empire indiscuté de la raison économique, mais cette raison est tronquée : elle ignore les services que nous rend la nature et les droits des générations à venir. De quels modes de pensée, de quelles valeurs et règles sociales avons-nous donc besoin pour redonner sens à nos actions ? L’auteur évoque les repères à mettre en place : principes éthiques et juridiques, incitations économiques, mesure de l’impact environnemental des activités et des décisions, intelligence du vivant, respect de la nature. Plaidoyer convaincant pour une conversion de la raison économique, ce manifeste libère l’écologie de son ghetto idéologique afin d’en faire la réoccupation de tous.

Littérature

Yves Citton, Zazirocratie. Très curieuse introduction à la biopolitique et à la critique de la croissance, Éditions Amsterdam, 2011, 378 pages, 21 €

En 1761, Charles Tiphaigne de la Roche, obscur médecin normand, publie l’Empire des Zaziris sur les humains ou la Zazirocratie. Il ne se doute pas que, deux siècles et demi plus tard, son oeuvre serait lue comme une géniale radiographie des ambivalences de nos régimes biopolitiques. Les Zaziris, ce sont tous les simulacres qui mobilisent nos désirs vers la Croissance de nos économies consuméristes. La Zazirocratie, c’est un régime qui épuise nos vies à force de vouloir les enrichir.

Ce livre propose une interprétation jubilatoire de cet auteur injustement oublié qui, dès 1760, avait « anticipé » la photographie, la télésurveillance globale, l’hyper-réalité, la digitalisation, les phéromones et les nanotubes. À travers un détour historique et littéraire, ce curieux voyage offre une introduction enjouée à l’analyse biopolitique des sociétés contemporaines. Il esquisse une vision du monde qui tient à la fois de la voyance et de la cartographie, pénétrant les logiques constitutives de notre monde de flux. Il fait surtout apparaître que notre imaginaire de la Croissance est hanté par un modèle végétal qui nous aveugle à la tâche primordiale de notre époque : non tant abattre l’idole de la Croissance que se donner les moyens de l’arraisonner et de la réorienter.

 

Philosophie

Jean-Luc Nancy, La Ville au loin, Postface de Jean-Christophe Bailly, La Phocide, 2011, 144 pages, 19 €

La ville n’a pas toujours été, elle ne sera pas toujours, elle n’est peut-être déjà plus. Si l’on songe qu’en même temps « la ville » est un motif (un concept peut-être, en tout cas un schème, une sorte de monogramme ou d’emblème) qui converge, confine et consonne avec rien de moins que le motif de la « civilisation » elle-même, on mesure l’enjeu de son existence désormais reconnue transitoire.

D’autre part, la ville par elle-même – la cité matérielle, l’urbs, la place forte devenue simplement place, lieu de connexion, de coagulation et de diffraction en même temps – joue un rôle dont aucune culture rurale n’offre l’équivalent ou le substitut. L’essence de la ville se montre très exactement en cela : un échangeur qui n’enveloppe pas ses propres destinations.

D’avoir trop regardé la ville à l’horizon comme le schème pur, le monogramme de la civilisation, nous en avons perdu la vue ou bien l’image est devenue obscure, confuse, brouillée, obstruée ou oblitérée. N’essayons plus de voir : écoutons les rumeurs inouïes de la ville incivile, au loin, tout près.

 

 

MARS 2011

 

Littérature

Valère Novarina, Le Vrai sang, P.O.L., 2011, 303 pages, 18,50 €

Le modèle secret est peut-être Faust – non celui de Goethe – mais un Faust forain vu enfant à Thonon dans les années cinquante, joué entre deux airs de Bourvil par Gugusse, le « célèbre clown de la Loterie Pierrot ». Faust-Gugusse prétendait que toute notre vie avait lieu « en temps de carnaval », puisque le finale en était un « adieu à la chair » ; Mme Albertine, sa comparse dans le public, lui lançait, en trois mots, de prendre ça comme un don, une offrande : et elle lui proposait toutes les quatre minutes de jouer sa vie aux dés... J’essaye de reconstituer l’ordre des scènes de cette pièce vue enfant... Le Vrai sang est un drame forain, un théâtre de carnaval, en ce sens que les acteurs, d’un même mouvement incarnent et quittent la chair, sortent d’homme, deviennent des figures qui passent sur les murs, des traces peintes d’animaux, des empreintes, des signaux humains épars, lancés, disséminés : des « anthropoglyphes ».

 

Philosophie

Albert Ogien et Sandra Laugier, Pourquoi désobéir en démocratie ?, La Découverte, 2010, 212 pages, 20 €

Les raisons de se révolter ne manquent pas. Mais on ne se révolte pas n’importe comment : en démocratie, s’engager dans un combat contre l’injustice, l’inégalité ou la domination est un geste qui doit s’exprimer sous une forme d’action politique acceptable. Parmi ces formes se trouve la désobéissance civile qui consiste, pour le citoyen, à refuser, de façon non-violente, collective et publique, de remplir une obligation légale ou réglementaire parce qu’il la juge indigne ou illégitime, et parce qu’il ne s’y reconnaît pas.

Cette forme d’action est souvent considérée avec méfiance : pour certains, elle ne serait que la réaction sans lendemain d’une conscience froissée puisqu’elle n’est pas articulée à un projet de changement politique ; pour d’autres, à l’inverse, elle mettrait la démocratie en danger en rendant légitime un type d’action dont l’objet pourrait être d’en finir avec l’État de droit.

Ce livre original, écrit par un sociologue et une philosophe, analyse le sens politique de la désobéissance, en l’articulant à une analyse approfondie des actes de désobéissance civile qui prolifèrent dans la France d’aujourd’hui - à l’école, à l’hôpital, à l’université, dans des entreprises, etc. Il montre comment ces actes s’ancrent avant tout dans un refus de la logique du résultat et de la performance qui s’impose désormais comme un mode de gouvernement. À la dépossession qui le menace - dépossession de son métier, de sa langue, de sa voix - le citoyen ne peut alors répondre que par la désobéissance, dont le sens politique doit être pensé.

Sciences sociales

Alain Caillé, Marc Humbert, Serge Latouche, Patrick Viveret, De la convivialité. Dialoguessur la société conviviale à venir, La Découverte, 2011, 196 pages, 14,50 €

Tout le monde sent bien, sait bien que nos sociétés ne pourront pas continuer longtemps sur leur lancée actuelle, en ravageant toujours plus la nature, en laissant exploser les inégalités, en lâchant la bride à une finance folle qui dévaste et corrompt tout. Mais quelle alternative imaginer ? Les idéologies politiques héritées ne semblent plus être à la hauteur des défis de l’époque. C’est dans ce contexte qu’il convient d’examiner ce qui est susceptible de réunir certains des courants de pensée les plus novateurs de ces dernières années : décroissance, recherche de nouveaux indicateurs de richesse, anti-utilitarisme et paradigme du don, plaidoyer pour la sobriété volontaire, etc.

Confrontant ici leurs points de vue, en cherchant davantage ce qu’ils ont en commun que ce qui les oppose, certains des animateurs les plus connus de ces courants constatent que l’essentiel, dans le sillage de certaines analyses d’Ivan Illich, est de jeter les bases d’une société conviviale : une société où l’on où l’on puisse vivre ensemble et « s’opposer sans se massacrer » (Marcel Mauss), même avec une croissance économique faible ou nulle.

 

Sciences politiques

Frantz Fanon, L’an V de la révolution algérienne, La Découverte, 2011, 182 pages, 8,50 €

Publié pour la première fois en 1959 et sans cesse réédité depuis, ce « classique de la décolonisation » reste d’une profonde actualité pour comprendre les ressorts du mouvement d’émancipation qui conduisit à la guerre d’indépendance algérienne. Ce livre est né de l’expérience accumulée au cœur du combat, au sein du FLN. Car Frantz Fanon, né antillais et mort algérien (1925-1961), avait choisi de vivre et de lutter parmi des colonisés comme lui, en Algérie, pays du colonialisme par excellence. Texte militant, cet ouvrage fut aussi la première analyse systématique de la transformation qui s’opérait alors au sein du peuple algérien engagé dans la révolution.

Ce texte, parmi les tout premiers publiés aux Éditions Maspero, décrit de l’intérieur les profondes mutations d’une société algérienne en lutte pour sa liberté. Ces transformations, la maturation politique et sociale, ignorées par les colons alors qu’elles étaient justement les fruits de la colonisation et de l’humiliation, présidèrent pourtant largement au processus qui mena à la guerre d’Algérie, « la plus hallucinante qu’un peuple ait menée pour briser l’oppression coloniale ».

 

 

FÉVRIER 2011

 

Littérature − Océan Indien

Jean-Joseph Rabearivelo : Œuvres complètes, tome I : Le diariste (Les Calepins bleus), L’épistolier, Le moraliste, édition critique et génétique coordonnée par Serge Meitinger, Liliane Ramarosoa et Claire Riffard, Paris, éditions du CNRS/Présence Africaine/Tsipika, Collection « Planète libre » n° 2, 2010, 1278 pages, 35 €

Jean-Joseph Rabearivelo : Œuvres complètes, tome II : Le poète, Le narrateur, Le dramaturge, L’historien, Le critique, Le passeur de langues, édition critique et génétique coordonnée par Serge Meitinger, Liliane Ramarosoa et Claire Riffard, Paris, éditions du CNRS/Tsipika, Collection « Planète libre » n° 3, à paraître, 1800 p. environ.

Imaginez en ce début de XXe siècle un jeune « indigène » d’une île soumise à la prestigieuse culture française et se découvrant le don d’écrire. Jean-Joseph Rabearivelo (1903-1937) se veut le « contemporain capital » de sa nation. Déclinée en formes multiples, son œuvre s’inscrit dans la confluence périlleuse des sources natales et du médium étranger choisi. La lecture de son journal, les Calepins bleus, de sa correspondance et d’autres textes autobiographiques révèle l’âpre et parfois capiteuse nudité de cette quête, vécue jusqu’au suicide, dans le flux des jours écrits avec la constante exigence de l’artiste.

 

Littérature

Yves Bonnefoy, Le Siècle où la parole a été victime, Mercure de France, 2010, 337 pages, 25 €

La pensée peut se faire système, se refermer sur quelques concepts voués à la généralité : et voici étouffée l’existence particulière, en son rapport au temps qui est de l’irréversible, en son hasard dont il lui faut faire du sens. Le monde n’est plus un lieu. Les choses ne semblent plus que de la matière, autrement dit de l’énigme. Faut-il céder à cette impression de néant ? Ne faut-il pas plutôt se ressaisir, mettant en question les figures, catégories, représentations qui jettent sur le monde le filet d’une seule idée ? Et, à partir du rien que l’on se sait être, élaborer avec ses prochains un lieu où vivre, décider que c’est cela l’être ? Cette transgression des dogmes qui cherchent à régenter les langues, c’est la parole. La parole a lutté à travers les siècles, hérétique mais véridique, pour que le fait de vivre ait du sens, de la générosité, de la dignité.

Mais voici qu’au XXème siècle le totalitarisme nazi, idéologie portée à son comble, a non seulement massacré ceux qui luttaient pour la survie de la parole, mais tenté de détruire en eux, dans des camps qui mettaient en scène autant de dérision que d’horreur, leur foi même dans celle-ci. Pour la première fois dans l’histoire la parole a été l’objet d’une tentative d’annihilation spécifique.

La tentative a échoué, mais il faut réfléchir au péril qui fut encouru. C’est-à-dire comprendre que le langage est bien plus que la pensée conceptuelle, et prêter attention à la poésie, qui dans chaque mot demande à cette pensée de ne pas sacrifier sa libre recherche à la séduction des structures closes, risque d’idéologies mortifères.

Ce livre veut appeler à cette réflexion, d’où son titre. Moins par quelques remarques, sur ce que la poésie est ou pourrait être, qu’en rassemblant des études sur Séféris, Breton, Chestov, Kafka, Giacometti, Paul Celan, et d’autres : poètes, penseurs ou artistes qui ont œuvré sous le signe du désastre qui aurait pu se produire.

 

Anthropologie

Miche Agier, Le couloir des exilés. Être étranger dans un monde commun, Éditions du Croquant, 2011, 117 pages, 13 €

Un conflit est ouvert à propos de la liberté de circuler et de la possibilité pour chacun de trouver une place dans un monde commun. Arrêtées par les murs et les législations protectionnistes des États-nations, des millions de personnes ne trouvent plus le lieu d’arrivée de leur voyage, et n’ont pas non plus d’autres ailleurs où aller pour se protéger, se reconstruire, revivre. Dans cet exil intérieur, de nouveaux lieux, « hétérotopiques », apparaissent, se développent et se fixent, et avec eux une nouvelle conception de l’étranger, celle de l’indésirable au monde. La frontière, le camp, la jungle ou le ghetto dessinent cette nouvelle topographie de l’étranger : un couloir des exilés se forme, ou règnent l’exception, l’exclusion et l’extraterritorialité, mais où parfois des transformations sociales ont lieu, où la marge devient refuge, à nouveau habitable et même vivable. Sur le chaos du présent s’inventent des mondes à venir...

Face aux politiques de la peur et de l’enfermement, l’anthropologue Michel Agier défend une cosmopolitiquee de l’hospitalité, seule à même de fonder une « anthropologie monde », qu’il conçoit comme une pensée des rencontres et des reconnaissances de l’autre, « avec le monde commun en tête ».

 

 

JANVIER 2011

 

Littérature

Édouard Glissant, L’imaginaire des langues. Entretiens avec Lise Gauvin (1991-2009), Gallimard, 2010, 119 pages, 14,90 €

Dans ce livre d’entretiens avec Lise Gauvin, le poète antillais revient sur les concepts-clefs de sa pensée concernant le devenir de notre (tout-)monde : la créolisation, le lieu, la Relation, la poésie, l’archipélisation du monde, les langues ataviques ou composites, le tourment des langues et la disparition du roman…

Très bonne introduction à sa pensée et son écriture. On continuera par Philosophie de la relation. Poésie en étendue, (Gallimard, 2009).

 

Philosophie

Arnaud Sabatier, Critique de la rationalité administrative. Pour une pensée de l’accueil, Éditions de l’Harmattan, coll. Des Hauts et Débats, 2010, 231 pages, 21,50 €

On réforme et révise beaucoup, on modernise (école, santé, justice…). Cela revient à une entreprise généralisée d’administration qui consiste à soumettre les savoirs et les projets à une logique comptable, à subordonner la pensée au calcul et au résultat. Ancien et souvent dénoncé, le processus néanmoins, n’a aujourd’hui plus rien de la bêtise bureaucratique des ronds-de-cuir ou de la rigidité froide des planificateurs, il a gagné en performance, en high-technicité, il sait être attractif et participatif.

À côté du travail des sciences sociales, une critique philosophique de la rationalité administrative s’impose alors car, administrer, ce n’est plus seulement gérer le monde, c’est le nier et le perdre. Moins encore que sa forme, mais plus que sa déformation, l’administration est la formule du monde, son chiffre, son format. On numérise et régule et programme, on informe et, rêvant le monde comme un tableau à double entrée, on fait la chasse à l’incertitude, on traque la contingence. Or, on ne joue pas avec le possible sans mettre en péril l’essentiel, car c’est dans cette fissure du nécessaire, dans ce silence des causes que l’on agit et désire, c’est là que l’on invente et commence, refusant les faux décrets du destin − le temps d’une histoire.

Tout en démontant ce dispositif administratif, l’auteur tente de dégager les éléments d’une pensée de l’accueil qui soit aussi une éthique du futur et une politique du divers. Naïvement, peut-être, et simplement, il propose des « exercices de vie » : prendre soin des choses et partager le monde, considérer notre finitude, ménager le sens et donner la parole, en un mot, protéger la fragile possibilité du possible.

 

Sciences sociales

Laurent Bonelli et Willy Pelletier (dir.), L’État démantelé. Enquête sur une révolution silencieuse, La Découverte/Monde diplomatique, 2010, 323 pages, 20 €

Dans le débat public, les diagnostics alarmistes sur la « crise de l’État-providence », et les procès contre l’État-redistributeur, ont laissé place à toujours plus d’injonctions à « réformer l’État ». Cet impératif est devenu le point de ralliement d’élites politiques (de droite comme de gauche), de hauts fonctionnaires nationaux et internationaux, mais aussi des intellectuels les plus en vue, de journalistes, voire de certains syndicalistes.

Que recouvre cette « réforme de l’État » ? Comment a-t-elle été mise en œuvre depuis vingt ans ? Quelles conséquences pour le service public et les usagers ? Ce livre s’efforce de répondre à ces questions en faisant dialoguer des chercheurs, des fonctionnaires et des syndicalistes. L’échange d’analyses et d’expériences permet de dessiner les lignes de force de ce mouvement, tout en restant attentif aux singularités observables.

Ce travail intellectuel et collectif est nécessaire pour comprendre une révolution silencieuse. Car, si les réformes néolibérales de l’État s’effectuent parfois à grand renfort de publicité (privatisation de La Poste, restrictions des budgets de l’hôpital public ou de l’Éducation nationale), elles sont le plus souvent invisibles, et ne rencontrent que des protestations sectorielles, peu coordonnées, encore moins médiatisées. Elles passent par tel décret, telle directive, telle circulaire, voués à demeurer obscurs et confidentiels, dans certains cas élaborés par des cabinets d’audit privés… La plupart, et parmi les plus structurelles, passent inaperçues, sauf pour ceux qui en affrontent directement les conséquences…

Au terme de ce voyage dans la « réforme de l’État » et ses effets, c’est l’avenir des services publics, de nos services publics, qui est en jeu. C’est-à-dire celui d’un modèle de société.

 

Droit

Alain Supiot, L’esprit de philadelphie. La Justice sociale face au marché total, 2010, 178 pages, 13 €

Les propagandes visant à faire passer le cours pris par la globalisation économique pour un fait de nature, s’imposant sans discussion possible à l’humanité entière, semblent avoir recouvert jusqu’au souvenir des leçons sociales qui avaient été tirées de l’expérience des deux guerres mondiales. La foi dans l’infaillibilité des marchés a remplacé la volonté de faire régner un peu de justice dans la production et la répartition des richesses à l’échelle du monde, condamnant à la paupérisation, la migration, l’exclusion ou la violence la foule immense des perdants du nouvel ordre économique mondial. La faillite actuelle de ce système incite à remettre à jour l’œuvre normative de la fin de la guerre, que la dogmatique ultralibérale s’est employée à faire disparaître. Ce livre invite à renouer avec l’esprit de la Déclaration de Philadelphie de 1944, pour dissiper le mirage du Marché total et tracer les voies nouvelles de la Justice sociale.

 


Date de création : 23/01/2011 07:08
Dernière modification : 12/10/2012 18:14
Catégorie : A lire
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