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MADAGASCAR - Rabearivelo

La_Revue

 

n° 5, 2010-2011

Supplément océan Indien

 

 

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« Jean-Joseph Rabearivelo. L’adolescent fluet », Serge Meitinger

     Professeur de lettres à l’Université de La Réunion, Serge Meitinger connaît bien la littérature de l’océan Indien. Il co-dirige actuellement l’édition des œuvres complètes du poète malgache Jean-Joseph Rabearivelo (a).

     Poète, romancier, épistolier, diariste, traducteur, Jean-Joseph Rabearivelo (1903-1937) semble n’avoir cessé d’écrire tout au long de sa courte vie. L’« adolescent fluet » traverse avec fulgurance et intensité ce premier tiers de siècle ; élément moteur de la production littéraire malgache, il se passionne aussi pour les littératures du monde. Il lit beaucoup et traduit (du malgache ou en malgache), il correspond avec nombre d’écrivains français ou étrangers, nourrissant ce vœu d’être un passeur de langues et de cultures.

     Saluons ce remarquable travail d’édition qui vient sauver des milliers de pages achevant de moisir dans des malles et offre au lecteur l’œuvre injustement méconnue du « Prince des poètes malgaches » (Senghor).

 

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(a) Le tome 1 est paru fin 2010, le tome 2 devrait paraître courant 2012 (cf. références en fin d’article). L’article qui suit est une version provisoire de la présentation du tome 2. Nous remercions Serge Meitinger de nous avoir amicalement autorisé à le mettre en ligne ici.

 

 

Jean-Joseph Rabearivelo

 

L’adolescent fluet

 

Serge Meitinger

 

 

 

 

L’adolescent fluet, à l’ébouriffante tignasse, qui quitte, en 1916, dès l’âge de treize ans, l’École supérieure indigène Flacourt de Faravohitra pour ne plus remettre les pieds à l’école sait déjà clairement ce qu’il veut : il sera, lui qui se dit « fils des Rois d’une époque abolie », l’éclat et l’illustration de sa « race » pour sa génération et celles qui suivront. Cet éclat et cette illustration, il le sait, passent pour lui par la maîtrise de la langue du conquérant et par l’excellence qu’il saura démontrer dans le champ littéraire d’une des plus anciennes et brillantes civilisations d’Europe. Aussi le jeune garçon, qui est, de 1916 à 1919, secrétaire-interprète du chef de district d’Ambatolampy, Lucien Montagné, s’exerce-t-il, encouragé par ce dernier, en autodidacte à l’acquisition la plus parfaite possible de la langue et de la culture françaises. Au début des années vingt, alors qu’il est aide-bibliothécaire au Cercle de l’Union à Tananarive, il fréquente des étudiants en médecine et de jeunes lettrés qui se réunissent, sous l’égide de l’écrivain Samuel Jafetra, plusieurs fois par semaine, pour commenter les livres, les journaux et les revues venus de France. Il fait la connaissance de Pierre Camo, magistrat à Tananarive et poète d’une certaine notoriété dans le monde poétique français, qui l’aide à corriger les premiers vers français, intitulés « Le Couchant », qu’il publie le 24 mai 1921 dans La Tribune de Madagascar sous le pseudonyme de Jean Osmé.Comme il l’écrit lui-même, ce sont « peut-être les premiers écrits et publiés par un Malgache » et il n’est pas loin de la vérité concernant la naissance d’une poésie en vers français – qu’on ne dit pas encore « francophone » – à Madagascar et dont il sera d’emblée le principal héraut : dès 1922, se constitue ce que l’on appelle « la phalange Rabearivelo », groupe d’amis, écrivains et intellectuels, de la même génération dont Lys-Ber (Joseph Honoré Rabekoto), Harioley (Raharolahy), James Raoely, Razafitsifera et quelques autres. Ils collaborent à la revue Mpanoro-lalana (Le Guide) avec Samuel Ratany et tentent de créer une revue littéraire bilingue sous le titre de Takariva volafotsy (Soirée d’argent).

Entre 1920 et 1923, notre jeune poète rédige en malgache plusieurs feuilletons assez échevelés mais parfois éloquemment inspirés et toute une série de nouvelles, toujours en malgache, qui paraissent dans Vakio ity et dans Le Journal de Madagascar franco-malgache, des poèmes en malgache et des articles de critique littéraire et artistique : le critique juge la production esthétique de ses compatriotes et les appelle déjà ardemment à l’inventivité et à l’authenticité. Il commence le 19 août 1921 à numéroter les poèmes en vers français dont il remplit toute une série de petits cahiers et de carnets : il atteint le numéro 400 dès juin 1925 ! C’est en 1923 qu’il commence à publier régulièrement, surtout dans Le Journal de Madagascar franco-malgache, des nouvelles et des feuilletons en malgache toujours, mais de plus en plus de poèmes et d’articles en français. Et sa perspective intellectuelle et critique est toute tracée : son vœu le plus cher est de mettre en contact, de faire passer l’une dans l’autre les deux cultures qui sont les siennes, l’européenne (la française plus particulièrement, mais Rabearivelo apprend l’espagnol, s’efforce aussi de l’écrire et lit toute la littérature européenne) et la malgache. Dès ses premiers pas d’apprenti dans la poésie en vers français en août 1921, il souhaite y transcrire des poèmes d’auteurs malgaches comme Ny Avana et Stella ; sa participation à la première série de 18° Latitude Sud de Pierre Camo (1923-1924) comme à la seconde (1926-1927) propose plusieurs suites d’adaptations de poèmes traditionnels et de poèmes malgaches contemporains ; la seconde partie de son premier recueil publié en septembre 1924 : La Coupe de Cendres comprend plusieurs transcriptions en français de ses propres pièces en malgache et cette première plaquette, en ces transpositions tout comme en sa série inaugurale, risque un mode de prosodie surprenant et novateur qui dépayse délibérément l’inspiration pour faire produire à la langue française un ton qui n’est déjà plus exactement le sien. Dans l’autre sens, il traduit et publie Edgar Poe en malgache (à partir de la traduction de Baudelaire toutefois) et prépare une belle et copieuse anthologie des poèmes de Paul Valéry.

1925 est l’année que l’on pourrait dire de pleine éclosion, celle de la plus prodigieuse productivité et notre jeune poète y parachève, en quelque sorte, son apprentissage de la langue et de la poésie françaises en atteignant une première maturité. En effet, au cours de cette année, il compose deux recueils de poèmes français (restés presqu’entièrement inédits jusqu’à aujourd’hui) : Le Vin lourd achevé dès le 15 février et Trèfles entre août et décembre, en entame largement un troisième en décembre : Le Poème du départ et du regret (qui deviendra Chants pour Abéone), il écrit son premier roman historique L’Aube rouge où il dénonce le « péché originel » de la colonisation française et montre la mort par exécution du héros national Rainandriamampandry, intègre, courageux et innocent, comme un indice d’avenir et d’espoir plus que comme un signe d’échec ; et il rédige encore, au jour le jour, un grand nombre de poèmes épars dont se détache un cycle amoureux assez abondant qui pourrait bien prendre le titre de « Cycle de Sahondra ». En effet, Samuel Jafetra (qui meurt en février 1925) a introduit le jeune homme dans la bourgeoisie cultivée de la capitale et lui a fait connaître ainsi ses nièces, les deux cousines Mary Rabako et Sahondra, déjà veuve, auxquelles le jeune homme donne, dès 1924, des cours de français (la première deviendra son épouse en 1926 bien qu’il ne cesse de manifester un tendre penchant pour la seconde et ce jusque dans Les Calepins bleus dans les années trente).

En 1924 (et peut-être même dès 1923), la situation matérielle du poète se stabilise : il entre comme correcteur chez Louis Dussol, à l’Imprimerie de l’Imerne, place Colbert, emploi qu’il occupera jusqu’à sa mort, et, manifestement, il apprend le métier sur le tas, car il ne sera rémunéré qu’à partir de 1926 pour cette fonction. L’essentiel des journaux et des publications réalisées à Tananarive passent entre ses mains et il y collabore de plus en plus souvent, se trouvant aux premières loges pour suivre, entretenir voir envenimer les polémiques et les débats, nombreux et parfois virulents. Il profite apparemment de l’opportunité que lui offre sa place pour publier deux recueils chez son patron : Sylves en 1927 et Volumes en 1928. Ce sont là ses deux ensembles les plus proches du ton hérité de ses amis et maîtres français et les plus tributaires des deux Écoles poétiques dont se réclament Pierre Camo et ses proches : l’École romane et l’École fantaisiste ; l’École romane, créée dès 1891, se veut une réaction tempérée et humaniste aux excès du symbolisme : il s’agit de retrouver une inspiration à la fois bien française, méditerranéenne et néo-classique qui s’oppose à l’hermétisme comme aux frénésies névrotiques du mouvement décadent ; l’École fantaisiste est le nom donné à partir de 1912 à un groupe de poètes dont le plus notoire demeure Paul-Jean Toulet et qui répudient tous les grands courants littéraires et intellectuels du siècle précédent : romantisme, réalisme, symbolisme, naturalisme et positivisme pour réhabiliter une manière de burlesque qui permette un juste équilibre entre sentimentalité, humour et mélancolie. Le choix d’un ton mesuré voire léger n’exclut pas une certaine virtuosité métrique non plus que l’attachement sincère à une thématique de la nation et de la patrie. En particulier, chez Rabearivelo, cette double influence prend souvent l’allure du thrène et d’une certaine déploration du passé national perdu ; toutefois le poète tente aussi de se projeter vers un avenir tempéré et serein où une vie simple et rythmée par les grands cycles de la nature poursuit son cours.

La pensée des relations qui lient la civilisation de l’Europe à celle de Madagascar cristallise, en 1928, dans la métaphore de « l’interférence » qui sera le titre du second roman historique écrit entre octobre 1928 et juin 1929 : le phénomène physique, qui montre le fait plus qu’il ne le démontre ou justifie, révèle que là où se superposent les lumières venant de deux sources divergentes l’on obtient non un surcroît, voire un doublement, de l’éclat (comme on s’y attendrait naïvement), mais la production alternée de bandes lumineuses et de bandes sombres. Ainsi de la rencontre « des lumières contraires de deux civilisations » : c’est tout le sujet de l’intrigue qui analyse et suit la décomposition puis la destruction d’une famille aristocratique, de l’époque de Ranavalona Ière jusqu’aux conséquences de la Conquête de 1895. Et le poète songe, pour lui-même, à sortir vraiment des bandes sombres ou opaques produites en lui par le choc de ses deux sources lumineuses : une longue série poétique, rédigée en 1928 jusqu’au début de 1929, sous l’intitulé Terres de soleil, fournit à la fois la fin élégiaque du recueil Volumes (paru en 1928) et le mouvement plus novateur d’une suite qui deviendra les Chants d’Iarive. De ce point de vue, le premier semestre de 1929 fait de cette année une année charnière : Rabearivelo a préparé un quatrième recueil de ses poèmes en français qu’il souhaite intituler Vendanges et il tente déjà d’y intéresser son ami, le poète italien Lionello Fiumi, en même temps qu’il lui adresse un exemplaire de son Anthologie hova (composée de l’adaptation en français de poèmes malgaches traditionnels et de poèmes contemporains). Ainsi il unit quasiment en un seul envoi le versant de son inspiration française et le versant du passeur de langues et de cultures, soucieux de faire partager au monde entier les richesses de la littérature malgache. Mais il n’en reste pas là : il refond bientôt son œuvre entière pour faire apparaître en elle une partition essentielle qui laisse entendre où va désormais sa préférence et son espoir. C’est le projet de Chants d’Iarive précédé de Snoboland qui restera à l’état manuscrit (mais c’est un manuscrit complet, sans lacune, tracé par l’auteur de sa plus belle écriture !). L’ensemble poétique qui célèbre le monde natal d’Iarive, nom littéraire de Tananarive ou Antananarivo, comprend des poèmes écrits dès 1925 et s’achève en mars 1929 ; avec la reprise d’une heureuse création verbale de Fernand Divoire (qui réserve cette notion de « snoboland » à Claudel), il situe ses deux derniers recueils imprimés (Sylves et Volumes) et les Chants pour Abéone (encore inédits, mais complétés en 1927 et 1928) sous l’invocation un peu prétentieuse, un peu futile, d’une imitation ostentatoire du snobisme littéraire parisien. La distance ainsi prise ne l’empêche pas de recueillir soigneusement ses textes publiés ainsi que des inédits (et d’éventuellement les corriger), mais l’orientation est claire : c’est en vue d’un retour à l’inspiration native, délibérément valorisée et qu’il faudrait en même temps « universaliser » ! Ce que tente de réaliser en français, à partir d’avril 1929 et avec une sérénité qui se veut toute pythagoricienne, la suite de Vers dorés (presque entièrement inédite) dont l’élaboration se prolonge sur 1930 et 1931. Mais Rabearivelo s’y arrache sans doute trop à la référence ethnique pour prolonger dans l’universel, sous le signe d’une civilisation une et harmonieuse, éternelle, les perpétuels mouvements et élans d’une vie qui emprunte d’abord son rythme aux grands cycles naturels. L’ambition est grande et la maîtrise du jeune poète est remarquable, sa virtuosité métrique, sa finesse thématique et psychologique, son inventivité mythologique n’ont jamais été aussi grandes, mais c’est un échec car la série ne sera pas achevée (et elle sera volontairement, il nous semble, laissée ensuite dans l’ombre), supplantée qu’elle est en juin 1931 par l’apparition des premiers poèmes de Presque-Songes suivis, jusqu’en mai 1932, par ceux de Traduit de la Nuit. Ces deux ensembles, d’une certaine façon, jouent le même jeu que Vers dorés, celui d’une adhésion sans réserve aux grands cycles du monde, mais c’est en l’insérant, cette fois, dans la chair même du monde malgache.

Que s’est-il passé ? Un appel plus puissant l’a emporté sur toutes les mythologies et sur tous les rythmes hérités, même les plus beaux, les plus subtils : celui de la langue maternelle qui n’est pas seulement un idiome mais aussi un corps, une chair et un univers ! Le mythe d’Antée est une manière de réponse au dilemme, apparemment insoluble de « l’interférence », car il réintroduit une dynamique vitale là où le pur constat physique et matériel pourrait laisser démuni. Antée, c’est ce géant de la mythologie grecque, fils de Poséidon et de Gaïa, la Terre Mère, qui ne pouvait réellement conserver de force qu’au contact physique de sa mère, la Terre. Héraklès, pour le tuer, dut l’étouffer tout en le tenant à bout de bras au-dessus de sa tête pour l’empêcher de toucher le sol : mort aérienne que Rabearivelo transforme aussi en mort de gloire ! Car, pour notre poète, l’ambition naturelle de l’artiste est cet essor en pleins cieux qui s’appelle la gloire universelle, le départ vers l’inconnu pour connaître et se faire connaître, l’essor atmosphérique ! Et il en vit l’attrait et en honore l’exigence, toutefois il a besoin, pour ne pas perdre pied, pour ne pas perdre corps, de revenir périodiquement au terreau natal, à la langue qui irrigue ses veines et anime ses sens pour s’y régénérer. Toutefois, gare à l’enracinement qui serait enfouissement et stérile immobilisme, dès qu’il a touché terre et refait le plein d’énergie, le poète redécolle : le dynamisme lié au mythe d’Antée est une dialectique qui ne saurait trouver de cesse ! Les poèmes de ce qu’il appellera par la suite sa « seconde manière » naissent quasi simultanément dans les deux langues, sur la même page partagée d’un trait vertical, avec un jeu d’écho et de répons, avec parfois les incompatibilités dues à « l’interférence » mais résolues sans délai dans le mouvement même du dire, du chant ! Il y a là une sorte de miracle de réciprocité et d’équilibre que le poète vit en ces mois bénis de 1931-1932 où il semble bien dire adieu aux Muses de France qui ne seraient que françaises !

Mais ce temps heureux du parfait partage, de la mise à égalité des sources de lumière, ne dure guère ! Le poète sera mal compris, des deux bords : ni les lettrés malgaches s’en tenant à la lettre de la tradition ni les lettrés français dont le goût n’a été formé que par les classiques ne veulent le suivre sur ce terrain (en particulier le Gouverneur Général Léon Cayla affiche sa désapprobation devant ce retour au fonds ethnique). D’ailleurs la version malgache des deux recueils ne sera pas publiée intégralement du vivant de l’auteur, seule la version française trouvera des éditeurs. Pourtant Rabearivelo ne renonce pas : en participant au mouvement culturel initié par Ny Avana Ramanantoanina, sous le signe du « Hitady ny very » (« A la recherche des valeurs perdues »), en multipliant en 1932 les traductions de poètes étrangers dans le Fandrosoam-boavao (Le Nouveau Progrès) alors qu’il place en même temps des anthologies de poèmes malgaches souvent traduits par lui dans Le Journal des Poètes de Bruxelles par exemple, en entamant en 1933 l’adaptation théâtrale de légendes malgaches et de scènes populaires : Imaitsoanala et Aux portes de la ville (ces cantates mêlant texte, chants et danses seront représentées en 1935 et 1936 avec un vif succès). Il poursuit et amplifie même son rôle de passeur, continue à nourrir sa vocation de médiateur. A partir de 1933, toutefois, le poète éprouve de plus en plus de difficultés à écrire des poèmes, il est loin désormais de la fécondité des années vingt : il s’essaie à l’invention d’une troisième manière, qui semble laisser pour un temps l’écriture poétique en malgache ou chercher à la retrouver par des voies encore non frayées, ce sont les tentatives (inachevées) de Galets, de Chants voilés et des Proses pour Durtal. De fait, dans les ultimes années (1933-1937), ce sont Les Calepins bleus quireprésentent, chez lui, l’essentiel de l’acte littéraire créateur et, en même temps qu’il se livre pleinement à cette manifestation de son génie, il en souffre car le chant poétique représente pour lui le sommet de l’art et il ne cesse d’éprouver l’urgence de cette « vocation ». Cette apparente stérilité, se combinant à des problèmes financiers récurrents et à une vie pour le moins débridée et épuisante, à une santé qui fléchit sous le poids de l’intoxication liée à la consommation d’opium, à la dépression suscitée par l’impossibilité d’obtenir un poste stable dans l’administration coloniale, serait de nature à expliquer en grande part le suicide du 22 juin 1937. Mais n’oublions pas que cette mort, solennellement mise en scène, ne saurait se réduire, comme on l’a voulu dès le lendemain de son décès, à un désastre causé par la situation intolérable de l’intellectuel colonisé, ravalé au statut d’indigène, c’est-à-dire de citoyen de seconde zone. Non, cette mort, Rabearivelo l’a envisagée et ordonnée comme un envol et un essor, comme une apothéose : les premiers documents concernant son projet de suicide datent du mois d’août 1929 (l’année charnière), ils sont repris en janvier 1934 et parachevés le 22 juin 1937. La préméditation de l’acte remonte loin et obéit à une logique ! Il faut aussi penser, d’une part, à la mort du patriote Rainandriamampandra à la fin de L’Aube rouge, condamné bien qu’innocent mais acceptant sa mort comme une preuve positive de haute « malgachité » et de noblesse et même d’espoir pour les générations à venir, et de l’autre, à l’essor mortifère d’Antée s’élançant malgré tout vers les cieux et ne cessant de relancer l’élan qui le voue à une mort céleste, celle de la gloire universelle : l’holocauste impérieux et impérial du géant est celui du poète et, désormais, nous pouvons constater toute la vérité contenue dans cette naissance du jour de Presque-Songes, dite seulement et modestement « Une autre » :

 

Hafa koa

Rendrika mikambana ny kintana rehetra,

Tao anaty memin'ny fotoana,

Dia nampangatsiahina anaty ranomasina

Ary tonga vongam-bato misy jinjany.

Mpandidy vato miala aina, ny alina,

Mametraka ny fony manontolo ao,

Sy ny alahelony ny vatoasàny

Izay mihalevona, mihalevona,

Toa lavenona tsofin’ny rivotra,

Dia mijinja ilay sangam-bato amim-pitiavana.

 

Nefa vatolahy mazava

No voatsangan'ilay mahay zavatra eo ambony fasany tsy hita.

Une autre

Fondues ensemble toutes les étoiles

dans le creuset du temps,

puis refroidies dans la mer

et sont devenues un bloc de pierre à facettes.

Lapidaire moribonde, la nuit,

y mettant tout son cœur

et tout le regret qu’elle a de ses meules

qui se désagrègent, se désagrègent

comme cendres au contact du vent,

taille amoureusement le prisme.

 

Mais c’est une stèle lumineuse

que l’artiste aura érigée sur sa tombe invisible.

Références

Jean-Joseph Rabearivelo : Œuvres complètes, tome I : Le diariste (Les Calepins bleus), L’épistolier, Le moraliste, édition critique et génétique coordonnée par Serge Meitinger, Liliane Ramarosoa et Claire Riffard, Paris, éditions du C.N.R.S./Présence Africaine/Tsipika, Collection « Planète libre » n° 2, 2010, 1278 p.

 

Jean-Joseph Rabearivelo : Œuvres complètes, tome II : Le poète, Le narrateur, Le dramaturge, L’historien, Le critique, Le passeur de langues, édition critique et génétique coordonnée par Serge Meitinger, Liliane Ramarosoa et Claire Riffard, Paris, éditions du C.N.R.S./Tsipika, Collection « Planète libre » n° 3, à paraître, 1800 p. environ.

 

 

 

Pour citer cet article

Serge Meitinger, « Jean-Joseph Rabearivelo. L’adolescent fluet », La_Revue, n° 5, supplément océan Indien, www.lrdb.fr, février 2011.


Date de création : 24/02/2011 07:39
Dernière modification : 20/03/2011 21:31
Catégorie : MADAGASCAR
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