"Développez votre étrangeté légitime",   R. Char

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CARAIBES - Frantz FANON

La_Revue

 

2010-2011

 

 

supplément océan Indien

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« Frantz Fanon ou l’invention d’une humanité neuve », Arnaud Sabatier

 

 

[Également disponible sur lrdb.fr la conférence de Françoise Vergès, version audio, avril 2010]

 

 

 

 

 

Frantz Fanon

 

ou l’invention d’une humanité neuve

 

Arnaud Sabatier

 

 

 

 

« L’explosion n’aura pas lieu aujourd’hui.

Il est trop tôt… ou trop tard »

 

« Regarde le nègre !... Maman un nègre !...

Chut ! Il va se fâcher…

Ne faites pas attention, monsieur,

il ne sait pas que vous êtes aussi civilisé que nous…

Regarde, il est beau, ce nègre…

Le beau nègre vous emmerde, madame ! »

 

« Pour l’Europe, pour nous-même et pour l’humanité, camarades,

il faut faire peau neuve, développer une pensée neuve,

tenter de mettre sur pied un homme neuf ».

 

 

 

Quel destin singulier, fougueux et imprévisible que celui de Frantz Fanon. Le « Rousseau noir » (1) n’aura cessé de combattre avec conviction et générosité toutes les formes d’inégalité et d’aliénation. Militant activiste luttant contre le racisme et le colonialisme, psychiatre aux méthodes révolutionnaires, il aura également pris le temps de laisser une œuvre dense et féconde, au style inclassable, qui fait de lui un avocat infatigable de tous les peuples opprimés et un penseur original des causes de la domination comme des voies possibles de son dépassement. Beaucoup lu et commenté aux États-unis (2) (où il est mort), héros national en Algérie (où il est enterré), mais encore peu ou mal connu en France, Frantz Fanon, dont on célèbre en 2011 le cinquantenaire de la mort, semble sortir lentement de l’oubli (3).

Les premiers engagements déçus

Né le 20 juillet 1925 dans une famille de la petite bourgeoisie martiniquaise, d’un père inspecteur des douanes et d’une mère, métisse, commerçante, il fait ses études à Fort-de-France. Dès 1943, avec son ami Marcel Manville (4), il quitte clandestinement La Martinique occupée par l’Amiral Robert, représentant du régime de Vichy, et rejoint les Forces Françaises Libres à La Dominique ; puis il part en Europe combattre le nazisme. Engagé passionnément dans une lutte pour préserver ses idéaux de justice et de liberté, il est vite désabusé et fait plutôt l’expérience du racisme ordinaire et de l’indifférence passive. Dans une lettre adressée à sa famille en 1945, il décrit sa désillusion :

« Un an que j’ai laissé Fort-de-France. Pourquoi ? Pour défendre un idéal obsolète [...]. Je doute de tout, même de moi. Si je ne retournais pas, si vous appreniez un jour ma mort face à l’ennemi, consolez-vous, mais ne dites jamais : il est mort pour la belle cause […] car cette fausse idéologie, bouclier des politiciens imbéciles ne doit plus nous illuminer. Je me suis trompé ! Rien ici ne justifie cette subite décision de me faire le défenseur des intérêts du fermier quand lui-même s’en fout. » (cf. Alice Cherki, 2000)

En 1945, blessé mais décoré de la croix de guerre, il retourne à La Martinique. Il prépare son bac au lycée Victor-Schoelcher où enseignait Aimé Césaire qui sera élu maire et député. Il admire l’homme et milite pour lui, même s’il ne partage pas ses idées sur l’assimilation et la départementalisation, votée en 1946. Il se méfiera aussi de toute forme d’essentialisation et se démarquera de l’idée de négritude, « le nègre n’est pas. Pas plus que le Blanc » écrira-t-il dans Peau noire, masques blancs (PNMB, 187). Il repart en métropole faire sa médecine à Lyon, tout en suivant des études de philosophie, notamment les cours de Merleau-Ponty, et écrivant des pièces de théâtre. Il se spécialise en psychiatrie.

Le bicot et le nègre

Dès 1952, il publie l’un de ses premiers articles sur « Le syndrome nord-africain », dans la revue Esprit (repris dans Pour la révolution africaine, sous le titre « Le Colonisé en question »). Dans ce style unique qui liera singulièrement, comme dans tous ses écrits, une expression littéraire très inspirée et une analyse clinique très fine, il interroge : qui se cachent derrière les « bicot, bounioule, arabe, raton, sidi, mon z’ami » ?

« Tous ces hommes qui nous font peur, qui écrasent l’émeraude jalouse de nos rêves, qui bousculent la fragile courbe de nos sourires, tous ces homme en face de nous, qui ne nous posent point de questions, mais à qui nous en posons d’étranges. Quels sont-ils ? Je vous le demande, je me le demande. Quelles sont-elles, ces créatures affamées d’humanité qui s’arc-boutent aux frontières impalpables (mais je les sais d’expérience terriblement nettes) de la reconnaissance intégrale ? », (PRA, 10)

Il dénonce l'incompréhension et la méfiance du personnel médical français face aux symptômes des travailleurs immigrés nord-africains, ses a priori racistes et son indifférence à l’égard de la situation de vie et de travail des immigrés.

« Comment, des hommes vont et viennent le long d’un couloir que tu as construit pour eux, où tu n’as ménagé aucun banc où il puissent se reposer, où tu as cristallisé un tas d’épouvantails qui leur giflent rageusement le visage, où ils se blessent la face, la poitrine, le cœur. Où ils ne trouvent pas de place, où tu ne leur fais pas de place […].

Comment, cet homme que tu chosifies en l’appelant systématiquement Mohammed, que tu reconstruis, ou plutôt que tu dissous, à partir d’une idée, une idée que tu sais dégueulasse […] eh bien ! cet homme-ci, tu n’as pas l’impression de le vider de sa substance ? » (PRA, 19-20)

C’est ensuite la question des Noirs qui va l’occuper. La même année, à 25 ans, il publie Peau noire, masques blancs, qui est une récriture de sa première thèse − refusée − qui s’intitulait « Essai sur la désaliénation du Noir ». Il y dénonce le racisme et décrit le fonctionnement psychique du colonisé comme du colon. La décolonisation ne devra pas être seulement géographique, économique et politique, elle devra être aussi celle des esprits et du langage, celle des fantasmes et des mythes.

Dans ce très beau texte qui mêle l’autobiographie, la sociologie, l’anthropologie, la philosophie, la poésie et qu’il considère lui-même comme un « ouvrage clinique », Fanon s’attache à « amener [son] frère, Noir ou Blanc, à secouer le plus énergiquement possible la lamentable livrée édifiée par des siècles d’incompréhension », (PNMB, 10). Car si la décolonisation doit être effective, profonde, radicale et pour une part violente, il ne s’agit ni de partir en croisade pour la cause nègre, ni de nier la responsabilité des Noirs qui intériorisent un complexe d’infériorité et se laissent emprisonner dans une essence inventée par les Blancs, ces Noirs animés par le désir de se blanchir et qui portent volontiers un « masque blanc ». La société européenne s’est construite, dans les faits mais aussi dans ses représentations et son imaginaire sur des données racistes, il faudra donc, inévitablement « secouer les racines vermoulues de l’édifice » (PNMB, 9), mais la prise de conscience des réalités socio-économiques et historiques devront s’accompagner d’un travail des Noirs sur eux-mêmes, car il faut « rien de moins que libérer l’homme de couleur de lui-même » (PNMB, 6).

Je n’ai pas le droit, moi homme de couleur, de rechercher en quoi ma race est supérieure ou inférieure à une autre race. Je n’ai pas le droit, moi homme de couleur, de souhaiter la cristallisation chez le Blanc d’une culpabilité envers le passé de ma race. Je n’ai pas le droit, moi homme de couleur, de me préoccuper des moyens qui me permettraient de piétiner la fierté de l’ancien maître. Je n’ai ni le droit ni le devoir d’exiger réparation pour mes ancêtres domestiqués.

Il n’y a pas de mission nègre ; il n’y a pas de fardeau blanc. (PNMB, 185)

En 1952, il épouse Josie Dubié, française « blanche » rencontrée à Lyon qui sera journaliste et dont il aura un fils, Olivier, en 1955. Puis, il est interne à Saint Alban en Lozère, dans le service du docteur Tosquelles (5), émigré espagnol, républicain, antifranquiste, pionnier d’une nouvelle psychothérapie, la socio-thérapie ou psychiatrie institutionnelle, qui va considérablement l’influencer et qui défendait l’idée qu’il faut commencer par désaliéner l’institution psychiatrique elle-même et intégrer la réflexion sur la folie dans une interrogation sur l’aliénation sociale et culturelle – l’histoire singulière d’un individu étant liée au contexte historique et symbolique dans lequel il évolue. Fanon commence à développer un concept élargi de l’aliénation, « interrogée dans tous ses registres, au lieu de jonction du somatique et du psychique, de la structure et de l’histoire » (Alice Cherki, 2000).

L’expérience algérienne : le psychiatre et le militant

En 1953, après ses études de psychiatrie, il est nommé médecin-chef de l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville (qui porte aujourd’hui son nom), en Algérie. La thèse qui dominait alors la psychiatrie, défendue par « l’École d’Alger » (Antoine Porot), était le « primitivisme », sorte de racisme culturel qui situait « l’indigène nord-africain » à mi-chemin entre l’homme primitif et l’occidental évolué (6). Fanon va introduire la socio-thérapie et pratiquer une autre psychiatrie qui tient compte des repères culturels des Algériens, s’intéressant à leur rites, leurs mythes, leurs traditions et leurs pratiques, une psychiatrie qui lie et intègre au lieu d’enfermer et d’exclure. Il va s'intéresser aux thérapies locales traditionnelles, il ira en Kabylie observer les marabouts. Il fut, en quelque sorte, un précurseur de l’antipsychiatrie et de l’ethnopsychiatrie. Il va de plus condamner sans appel les effets psychiques dévastateurs de la colonisation et affirme que l’Algérien n’est pas infantile mais infantilisé, pas fainéant mais exploité, pas violent mais violenté. « La vérité est que la colonisation, dans son essence, se présentait déjà comme une grande pourvoyeuse des hôpitaux psychiatriques » écrira-t-il dans les Damnés de la terre (DT, 239).

En 1954 débute la guerre de libération nationale en Algérie. Il noue des contacts avec le Front de Libération Nationale (FLN) et prend le parti des colonisés ; il défend, comme il le fera toujours, le peuple opprimé. L’hôpital, où sont soignés des militants nationalistes, est désigné comme un « nid de fellagas ».

En 1956, il participe au Premier Congrès des Écrivains et artistes noirs à Paris (7). Son intervention s’intitule « Racisme et culture » (Repris dans Pour la révolution Africaine). il y inscrit le racisme dans un ensemble plus vaste d’oppression des peuples qui s’attache à détruire les valeurs culturelles mais sans les tuer définitivement pour autant.

« Le but recherché est davantage une agonie continuée qu’une disparition totale de la culture pré-existante. Cette culture, autrefois vivante et ouverte sur l’avenir, se ferme, figée dans le statut colonial, prise dans le carcan de l’oppression. A la fois présente et momifiée, elle atteste contre ses membres. Elle les définit en effet sans appel. La momification culturelle entraîne une momification de la pensée individuelle. L’apathie si universellement signalée des peuples coloniaux n’est que la conséquence logique de cette opération. » (PRA, 35)

Il va dénoncer de plus en plus clairement, tout autant les thèses racistes et colonialistes de la psychiatrie classique que les effets aliénants de la colonisation. Il démissionne de l’hôpital et rejoint le FLN en Tunisie. Sa lettre de démission témoigne d’une détermination et d’une intégrité sans faille, il y affirme que l’on ne peut prétendre désaliéner des malades mentaux sans les décoloniser aussi.

« Si la psychiatrie est la technique médicale qui se propose de permettre à l’homme de ne plus être étranger à son environnement, je me dois d’affirmer que l’Arabe, aliéné permanent dans son pays, vit dans un état de dépersonnalisation absolue. Le statut de l’Algérie ? Une déshumanisation systématique. […]. Les évènements d’Algérie sont la conséquence logique d’une tentative avortée de décérébraliser un peuple. […] La fonction d’une structure sociale est de mettre en place des institutions traversées par le souci de l’homme. Une société qui accule ses membres à des solutions de désespoir est une société non viable, une société à remplacer. » (PRA, 50-51)

En 1957, il est expulsé d’Algérie. Il passe trois mois en France cherchant vainement à convaincre ses amis politiques que le désir d’indépendance des Algériens est légitime, puis il revient s’installer à Tunis, siège du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). Il aura une double activité de psychiatre et de militant. Il devient membre de la rédaction de l’organe central du FLN, El Moudjahid et se voit rapidement confier d’importantes responsabilités.

En 1958, il échappa à plusieurs attentats au Maroc et en Italie. Il est chargé de mission auprès de plusieurs états d’Afrique noire puis ambassadeur du GPRA au Ghana, État indépendant depuis 1957. Il poursuit dans le même temps son travail de rénovation de la psychiatrie dans les hôpitaux de La Manouba puis de Charles-Nicolle en Tunisie, où il ouvre le premier hôpital de jour hors de la métropole.

En 1959, il publie L’An V de la révolution algérienne, qui sera interdit comme beaucoup d’ouvrages sur la guerre d’Algérie. Grand humaniste et internationaliste convaincu, il pense déjà, au-delà du conflit algérien, à élargir la décolonisation à toute l’Afrique.

La voix du tiers monde

En décembre 1960, il apprend qu’il est atteint d’une leucémie. Il se retire à Washington pour écrire, de mai à octobre 1961, son dernier ouvrage Les Damnés de la Terre, qui sera interdit pour « atteinte à la sécurité intérieure de l’État ». Les « damnés de la terre » − emprunt au premier vers de L’Internationale − ne sont plus les prolétaires des pays du Nord (parfois racistes, le plus souvent ignorant des conditions de vie des colonisés), mais tous les déshérités des pays pauvres. « Le tiers monde se découvre et se parle par cette voix », écrit Sartre dans sa fameuse préface (DT, 20). Fanon défend une culture populaire, celle qui s’ancre dans la population paysanne qui représente, selon lui, la véritable classe révolutionnaire.

Sans légitimer la violence, il en affirme la nécessité et en explique les ressorts psychologiques :

« [Le colonisé] est toujours près à abandonner son rôle de gibier pour prendre celui de chasseur. Le colonisé est un persécuté qui rêve en permanence de devenir persécuteur. Les symboles sociaux − gendarmes, clairons sonnant dans les casernes, défilés militaires et le drapeau là-haut − servent à la fois d’inhibiteurs et d’excitants. Ils ne signifient point : “Ne bouge pas”, mais “prépare bien ton coup” », (DT, 54)

Il y affirme, dans un texte engagé et habité, que la destruction des structures et des représentations coloniales devra permettre l’émergence d’« un homme neuf » ; l’Afrique ne devra pas « singer l’Europe » mais inventer une autre humanité.

« Le jeu européen est définitivement terminé, il faut trouver autre chose. Nous pouvons tout faire, aujourd’hui à condition de ne pas singer l’Europe, à condition de ne pas être obsédés par le désir de rattraper l’Europe. L’Europe a acquis une telle vitesse, folle et désordonnée, qu’elle échappe à tout conducteur, à toute raison et qu’elle va dans un vertige effroyable vers des abîmes dont il vaut mieux le plus rapidement s’éloigner. » (DT, 302).

Il mourra en décembre 1961, quelques jours après la parution de son livre et quelques mois avant l’indépendance de l’Algérie où il sera inhumé, à sa demande.

 

 

À une époque où revient comme une obsession le questionnement sur l’identité nationale, où le communautarisme rime moins avec commun et communication qu’avec privilèges et fermeture, où les nouvelles configurations géopolitiques imposent que l’on réfléchisse à l’avenir des États-nations, où le monde arabe se bat pour un autre avenir…, à cette époque où la décolonisation est un processus encore inachevé, sans doute n’est-il pas inutile de (re)lire Frantz Fanon.

 

___________________

(1) « The Black Rousseau », c’est ainsi que l’appelle François Bondy dans une recension qu’il fait des Damnés de la Terre (Wreched of the Earth). « Fanon n’était pas un Lénine noir mais un Rousseau noir. Il se souciait beaucoup moins de “développement économique” que de fraternité, de démocratie et de renouveau du nationalisme ». Il ajoute : Fanon était « jacobin par la méthode, rousseauiste par l’esprit et sartrien par le langage » (Trad. AS). “The Black Rousseau”», The New York Review of Books 6, n° 5, 31 mars 1966, p. 26.

(2) Lus par les anglophones, en général, et notamment au sein du courant des études postcoloniales dont Homi Bhabha, après Edouard Saïd, en fait un des précurseurs (« Remembering Fanon : Self, Psyche and the Colonial Condition », Remaking History, Ed. Barbara Kruger and Phil Mariani, Seattle, Bay Press, 1989). Il a, par ailleurs, inspiré nombre de mouvements de libération en Afrique et le Black Panther Party, aux États-unis.

(3) Comme l’atteste une certaine activité éditoriale : cinq biographies récentes et la réédition de ses livres souvent épuisés ou introuvables (cf. bibliographie infra).

(4) Marcel Manville (1922-1998), président et fondateur du cercle Frantz Fanon, fut un militant du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes : le peuple martiniquais comme tous les autres. Avocat, il défendit des combattants du FLN. Début 1962, il fut arrêté par la police française à Marseille en partance pour Bangui pour assurer la défense de progressistes centrafricains. Il est aussi le co-fondateur du MRAP.

(5) Sur cette période voir « Frantz Fanon à Saint-Alban » de François Tosquelles, in Sud/Nord, 2007/1, n° 22, « Frantz Fanon ».

(6) À lire l’article « le regard colonial de l’École psychiatrique d’Alger », sur le site de la LDH Toulon, février 2005.

(7) Le congrès se tient à La Sorbonne. Étaient aussi présents Aimé Césaire, Édouard Glissant, Léopold S. Senghor, James Baldwin… mais aussi Claude Lévi-Strauss et Jean-Paul Sartre.

Bibliographie

Peau noire, masques blancs, Le Seuil, 1952

L’An V de la révolution algérienne, (Maspero, 1959), La Découverte, 2011

Les Damnés de la Terre (Maspero, 1961), La Découverte, 2002

Pour la révolution africaine. Écrits politiques (Maspero, 1964), La Découverte, 2006.

 

Pierre Bouvier, Aimé Césaire, Frantz Fanon. Portraits de décolonisés, Belles Lettres, 2010

Christiane Chaulet Achour, Frantz Fanon. L’importun, Ed. Chèvre-feuille étoilée, 2004

Joby Fanon, Frantz Fanon - De la Martinique à l’Algérie et à l’Afrique, L’Harmattan, 2004

Alice Cherki, Frantz Fanon. Portrait, Ed. Seuil, 2000

David Macey, Frantz Fanon. A biography, (2000) Picador USA, New York, 2002

 

Quelques articles en ligne

Anne Mathieu, « Frantz Fanon, la négritude et l’émancipation », Le Monde diplomatique, mars 2009.

Yvon Fotia, « Frantz Fanon, la vérité noire, l’expérience anti-coloniale », Les Figures de la Domination, 2009

Françoise Vergès,« Le Nègre n’est pas. Pas plus que le Blanc », Actuel Marx 2/2005 (n° 38), p. 45-63.

Lothar Baier, « En souvenir d’un révolutionnaire qui se posait des questions », revue Agone , 33 | 2005.

 

Sites

Fondation Frantz Fanon, présidée par Mireille Fanon-Mendès France, sa fille.

Frantz Fanon. La cause des peuples colonisés

 

Film

Isaac Julien, Peau Noire, Masque Blanc, 1996, 70 min, Scénario [lire]

 

Anthologie

Peau noire, masques blancs, conclusion

Pour la révolution africaine, Extrait de « Racisme et culture »

Pour la révolution africaine, « Lettre à un Français » et « Lettre au Ministre Résident »

Les Damnés de la terre, p. 41-43, p. 53 et conclusion

 

 

Peau noire, masques blancs, Conclusion

 

« J’aperçois déjà le visage de tous ceux qui me demanderont de préciser tel ou tel point, de condamner telle ou telle conduite.

Il est évident, je ne cesserai de le répéter, que l’effort de désaliénation du docteur en médecine d’origine guadeloupéenne se laisse comprendre à partir de motivations essentiellement différentes de celui du nègre qui travaille à la construction du port d’Abidjan. Pour le premier, l’aliénation est de nature presque intellectuelle. C’est en tant qu’il conçoit la culture européenne comme moyen de se déprendre de sa race, qu’il se pose comme aliéné. Pour le second, c’est en tant que victime d’un régime basé sur l’exploitation d’une certaine race par une autre, sur le mépris d’une certaine humanité par une forme de civilisation tenue pour supérieure.

Nous ne poussons pas la naïveté jusqu’à croire que les appels à la raison ou au respect de l’homme puissent changer le réel. Pour le nègre qui travaille dans les plantations de canne du Robert [à La Martinique], il n’y a qu’une solution : la lutte. Et cette lutte, il l’entreprendra et la mènera non pas après une analyse marxiste ou idéaliste, mais parce que, tout simplement, il ne pourra concevoir son existence que sous les espèces d’un combat mené contre l’exploitation, la misère et la faim.

Il ne nous viendrait pas à l’idée de demander à ces nègres de corriger la conception qu’ils se font de l’histoire. D’ailleurs, nous sommes persuadé que, sans le savoir, ils entrent dans nos vues, habitués qu’ils sont à parler et à penser en termes de présent. Les quelques camarades ouvriers que j’ai eu l’occasion de rencontrer à Paris ne se sont jamais posé le problème de la découverte d’un passé nègre Ils savaient qu’ils étaient noirs, mais, me disaient-ils, cela ne change rien à rien.

En quoi ils avaient fichtrement raison.

À ce sujet, je formulerai une remarque que j’ai pu retrouver chez beaucoup d’auteurs : aliénation intellectuelle est une création de la société bourgeoise. Et j’appelle société bourgeoise toute société qui se sclérose dans des formes déterminées, interdisant toute évolution, toute marche, tout progrès, toute découverte. J’appelle bourgeoise une close où il ne fait pas bon vivre, où l’air est pourri, les idées et les gens en putréfaction. Et je crois qu’un homme qui prend position contre cette mort est en un sens un révolutionnaire.

La découverte de l’existence d’une civilisation nègre au XVe siècle ne me décerne pas un brevet d’humanité. Qu’on le veuille ou non, le passé ne peut en aucune façon me guider dans l’actualité. La situation que j’ai étudiée, on s’en est aperçu, n’est pas classique. L’objectivité scientifique m’était interdite, car aliéné, le névrosé, était mon frère, était ma soeur, était mon père. J’ai constamment essaye de révéler au Noir qu’en un sens il s’anormalise ; au Blanc, qu’il est à la fois mystificateur et mystifié.

Le Noir, à certains moments, est enfermé dans son corps. Or, « pour un être qui a acquis la conscience de Soi et de son corps, qui est parvenu à la dialectique du Sujet et de l’objet, le corps n’est plus cause de la structure de la conscience, il est devenu objet de conscience » [Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, p. 277.].

Le Noir, même sincère, est esclave du passé. Cependant, je suis un homme, et en ce sens la guerre du Péloponnèse est aussi mienne que la découverte de la boussole. En face du Blanc, le Noir a un passé à valoriser, une revanche à prendre ; en face du Noir, le Blanc contemporain ressent la nécessité de rappeler la période anthropophagique. Il y a quelques années, l’Association lyonnaise des Étudiants de la France d’outre-mer me demandait de répondre à un article qui littéralement faisait de la musique de jazz une irruption du cannibalisme dans le monde moderne. Sachant ou j’allais, je refusai les prémices de l’interlocuteur et je demandai au défenseur de la pureté européenne de se défaire d’un spasme qui n’avait rien de culturel. Certains hommes veulent enfler le monde de leur être Un philosophe allemand avait décrit ce processus sous le nom de pathologie de la liberte. En l’occurrence, je n’avais pas à prendre position pour la musique noire contre la musique blanche, mais à aider mon frère à abandonner une attitude qui n’avait rien de bénéfique.

Le problème envisagé ici se situe dans la temporalité. Seront désaliénés Nègres et Blancs qui auront refusé de se laisser enfermer dans la Tour substantialisée du Passé. Pour beaucoup d’autres nègres, la désaliénation naîtra, par ailleurs, du refus de tenir l’actualité pour définitive.

Je suis un homme, et c’est tout le passé du monde que j’ai à reprendre. Je ne suis pas seulement responsable de la révolte de Saint-Domingue.

Chaque fois qu’un homme a fait triompher la dignité de l’esprit, chaque fois qu’un homme a dit non à une tentative d’asservissement de son semblable, je me suis senti solidaire de son acte.

En aucune façon je ne dois tirer du passé des peuples de couleur ma vocation originelle.

En aucune façon je ne dois m’attacher à faire revivre une civilisation nègre injustement méconnue. Je ne me fais l’homme d’aucun passé. Je ne veux pas chanter le passé aux dépens de mon présent et de mon avenir. Ce n’est pas parce que l’Indochinois a découvert une culture propre qu’il s’est révolté. C’est parce que « tout simplement » il lui devenait, à plus d’un titre, impossible de respirer.

Quand on se rappelle les récits des sergents de carrière qui, en 1938, décrivaient le pays des piastres et des pousse-pousse, des boys et des femmes à bon marche, on ne comprend que trop la fureur avec laquelle se battent les hommes du Viet-Minh.

Un camarade, aux côtés duquel je m’étais trouvé durant la dernière guerre, est revenu d’Indochine. Il m’a mis au courant de beaucoup de choses. Par exemple de la sérénité avec laquelle de jeunes Vietnamiens de seize ou dix-sept ans tombaient devant un peloton d’exécution. Une fois, me dit-il, nous fûmes obligés de tirer dans la position du tireur à genoux : les soldats tremblaient devant ces jeunes « fanatiques ». En conclusion, il ajoutait : « La guerre que nous avons faite ensemble n’était qu’un jeu à côté de ce qui se passe là-bas. »

Vues d’Europe, ces choses sont incompréhensibles. Certains arguent d’une prétendue attitude asiatique devant la mort. Mais ces philosophes de bas étage ne convainquent personne. Cette sérénité asiatique, les « voyous » du Vercors et les « terroristes » de la Résistance l’ont manifestée pour leur compte il n’y a pas si longtemps.

Les Vietnamiens qui meurent devant le peloton d’exécution n’espèrent pas que leur sacrifice permettra la réapparition d’un passé. C’est au nom du présent et de l’avenir qu’ils acceptent de mourir.

Si à un moment la question s’est posée pour moi d’être effectivement solidaire d’un passé déterminé, c’est dans la mesure où je me suis engagé envers moi-même et envers mon prochain à combattre de toute mon existence, de toute ma force pour que plus jamais il n’y ait, sur la terre, de peuples asservis.

Ce n’est pas le monde noir qui me dicte ma conduite. Ma peau noire n’est pas dépositaire de valeurs spécifiques. Depuis longtemps, le ciel étoilé qui laissait Kant pantelant nous a livré ses secrets. Et la loi morale doute d’elle-même.

En tant qu’homme, je m’engage à affronter le risque de l’anéantissement pour que deux ou trois vérités jettent sur le monde leur essentielle clarté.

Sartre a montré que le passé, dans la ligne d’une attitude inauthentique, « prend » en masse et, solidement charpente, informe alors l’individu. C’est le passé transmué en valeur. Mais je peux aussi reprendre mon passé, le valoriser ou le condamner par mes choix successifs.

Le Noir veut être comme le Blanc. Pour le Noir, il n’y a qu’un destin. Et il est blanc. Il y a de cela longtemps, le Noir a admis la supériorité indiscutable du Blanc, et tous ses efforts tendent à réaliser une existence blanche.

N’ai-je donc pas sur cette terre autre chose à faire qu’à venger les Noirs du XVIIe siècle ?

Dois-je sur cette terre, qui déjà tente de se dérober, me poser le problème de la vérité noire ?

Dois-je me confiner dans la justification d’un angle facial ?

Je n’ai pas le droit, moi homme de couleur, de rechercher en quoi ma race est supérieure ou inférieure à une autre race.

Je n’ai pas le droit, moi homme de couleur, de souhaiter la cristallisation chez le Blanc d’une culpabilité envers le passé de ma race.

Je n’ai pas le droit, moi homme de couleur, de me préoccuper des moyens qui me permettraient de piétiner la fierté de l’ancien maître.

Je n’ai ni le droit ni le devoir d’exiger réparation pour mes ancêtres domestiqués.

Il n’y a pas de mission nègre ; il n’y a pas de fardeau blanc.

Je me découvre un jour dans un monde où les choses font mal ; un monde où l’on me réclame de me battre; un monde où il est toujours question d’anéantissement ou de victoire.

Je me découvre, moi homme, dans un monde où les mots se frangent de silence; dans un monde où l’autre, interminablement, se durcit.

Non, je n’ai pas le droit de venir et de crier ma haine au Blanc. Je n’ai pas le devoir de murmurer ma reconnaissance au Blanc.

Il y a ma vie prise au lasso de l’existence. Il y a ma liberte qui me renvoie à moi-même. Non, je n’ai pas le droit être un Noir.

Je n’ai pas le devoir d’être ceci ou cela...

Si le Blanc me conteste mon humanité, je lui montrerai, en faisant peser sur sa vie tout mon poids d’homme, que je ne suis pas ce « Y a bon banania » qu’il persiste à imaginer.

Je me découvre un jour dans le monde et je me reconnais un seul droit : celui d’exiger de l’autre un comportement humain.

Un seul devoir. Celui de ne pas renier ma liberte au travers de mes choix.

Je ne veux pas être la victime de la Ruse d’un monde noir.

Ma vie ne doit pas être consacrée à faire le bilan des valeurs nègres.

Il n’y a pas de monde blanc, il n’y a pas d’éthique blanche, pas davantage d’intelligence blanche.

Il y a de part et d’autre du monde des hommes qui cherchent.

Je ne suis pas prisonnier de l’Histoire. Je ne dois pas y chercher le sens de ma destinée.

Je dois me rappeler à tout instant que le véritable saut consiste à introduire l’invention dans l’existence.

Dans le monde où je m’achemine, je me crée interminablement.

Je suis solidaire de l’Être dans la mesure où je le dépasse.

Et nous voyons, à travers un problème particulier, se profiler celui de l’Action. Placé dans ce monde, en situation, « embarqué » comme le voulait Pascal, vais-je accumuler des armes ?

Vais-je demander à l’homme blanc d’aujourd’hui d’être responsable des négriers du XVIIe siècle ?

Vais-je essayer par tous les moyens de faire naître la Culpabilité dans les âmes ?

La douleur morale devant la densité du Passé ? Je suis nègre et des tonnes de chaînes, des orages de coups, des fleuves de crachats ruissellent sur mes épaules.

Mais je n’ai pas le droit de me laisser ancrer. Je n’ai pas le droit d’admettre la moindre parcelle d’être dans mon existence. Je n’ai pas le droit de me laisser engluer par les déterminations du passé.

Je ne suis pas esclave de l’Esclavage qui déshumanisa mes pères.

Pour beaucoup d’intellectuels de couleur, la culture européenne présente un caractère d’extériorité. De plus, dans les rapports humains, le Noir peut se sentir étranger au monde occidental. Ne voulant pas faire figure de parent pauvre, de fils adoptif, de rejeton bâtard, va-t-il tenter fébrilement de découvrir une civilisation nègre ?

Que surtout l’on nous comprenne. Nous sommes convaincu qu’il y aurait un grand intérêt à entrer en contact avec une littérature ou une architecture du IIIe siècle avant Jésus-Christ. Nous serions très heureux de savoir qu’il exista une correspondance entre tel philosophe nègre et Platon. Mais nous ne voyons absolument pas ce que ce fait pourrait changer dans la situation des petits gamins de huit ans qui travaillent dans les champs de canne en Martinique ou en Guadeloupe.

Il ne faut pas essayer de fixer l’homme, puisque son destin est d’être lâché.

La densité de l’Histoire ne détermine aucun de mes actes.

Je suis mon propre fondement.

Et c’est en dépassant la donnée historique, instrumentale, que j’introduis le cycle de ma liberté.

Le malheur de l’homme de couleur est d’avoir été esclavagisé.

Le malheur et l’inhumanité du Blanc sont d’avoir tué l’homme quelque part.

Sont, encore aujourd’hui, d’organiser rationnellement cette déshumanisation. Mais moi, l’homme de couleur, dans la mesure où il me devient possible d’exister absolument, je n’ai pas le droit de me cantonner dans un monde de réparations rétroactives.

Moi, l’homme de couleur, je ne veux qu’une chose :

Que jamais l’instrument ne domine l’homme. Que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme. C’est-à-dire de moi par un autre. Qu’il me soit permis de découvrir et de vouloir l’homme, où qu’il se trouve.

Le nègre n’est pas. Pas plus que le Blanc.

Tous deux ont à s’écarter des voix inhumaines qui furent celles de leurs ancêtres respectifs afin que naisse une authentique communication. Avant de s’engager dans la voix positive, il y a pour la liberté un effort de désaliénation. Un homme, au début de son existence, est toujours congestionné, est noyé dans la contingence. Le malheur de l’homme est d’avoir été enfant.

C’est par un effort de reprise sur soi et de dépouillement, c’est par une tension permanente de leur liberté que les hommes peuvent créer les conditions d’existence idéales d’un monde humain.

Supériorité ? Infériorité ?

Pourquoi tout simplement ne pas essayer de toucher l’autre, de sentir l’autre, de me révéler l’autre ? Ma liberté ne m’est-elle donc pas donnée pour édifier le monde du Toi ?

À la fin de cet ouvrage, nous aimerions que l’on sente comme nous la dimension ouverte de toute conscience.

 

Mon ultime prière :

Ô mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge !

 

 

**********

 

Pour la révolution africaine, « Racisme et culture », 1956

 

« Le racisme, nous l’avons vu, n'est qu'un élément d'un plus vaste ensemble : celui de l'oppression systématisée d'un peuple. Comment se comporte un peuple qui opprime ? Ici des constantes sont retrouvées.

On assiste à la destruction des valeurs culturelles, des modalités d'existence. Le langage, l'habillement, les techniques sont dévalorisées. Comment rendre compte de cette constante ? Les psychologues qui ont tendance à tout expliquer par des mouvements de l'âme, prétendent retrouver ce comportement au niveau de contacts entre particuliers : critique d'un chapeau original, d'une façon de parler, de marcher ...

De pareilles tentatives ignorent volontairement le caractère incomparable de la situation coloniale. En réalité les nations qui entreprennent une guerre coloniale ne se préoccupent pas de confronter des cultures. La guerre est une gigantesque affaire commerciale et toute perspective doit être ramenée à cette donnée. L'asservissement, au sens le plus rigoureux, de la population autochtone est la première nécessité.

Pour cela il faut briser ses systèmes de référence. L'expropriation, le dépouillement, la razzia, le meurtre objectif se doublent d'une mise à sac des schèmes culturels ou du moins conditionnent cette mise à sac. Le panorama social est déstructuré, les valeurs bafouées, écrasées, vidées.

Les lignes de forces, écroulées, n'ordonnent plus. En face un nouvel ensemble, imposé, non pas proposé mais affirmé, pesant de tout son poids de canons et de sabres.

La mise en place du régime colonial n'entraîne pas pour autant la mort de la culture autochtone. Il ressort au contraire de l'observation historique que le but recherché est davantage une agonie continuée qu'une disparition totale de la culture pré-existante. Cette culture, autrefois vivante et ouverte sur l'avenir, se ferme, figée dans le statut colonial, prise dans le carcan de l'oppression. À la fois présente et momifiée, elle atteste contre ses membres. Elle les définit en effet sans appel. La momification culturelle entraîne une momification de la pensée individuelle. L'apathie si universellement signalée des peuples coloniaux n'est que la conséquence logique de cette opération. Le reproche de l'inertie constamment adressé à “l'indigène” est le comble de la mauvaise foi. Comme s'il était possible à un homme d'évoluer autrement que dans le cadre d'une culture qui le reconnaît et qu'il décide d'assumer ».

 

 

Pour la révolution africaine, « Lettre à un Français », 1956

 

La « Lettre à un Français », quoique plus largement destinée, a été probablement écrite pour Lacaton, psychiatre, Chef de service à Blida à la même époque que lui et qui venait de Bordeaux. Démocrate, plutôt à gauche, il a donné un coup de main à la résistance mais a très vite freiné. Il attendait de rentrer en France le plus vite possible. A sa lecture, on peut être frappé par la connaissance que Fanon a acquise de la société coloniale de l’époque.

 

Quand tu m’as dit ton désir de quitter l’Algérie, mon amitié soudain s’est faite silencieuse ? Certes des images surgies, tenaces et décisives étaient à l’entrée de ma mémoire.

Je te regardais et ta femme à côté.

Tu te voyais déjà en France… De nouveaux visages autour de toi, très loin de ce pays où depuis quelques jours les choses décidément ne vont pas bien.

Tu m’as dit, l’atmosphère se gâte, il faut que je m’en aille. Ta décision sans être irrévocable parce que tu l’avais exprimée, progressivement prenait forme.

Ce pays inexplicablement hérissé ! Les routes qui ne sont plus sûres. Les champs de blé transformés en brasiers. Les Arabes qui sont méchants.

On raconte. On raconte. Les femmes seront violées. Les testicules seront coupés et fichés entre les dents.

Rappelez-vous Sétif ! Voulez-vous un autre Sétif ?

Ils l’auront mais pas nous.

Tu m’as dit tout cela en riant.

Mais ta femme ne riait pas.

Et derrière ton rire j’ai vu.

J’ai vu ton essentielle ignorance des choses de ce pays.

Des choses car je t’expliquerai.

Peut-être partiras-tu, mais dis-moi, quand on te demandera : « Que se passe-t-il en Algérie ? » Que répondras-tu ?

Quand tes frères te demanderont : qu’est-il arrivé en Algérie ? Que leur répondras-tu ?

Plus précisément quand on voudra comprendre pourquoi tu as quitté ce pays, comment feras-tu pour éteindre cette honte que déjà tu traînes ?

Cette honte de n’avoir pas compris, de n’avoir pas voulu comprendre ce qui autour de toi s’est passé tous les jours.

Huit ans durant tu fus dans ce pays.

Et pas un morceau de cette énorme plaie qui t’ait empêché !

Et pas un morceau de cette énorme plaie qui t’est obligé !

De te découvrir enfin tel.

Inquiet de l’Homme mais singulièrement pas de l’Arabe.

Soucieux, angoissé, tenaillé

Mais en plein champ, ton immersion dans la même boue, dans la même lèpre.

Car pas un Européen qui ne se révolte, ne s’indigne, ne s’alarme de tout, sauf du sort fait à l’Arabe.

Arabes inaperçus.

Arabes ignorés.

Arabes passés sous silence.

Arabes subtilisés, dissimulés.

Arabes quotidiennement niés, transformés en décor saharien. Et toi mêlé à ceux :

Qui n’ont jamais serré la main à un Arabe.

Jamais bu le café.

Jamais parlé du temps qu’il fait à un Arabe.

À tes côtés les Arabes.

Écartés les Arabes.

Sans effort rejetés les Arabes.

Confinés les Arabes.

Ville indigène écrasée.

Ville d’indigènes endormis.

Il n’arrive jamais rien chez les Arabes.

Toute cette lèpre sur ton corps.

Tu partiras. Mais toutes ces questions, ces questions sans réponse. Le silence conjugué de 800 000 Français, ce silence ignorant, ce silence innocent.

Et 9 000 000 d’hommes sous ce linceul de silence.

Je t’offre ce dossier afin que nul ne meure, ni les morts d’hier, ni les ressuscités d’aujourd’hui.

Je veux ma voix brutale, je ne la veux pas belle, je ne la veux pas pure, je ne la veux pas de toutes dimensions.

Je la veux de part en part déchirée, je ne veux pas qu’elle s’amuse car enfin, je parle de l’homme et de son refus, de la quotidienne pourriture de l’homme, de son épouvantable mission.

Je veux que tu racontes.

Que je dise par exemple : il existe une crise de la scolarisation en Algérie, pour que tu penses : c’est dommage il faut y remédier.

Que je dise : un Arabe sur trois cents qui sache signer son nom, pour que tu penses : c’est triste, il faut que cela cesse.

Écoute plus avant : Une directrice d’école se plaignant devant moi, se plaignant à moi d’être obligée chaque année d’admettre dans son école de nouveaux petits Arabes. Une directrice d’école se plaignant, une fois tous les Européens inscrits, d’être obligée de scolariser quelques petits Arabes.

L’analphabétisme de ces petits bicots qui croît à la mesure même de notre silence. Instruire les Arabes, mais vous n’y pensez pas. Vous voulez donc nous compliquer la vie. Ils sont bien comme ils sont. Moins ils comprennent, mieux cela vaut. Et où prendre les crédits. Cela va vous coûter les deux yeux de la tête. D’ailleurs ils n’en demandent pas tant. Une enquête faite auprès des Caïds montre que l’Arabe ne réclame pas d’écoles.

Millions de petits cireurs. Millions de « porter madame ».

Millions de donne-moi un morceau de pain. Millions d’illettrés « ne sachant pas signer, ne signe, signons ».

Millions d’empreintes digitales sur les procès-verbaux qui conduisent en prisons.

Sur les actes de Monsieur le Cadi.

Sur les engagements dans les régiments de tirailleurs algériens.

Millions de fellahs exploités, trompés, volés.

Fellahs agrippés à quatre heures du matin, abandonnés à huit heures du soir. Du soleil à la lune.

Fellahs gorgés d’eau, gorgés de feuilles, gorgés de vieille galette qui doit faire tout le mois.

Fellah immobile et tes bras bougent et ton dos courbé mais ta vie arrêtée.

Les voitures passent et vous ne bougez pas. On vous passerait sur le ventre que vous ne bougeriez pas.

Arabes sur les routes.

Bâtons passés dans l’anse du panier.

Panier vide, espoir vide, toute cette mort du fellah.

Deux cent cinquante francs par jour.

Fellah sans terre.

Fellah sans raison.

Si vous n’êtes pas contents vous n’avez qu’à partir. Des enfants pleins la case. Des femmes pleines dans les cases.

Fellah essoré.

Sans rêve.

Six fois deux cent cinquante francs par jour.

Et rien ici ne vous appartient.

On est gentil avec vous, de quoi vous plaigniez-vous ?

Sans nous que feriez-vous ? Ah, il serait joli ce pays si nous nous en allions ?

Transformé en marais au bout de peu de temps, oui !

Vingt-quatre fois deux cent cinquante francs par jour.

Travaille fellah. Dans ton sang l’éreintement prosterné de toute une vie.

Six mille francs par mois.

Sur ton visage le désespoir.

Dans ton ventre la résignation…

Qu’importe fellah si ce pays est beau.

 

 

Pour la révolution africaine,« Lettre au Ministre Résident »

 

Monsieur le Docteur Frantz Fanon

Médecin des Hôpitaux Psychiatriques

Médecin-Chef de service

à L’Hôpital Psychiatrique de

BLIDA-JOINVILLE

 

A Monsieur le Ministre Résident

Gouverneur Général de l’Algérie

ALGER

 

Monsieur Le Ministre,

Sur ma demande et par arrêté en date du 22 octobre 1953, Monsieur le Ministre de la Santé Publique et de la Population a bien voulu me mettre à la disposition de Monsieur le Gouverneur Général de l’Algérie pour être affecté à un Hôpital Psychiatrique de l’Algérie. Installé à l’Hôpital Psychiatrique de Blida-Joinville le 23 novembre 1953, j’y exerce depuis cette date les fonctions de Médecin-Chef de service. Bien que les conditions objectives de la pratique psychiatrique en Algérie fussent déjà un défi au bon sens, il m’était apparu que des efforts devaient être entrepris pour rendre moins vicieux un système dont les bases doctrinales s’opposaient quotidiennement à une perspective humaine authentique. Pendant près de trois ans je me suis mis totalement au service de ce pays et des hommes qui l’habitent. Je n’ai ménagé ni mes efforts, ni mon enthousiasme. Pas un morceau de mon action qui n’ait exigé comme horizon l’émergence unanimement souhaitée d’un monde valable.

Mais que sont l’enthousiasme et le souci de l’homme si journellement la réalité est tissée de mensonges, de lâchetés, du mépris de l’homme ? Que sont les intentions si leur incarnation est rendue impossible par l’indigence du cœur, la stérilité de l’esprit, la haine des autochtones de ce pays ?

La Folie est l’un des moyens qu’a l’homme de perdre sa liberté. Et je puis dire, que placé à cette intersection, j’ai mesuré avec effroi l’ampleur de l’aliénation des habitants de ce pays. Si la psychiatrie est la technique médicale qui se propose de permettre à l’homme de ne plus être étranger à son environnement, je me dois d’affirmer que l’Arabe, aliéné permanent dans son pays, vit dans un état de dépersonnalisation absolue.

Le statut de l’Algérie ? Une déshumanisation systématique.

Or le pari absurde était de vouloir coûte que coûte faire exister quelques valeurs alors que le non-droit, l’inégalité, le meurtre multi-quotidien de l’homme étaient érigés en principes législatifs. La structure coloniale existant en Algérie s’opposait à toute tentative de remettre l’individu à sa place.

Monsieur le Ministre, il arrive un moment où la ténacité devient persévération morbide. L’espoir n’est plus alors la porte ouverte sur l’avenir mais le maintien illogique d’une attitude subjective en rupture organisée avec le réel ?

Monsieur le Ministre, les événements actuels qui ensanglantent l’Algérie ne constituent pas aux yeux de l’observateur un scandale. Ce n’est ni un accident, ni une panne de mécanisme.

Les événements d’Algérie sont la conséquence logique d’une tentative avortée de décérébraliser un peuple.

Il n’était point exigé d’être psychologue pour deviner sous la bonhomie apparente de l’Algérien, derrière son humilité dépouillée, une exigence fondamentale de dignité. Et rien ne sert, à l’occasion de manifestations non simplifiables, de faire appel à un quelconque civisme. La fonction d’une structure sociale est de mettre en place des institutions traversées par le souci de l’homme. Une société qui accule ses membres à des solutions de désespoir est une société non viable, une société à remplacer.

Le devoir du citoyen est de le dire. Aucune parole professionnelle, aucune solidarité de classe, aucun désir de laver le linge en famille ne prévaut ici. Nulle mystification pseudo-nationale ne trouve grâce devant l’exigence de la pensée.

Monsieur le Ministre, la décision de sanctionner les grévistes du 5 juillet 1956 est une mesure qui, littéralement, me paraît irrationnelle. Ou les grévistes ont été terrorisés dans leur chair et celle de leur famille, alors il fallait comprendre leur attitude, la juger normale, compte tenu de l’atmosphère.

Ou leur abstention traduisait un courant d’opinion unanime, une conviction inébranlable, alors toute attitude sanctionniste était superflue, gratuite, inopérante.

Je dois à la vérité de dire que la peur ne m’a pas paru être le trait dominant des grévistes. Bien plutôt il y avait le vœu inéluctable de susciter dans le calme et le silence une ère nouvelle toute de dignité et de paix.

Le travailleur dans la cité doit collaborer à la manifestation sociale. Mais il faut qu’il soit convaincu de l’excellence de cette société vécue. Il arrive un moment où le silence devient mensonge.

Les intentions maîtresses de l’existence personnelle s’accommodent mal des atteintes permanentes aux valeurs les plus banales.

Depuis de longs mois ma conscience est le siège de débats impardonnables. Et leur conclusion est la volonté de ne pas désespérer de l’homme, c’est-à-dire de moi-même.

Ma décision est de ne pas assurer une responsabilité coûte que coûte, sous le fallacieux prétexte qu’il n’y a rien d’autre à faire.

Pour toutes ces raisons, j’ai l’honneur, Monsieur le Ministre, de vous demander de bien vouloir accepter ma démission et de mettre fin à ma mission en Algérie, avec l’assurance de ma considération distinguée.

 

 

**********

 

Les Damnés de la terre, 41-43

 

« Le monde colonisé est un monde coupé en deux. La ligne de partage, la frontière en est indiquée par les casernes et les postes de police. Aux colonies, l'interlocuteur valable et institutionnel du colonisé, le porte-parole du colon et du régime d'oppression est le gendarme ou le soldat. […] Dans les pays capitalistes, entre l’exploité et le pouvoir s’interposent une multitude de professeurs de morale, de conseillers, de “désorientateurs”. Dans les régions coloniales, par contre, le gendarme et le soldat, par leur présence immédiate, leurs interventions directes et fréquentes, maintiennent le contact avec le colonisé et lui conseillent, à coups de crosse ou de napalm, de ne pas bouger. On le voit, l'intermédiaire du pouvoir utilise un langage de pur violence.

L'intermédiaire n'allège pas l'oppression, ne voile pas la domination. Il les expose, les manifeste avec la bonne conscience des forces de l'ordre. L'intermédiaire porte la violence dans les maisons et dans les cerveaux du colonisé.

 

La zone habitée par les colonisés n'est pas complémentaire de la zone habitée par les colons. Ces deux zones s'opposent, mais non au service d'une unité supérieure. Elles obéissent au principe d'exclusion réciproque : il n'y a pas de conciliation possible, l'un des termes est de trop. La ville du colon est ville en dur, toute de pierre et de fer. C'est une ville illuminée, asphaltée, où les poubelles regorgent toujours de restes inconnus, jamais vus, même pas rêvés. Le pied du colon ne sont jamais aperçus, sauf peut-être dans la mer, mais on n'est jamais assez proche d'eux. Des pieds protégés par des chaussures solides alors que les rues dans leur ville sont nettes, lisses, sans trous, sans cailloux. La ville du colon est une ville repue, paresseuse, son ventre est plein de bonnes choses à l'état permanent. La ville du colon est une ville de blancs, d'étrangers.

La ville du colonisé, ou du moins la ville indigène, le village nègre, la médina, la réserve est un lieu mal famé. On y naît n'importe où, n'importe comment. On y meurt n'importe où, de n'importe quoi. C'est un monde sans intervalles, les hommes y sont les uns sur les autres, les cases les unes sur les autres. La ville du colonisé est une ville affamée, affamée de pain, de viande, de chaussures, de charbon, de lumière. La ville du colonisé est une ville accroupie, une ville à genoux, une ville vautrée. C'est une ville de nègres, une ville de bicots. Le regard que le colonisé jette sur la ville du colon est un regard de luxure, un regard d'envie. Rêves de possession. Tous les modes de possession : s'asseoir à la table du colon, coucher sur le lit du colon, avec sa femme si possible. Le colonisé est un envieux. Le colon ne l'ignore pas qui, surprenant son regard à la dérive, constate amèrement mais toujours sur le qui-vive : “Ils veulent prendre notre place.” C'est vrai, il n'y a pas un colonisé qui ne rêve au moins une fois par jour de s'installer à la place du colon. » (p. 41-43)

 

 

Les Damnés de la terre, p. 53

 

« Le colon fait l'histoire et sait qu'il l'a fait. Et parce qu'il se réfère constamment à l'histoire de sa métropole, il indique en clair qu'il est ici le prolongement de cette métropole. L'histoire qu'il écrit n'est donc pas l'histoire du pays qu'il dépouille mais l'histoire de sa nation en ce qu'elle écume, viole et affame. L'immobilité à laquelle est condamné le colonisé décide de mettre un terme à l'histoire de la colonisation, à l'histoire du pillage, pour faire exister l'histoire de la nation, l'histoire de la décolonisation.

Monde compartimenté, manichéiste, immobile, monde de statues : la statue du général qui a fait la conquête, la statue de l'ingénieur qui a construit le pont. Monde sûr de lui, écrasant de ses pierres les échines écorchées par le fouet. Voila le monde colonial.

L’indigène est un être parqué, l’apartheid n’est qu’une modalité de la compartimentation du monde colonial. La première chose que l’indigène apprend, c’est à rester à sa place, à ne pas dépasser les limites. C’est pourquoi les rêves de l’indigène sont des rêves musculaires, des rêves d’action, des rêves agressifs. Je rêve que je saute, que je nage, que je cours, que je grimpe. Je rêve que j’éclate de rire, que je franchis le fleuve d’une enjambée, que je suis poursuivi par des meutes de voitures qui ne me rattrapent jamais. Pendant la colonisation, le colonisé n’arrête pas de se libérer entre neuf heures du soir et six heures du matin. », (p. 53).

 

 

Les Damnés de la terre, Conclusion

 

« Allons, camarades, il vaut mieux décider dès maintenant de changer de bord. La grande nuit dans laquelle nous fûmes plongés, il nous faut la secouer et en sortir. Le jour nouveau qui déjà se lève doit nous trouver fermes, avisés et résolus.

Il nous faut quitter nos rêves, abandonner nos vieilles croyances et nos amitiés d'avant la vie. Ne perdons pas de temps en stériles litanies ou en mimétismes nauséabonds. Quittons cette Europe qui n'en finit pas de parler de l'homme tout en le massacrant partout où elle le rencontre, à tous les coins de ses propres rues, à tous les coins du monde.

Voici des siècles que l'Europe a stoppé la progression des autres hommes et les a asservis à ses desseins et à sa gloire; des siècles qu'au nom d'une prétendue « aventure spirituelle » elle étouffe la quasi totalité de l'humanité. Regardez-la aujourd'hui basculer entre la désintégration atomique et la désintégration spirituelle.

Et pourtant, chez elle, sur le plan des réalisations on peut dire qu'elle a tout réussi.

L'Europe a pris la direction du monde avec ardeur, cynisme et violence. Et voyez combien l'ombre de ses monuments s'étend et se multiplie. Chaque mouvement de l'Europe a fait craquer les limites de l'espace et celles de la pensée. L'Europe s'est refusée à toute humilité, à toute modestie, mais aussi à toute sollicitude, à toute tendresse.

Elle ne s'est montrée parcimonieuse qu'avec l'homme, mesquine, carnassière, homicide qu'avec l'homme.

Alors, frères, comment ne pas comprendre que nous avons mieux à faire que de suivre cette Europe-là.

Cette Europe qui jamais ne cessa de parler de l'homme, jamais de proclamer qu'elle n'était inquiète que de l'homme, nous savons aujourd'hui de quelles souffrances l'humanité a payé chacune des victoires de son esprit.

Allons, camarades, le jeu européen est définitivement terminé, il faut trouver autre chose. Nous pouvons tout faire aujourd'hui à condition de ne pas singer l'Europe, à condition de ne pas être obsédés par le désir de rattraper l'Europe.

L'Europe a acquis une telle vitesse, folle et désordonnée, qu'elle échappe aujourd'hui à tout conducteur, à toute raison et qu'elle va dans un vertige effroyable vers des abîmes dont il vaut mieux le plus rapidement s'éloigner.

Il est bien vrai cependant qu'il nous faut un modèle, des schèmes, des exemples. Pour beaucoup d'entre nous, le modèle européen est le plus exaltant. Or, on a vu dans les pages précédentes à quelles déconvenues nous conduisait cette imitation. Les réalisations européennes, la technique européenne, le style européen, doivent cesser de nous tenter et de nous déséquilibrer.

Quand je cherche l'homme dans la technique et dans le style européens, je vois une succession de négations de l'homme, une avalanche de meurtres.

La condition humaine, les projets de l'homme, la collaboration entre les hommes pour des tâches qui augmentent la totalité de l'homme sont des problèmes neufs qui exigent de véritables inventions.

Décidons de ne pas imiter l'Europe et bandons nos muscles et nos cerveaux dans une direction nouvelle. Tâchons d'inventer l'homme total que l'Europe a été incapable de faire triompher. (p. 301-302)

[…]

Donc camarades, ne payons pas de tribut à l’Europe en créant des États, des institutions et des sociétés qui s’en inspirent.

L’humanité attend autre chose de nous que cette imitation caricaturale et dans l’ensemble obscène.

Si nous voulons transformer l’Afrique en une nouvelle Europe, l’Amérique en une nouvelle Europe, alors confions à des Européens les destinées de nos pays. Ils sauront mieux faire que les mieux doués d’entre nous.

Mais si nous voulons que l’humanité avance d’un cran, si nous voulons la porter à un niveau différent de celui où l’Europe l’a manifestée, alors il faut inventer, il faut découvrir.

Si nous voulons répondre à l’attente de nos peuples, il faut chercher ailleurs qu’en Europe.

Davantage, si nous voulons répondre à l’attente des Européens, il ne faut pas leur renvoyer une image, même idéale, de leur société et de leur pensée pour lesquelles ils éprouvent épisodiquement une immense nausée.

Pour l’Europe, pour nous-même et pour l’humanité, camarades, il faut faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf. (p. 304-305).

 

 

 

Pour citer cet article

Arnaud Sabatier, « Frantz Fanon ou l’invention d’une humanité neuve », La_Revue, supplément océan Indien, www.lrdb.fr, mars 2011.


Date de création : 30/03/2011 13:26
Dernière modification : 15/12/2011 14:41
Catégorie : CARAIBES
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