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Anthropologie - Antoine HEEMERYCK

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n° 5, 2010-2011

 

 

« Normalement… »

 

_____________________________

 

« Nouvelles normes de travail et rapports sociaux en Pologne. L’exemple d’une entreprise », Antoine Heemeryck

 

     Anthropologue, Antoine Heemeryck enseigne à l’université de Bucarest. Il s’intéresse à l’« importation démocratique » en Pologne et en Roumanie (a).

Dans cet article, il s’attache à mettre en lumière les effets de l’intégration des nouvelles normes propres à l’économie de marché sur les rapports sociaux dans une entreprise polonaise (b).

     Analysant des entretiens menés auprès d’ouvriers et de cadres de l’entreprise, il étudie les impacts des transformations politiques et économiques impliquées par l’effondrement du communisme et l’intégration de structures capitalistes sur les rapports hiérarchiques et sur leurs formes de légitimation. À travers cette analyse il montre comment des éléments mêlant l’histoire récente (communisme/capitalisme), des représentations des mutations de la scène internationale et les représentations du pouvoir imprègnent l’organisation de cette firme multinationale. La légitimation de l’ordonnancement hiérarchique est le fil conducteur de cette étude.

     Cette étude de cas pose la question des limites d’une démocratisation qui se révèle être aussi une mise aux normes globales d’un marché mondial.

 

________________

(a) Cf. son livre, L’importation démocratique en Roumanie. Une perspective anthropologique sur la construction d’une société post-dictatoriale, l’Harmattan, 2010.

(b) Cet article est un extrait remanié d’un mémoire de maîtrise réalisé en 2001 sous la direction de Laurent Bazin.

 

 

 

Nouvelles normes de travail et rapports sociaux en Pologne

 

L’exemple d’une entreprise

 

 

Antoine Heemeryck

 

 

 

 

 

Depuis la chute de l’URSS, un certain tissu idéologique règne sur les Pays de l’Est. Il y a quelques années, l’« adhésion/intégration » de la Pologne, la Tchéquie et la Hongrie à l’OTAN, préalable à l’intervention militaire en ex-Yougoslavie, est venue rappeler cette position stratégique qu’occupent ces trois sociétés dans la conjoncture post-guerre froide. Les considérations intéressées des diplomaties occidentales ne trompent guère, tout comme la réputation de « bon élève » de la Pologne auprès des institutions économiques internationales, réputation qui semble esquintée depuis l’élection de Lech Kaczynski. La Roumanie représente un contre-exemple dans la grille de lecture idéologique dominant le développement des pays de l’Est (Heemeryck A., 2007).

Disons-le rapidement, la zone des pays de l’Est est toujours écartelée entre l’Est et l’Ouest. Cette zone géographique aux délimitations un peu floues et manipulables faisait partie, il y a peu encore, du « bloc soviétique », ensemble positionné face à l’OTAN avec en arrière-plan la Russie face aux États-unis. Dans cette optique, le cas de la Pologne est, à plusieurs égards, fort intéressant. Tout d’abord, elle faisait partie du système communiste pendant plus de quarante ans, un système qui reste, et restera peut-être, imparfaitement connu. Sa position, au niveau international, était inscrite dans des enjeux qui opposaient deux acteurs majeurs : le bloc soviétique et les pays occidentaux. Depuis 1989, elle est assignée aux sociétés dites « postcommunistes » englobée dans les économies de « transition ». Plus particulièrement, la Pologne se présente à l’Est, après les USA, la Grande-Bretagne, l’Argentine, comme l’un des premiers pays à mettre en œuvre une politique néolibérale après la chute du communisme. La Pologne est aussi montrée comme l’exemple de mouvement démocratique, ce qui est renforcé fortement par de pesants fantasmes occidentaux ethnocentristes. Nous sommes face à une dynamique de transformations politiques, économiques et sociales inédite.

Pour tenter d’apporter un « éclairage partiel » à cette situation confuse, nous nous proposons d’aborder les transformations des formes de légitimation/imposition du pouvoir, des hiérarchies et de la domination à travers les changements de régime politico-économique, à l’aide des outils de l’anthropologie politique. Dans ce paysage, l’importance des capitaux étrangers, la volonté de suivre les politiques d’institutions internationales posent la question de la dépendance à l’Occident.

Autrefois lieu où s’exerçaient avec force le pouvoir et l’idéologie de l’État-parti et les mouvements sociaux censés s’y opposer, l’entreprise en Pologne, comme dans tout contexte d’ailleurs, est un espace social de cristallisation d’enjeux politiques globaux. Elle apparaît comme une entrée pertinente pour une étude des changements sociaux contemporains. Les recherches en anthropologie industrielle, sociologie du travail, de l’entreprise, dans des lieux et conjonctures différentes l’ont bien montré (Bazin & Sélim 2001).

La problématique de cette enquête consistait à interroger toutes les catégories de salariés d’une entreprise sur les liens qu’ils entretiennent dans l’entreprise. D’un point de vue méthodologique, l’entreprise a été considérée comme un champ social possédant un minimum d’autonomie (Althabe & Sélim 1998). Cette hypothèse incite à considérer qu’elle ne peut être séparée artificiellement de la société englobante dont elle reflète les évolutions ; inversement, l’opération d’enquête ne l’y dissout pas non plus et a pour axe d’observation premier les logiques de configuration des rapports sociaux qui sont produites dans une situation singulière.

Notons que des enquêtes de terrain de ce type sont peu développées ou totalement ignorées en Pologne. Au contraire, pendant la période de préadhésion à l’UE du moins, le champ de la recherche (en « développement » et en sciences sociales) teinté d’« expertisme », est très orienté vers « la construction d’élites », pour mettre en place les « mécanismes économiques », afin de « faire valoir les intérêts de la Pologne auprès de l’Union Européenne en vue de l’intégration ». Ce dernier item idéologique est très en vogue en Pologne (bon nombre des productions scientifiques, quelle que soit la manière dont on les juge, sont teintées de thèmes qui tournent autour de l’Union Européenne), cela montre l’intériorisation d’un stigmate global et donc d’une forme de domination entre pays à intégrer à l’Union Européenne dans « le monde » et pays intégrés porteurs des modèles considérés comme socialement, moralement, politiquement et économiquement légitimes.

Après de nombreuses péripéties, c’est par le biais du hasard que nous prenons contact avec le manager général d’une entreprise. Celle-ci, que nous nommerons fictivement l’UPEP (Unité de Production en Pologne), fut créée à l’initiative d’un entrepreneur Belge en 1993-94. C’est une unité qui produit à moindre coût des biens (équipements lourds de transport) destinés à être centralisés et vendus dans l’Union Européenne. Soixante-huit salariés y travaillent.

Cette entreprise importée de l’étranger qui relève d’une configuration hiérarchique particulière, pose la question des modes de légitimation des pouvoirs, de leur intrication, et du rapport à la figure symbolique de « l’étranger ». L’investigation a duré trois semaines. L’enquête reste donc modeste. Les deux ethnologues se rendent sur le terrain alternativement un jour sur deux, à tour de rôle. Quinze entretiens formels ont été réalisés, mais la présence continue dans l’entreprise a été l’occasion de nombreuses discussions fructueuses avec les employés.

L’UPEP est aujourd’hui située entre les villes de Cracovie et de Katowice aux abords d’une petite ville. Pour atteindre l’entreprise, il faut arpenter sur deux kilomètres une route ancienne formée de quelques pavillons anciens qui bordent une végétation assez dense. La route se termine par un complexe industriel, à l’orée d’une modeste forêt. Cet ancien complexe est assez représentatif des grands chantiers désaffectés que l’on peut trouver dans des régions à vocation industrielle comme le bassin de la haute Silésie. C’est ici que se situe l’UPEP, parmi des bâtiments qui constituaient un centre de production soviétique. Après 1989, le site a été disloqué et les différents bâtiments ont été vendus, projet de démantèlement industriel qui s’insérait à un niveau plus général dans « la thérapie de choc ». Autrement dit, la politique de privatisation accélérée opérée par les anciens membres prestigieux du syndicat Solidarité avec le parti libéral.

L’UPEP ne figurait pas parmi les premières entreprises installées sur ce site. Elle fut tout d’abord implantée à Cracovie, en 1995. Les coûts liés à la location des bâtiments ne cessant d’augmenter, son propriétaire et directeur (Philippe), résidant en Belgique, décida de transférer l’unité de production. Par la même occasion, le syndicat local fut supprimé, ce qui amène les ouvriers à s’interroger sur la possibilité de créer dans d’autres modalités un syndicat. C’est à partir de 1997 que machines et matériaux commencèrent à arriver de Cracovie. Depuis sa création, l’entreprise vend la plupart de ses produits à l’entreprise belge appartenant aussi au directeur et propriétaire de l’UPEP. Une grande majorité des produits fabriqués dans l’usine est destinée à l’exportation : « On exporte en Belgique, et les Belges vendent aux Français et aux Hollandais. On vend aussi un peu en Pologne », témoigne une des employés de la direction. En fait, les exportations représentent plus de 90% du chiffre d’affaire. Cette entreprise occidentale comme beaucoup d’autres s’est implantée pour bénéficier de coûts de production moindres et notamment d’une main-d’œuvre au rabais. L’UPEP peut être considérée comme une extension de l’entreprise belge. Même si formellement, elle n’est pas une filiale, elles ont en commun le propriétaire et fondateur, Philippe. La Pologne représente l’opportunité pour les entreprises d’Europe occidentale de générer des profits tout en conservant une bonne « image de marque », « offrant » un travail stable et rémunéré à une partie de la population dans un pays qui comptait un taux de chômage officiel de 15,6% en janvier 2001.

L’entreprise se présente comme un centre de production dépendant principalement du marché occidental. Elle fait partie indirectement d’une grande compagnie belge qui est un des leaders européens dans son domaine. Les commandes affluent, l’usine produit en conséquence. La circulation des biens et de l’argent met en exergue une dépendance objective à l’Ouest dans l’échange. Karel, jeune manager général belge au niveau de l’entreprise, personnalise cette présence « étrangère » à l’intérieur de l’entreprise. Il est l’intermédiaire entre le propriétaire de l’entreprise et les informations centralisées au bureau.

I - Présentation de l’entreprise et mode d’introduction

1 - Distribution de l’effectif

Exposons avant tout la distribution des effectifs en fonction de l’espace. Trois personnes sont situées dans la partie bureau de l’entreprise : la secrétaire de direction [Karolina], le directeur de production [Antek], la conceptrice graphique de produits (qui se charge aussi de travaux administratifs) [Monika]. Le bureau de Karel, le manager belge est juste à côté de ce secteur. Dans l’atelier, on trouve deux « brigades » de trente personnes avec chacune un « brigadier », équivalent du contremaître en France. Enfin, un chauffeur livreur, passe une à deux fois par semaine, avant de partir livrer au Benelux, la firme multinationale qui achète les produits.

2 - Premiers contacts avec les employés de l’UPEP.

Lorsque nous arrivons pour la première fois à l’UPEP, Karel, le manager, nous attend dans son bureau en début d’après-midi. Après une présentation plus en détail des modalités de l’enquête, Karel nous présente aux salariés de l’UPEP : tout d’abord, auprès des personnes travaillant dans le bureau qu’il dénomme « secrétariat ». Celles-ci nous reçoivent avec courtoisie. Le manager s’exprime avec le sourire à ces employés : « Tout est anonyme, donc vous pouvez parler de toutes vos frustrations ». La partie production de l’entreprise nous est présentée. Dans un bruit assourdissant, les ouvriers s’affairent à leurs tâches. Nous suivons le chemin de la chaîne de production pendant que Karel nous explique son fonctionnement selon les différents ateliers. Ce qui choque au premier abord, c’est le délabrement et la hauteur du bâtiment qui ne fait qu’amplifier le bruit des machines. C’est dans cette grande salle que se trouvent toutes les machines nécessaires aux différentes étapes de la production : atelier de découpe, de soudure, de peinture et de finition. C’est aussi le lieu de stockage qui représente au moins un quart de la superficie et sert à entreposer ce qui « doit être livré ». Nous terminons notre visite par la partie vestiaire de l’entreprise qui est aussi le lieu où les ouvriers prennent leur repas. Les quatre personnes travaillant dans le bureau mangent, elles, à l’extérieur de l’entreprise ou dans le « secrétariat », c’est-à-dire à l’écart des ouvriers.

3 – Figure de l’étranger

Issue d’une famille modeste du Benelux, Karel (âgé de trente ans au moment de l’enquête) termine ses études par l’équivalent d’un brevet de technicien supérieur (BTS) en management. Sans obligation familiale, il décide après plusieurs années au service d’une autre entreprise de la compagnie belge de saisir l’opportunité qui lui est offerte de devenir manager dans une entreprise en Pologne. Le salaire, l’expérience professionnelle, la « découverte » de la Pologne ont été des motivations majeures. Mais plus qu’une simple décision, cette expatriation relève bien d’une stratégie d’évolution de carrière. Maître de ses propres horaires, on peut dire, après un suivi hors du contexte de l’usine, qu’il profite pleinement de la liberté qu’il s’accorde. Il n’a pas été rare que celui-ci soit absent de la journée pour des raisons diverses. Précisons ici que du fait de la proximité d’âge, de langage avec les enquêteurs, il se montre peu méfiant et nous avoue que parfois il reste tout simplement chez lui. Investi partiellement dans son travail, Karel représente avant tout la figure de l’étranger dans l’entreprise. S’il s’adresse parfois aux ouvriers lors de rares contrôles dans l’atelier de production, il passe généralement par Antek pour faire suivre ses instructions, quand il ne s’adresse pas directement aux brigadiers. Sa position de manager n’est effective que dans le sens où son travail consiste à faire le lien entre la compagnie belge et l’unité de production basée en Pologne. Il incarne la personne déléguée par la compagnie belge pour assurer une présence symbolique plutôt que d’assumer la gestion effective de l’unité polonaise. Ainsi, à chaque instant, sa présence rappelle aux employés que l’entreprise dépend d’une compagnie étrangère. Il est d’ailleurs remarquable que Karolina le surnomme à plusieurs reprises « Big brother ». La secrétaire de direction fait référence à une émission télévisée populaire internationale. Que la référence soit 1984 de Georges Orwell, l’émission télévisée « Wielki Brat » (ce qui ne manque pas de sel), l’allusion que ce surnom implique est celle d’une « caméra », d’un regard permanent. La secrétaire de direction exprime ainsi la position de Karel qui est l’œil de Philippe.

4 - Des modes d’introduction polarisés

Le début de l’enquête est marqué par l’absence de Karel. Le premier ethnologue(appelé A, pour le distinguer du 2eme enquêteur, appelé B) est très courtoisement accueilli par les trois acteurs au bureau. Deux femmes (Karolina et Monika) et un homme (Antek) évoluent dans cet espace. Ces acteurs sont enthousiastes devant l’enquêteur, à tel point que c’est la secrétaire de direction qui l’introduira auprès des ouvriers, sans qu’il ne l’ait demandé. C’est au moment où les équipes du matin et de l’après-midi se croisent que Karolina invite avec empressement l’observateur à la suivre jusqu’au vestiaire des ouvriers dans un état de délabrement avancé. Là, alors que certains se préparent à commencer leur journée de travail et que d’autres s’empressent de partir, elle invite les ouvriers à cesser leurs activités quelques instants afin de présenter un étudiant français. Celui-ci explique alors brièvement aux ouvriers l’objet de l’enquête, et invite spontanément l’un d’entre eux à répondre à quelques questions. La scène se produit dans le vestiaire des ouvriers. L’homme interrogé est âgé d’une quarantaine d’années. Lorsque la possibilité d’enregistrer l’entretien est formulée celui-ci rétorque:

Non, non. Eh ! [il se retourne vers les autres ouvriers] on sait jamais où ils vont envoyer ça.  [il rit légèrement].

Pourtant, il n’émettra aucune réticence à répondre à toutes les questions. Mais l’introduction par la secrétaire, lui a fourni une opportunité de suspicion fictive et réelle explicitement assumée envers les dires de l’ethnologue, qu’il a d’ailleurs rendu publique. D’un autre côté, la présence d’un enquêteur français a permis à Karolina de tenter d’imposer une situation aux ouvriers dans un lieu où elle ne pénètre jamais habituellement. Elle s’est immiscée dans la partie réservée aux ouvriers de manière autoritaire et démonstrative, telle une dirigeante, libre de circuler où bon lui semble. Présentant d’elle-même les objectifs de l’étude, dont elle n’a qu’une idée très approximative, elle place l’enquêteur dans une position pour le moins difficile. Pris dans le jeu des relations internes à l’entreprise, l’ethnologue (A) se voit malgré lui inscrit dans un rapport de proximité avec la fraction dirigeante de l’entreprise. Or, c’est aussi cette autorité que lui ont refusé les ouvriers.

Le second enquêteur (B) s’introduit de lui-même auprès des ouvriers. La scène se déroule dans le vestiaire de l’atelier. Au centre de la pièce est situé un bureau qui sert de table. C’est là qu’aura lieu la plupart des discussions. Tout d’abord, très surpris par la présence d’un « étranger », les ouvriers submergent rapidement l’ethnologue de questions et de demandes d’explications. Les questions concernent principalement le coût de la vie en France et les explications, faisant suite aux questions de l’enquêteur, concernent la possibilité de création d’un syndicat. Cependant, cette discussion tourne rapidement au brouhaha. Finalement, les rôles s’inversent et l’ethnologue est remercié à de multiples reprises pour les informations (salaire d’un ouvrier, taux des prêts bancaire en France, etc.) qu’il fournit aux ouvriers. Voici, un extrait de ce premier contact. Nous sommes à l’heure du changement de « brigade », par conséquent la salle se remplit d’employés qui quittent leur travail.

Raphao : Ici, quand je suis arrivé, il n’y avait pas de syndicat. Mais avant à la fonderie, il y en avait un. 

Piotr : Il faudrait un syndicat dans l’entreprise, mais indépendant, parce que... 

Leszek, le coupant : Ce syndicat doit être fait par secteur. Parce que si c’est dans l’entreprise ça peut créer des conflits avec le chef.

Piotr : Et en France ? 

Les syndicats ont un pouvoir, mais il y des syndicats par secteur, nationaux, et il y a aussi des conventions collectives. Il y a pas mal de grèves, et elles sont importantes. C’est populaire en France.

Piotr : Oui, on sait.

Leszek : Parfois en France, les ouvriers n’ont pas de contacts avec l’administration. Même l’éducation ne permet pas de toucher le plafond. Mais si tout le monde fait des études supérieures qui va travailler pour les gens qui ont fait des études supérieures ? On doit réfléchir à ça.

Piotr : Combien gagne un ouvrier français ?

S’il travaille 35 heures par semaine, parce que, généralement, c’est 35 heures, ou 39 heures en France, c’est 5400 francs.

Piotr : Ca coûte combien la vie d’un Français qui vit dans un HLM ? Loyer ? Téléphone ? L’électricité ? C’est la base pour vivre. Même la voiture ce n’est pas essentiel. Combien ça coûte en argent par mois ? C’est suffisant 5400 francs par mois pour vivre ?

Oui vivre. Mais comment ? Ça dépend des situations.

Leszek : C’est tragique par rapport à la Pologne, et à nos salaires. 

La situation est-elle difficile en Pologne ? 

Leszek : Moi, je gagne 1200 zlotys par mois. L’appartement me coûte 700 zlotys, le téléphone 100 zlotys, l’électricité 60 zlotys, la crèche 200 zlotys. Pour le reste, il n’y a pas d’argent, il n’y a plus [d’argent]. C’est ma femme qui gagne l’argent pour la nourriture. 

Piotr : Les crédits sont-ils élevés en France ? Quel est le taux… 

La question sur la présence d’un syndicat dans l’entreprise (développée plus loin) n’est pas sans influence sur les prises de position des acteurs. Aussi, ceux-ci procèdent à une comparaison entre leur niveau de vie en tant qu’ouvrier en Pologne et celui d’un ouvrier français. Cette opération passe préalablement par une identification à la figure de l’étranger. Par la suite, l’enquêteur partagera une relation de proximité avec les ouvriers.

En revanche, lorsqu’il s’introduit auprès du bureau, l’ethnologue (B) s’attire quelques regards noirs, furtifs de la part de Karolina, la secrétaire de direction. À certaines occasions, celle-ci ne se montrera pas très coopérative avec l’étudiant. Par exemple, lorsque celui-ci voudra accéder aux archives, accès qui était autorisé par le manager général et le propriétaire. Souvent, sans jamais se montrer agressive, elle différera la remise des documents. Ce comportement et les signes d’hostilité ne furent observés qu’en relation avec le second enquêteur. De même que les ouvriers n’ont pas manifesté le même enthousiasme avec le premier ethnologue. Au bureau, les deux conceptions des enquêteurs en tant qu’ils sont dans une relation particulière avec la population de l’entreprise sont tellement différentes que parfois, les acteurs leur demandent l’air dubitatif s’ils travaillent bien ensemble.

Cette introduction, différente pour les deux enquêteurs qui est aussi le fruit d’une stratégie préalable, conditionne les relations avec les employés de l’UPEP. Cette projection dans l’enquête montre tout d’abord la volonté de Karolina de s’insérer dans celle-ci, et de montrer à « l’ethnologue » (A) un pouvoir sur les ouvriers qui s’est avéré peu effectif. Sa légitimité s’inspire d’un rapprochement avec l’étranger. Parce qu’il a été introduit par la secrétaire de direction, l’étudiant (A) s’est trouvé enfermé symboliquement, par les ouvriers, dans une relation de proximité avec le personnel de direction. Quant au second ethnologue, parce qu’il s’est passé de l’intervention de la secrétaire, il s’est vu assigné à une position de médiation d’« étranger », d’« occidental » voire d’« européen » par les ouvriers, car le visage « étranger » de la direction n’a aucun contact avec cette catégorie d’employés. Aussi, comme nous l’avons vu un peu avant, l’ethnologue (B) s’avère être une source d’informations sur la France et les pays de « l’Ouest européen », et une écoute étrangère aux revendications des ouvriers. En s’introduisant de lui-même auprès des ouvriers, l’ethnologue (B) a involontairement refusé à Karolina la possibilité d’user d’une forme de légitimité qu’elle avait utilisée avec l’autre enquêteur (A).

Cette expérience méthodologique s’est avérée fructueuse pour l’investigation dans le sens où elle a enclenché une différenciation des positionnements des acteurs envers les deux ethnologues. Les acteurs se sont investis, pour la plupart, d’une manière ou d’une autre dans l’enquête et se sont donc identifiés aux deux jeunes étudiants français (1).

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(1) Notre démarche s’inspire directement des réflexions de G. Althabe mises en œuvre dans Oppression et libération dans l’imaginaire. Les communautés villageoises de la côte orientale de Madagascar. (1969), Paris, François Maspero. Réflexions épistémologiques formalisées in Althabe A., Sélim M., 1998 : Démarches ethnologiques au présent. L’Harmattan, Paris.

 

II - Le rapport à une direction étrangère.

Lors de nos premiers contacts Karel et Philippe semblaient craindre la réaction des employés, face à l’introduction des enquêteurs dans l’entreprise.

Ils vont dire : « Ah ! Encore des étrangers ». (Il ajoute parlant du directeur) il a peur que les ouvriers se plaignent de leur condition. En plus, il a peur que cela mette une mauvaise ambiance dans l’atelier et, vous êtes français, ils vont vous demander comment vous êtes payés en France, et ils vont se plaindre de leur travail, alors il ne faut rien dire sur la France ou alors il faut baisser le salaire [réel pour en donner un fictif]. (Karel)

Ces propos sont fortement connotés par le rapport autochtone/allochtone, qui prennent la forme d’une opposition duale entre « Europe occidentale » et « Est ». Nous « français » et lui « belge » face à « l’Est ». Il joue la carte d’une complicité factice. Ces propos montrent aussi que la direction a bien conscience qu’il existe des revendications claires aux échelons inférieurs de la hiérarchie qu’ils tentent de contenir d’une façon ou d’une autre.

Dans l’atelier, Karel ne communique qu’avec les brigadiers, pour lesquels il a d’ailleurs de l’estime. La circulation de l’information entre l’atelier et la direction en Belgique met en scène les brigadiers. Antek, le chef de la production, et Karel, Directeur et manager, font l’économie de tout contact avec la catégorie des ouvriers. Karel maîtrise mal la langue polonaise. De plus, toutes les démarches autres que celles évoquées ci-dessus qui pourraient l’amener à avoir des contacts avec les ouvriers (la remise des salaires, le règlement des heures supplémentaires) sont assurées par les employés du bureau. On remarquera que ces « craintes » concernent les individus avec lesquels la distance sociale est la plus grande. Dans ces conditions, quels peuvent être pour les employés, les éléments censés légitimer la position du manager étranger ?

Un présent sous forme de crise.

Lorsque les employés sont interrogés sur l’évolution de la société polonaise, tous mettent en relation le plus souvent leur situation actuelle avec les situations dans d’autres entreprises en Pologne, et/ou avec la situation à l’UPEP lorsque celle-ci était encore à Cracovie. Ils soulignent les faillites des entreprises où ils ont travaillé, le chômage et les bas salaires.

Piotr, ouvrier, âgé de 26 ans, est marié et père de deux filles. Il possède depuis bientôt deux ans une petite entreprise. Il a travaillé dans de nombreuses professions (il dit vingt-six) dans la région de Mało Polska. Il s’exprime sur son expérience professionnelle passée et en vient à conclure avec une voix pleine de désarroi :

Je n’ai pas gagné beaucoup d’argent, c’est la chose la plus déprimante. Par contre, il résume la situation actuelle dans ces propos. Je suis satisfait de ce travail parce que mon chef me donne un bon salaire. En plus, il donne le salaire à temps et pour toutes ces choses, il est réglo. Ceux qui ont une firme comprennent leur chef. Tout le monde voudrait gagner plus, mais la situation est comme elle est. C’est bien d’avoir un travail. Les conditions ne sont pas les meilleures. Mais je dois travailler ici aussi parce que j’ai une femme et des enfants. Je veux avoir assez d’argent pour entretenir ma famille. Le plus gros changement, c’est que je gagne plus, et ça me rend heureux. 

Les salaires qui arrivent en temps et en heures, le montant de ce salaire qui est relativement élevé par rapport au marché local du travail, sont des critères décisifs pour les acteurs interrogés. Ces éléments forment aussi pour lui, une différence stricte avec les autres entreprises, toutes polonaises, pour lesquelles il a travaillé. On remarquera, au passage, que Piotr exprime un rapprochement symbolique avec le directeur de l’UPEP, puisqu’il est aussi le seul ouvrier à posséder une entreprise. Ses propos exemplaires mettent en relation le passé (dans les autres entreprises) et le présent (à l’UPEP).

Prêtons l’oreille à Monika, conceptrice-graphique, célibataire et âgée de 27 ans. Elle vit à Cracovie et travaille à l’UPEP depuis deux ans et demi.

Monika : Avant je travaillais pour un Polonais. Il était propriétaire d’une entreprise de construction de bâtiments. Cette compagnie avait beaucoup de problèmes financiers et tout s’est écroulé, c’était la banqueroute avec beaucoup de dettes et de problèmes.

C’est mieux de travailler pour une entreprise à capitaux étrangers ?

Monika : Le point positif le plus important est que nous avons beaucoup de commandes qui nous viennent du Benelux. Les commandes viennent 3 mois à l’avance. Alors, je n’ai pas peur que l’entreprise disparaisse, qu’on n’ait plus de commandes et que je perde mon travail. C’est très important parce je sais que le plus gros problème pour les entreprises polonaises, c’est la vente de la production et surtout pour avoir des clients parce qu’il y a une très forte concurrence. Généralement, il y a la stagnation en Pologne et je sais que le plus gros problème pour les entreprises polonaises, c’est la vente de la production et surtout pour avoir des clients parce qu’il y a une très forte concurrence pour vendre quoi que ce soit. Je pense que l’avantage principal de notre compagnie, c’est qu’on peut vendre notre production.

L’explication est certes ici plus détaillée, mais c’est bien dans l’extériorité qu’est renvoyé le pouvoir légitime. La dépendance est justifiée par la stabilité des salaires, la sécurité de l’emploi. Ce qui pour les employés la différencie des entreprises qui évoluent sur le marché polonais. La peur du chômage, tout comme les sous-rémunérations sont présentes dans tous les esprits. L’entreprise polonaise est aussi pour ces acteurs et par rapport à leur passé, synonyme de « faillite », « banqueroute », de peu d’argent. On pourrait résumer les propos des acteurs dans une opposition floue, plastique entre d’un côté, la situation polonaise « funeste », et de l’autre, les « bonnes conditions de travail », « les bonnes rémunérations » que procure le fait de travailler pour un étranger et d’être branché sur le marché européen. Les propos de ce type traversent toute la hiérarchie de l’entreprise.

Si l’aspect positif de la situation à l’UPEP est bien relevé et justifié par les acteurs, qu’en est-il de cette situation si catastrophique ? Quels éléments lui sont associés ?

Deux éléments principaux ressortent des entretiens, l’État d’un côté et de l’autre, les « investissements étrangers », qui soulignent la dépendance à la figure symbolique de l’étranger. Nous allons prêter attention à leurs propos dans les lignes qui suivent.

Une sphère politique illégitime

Prenons l’exemple de Raphao.

Depuis 1989, il y a eu des changements parce qu’il y a eu des investisseurs étrangers qui sont entrés sur notre marché. Avant 1989, les gens travaillaient moins. Maintenant, on doit travailler plus parce que la concurrence est grande. Maintenant, on doit respecter son travail parce qu’il y a le chômage, il y a moins de travail.

Depuis 1989, pour vous quels ont été les changements ?

Raphao : Rien n’a vraiment changé au niveau politique, il y a plus de stress et de dépression parce qu’on doit toujours penser à son avenir.

Vous avez l’impression que le gouvernement travaille pour changer cette situation ?

Raphao : Non, on gagne des petits salaires et les chefs gagnent des sommes colossales.

On voit bien, d’un côté, l’association entre investissements étrangers et changements ; et de l’autre, le niveau politique polonais qui n’a « pas vraiment changé ». La frontière entre un avant et un après 1989 se dessine aussi. D’une part, avant « les gens travaillaient moins », et de l’autre « maintenant, on doit travailler plus », « on doit respecter son travail ». L’inaction politique de l’État se traduit par une revendication sur la distribution inégalitaire des salaires. Nous reviendrons plus loin sur ce point.

Revenons maintenant sur Monika, voyons de quelle manière celle-ci s’exprime sur le sujet.

Mais le pire, c’est le chômage ! Et on voit que le gouvernement ne fait rien pour ça. Naturellement, ils disent qu’ils font beaucoup, mais en réalité ils ne font rien ! Il n’y a pas d’effet positif. Par exemple, ils pourraient supprimer certaines taxes. Je ne sais pas. Je ne suis pas bonne en économie. Je ne sais pas ce qu’ils pourraient faire pour améliorer cette situation. Ils peuvent utiliser certains outils pour contrer cette situation. Évidemment, ils pourraient faire beaucoup plus. Mais, maintenant, ils ne font que ce qu’ils sont obligés de faire. S’ils font ça c’est parce qu’ils ont des intérêts personnels dans tout ça. J’estime tout ça très négatif.

Vous pensez qu’il n’y a aucun changement positif ?

Non, par exemple la réduction du temps de travail, ça n’a pas de sens. Peut-être c’était une propagande pour montrer qu’ils faisaient quelque chose dans ce domaine. La réduction du temps de travail c’est comme montrer aux gens qui ne connaissent pas ça, qu’ils font quelque chose dans ce domaine. Mon opinion ? C’est complètement le contraire, parce que ce n’est absolument pas bénéfique pour les personnes qui travaillent maintenant.

Dans les propos de Monika, l’action politique de l’État est associée à l’intérêt personnel des agents qui dirigent cette institution. Les réformes « nécessaires » sont une « propagande » qui trompe les polonais et qui est « totalement négative ». Pour elle, le gouvernement (puisque État et gouvernement ne sont pas ici dissociés) ne fait rien, même s’il affirme le contraire. Finalement, l’État et/ou le gouvernement sont mis en accusation et relégués dans une sphère négative.

Passons maintenant à Marcek. Cet ouvrier est l’un des plus anciens, il est dans l’entreprise depuis sa création et il est également un des employés les plus âgés. Ses propos se différencient des autres acteurs, qui de par leur âge, n’ont pu connaître de la même manière les changements de la société polonaise.

Marcek : Depuis 1989, je suis parti une seule fois en vacances. C’est plus dur, l’appartement cher. Avant je pouvais vivre, mais c’était le minimum. Maintenant, c’est très difficile avec 1200 zlotys par mois. […] Je suis très en colère après Solidarité. Ils ont promis énormément, et ils n’ont rien donné. Grâce à nous, eux ils ont tout. Ce sont des ouvriers qui ont profité des ouvriers et maintenant, ils nous ignorent. Vous savez je gagne 1200 zlotys par mois, ma fille a un diplôme d’ingénieur et elle cherche un travail depuis deux ans.

Les propos de cet homme sont orientés dans un sens qui réfère à une histoire plus ancienne. Le syndicat Solidarité est accusé de s’être accaparé les efforts qu’ont produits des ouvriers en un temps donné, pour les « ignorer » à l’heure actuelle. Précisons que, depuis le milieu des années 80, une partie des membres du syndicat se sont recyclés en hommes politiques, appliquant par la suite une politique de libéralisation brutale en réponse aux bailleurs de fonds et avec une certaine dose de naïveté ou de résignation quant aux résultats escomptés (Wedel, 1998).

Il convient de noter que pour tous les employés, les salaires sont plus élevés à l’UPEP que dans les autres entreprises polonaises, même si pour les ouvriers les montants ne sont pas assez conséquents.

On voit donc que la domination symbolique et réelle de l’État polonais sur l’économie, l’entreprise, la production des lois qui concernent le monde du travail en général, est dans l’imaginaire de ces employés ramenée à une sphère négative. À l’inverse, le dominant « étranger », à la fois dans la hiérarchie et sur l’économie polonaise, toujours si l’on suit les propos des acteurs, est inscrit dans une sphère positive parce qu’il se différencie de la situation « funeste » en Pologne, en fournissant la survie à l’entreprise qui assure elle-même les moyens de subsistance à ces employés.

Les données que nous venons d’exposer et d’analyser visaient la compréhension des rapports autochtone/allochtone dans l’entreprise, et la légitimité que les premiers fournissent aux seconds.

Quelle peut être l’orientation donnée par les acteurs de l’UPEP à leurs relations dans l’entreprise ? Quelle forme prend la relation entre le propriétaire (Philippe), le manager général (Karel) et le reste des employés ?

Entre communistes et compétents… Les formes de légitimation hiérarchique.

Le cadre allochtonie/autochtonie semble être produit en fonction des rapports sociaux à l’intérieur de l’UPEP, les échanges avec la Belgique et « l’Ouest » en général sont recomposés au niveau local dans les relations interpersonnelles. Cependant, d’autres éléments se confondent pour former ce tout. C’est aussi dans un rapport à l’histoire que se présentent la construction de cet « espace de communication » (Althabe G., 1998). Le rapport « jeunes »/« âgés » se profile dans cette configuration. Mais cette description reste schématique. C’est pourquoi, il nous faut passer en revue les propos que les acteurs produisent sur leurs relations aux autres employés et/ou catégories d’employés. Commençons par les positions de direction.

Les trois employés du bureau sont tous originaires de la « campagne » pour reprendre leurs termes. Leurs pères plus que les mères ont mené des études à Cracovie, s’arrêtant avant le diplôme équivalent au baccalauréat. Le père de Monika posait des sanitaires pour le gouvernement. Le père d’Antek travaillait à l’usine Lénine à Nowa Huta, en tant qu’« ouvrier » nous dit d’abord cet acteur. Mais en réalité, il exerçait la fonction de chef de la production, ce qui sous entend un certain pouvoir social par rapport à la hiérarchie de l’appareil. De son côté Karolina, n’a jamais connu son père. Elle vit seule avec sa mère à Cracovie.

Tout d’abord, revenons sur Karolina, la secrétaire de l’entreprise, employée de l’UPEP depuis juin 1994 soit quasiment depuis sa fondation.

J’ai beaucoup de contacts avec « Big brother » [Karel]. Après, j’ai beaucoup de contacts avec ma très bonne amie. Mais, je n’en ai pas trop avec le brigadier. Et avec les ouvriers uniquement lorsque je leur donne leur salaire et aussi avec les compagnies avec qui on fait des affaires. Je m’occupe des commandes des matériaux.

Karolina créée une proximité avec Karel et ensuite de Monika tandis qu’elle met à distance les ouvriers. Les observations que nous avons pu mener démentent catégoriquement cette façade. En effet, Karel ne s’adresse qu’en anglais aux employés du bureau, or les connaissances de Karolina en cette langue paraissent bien pauvres en comparaison d’Antek, le directeur de la production. D’ailleurs, toutes les données communiquées par téléphone à Karel puis au propriétaire de l’entreprise, ne sont pas transmises par Karolina mais bien par Antek. Exclue en quelque sorte de la direction productive de l’entreprise, incarnée dans la relation Karel/Antek, Karolina construisait dans sa relation avec Karel un rapprochement avec « l’étranger », en dehors de la structure hiérarchique de travail. La proximité fictive de Karel se présente donc comme un facteur de légitimité pour cette employée. Sa relation avec la conceptrice graphique relève d’une configuration très différente. En fait, toutes deux se connaissent de longue date. C’est d’ailleurs, la secrétaire qui contacta Monika lorsque la place qu’elle occupe à l’heure actuelle, s’est trouvée vacante. En ce qui concerne ses relations avec d’autres entreprises, elle ne s’occupe que des démarches administratives (envoi de fax par exemple). En fait, toutes les commandes et les ventes, et tout ce qui peut être connecté à ces deux opérations (taxes douanières, achat de matériaux, etc.) est géré concrètement par Antek. En réalité, Antek ne fait que collecter les données, les transmettre à Karel, et enfin, toutes décisions sur la vente sont l’apanage du propriétaire de l’UPEP, propriétaire aussi de la multinationale qui achète pratiquement la totalité des produits, pour les revendre principalement en France et aux Pays-Bas. Enfin, ses assertions sur ses contacts avec les ouvriers se sont avérées fausses. Parfois, certains d’entre eux passent les saluer au bureau.

Karolina par quelques gestes « anodins », tenta de gêner l’un des étudiants (B). Par exemple, lors de l’entretien avec Monika, celle-ci viendra nous interrompre à plusieurs reprises, sur un mode très courtois du type : « Je m’excuse, mais nous devons déjeuner », quelques minutes avant l’heure où elles partent déjeuner habituellement. L’étonnement fut perceptible sur le visage de Monika face à la réaction de son « amie », puis une expression désolée qui était adressée à l’étudiant. Dans les faits, Karolina s’est rapidement aperçue que l’ethnologue était moins naïf qu’elle ne l’imaginait au début de l’enquête. Les situations qui mettaient à mal ses propos l’ont amenée à des réactions peu habituelles, auxquelles même son amie [Monika] n’est pas restée insensible. La réaction de Karolina est sans doute conditionnée par le fait que Karel en utilisant la langue française avec les étudiants pose une barrière entre lui, les enquêteurs et le reste des employés.

Revenons, maintenant sur Monika. Voyons comment celle-ci décrit ses relations avec le propriétaire de l’UPEP.

Est-ce que vous avez déjà eu des conflits avec Philippe ?

Monika: Non, mais une fois il y avait un petit problème. C’était il y a longtemps maintenant, tout a changé. Mais, il est arrivé qu’on soit en retard avec les commandes. Il y avait beaucoup de raisons, il n’était pas très satisfait. Bien sûr, il devait nous faire des remarques là-dessus. Enfin, je n’ai jamais eu de gros conflits avec lui. Parfois, il y a des erreurs sur les produits, alors il fait des remarques là-dessus. Il était très en colère que tout ne soit pas fait comme ça devait être fait.

On voit que les actions de Philippe sont, pour cette employée, légitimes.

Monika: Tous les chefs d’entreprises essayent d’éviter de payer les heures supplémentaires, parce que les employés doivent faire ce qu’ils doivent faire à temps, et s’ils n’y arrivent pas, ils doivent le faire pendant les heures supplémentaires. Tous les employés ont un travail à faire pendant la semaine, et s’ils n’arrivent pas à le faire pendant la semaine, ils doivent venir le samedi.

Pour Monika, l’attitude inappropriée des employés, au passage stigmatisés, explique l’attitude légitime des chefs d’entreprises et de Philippe. Voyons comment s’exprime Monika sur une « mentalité polonaise » dans l’entreprise.

Je vois maintenant que la jeune génération est très différente de la plus ancienne. Parce que, par exemple, les gens qui travaillaient sous le communisme étaient sûrs de garder leur emploi, ils se sentaient en sécurité, et ils ne pensaient pas qu’ils allaient arrêter de travailler même pour un jour. Maintenant, il y a une très forte concurrence. Ils voient l’avenir et espèrent différemment que les plus anciens. Ils doivent avoir de plus en plus de qualifications, ils doivent être capables d’être compétents.

On voit apparaître dans ce discours une dichotomie entre « jeunes » et « vieux ». D’un côté, les jeunes avec plus de « compétences » et de « qualifications » sont face à la « concurrence ». De l’autre, les plus « anciens » qui « travaillaient sous le communisme » qui « se sentaient en sécurité » (sécurité de l’emploi). Cependant, tous vivent dans le même contexte et comme le montre l’exemple de Marcek, tous sont dans une situation de concurrence sur le marché de l’emploi.

Passons maintenant à Antek, le directeur de la production. Cet homme de 29 ans, marié, est arrivé en octobre 1999 à l’UPEP. Diplômé de l’université polytechnique de Cracovie, son expérience du monde du travail se limite à trois entreprises dont l’UPEP. La première entreprise lui servit de stage de fin d’études. Il a commencé le travail rémunéré à partir de 1997 en tant que vendeur. Ensuite, il s’est chargé des opérations de transport et de logistique. Le salaire et l’absence de possibilités de promotion l’ont fait changer d’emploi.

Antek: J’ai trouvé mon deuxième travail dans une annonce dans le journal. Enfin, c’est ma femme qui l’a trouvé et m’a demandé d’appeler. Je n’avais pas d’augmentation de salaire, et je suis resté un an et demi à la même place. Je pensais à d’autres choses. Je voulais travailler dans l’industrie, la maintenance, la robotique et les automates. Je voulais plus d’expériences, changer ma position, je voulais plus de responsabilités. 

Quels problèmes avez-vous dans votre profession ?

Antek: J’ai juste beaucoup à dire sur le directeur (rires). Dans tous les emplois, il y a des problèmes. Pour moi, c’est avec les ouvriers, à cause de leur mentalité, ils viennent d’entreprises publiques, ils n’étaient pas préparés.

À quoi ?

Antek: Ah ! Tous ces changements. Avant, ils faisaient une chose à la fois, maintenant, ils doivent en faire deux ou trois. Ils ne faisaient jamais attention aux machines. Les plus gros problèmes tournaient autours des machines, alors je devais les reprendre.

Antek est arrivé dans l’entreprise il n’y a qu’un peu moins de deux ans, soit dix ans après la chute de l’ancien régime, ce qui place la « mentalité » relativement loin dans le temps et dans son expérience. De plus, il n’a jamais travaillé officiellement sous le régime communiste. Ces propos réfèrent à un jugement communément admis. Le passage d’un travail stable et sans pression sur la production à une exigence de rentabilité assortie à un marché du travail incertain. Toutefois, l’effectif des ouvriers regroupés à l’UPEP est composé en majorité d’acteurs dont l’âge ne dépasse pas trente ans. Par conséquent, les acquis professionnels de cette catégorie d’employés réfèrent à la période 1989-1999. Les accusations produites par Antek sont fictives et elles attestent d’une volonté de distanciation du groupe d’employés le plus bas dans la hiérarchie, assigné aux règles de fonctionnement des entreprises sous l’ancien régime. Et l’on sait que l’appartenance passé au communisme forme une image d’infériorité sur un plan national autant qu’international. Antek justifie sa position hiérarchique dans le cadre des transformations idéalisées des normes et règles de production.

Parmi ces propos, ceux qui concernent Karel, ont toujours été émis de façon sarcastique et évasive, notre apparente relation avec le manager général, le dissuadant d’expliciter la désapprobation ou le mépris qu’il laissait néanmoins sous-entendre.

On remarque aussi la volonté des acteurs de s’inscrire en rupture avec une image stéréotypée du « travailleur » de l’ancien régime « socialiste ». Cette image récurrente est d’autant plus malléable qu’elle réfère à une situation passée. Notons que la volonté de Karolina et d’Antek de se distancier des ouvriers est strictement contraire de cette idéologie dite « égalitaire » qu’ils projettent sur les ouvriers. Cette production idéelle « égalitariste », qui rapprochait « cadres » et « ouvriers » a sans doute toujours été contestée, mais elle sert ici de corollaire légitimant les « nouvelles valeurs » portées par ces acteurs. La mise en avant d’un renouveau revendiqué par Antek s’accompagne de l’injection d’un passé réifié (le communisme) dans le présent. Le tout étant basé sur un présupposé général explicité par Bernard Pudal : « la relation nécessaire entre communisme et classe ouvrière est un préjugé […] qui ne fait qu’entériner la représentation dominante que le communisme donnait de lui-même » (Pudal B., 2000). Ce discours est d’autant plus légitime qu’il est socialement accepté et dans divers lieux de la société polonaise.

Les ouvriers et le syndicat

Une des caractéristiques de cette entreprise réside dans l’absence de syndicat et dans la pesanteur de cette absence dans l’esprit des employés. Le manager s’explique sur le sujet :

Il y avait un syndicat, mais on l’a viré [rires]. Avec le syndicat, on ne pouvait pas virer les gens. […] Alors, on a viré le syndicat, mais il reste des groupes entre les ouvriers.

La fin du syndicat local semble être l’initiative de la direction de l’entreprise. Nous touchons là un point très important. Solidarité, en prenant le pouvoir, a perdu toute légitimité qui était fondée sur une opposition au système communiste. Rappelons que la coalition qui était au pouvoir jusque 1995 regroupait l’AWS (Akcja Wyborcza Solidarnosc, Action Électorale Solidarité) un parti issu de l’éclatement interne à Solidarité et le parti libéral UW (Unia Wolnosci, Union pour la Liberté). Cette perte de légitimité s’exprime avec la disparition de Lech Walesa du paysage politique. À partir du moment où il n’existe plus un opposant qui justifie son existence, ce syndicat a perdu toute crédibilité de défense des intérêts des ouvriers. Dans la mémoire de bon nombre d’ouvriers qui ont connu les périodes difficiles d’avant 1989, Solidarité représente aujourd’hui un groupe d’opportunistes qui ont fait passer leurs intérêts avant ceux des ouvriers.

Les plus jeunes ouvriers, ceux qui ne travaillaient pas avant 1989, projettent la création d’un syndicat. Cependant, pour eux Solidarité appartient à la politique. La plupart déclarent ne pas vouloir s’intéresser à cette politique ou encore qu’ils prendront le temps de s’en préoccuper une fois en retraite. Ils parlent plus volontiers d’un syndicat national par secteur d’activité. En effet, l’expérience du syndicat local disparu, fait qu’ils se retournent vers cette « solution » qui semble stratégiquement plus viable. On entend souvent dire qu’un syndicat local pourrait créer des antagonismes avec « le chef  », ce qui serait terriblement gênant puisque ce dernier est, rappelons-le, « réglo ». Les assertions qui s’expriment dans la relation avec l’« ethnologue » (B) montre que l’enquête devient un support des revendications qui concernent, entre autres, les salaires. L’attitude de Karel lorsqu’il nous a demandé de rester silencieux sur la question des salaires, et des droits salariaux en France prend alors tout son sens. Il se dessine entre les ouvriers et le manager une relation conflictuelle qui prend la forme d’une revendication/répression. Les ouvriers de leur côté, placent l’enquêteur dans une position de médiateur de ce rapport, avec la direction étrangère. Conscients des avantages relatifs que procure ce travail, ils restent très prudents.

Conclusion 

Résumons-nous. Karel symbolise la dépendance des employés à l’étranger. Sa position est légitimée par le fait qu’il s’inscrit hors de la situation économique globale polonaise. Les employés du bureau puisent leur légitimité dans une relation de proximité avec l’étranger, ils seraient porteurs de valeurs en adéquation avec les nouvelles normes de production, contrairement aux ouvriers qui se voient refoulés, assignés au « communisme » et à l’incompétence. De par l’absence de syndicat dans l’entreprise, qui a été supprimé à l’initiative du propriétaire, l’investigation devient le support des revendications politico-salariales des ouvriers qui ne trouvent pas de voix d’expression dans l’entreprise. Elle leur permet en même temps de comparer leur situation à l’UPEP avec leurs expériences professionnelles précédentes. Les ouvriers dans un sens légitiment la position d’étranger de Karel par le fait qu’il se différencie de la situation polonaise synonyme de chômage et de mauvaises conditions de travail. Toutefois, ceux-ci ne perdent pas espoir de trouver une possibilité de trouver une représentation à leurs revendications, ce dont la direction a parfaitement conscience, dans un pays où une partie d’un syndicat devenu parti politique, s’est vite passé des ouvriers au nom de la solidarité.

On remarquera aussi que la dépendance à l’étranger permet de neutraliser la subordination à l’État, tenu pour responsable de la situation « funeste » en Pologne. L’allégeance des employés de la direction se double d’accusations envers l’État. La domination est réinvestie dans l’imaginaire. À un niveau plus général, les gouvernements successifs en Pologne depuis la chute du mur de Berlin ont fait preuve d’allégeance aux créditeurs occidentaux, en même temps qu’ils essayaient d’imposer un pouvoir autochtone. Ces actions ont toujours généré de grandes contestations.

Comme on le voit, le revirement idéologique ambigu vers l’Ouest forme une des matières que les acteurs peuvent utiliser pour donner sens à leurs rapports sociaux. Les changements globaux survenus en Pologne, ont eu pour conséquence la conversion de la supériorité imaginaire idéologique et politico-économique du capitalisme libéral, sur un autre, le communisme, en mode de domination/justification du pouvoir et des constructions hiérarchiques. Cette supériorité se signifie aux yeux des acteurs dans l’effondrement du bloc soviétique en 1989, mais aussi dans les politiques menées par les gouvernements après cette date. La « thérapie de choc » plaçait directement la Pologne et son économie dans une situation de subordination au nouveau système idéologique et politico-économique. L’image est explicite : on s’occupait alors d’un malade.

 

Bibliographie

ALTHABE G., 1969 : Oppression et libération dans l’imaginaire. Les communautés villageoises de la côte orientale de Madagascar, François Maspero, Paris. (rééd. La découverte 2002)

ALTHABE G., SELIM M., 1998 : Démarches ethnologiques au présent. L’Harmattan, Paris.

BAZIN L., 1998 : Entreprise, politique, parenté : une perspective anthropologique sur la Côte d’Ivoire dans le monde actuel. L’Harmattan, Paris.

BAZIN L., SELIM M., 2001 : Motifs économiques en anthropologie, L’Harmattan, Paris.

CORDEAU S., HEEMERYCK A., 2001 : La Pologne postcommuniste : dépendance et formes de domination. Essai d’ethnologie de l’entreprise. Mémoire de maîtrise d’ethnologie. Université des sciences et technologies de Lille 1, Lille.

HEEMERYCK A., 2007 : La Roumanie entre stigmatisation et réhabilitation : Démocratisme, État, société et production de soi. Thèse de doctorat réalisée sous la direction de B. Hours, École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris.

PUDAL B., 2000 : « Politisation ouvrière et communisme » in Dreyfus M. et alii. (dir) Le siècle des communismes, éd. de l’atelier, Paris.

WEDEL J., 1998 : Collision and Collusion. The Strange Case Western Aid to Eastern Europe 1989-1998. St. Martin’s Press, New York.

 

 

Pour citer cet article

Antoine Heemeryck, « Nouvelles normes de travail et rapports sociaux en Pologne. L’exemple d’une entreprise », La_Revue, n°5, www.lrdb.fr, janvier 2011.


Date de création : 26/01/2011 15:23
Dernière modification : 26/01/2011 15:23
Catégorie : Anthropologie
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