« Tout livre digne de ce nom s'ouvre comme une porte, ou une fenêtre. »,   P. Jaccottet

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ILE MAURICE - Malcolm de Chazal

Format PDF (avec fac-similé de manuscrits)

 

La_Revue

 

n° 5, 2010-2011

 

 

Supplément « Océan Indien »

 

 

 

 

 

 

 

Malcolm de Chazal

 

poète et artiste intégral

 

Robert Furlong

 

 

 

 

 

« Que serait le monde sans la variété des fleurs,

et la lumière existerait-elle sans l’arc-en-ciel ? »

Malcolm de Chazal, Le Mauricien, 23 juillet 1960

 

 

Comment aborder l’oeuvre abondante qu’a laissé Malcolm de Chazal à sa mort en 1981 à l’âge de 79 ans ? Comment présenter ce « phénomène » comme l’ont qualifié les Mauriciens pour qui ce terme, quand appliqué à quelqu’un, signifie dans le champ sémantique mauricianisé quelqu’un à la fois bizarre, pas normal (sans être forcément fou), pas sociable (sans être obligatoirement asocial) ? Comment circonscrire cet homme qui dérangeait par son verbe, que la nature a voulu rehaussé d’un léger zozotement, et sa faconde, lui qui, selon sa nièce, la peintre Véronique Leclézio, « parlait à perdre haleine » malgré ce cheveu sur la langue ? Quelle(s) clef(s) offrir pour pénétrer son œuvre et se délecter des enseignements multiples qu’il contient et qui n’ont pas tous été révélés encore ?

La tâche serait probablement aisée s’il s’agissait d’un auteur mineur ou d’une œuvre monolithique tant dans sa thématique que dans son art d’écrire. Mais l’œuvre est à l’image du « phénomène » qu’était l’auteur, à savoir monumentale et multiforme : 58 oeuvres écrites dont 54 publiées de son vivant étalées sur une période de quarante années sans compter le millier de chroniques publiées dans la presse locale, les centaines de tableaux faits à la gouache à partir des années 1960, les quelques tapisseries réalisées à partir de ses croquis. Et cette œuvre considérable, aujourd’hui encore à peine dégrossie, recèle plein de messages, de visions, d’aperceptions, d’enseignements, de pistes à suivre, de fenêtres sur la Vérité, de provocations, de croche-pieds, de boutades, d’humeurs, d’humour, de poésie permanente, donc, en un mot de vie ! N’écrivait-il pas le 21 octobre 1953 dans le quotidien local Advance, « Renverse tout de cette vie-ci, ami, et tu connaîtras la vraie réalité ! Sois poète et tu vivras » (Chazal 1953b: 1) Et Malcolm de Chazal s’est mis, avec un ravissement total, à tout renverser pour créer de la féerie.

Repères biographiques

Malcolm de Chazal, troisième d’une fratrie de treize enfants, naquit le 12 septembre 1902 « au sein d’un bois » où « la mousse mêle sa senteur au parfum de la résine » (Chazal 2008b: 23), à Cockerney, vaste propriété appartenant à ses grands-parents et située à proximité de ce qui n’était alors qu’un hameau isolé des hauts plateaux, dénommé Vacoas. Le paludisme sévissant dans l’île depuis les années 1860 avait poussé bien des familles à élire domicile sur les hauts plateaux plus frais. Après quelques années, la famille migre quelques kilomètres plus haut, vers le lieu-dit Forest-Side où Malcolm de Chazal passera son enfance, une région, écrit-il, qui « conservait encore quelques petits lacs » et où « le froid était assez rigoureux et humide en hiver » (2008b: 25). De cette enfance, il écrira dans son Autobiographie spirituelle (écrite en 1976, publiée en 2008, Fig 1.) que ce qui l’avait le plus frappé étaient les fleurs : « J’y voyais dans toutes des personnes. Tout le monde devant moi était personnifié. La puberté est arrivée ensuite. Il m’aurait pu sembler que ce monde personnifié avait disparu. Mais bien vite il a réapparu avec Sens-Plastique. Le Paradis terrestre n’est rien que cela » (27).

La famille de Chazal, en provenance de l’Auvergne profonde, s’est installée à l’île Maurice en 1763, soit presque cinquante ans après la prise de possession de l’île par la France et est demeurée dans l’île après la conquête britannique de 1810. Elle a donné à l’île Maurice des citoyens de très haut niveau : propriétaires d’usines sucrières, hommes de loi, médecins, hommes d’église. Un des grands oncles de Malcolm de Chazal a été, d’ailleurs, un des fondateurs à Maurice de l’Église de la Nouvelle Jérusalem, église d’obédience swedenborgienne dont deux lieux de culte existent toujours et dans laquelle Malcolm de Chazal a reçu un enseignement spirituel qui irriguera et fécondera toute son œuvre. Pour ce qui concerne son instruction, après un enseignement primaire dans une petite école privée, il entre comme boursier en 1914 au tout nouvellement construit Royal College de Curepipe. Mais l’école (primaire comme secondaire) est pour lui « une torture irrémissible, une monstruosité » et, précise-t-il, « le charabia de l’école entrait par une oreille et passait par l’autre » pour finalement avouer : « J’ai été un détestable élève. Mais pis. Comme je ne m’intéressais à rien de ce qu’on me disait, je passais pour indolent et mou. Alors qu’en moi était tout le feu de la vie » (2008: 31). Sa véritable école a été, plutôt, les couleurs, les parfums et les odeurs au milieu desquels il grandissait : « Les couleurs me captivaient. Cela vivait. Cela dansait. Cela parlait » (2008: 33-34).

En 1918, Malcolm de Chazal a 16 ans et sa famille lui confie le soin d’accompagner à Bâton Rouge (Louisiane, USA.) son frère, Lucien, qui doit y étudier la médecine, alors que, de son propre aveu dans Autobiographie Spirituelle, il aurait préféré aller étudier à Londres et devenir avocat ! Il y terminera néanmoins ses études secondaires et y entreprendra un diplôme en ingénierie sucrière qu’il réussira. Ses études terminées en 1924, Malcolm de Chazal travaille quelques mois dans l’industrie sucrière cubaine, prend des vacances en Europe, puis rentre à Maurice le 27 avril 1925 par le paquebot de la compagnie des Messageries Maritimes Général Duchesne. Ce retour au pays natal est définitif et il n’entreprendra plus aucun voyage hors de Maurice. L’île était devenue sa fiancée au fil des révélations qu’elle lui a offertes et, disait-il à qui voulait l’entendre, on ne quitte pas sa fiancée, ce qui explique qu’il ne fut guère tenté par les invitations ayant suivi le succès de Sens-Plastique et de La Vie Filtrée lors de leur parution à Paris en 1948 et 1949.

Ses premières années de réinstallation à Maurice sont particulièrement difficiles car l’adulte rentrant au pays en 1924 n’a rien de commun avec le jeune homme qui l’avait quittée six ans plus tôt. Au départ, tout lui semble « petit, étriqué, non seulement les paysages, mais aussi les êtres » (53) et ses premiers postes dans l’industrie sucrière (St Aubin dans le sud de l’île, puis Solitude dans le nord) et le textile (Grande Rivière, puis Quatre-Bornes) aboutissent à des échecs professionnels : en fait il ne partage nullement la vision économique du patronat et entre en guerre ouverte contre celui-ci à partir de 1935 par des articles d’économie politique qu’il publie d’abord dans un quotidien du nom de L’après-midi, ensuite en livre qu’il signe Medec et qu’il intitule Une synthèse objective de la crise actuelle (Chazal 1935). Viendront ensuite trois autres ouvrages d’économie politique. Ces ouvrages seront, eux, publiés directement sous le nom Malcolm de Chazal en 1935, 1936 et 1941 respectivement, tous faisant le procès des grandes fortunes locales et de leur absence de stratégie globale de développement et d’investissement. Ces ouvrages, que la critique sur Malcolm de Chazal a toujours négligés comme relevant probablement d’un genre non-littéraire (l’économie politique), font cependant partie intégrante de son œuvre car constituant la première mise en mots de son attachement fondamental à son île malmenée par une poignée d’industriels. La conséquence de ces publications est claire : aucun avenir professionnel n’est plus possible à Malcolm de Chazal dans le secteur privé. Il choisit alors d’entrer dans la fonction publique : en 1937, il entre comme fonctionnaire au Electricity and Telephone Department (1), « Je n’avais rien à faire. J’étais affreusement mal payé. Je fis voir mon incapacité. On me laissa en paix » (2008b: 53). Un de ses collègues dans ce service, Emmanuel Juste, lui-même poète et écrivain, évoque le souvenir de Malcolm de Chazal, fonctionnaire, discourant longuement « du merveilleux du quotidien, des fleurs qui vivent en amitié avec les hommes, des montagnes-hiéroglyphes, du rituel des couleurs et de la lumière, des arcanes de l’alchimie » ou passant à toute allure « dans une sorte de transe, le visage préoccupé, le menton en défi » parce que « pris au sortilège d’une idée » (Juste 1996: 45).

Malcolm de Chazal prend sa retraite à cinquante-cinq ans en 1957 : il est dorénavant un homme libre pouvant, plus encore qu’avant, se consacrer à son œuvre. S’il est pauvre matériellement, car vivant uniquement de sa retraite de fonctionnaire, il est libre. Libre de sillonner l’île : qui ne l’a vu traversant Maurice de part en part à pieds, en autobus, parfois en taxi, auscultant l’île sous toutes ses facettes, recherchant les messages sculptés sur ses montagnes ou déchiffrant ses secrets ? Libre, enfin de s’exprimer par tous les moyens qu’il jugera bon au fur et à mesure des années. Malcolm de Chazal meurt en 1981, à son domicile de Curepipe. Cette maison, qui tombe progressivement en ruine, abrite de nos jours une école pré-primaire, ce qui n’aurait pas manqué de ravir Chazal compte tenu de l’importance qu’il accordait à l’enfance. Ses obsèques ont été célébrées dans un des deux temples swedenborgiens de l’Église de la Nouvelle Jérusalem : faute de pasteur de ce culte, la cérémonie fut dirigée par le neveu de Malcolm de Chazal, le prêtre catholique Henri Souchon. Malcolm de Chazal repose au cimetière de Phoenix dans une tombe qu’il partage avec sa mère.

Revisiter l’oeuvre de Malcolm de Chazal: une nécessité absolue

Pour atteindre l’artiste intégral qu’est Malcolm de Chazal, il faut aujourd’hui revisiter son œuvre en essayant de se débarrasser des analyses trop étriquées ou trop parcellaires ayant prévalues à ce jour afin de pouvoir privilégier un regard d’ensemble. Car l’œuvre de Malcolm de Chazal constitue un tout dont chaque élément – quel que soit le médium d’expression employé – est en interaction constante avec les autres et constitue le prolongement logique de la pensée de l’artiste quelle que soit la forme que celui-ci lui a donnée. Cela n’a guère été la logique des critiques et analyses chazaliennes à date et c’est là justement où le bât blesse. Pour certains travaillant sur Chazal hors de Maurice – critiques, exégètes, chercheurs, universitaires, étudiants – l’œuvre de Chazal se limite souvent aux œuvres disponibles à l’étranger et publiées chez les grands éditeurs parisiens. Il s’agit en général de Sens-Plastique (Gallimard, 1948), La vie Filtrée (Gallimard, 1949), Poèmes (Jean-Jacques Pauvert, 1968), L’Homme et la connaissance (Jean-Jacques Pauvert, 1974). On peut y ajouter éventuellement la quarantaine de titres assez disparates (dont certains en double copie) que la Bibliothèque Nationale de France possède, la vingtaine en possession de la Library of Congress des États-Unis et la presque trentaine dont dispose la National Library of Australia. Ne sont pas pris en compte ici les quelques extraits de Sens-Plastique traduits en danois (1970), ou en allemand (2), ou encore en américain (3). Ne sont également pas pris en considération les quelques beaux livres de graveurs parus aux États-unis, en France et en Allemagne élaborés à partir de citations ou d’aphorismes de Malcolm de Chazal. On peut même ajouter les « faux Chazal » (4) à savoir ces livres fabriqués de toutes pièces après le décès de Malcolm de Chazal en 1981 par des éditeurs ou des promoteurs en mal de notoriété, de gains matériels ou d’un marché littéraire et qui sont des mélanges, souvent douteux, d’œuvres déjà parues portant abusivement, comme nom d’auteur, celui de Malcolm de Chazal: Le premier Sens Plastique, La vie derrière les choses, et surtout l’inénarrable Contes et poèmes de Morne Plage avec quelques pages tirées à la volée d’un manuscrit, quelques pages non référencées extraites de Petrusmok (1951), 250 poèmes à la Malcolm de Chazal sans date explicite ni élément d’information.

Nous demeurons très loin du compte ! Et nous sommes surtout loin des 54 ouvrages parus du vivant de Chazal et des quelques rares ouvrages authentiques parus après son décès. Cinquante-quatre ouvrages dont une grande majorité éditée à compte d’auteur à Maurice et tirée à cent exemplaires chacun. Il n’est donc pas étonnant, en l’absence d’un guide bibliographique dont l’édition se fait attendre, que l’appréciation critique non mauricienne de l’œuvre chazalienne tourne en rond et, par conséquent, se mord la queue rapidement, en revenant sur les mêmes questions. Ainsi, le surréalisme présumé de Malcolm de Chazal et ses rapports avec les surréalistes font régulièrement couler beaucoup d’encre bien qu’il s’agisse d’un évènement datant de la fin des années 1940 et que, très vite, Malcolm de Chazal avait tourné la page sur cet épisode de sa vie. Il en est ainsi également de ses rapports, correspondance comprise, avec Jean Paulhan ou Sarane Alexandrian qui donnent lieu régulièrement à des dizaines de pages d’exégèse alors que, pour Chazal, ce n’était là probablement qu’un épiphénomène vite rangé sur l’étagère des souvenirs. Quarante ans plus tard, dans Autobiographie Spirituelle, il clôt le débat une fois pour toutes en ces termes : « Jean Paulhan de Gallimard a tout fait pour me décourager. Pour lui la Poésie était par éclairs : des métaphores fulgurantes, puis rien […] Jean Paulhan était un littérateur, donc un BUTINEUR » (2008b: 59). Beaucoup pensent également que Chazal était un frustré : frustré qu’il n’ait pu continuer à se faire éditer en Europe, plus particulièrement en France, frustré de ne pas avoir eu le Prix Nobel qu’il espérait – dit-on – secrètement même s’il avait fait publier dans les journaux un encart disant qu’il n’était candidat à rien.

En réalité, l’œuvre de Malcolm de Chazal a encore beaucoup de clefs à livrer car cet artiste intégral, ce poète complet a manifestement écrit pour demain plus que pour hier. Mais faut-il encore pour cela le décryptage de son œuvre, c’est-à-dire de la totalité de son œuvre considérée comme un ensemble. Comprendre Chazal n’est pas la simple compréhension de Sens-Plastique, de La Vie Filtrée, de L’Homme et la Connaissance, etc. Comprendre Chazal passe par un préalable, à savoir accepter que Chazal n’est pas un dramaturge parce qu’il a écrit quelques pièces de théâtre, qu’il n’est pas un essayiste parce qu’il a écrit des essais, qu’il n’est pas un économiste parce qu’il a écrit des analyses d’économie politique, qu’il n’est pas un peintre parce qu’il a peint à tour de bras, qu’il n’est pas un poète bien qu’il ait écrit des poèmes, qu’il n’est pas un simple concepteur d’aphorismes parce qu’il en a écrit plusieurs milliers, mais qu’il est un artiste intégral parce qu’il a su tirer profit de tous ces moyens (6)

d’expression pour transmettre son message poétique. L’écueil est, en effet, celui du compartimentage de son œuvre. Car dès qu’il y a compartimentage, le jugement est faussé. La vérité est que Chazal a réalisé une œuvre unique dont le medium d’expression varie selon son choix du moment. Ce sera l’essai d’économie politique entre 1937 et 1940 (il venait alors de claquer la porte ou de se voir claquer la porte de l’industrie sucrière, puis textile faute d’être en accord avec les pratiques de l’état-major); puis les aphorismes (de 1940 à 1948, il édite plus de 6 000 aphorismes qui culminent avec Sens-Plastique chez Gallimard en 1948); puis le théâtre (sorte de passage à une littérature vocale en trois dimensions qu’il utilisera pendant quatre à cinq ans dans une douzaine de pièces dont il brûlera la plupart); puis la peinture (il commence à peindre vers 1955-56 et peindra à tour de bras dans différents lieux où il aménagera des chambres-ateliers) ; puis – et simultanément à partir de 1948 jusqu’en 1978 – les chroniques de presse (il en écrira près de 1 000). Ce qui est important à ses yeux, c’est l’œuvre. L’œuvre, elle, est la manifestation de l’artiste ; les supports ou moyens de communication peuvent à ses yeux changer ! Et comprendre cela aide à appréhender l’œuvre de Chazal avec un regard intégral rendant vraiment justice à sa recherche dans toutes ses dimensions. Lorsque ses ouvrages (quel qu’en soit le support) paraissent et deviennent publics, Chazal est déjà plus loin, occupé à aller au plus profond des deux révélations fondamentales qui ont illuminé sa vie intérieure à jamais – celle de la fleur qui le regarde, révélation du Jardin Botanique de Curepipe à proximité de son domicile, et celle de la pierre, révélation qui s’exprime à travers les formes des montagnes. En cela, ses amis mauriciens Robert Edward-Hart, poète, et Hervé Masson, peintre, l’ont puissamment aidé : le premier en lui faisant découvrir l’ouvrage Révélations du grand océan du notaire réunionnais décédé Jules Hermans, publié en 1927, sur le continent immergé de la Lémurie en-dessous des Mascareignes; le second en réfléchissant avec lui sur le monde des couleurs et de leurs correspondances mystérieuses.

L’éclosion de l’artiste

Les années passées comme fonctionnaire au département du téléphone n’ont pas été des années perdues : bien au contraire ! La fréquentation des intellectuels et artistes mauriciens l’aide à affiner sa pensée et à publier de façon régulière et intense. Son écriture, née dans l’économie politique, devient recherche de l’impalpable. Sa toute première contribution littéraire date de 1936 : dans une revue culturelle éphémère intitulée Vivre, Malcolm de Chazal publie une quinzaine de pensées dont les deux premières résument probablement à la fois son art d’écrire et la mission de l’écrivain :

1. « Dante est grand parce qu’il a compris ce que trop d’écrivains ignorent : que les mots sont des créatures vivantes. Il peut les mélanger, les décomposer et les remettre à leur place pour en tirer des harmonies de sons et d’images, mais il n’oublie jamais que chaque parole est un être. Quand j’écris astres, avec ces six lettres, je ne trace pas des signes morts. Ils contiennent une substance réelle et organique. La parole est une magie de vie ».

2. « Avec sa pensée et sa fantaisie toujours hautes, le poète est presque toujours le prophète de l’ère nouvelle ». (1936b: 9)

 

De revue en revue, son éclosion poétique culmine avec la publication en 1940 d’un fascicule intitulé Pensées I qui, par les 204 aphorismes écrites en 1937 et 1938 qu’il contient, vient confirmer l’existence pour Chazal de nouveaux champs de réflexion et d’expression loin de l’industrie et plus proches de l’homme, la continuité envisagée de l’engagement littéraire et, à travers la couverture signée du peintre mauricien Hervé Masson, la manifestation concrète d’une collaboration entre artistes locaux. Les aphorismes, renfermant par définition des préceptes, conviennent parfaitement au projet initial de Malcolm de Chazal : aller par pénétrations successives à la découverte de l’homme et de son environnement, incluant les rapports avec l’espace, avec le temps, avec l’universel. Cette période est féconde, voire fébrile : entre 1942 et 1947, Malcolm de Chazal publie pas moins de huit ouvrages dont sept autres recueils d’aphorismes: Pensées II et Pensées III, tous deux en date de 1942 contiennent chacun un peu plus de 250 aphorismes, le volume Pensées III ayant été rédigé en deux mois ; Pensées IV, riche de plus de 500 aphorismes rédigés en trois mois, est publié en 1943; Pensées V (524 aphorismes rédigés en cinq mois) et Pensées VI (723 aphorismes rédigés en huit mois) sont publiés en 1944; Pensées et Sens-Plastique propose en 1945 plus de 1 200 aphorismes. L’explication que Chazal donne du titre Sens-Plastique au trait d’union énigmatique date de ce premier essai de 1945 : « outre que [ce mot] semble dire que “tout se touche” ici-bas et que nous appartenons tous au même moule, plastique éveillera dans l’esprit du lecteur l’idée de l’art sous toutes ses formes – ce qui me plaît car mon ouvrage est beaucoup plus un tableau qu’un livre. » (Chazal 1945: vi). Sens-Plastique II, riche de plus de 2 000 aphorismes, paraît en 1947 : cet ouvrage allait connaître une consécration parisienne par sa publication en 1948 par Jean Paulhan chez Gallimard. Jean Paulhan, au riche passé malgache, y avait trouvé à juste titre un écho des hain-teny malgaches, ces énigmes traditionnelles qui sont de vrais et complexes bijoux littéraires.

Chazal quitte l’expression par voie d’aphorismes après 1948, quand il sent que cette surface d’expression est devenue trop étroite et qu’il a tourné cette page en livrant son art d’écrire dans La vie filtrée. Son île l’interpelle, le bouscule, l’obsède jusqu’à ce que jaillisse Petrusmok. Mythe (1951), un roman d’un peu plus de 500 pages écrites de façon fébrile en 6 mois, de juillet à novembre 1950, par – dit-il – « trois auteurs: Dieu, la Montagne et l’éditeur. Le quatrième personnage [c’est-à-dire lui, Malcom de Chazal, l’écrivain] n’est qu’un simple spectateur d’une Féerie qui le dépasse » (1951: 583). Féerie: le mot est lâché, écrit. Et ce mot devient progressivement une sorte de mot angulaire, le socle de l’œuvre chazalienne. On peut penser que cet attrait de la féerie est né des échanges entre les intellectuels mauriciens de la fin des années 30 et des années 40. C’est une époque charnière de la vie intellectuelle, culturelle, littéraire et politique mauricienne, un espace temporel bouillonnant: alors que la guerre fait rage de 1939 et 1945 dans la vieille Europe et que l’île participe à l’effort de guerre en fournissant du sucre, les intellectuels mauriciens sont, quant à eux, en quête de nouveaux repères, une recherche que les pénuries tant alimentaires que culturelles alimentent. Ils se réunissent, se regroupent, réfléchissent ensemble, débattent de sujets essentiels touchant aux arts, à la littérature, à la philosophie, à la politique, discussions au cours desquelles Malcolm de Chazal développe et affine ses réflexions philosophiques. Lorsque les hypothèses du réunionnais Hermans lui sont révélées, Chazal ressent un choc émotionnel profond lui ouvrant la porte à des horizons nouveaux et des perspectives insoupçonnées, et cela au fur et à mesure que sa réflexion s’ouvre vers d’autres horizons de la pensée. Cette découverte et la conviction qu’il dégage d’un nouveau pacte entre son environnement et lui, Malcolm de Chazal les partage avec ses proches du Cénacle, sorte de club informel se retrouvant régulièrement à partir du début des années 40 chez le peintre Hervé Masson. Dans cette île cloisonnée, cette maison devenait au fil des ans le lieu de rendez-vous d’intellectuels d’origines ethniques diverses : Aunauth Beejadhur, Marcel Cabon, Henri Dalais, Malcolm de Chazal, Raymonde de KerVern, Edmée Le Breton, René Noyau alias Jean Erenne, Harilall Vaghjee… Les participants racontaient que Chazal se lançait régulièrement dans de longs monologues qu’il appelait « révélations prophétiques ». À la toute fraîche révélation de la pierre vient s’ajouter la révélation de la fleur. La découverte fut cette fois personnelle et eut lieu dans le jardin botanique jouxtant son domicile curepipien: Chazal, se promenant, surprend une fleur, une azalée, qui est en train de le regarder. Cette fois, le ravissement total remplace l’hébétude. Commentant cet événement déterminant de son cheminement poétique, Malcolm de Chazal écrit dans Autobiographie spirituelle : « Désormais, alors que je n’étais rien pour les hommes, pour la fleur J’ETAIS QUELQU’UN, puisque la fleur prenait compte de moi » (2008b: 57)

Les nouvelles dimensions croisées de l’œuvre chazalienne : théâtre, essais métaphysiques, chroniques de presse, engagement politique, peinture

Les années 1950 sont capitales pour l’expression chazalienne car, pressé par son message, poussé par sa recherche, impatient de partager, Chazal utilise à la fois l’essai, le théâtre et les chroniques de presse. Avec un nombre de publications en nette croissance − quatre en 1950, six en 1951, onze en 1952, six en 1953, quatre en 1954 – Chazal explore des sujets de haute spiritualité auxquels les derniers aphorismes de Sens-Plastique sur Dieu et la foi le menaient sans aucun doute et qu’il n’aurait jamais pu traiter en conservant cette forme d’expression étroite. L’écriture chazalienne s’adapte tout naturellement à cette mutation qui la mène à de nouvelles formes de manifestation. À la place des quelques lignes auxquelles Chazal nous avait habituées, on rencontre des essais ésotériques élaborés et illustrés de schémas tracés de la main même de Chazal: La Pierre philosophale (1950), La clef de Cosmos et Mythologie de Crève-Cœur (1951), La grande révélation, Le Livre de Conscience, Le livre des Principes et L’évangile de l’eau (1952), L’Absolu (1953). À cette date, un seul chercheur mauricien (5) a travaillé sur cette partie immergée de l’œuvre de Chazal. L’imprimeur privilégié de Malcolm de Chazal dans la capitale Port-Louis, Almadiya Printing, le voyait parfois surgir dans ses minuscules ateliers pour dire de tout arrêter car il n’était lui-même plus tout à fait d’accord avec telle ou telle partie de ce qui était déjà sur les presses. Bousculant les conventions, revisitant les textes bibliques, développant de nouveaux concepts tels l’angélisme « corps de la matière universelle », dépassant les « mots-tremplins qui se dissolvent » pour tenter d’atteindre l’absolu, remplaçant la « mathématique chiffrale » par la « mathématique poétique » (1974a: 50), Malcolm de Chazal poursuit inlassablement sa quête. Sa « religion » qu’il définit comme « une pâte mêlée de christianisme et de naturisme spirituel » lui sert de guide dans l’univers souvent opaque des mots et des dogmes. Son roman-mythe Petrusmok (1951) que Chazal affirme avoir écrit avec fébrilité en quelques mois est, dans cette recherche, un moment clef : celui où l’Orient vient féconder l’Occident. Si Petrusmok est une œuvre profondément mauricienne car se voulant la construction du mythe qui manquait encore à l’île et à ses créations artistiques et intellectuelles, elle a le grand mérite d’être également universelle car célébrant l’alchimie entre l’homme et la pierre.

Le recours au théâtre révèle cette obligation que ressent Malcolm de Chazal de « donner de la voix » à son écriture, et ce dans un contexte en trois dimensions, celui de la scène. Le théâtre devient, en continuité et sans rupture, un de ses nouveaux média d’expression. Durant la première moitié des années, de 1951 à 1954, Malcolm de Chazal utilise cet outil d’expression certainement pour sa capacité de donner plus d’épaisseur, de résonance et de sacré à sa quête, même s’il brûlera plusieurs de ses pièces (6). Des pièces disponibles, une seule – Judas – sera interprétée (7) les autres seront – à l’exception des Désamorantes (sorte de vaudeville tragique) et Le concile des poètes en 1954 – consacrées majoritairement à des sujets d’origine biblique liés à la passion et à la crucifixion de Jésus-Christ : Iésou en 1950, Moïse vers 1950 (publiée en 2008), Judas en 1953. Sa dernière pièce, Le concile des poètes, qui se déroule dans « une immense cité au Thibet » où « les plus grands cerveaux de l’Univers sont réunis », fait l’éloge de la « Fraternité Cosmique » comme moyen d’atteindre l’Amour et le Ciel qui est poésie (1954: 67) (8).

Alors que les années 1950 touchent à leur fin, l’écriture de Chazal se développe en deux nouvelles directions : les chroniques de presse et l’engagement politique. S’agissant des chroniques de presse, elles constituent un volet important de l’œuvre de Malcolm de Chazal : il en a écrit 980 au total dont les premières en 1948. Mais si ces chroniques évoluaient d’abord au rythme de 20 par an, elles atteignent en moyenne 50 par an à partir de 1958 et paraissent dans au moins deux quotidiens et accessoirement dans deux autres. Malcolm est donc très présent dans le paysage intellectuel mauricien et s’exprime librement sur tout, fustigeant certains, distribuant de bons points à d’autres et à lui-même. Il prend position sur tout, sur des écrivains (mauriciens, français ou autres), sur des thèmes philosophiques, sur des sujets de société, sur la religion, sur l’atome, sur l’aventure spatiale, sur la poésie, sur l’immortalité, sur la/sa peinture, sur lui-même et ses rapports difficiles avec la société mauricienne, etc. C’est dans la foulée qu’il écrit des recueils entiers de contes et, à ses dires, des romans (9)

L’apogée citoyen de la soif de partager qui caractérise l’œuvre de Chazal est de loin son engagement politique public en 1959 et qui fait partie fondamentalement de son écriture. Cette année-là ont lieu des élections législatives : les trente-sept circonscriptions de l’île doivent chacune élire un député. Deux partis dominent la vie politique locale, le Parti Travailliste et le Parti Mauricien. Le Parti Travailliste est déjà alors engagé dans la lutte pour une autonomie politique élargie, « aventure » que refuse le Parti Mauricien. Malcolm de Chazal est candidat du Parti Travailliste à ces élections et il est bien le seul candidat « blanc » c’est-à-dire descendant de colons européens, en l’occurrence français, à poser sa candidature à la députation dans un parti socialiste à dominante hindoue – et cela fait partie de sa poétique intégrale, de son écriture. Comme tout candidat, il organise et prend la parole à des meetings publics. Sur 3 676 votants, Chazal arrive à la seconde place avec 1 209 voix et n’est donc pas élu ! Mais son score est remarquable et le journal Advance du 13 mars 1959 le souligne : « C’est une récompense pour celui qui le premier a rejeté les préjugés raciaux et la sympathie que lui a manifesté le public doit lui montrer que c’est de son côté que se trouve la vérité » (Advance 1959: 1). Malcolm de Chazal ne sera plus jamais candidat à des élections mais il restera un ardent défenseur du projet d’indépendance politique de l’île et restera proche du Parti Travailliste. Le bilan qu’il tire de son expérience politique est, d’ailleurs, positif, ainsi qu’il l’écrit dans l’une de ses chroniques de presse intitulée Le poète et le peuple : « J’en sors magnifié, glorifié en moi-même. Le peuple et l’artiste sont faits pour se comprendre. Car le peuple est artiste et l’artiste est peuple » (Advance 1959: 1). L’auteur de Petrusmok, cette fois, a pris contact avec le peuple de Petrusmok. « Entre le poète et le peuple, il y a communion d’essence, parce que le poète est peuple et le peuple est poète. J’ai mis de la poésie dans la politique » (Le Mauricien 1959: 1). Une chose, en tout cas, est certaine : Malcolm de Chazal se sentait avant tout mauricien et ne se reconnaissait pas dans les compartiments sociaux de l’île et leur étanchéité basée sur la couleur et la race. Il reprochait au groupe social dont il était issu une étroitesse d’âme et d’esprit et, à l’île, comme il l’évoque dans l’avant-propos de Petrusmok, de « cultiver la canne à sucre et les préjugés » (1951: viii). Ce groupe lui renvoyait un profond mépris et Chazal fut même physiquement agressé à une ou deux reprises en raison de son franc-parler. Chazal se sentait « nègre-blanc » et en retirait probablement une satisfaction et une joie intérieures plus qu’une souffrance. Lorsque Léopold Sédar Senghor lui dit lors de leur première rencontre sur la plage du Morne dans le sud-ouest de l’île en 1973: « La première fois que j’ai lu Sens-Plastique, votre chef-d’oeuvre, j’ai cru que vous aviez du sang noir », Chazal répond en souriant : « Rien ne pouvait me faire autant plaisir. L’Art s’est réfugié, est revenu à ses sources: en Afrique et en Inde » (Rauville 1974: 112).

La peinture devient un moyen complémentaire d’illustrer le verbe à partir de juin 1958 : dans une lettre publiée le 1er juillet 1958 alors qu’il ne peint que depuis trois semaines, « le poète peut tout, même l’impossible ». Un an plus tard, il confie à un journaliste l’interrogeant à cet effet : « Mes dessins sont des méta-dessins. Je peins à bout portant. Je laisse agir le soleil de l’inconscient, qui est la source de toutes les couleurs. J’appelle cela peindre au-delà de soi-même’ (Ravat 1959: 1). Différents récits relatifs à cette vocation circulent dont celui racontant que voyant un enfant de ses amis peindre, il eut envie de faire de même car il voyait dans les réalisations enfantines dont il avait été témoin l’expression de vérités essentielles. Il est fort possible que cela soit exact. Mais le plus important est que Chazal, après avoir tant publié, prend conscience des limites du mot écrit. Chazal va se fier aux couleurs pour humaniser l’univers et traduire la féerie du monde. Il peint comme il a toujours écrit : de façon fébrile, constante. Dévoilant son approche par voie de presse en juillet 1958, il révèle :

Je peins sans chevalet. Je peins sans palette. Je peins à plat. Je ne mêle pas mes couleurs. Je ne dessine jamais. Je ne tiens pas un crayon. Je peins tout à l’envers. Si je peins une personne, je la peins tête en bas. Et quand j’ai terminé le tableau, je retourne la toile et je vois ce que j’ai fait. Je me sers d’un seul pinceau. Chaque tableau est fait d’affilée. Je ne reviens jamais sur mes taches. Je ne fais pas de taches, je peins en mastroquet. Mon pinceau n’est que le prolongement de mon doigt. Je ne lève pas mes yeux de ma toile. Je ne réfléchis pas. Je ne choisis pas les couleurs. J’y vais d’instinct. (1958: 1)

Malcolm de Chazal produit ainsi des centaines de gouaches dont peu se vendent lors de ses différentes expositions à Maurice. En revanche, à l’étranger où il expose également (Galerie Charpentier, Paris 1961; Mercury Gallery, Londres 1967; Montréal 1967; Galerie Le Parti, Grenoble 1968; Hoover Galery, San Fransisco 1969; Galleria San Sebastianello, Rome 1072; Musée Dynamique de Dakar, Sénégal 1973, etc.) son art est apprécié et acheté. Cette situation le pousse à brûler publiquement des toiles comme il le raconte dans une chronique publiée le 27 avril 1962 dans le quotidien Le Mauricien :

C’est fait ! Aujourd’hui, 24 avril 1962, sur la plage du Chaland, j’ai livré à la destruction par le feu devant un groupe de témoins cent quarante-huit (148) grandes gouaches. L’hécatombe continuera. Cette nouvelle, lancée à Paris et à New York, ferait scandale et serait considérée comme un crime contre l’art ». (1962: 1)

Cette manifestation de colère est dirigée contre « la foule [qui] passe goguenarde, les mains rivées au portefeuille et au porte-monnaie » (1962: 1). Mais Chazal continue de peindre: dans le grenier qu’il transforme en atelier de l’Hôtel National à Port-Louis, dans un grand hôtel du Morne au sud-ouest de l’île dont plusieurs de ses toiles décoreront des chambres. Il forme même le personnel de cet établissement hôtelier à la peinture, des valets de chambre aux serveurs des restaurants en passant par les cuisiniers et il commente dans une chronique le succès de cette « peinture universelle de demain » avec son lyrisme des grands jours : « Sous les filaos, près des maisons coniques sous le chaume un groupe d’êtres humains, après le service du déjeuner, peignent. Ils peignent en groupe, comme ces êtres groupés qui étaient les premiers Chrétiens » (1970: 1). Évoquant sa propre évolution en peinture, Chazal fait l’éloge de ses découvertes en matière de « mouvement d’essence » pour souligner qu’il initie une véritable « révolution mondiale en art » (1970: 1). Les motifs de la peinture de Chazal sont éminemment mauriciens : villages de pêcheurs, palmiers, cocotiers, fleurs, poissons multicolores, oiseaux féeriques, représentations du dodo, animal endémique unique au monde aujourd’hui disparu et emblématique de Maurice

 

La décennie 1970 marque le passage à de nouvelles dimensions : la réalisation de tapisseries rebaptisées par Chazal tapisseries-fée et la confection de nombreux objets-fée sur des supports variés (tissus de toile ou de paille, céramique, etc.) représentant des éléments récurrents de sa peinture : dodos, cocotiers, ananas, fleurs, poissons, crabes, robes, théières, pichets, coussins. Dans cette perspective, l’île Maurice est dans son intégralité île-fée et tout ce qui la constitue poétiquement mérite l’adjonction du suffixe « -fée », toujours maintenu au singulier comme pour souligner le caractère unique du concept. C’est dans cette dynamique nouvelle que se développe, dans un premier temps, le concept de Malcolmland en 1973, concept créé par une amie de Chazal mais que Chazal élabore (1973: 1) car il y voit à la fois un attrait touristique et un instrument de cohésion nationale. Dans un espace géographique déterminé, là où, par exemple, l’infatigable marcheur qu’était Malcolm de Chazal aimait découvrir à pied les secrets des montagnes et des vallées mauriciennes, serait aménagé un écrin particulier du nom de Malcolmland avec un jardin suspendu contournant la montagne du nom de Pieter-Both, pour recueillir l’essentiel de l’île-fée. L’animation de ce lieu serait assurée par un village-fée, un restaurant-fée, des ateliers-fée, des robes-fée, des objets-fée, le tout créé par « des ouvriers ès choses-fée » (1973: 1). Le projet ne fut jamais réalisé mais ce concept débouchera sur une nouvelle valorisation de l’île par Chazal en plein milieu d’une sérieuse crise économique post-indépendance. En effet, de 1972 à 1976, Malcolm de Chazal annonce régulièrement dans ses chroniques de presse (10) que le sous-sol de Maurice regorge de pétrole et autres matières premières telles l’uranium et le gaz naturel, richesses potentielles susceptibles de sauver son île-fée du marasme et dont il prétendait connaître l’emplacement. Cette démarche est compréhensible au niveau de l’imaginaire, car pouvait-il laisser son île sombrer dans la pauvreté alors que celle-ci ne peut par définition être autre que riche et belle ?

Le spectateur –acteur de la féerie universelle

Comme souligné déjà, Malcolm de Chazal attribuait son roman mythe Petrusmok à Dieu, la montagne et l’éditeur pour ne se donner que le rôle de « spectateur de la féerie ». Reprenant cette expression, on pourrait l’accoler à Chazal lui-même et parler du spectateur-acteur de la féerie universelle qu’il est. L’intégralité de son œuvre plaide en faveur de cette démarche : ses aphorismes ont été autant d’essais de voir de l’intérieur l’homme universel face à la féerie du monde; son roman Petrusmok. Mythe est une formidable pénétration au sein d’une Ile Maurice transformée dont les montagnes vivent, s’apostrophent, voyagent; sa peinture aussi abondante qu’elle soit est l’éloge d’un dialogue-découverte permanent de par les à-plats qu’il utilise et qui humanisent systématiquement tous les éléments présentés en les mettant en relation et en interaction ; ses chroniques sont d’autres moyens d’être ce spectateur–acteur privilégié analysant, scrutant, provoquant la réflexion. Son credo social est l’unité et l’humanisme qui en est une partie intrinsèque : « Alliance Française, Indian Cultural Circle, Centre Culturel Français, Union Culturelle Française, British Council forment un tout. Car la culture ne vaut que si elle est un humanisme et l’humanisme est la sève de l’esprit et le sel de la terre. Nous n’aurons une véritable élite que lorsque cela sera compris » (1966: 1), écrivait-il dans Advance deux ans avant l’indépendance de 1968. Le « verbe du poète créateur » comme les pinceaux du peintre créateur ne sont utiles qu’au service de l’humanisme dont un pilier est la foi. Sur le chemin de la vérité, pendant la quête de la vérité, qu’on la trouve ou non, l’important est l’abolition du moi pour que surgisse la « conscience-univers ». Chazal est par là fidèle aux préceptes visionnaires swedenborgiens que l’on retrouve chez ce disciple inconditionnel qu’était William Blake. Et, comme le souhaite Swedenborg, Chazal est résolument au service de la renaissance et de la régénération de l’homme. En ce sens, chaque être humain est indiscutablement pour Malcolm de Chazal un univers complet en soi, chaque être étant Tout. Et l’outil permettant de comprendre les composantes de ce Tout est, très justement, la… Poésie. Pas celle qui consiste à faire des rimes, mais celle qui consiste à s’ouvrir aux mystères de la vie et de la mort, à affronter le doute et l’ignorance, à examiner autour de soi la beauté de la nature pour y reconnaître des couleurs d’éternité, à être sensible aux paroles que la Beauté sous toutes ses formes prononce et que nous n’entendons pas toujours, voire presque jamais. Et surtout, prône le poète intégral Chazal, « lisez la Bible en poète, et vous verrez que tout y est ; la poésie et le reste qui est Dieu, et où encore poète et Christ sont le même mot. […] Le jour où l’homme a perdu la poésie, il a perdu Dieu » (1961a: 1)

En guise de conclusion

Il est donc grand temps, presque 30 ans après le décès de Malcolm de Chazal qu’une nouvelle lecture de l’œuvre chazalienne commence. Ce serait un juste hommage, Maurice ayant tant gagné à travers le cheminement spirituel et intellectuel de ce poète et artiste intégral : l’entrée de l’île sur la mappemonde surréaliste, le basalte et la fleur comme facteurs identitaires, l’affirmation d’une mauricianité sans réserve, la révélation de la féerie mythique insulaire omniprésente, l’humanisation des paysages, un message d’humanisme, l’importance de l’enfant et de l’enfance, la mise en valeur de son patrimoine écologique, la défense du tourisme comme bienfait culturel. Qu’était Malcolm de Chazal finalement ? Un fou ? Un génie ? Était-ce un prophète doté d’une parole sacrée, nouvelle, salvatrice dont l’apparent surréalisme n’aurait été qu’un biais stratégique dans la recherche d’une tribune ? Était-ce un théologien soucieux d’élaborer et de communiquer au fur et à mesure les clauses d’une nouvelle charte du sacré devant redonner du Mythique au Mystique et régir des rapports harmonisés et humanisés avec un divin épuré d’artifices ? Peut-être était-il tout cela à la fois, unifiant sa multiplicité dans une recherche inlassable de l’absolu et une poursuite tenace de son œuvre, en dépit des railleries et des commentaires sarcastiques que lui réservaient les Mauriciens criant souvent à la folie, voire à la mégalomanie ou, en désespoir, se consolant en pensant que Maurice avait peut-être trouvé son Dali.

Le manque de disponibilité des œuvres constitue, certes, un écueil dans ce projet de mise en valeur de la face trop longtemps immergée de la pensée chazalienne. Et c’est dommage d’apprendre que la maison d’édition parisienne Léo Scheer qui avait commencé la réédition de la totalité de l’oeuvre de Chazal a abandonné le projet après trois ou quatre volumes. Tous ces ouvrages qui attendent depuis des années après avoir été tirés à seulement cent exemplaires chacun dans de modestes imprimeries de Port-Louis seraient-ils dont voués à rester des années encore à jaunir et, peut-être même, devenir poussière sur des tablettes ? Ce petit trésor qui compte près de 3 000 pages agrémentées de schémas par lesquels Malcolm de Chazal a tenté d’expliciter sa démarche restera-t-il encore enfoui, laissant les critiques poursuivre leurs analyses parfois erronées ? Pour Malcolm de Chazal, toujours soucieux de partage même si une grande partie de l’intelligentsia mauricienne le prenait pour fou ou, au moins, illuminé, quelle ironie du sort ! La solution serait l’édition numérique en ligne. Serait-ce utopique ? De son art d’écrire, Malcolm de Chazal écrivait en 1961:

« Pourquoi écrire ? Eh bien, parce qu’il faut que l’arbre donne ses fruits, que le soleil luise, que la colombe s’accouple à la colombe, que l’eau se donne à la mer, et que la terre donne ses richesses aux racines de l’arbre. Pourquoi écrire ? Mais afin de se donner. Et le don enrichit. Cette “richesse” grandit la personnalité. Et l’on monte. Où ? En soi-même. J’ai nommé la délivrance. Il n’y a pas d’autre forme de libération. » (1961: 1)

Il faut donc libérer l’œuvre de Malcolm de Chazal, l’amener à l’état de délivrance. Car il a su, lui, se donner, constamment et sans réserve: il est grand temps de se saisir de ses richesses pour grandir nos personnalités et monter jusqu’à lui.

___________________________________________

(1) Chazal débute dans ce service en tant qu’inspecteur de grade II avec un salaire annuel de 3 600 Roupies. En 1954, il est nommé Commercial Inspector de Grade I et, en 1956, Trafic Officer.

(2) Malcolm de Chazal (1996). Plastiche Sinne rassemble en traduction 174 aphorismes publiés d’abord en 1994 dans la revue surréaliste Herzattacke, puis insérés sous forme manuscrite dans un livre d’art publié en 1996 comprenant photos et tableaux. Éditeur dans les deux cas : Edition Quatre en Samisdat.

(3) Malcolm de Chazal (1970c; 1970d; 1979; 2008). Plastic Sense, traduction d’un échantillon par Irving Weiss, Editions Herder & Herder, 1970d; Sens-Plastique, traduction enrichie d’Irving Weiss, Editions Sun, 1979; Sens-Plastique, traduction de l’intégralité par Irving Weiss, Green Integer, 2008.

(4) L’expression est de Robert Furlong.

(5) Hervé Lassémillante (1996) a publié quelques analyses sur la métaphysique de Chazal, notamment dans Contributions sur Malcolm de Chazal.

(6) Voir l’étude du théâtre chazalien par Robert Furlong en introduction à l’édition de Moïse (2008). Concernant les pièces brûlées, Chazal en parle ainsi: « J’ai brûlé ainsi une armoire de manuscrits à la Cambuse sur la côte sud-est: dix pièces de théâtre (dont Guerre dans Mars, Les Atlantes, Moïse, Pythagore, Napoléon, Hermès, etc.[…] J’ai brûlé un théâtre de fleurs, une botanique magique, et tant d’autres ouvrages, que je considérais comme des étapes et qui n’ont servi qu’à moi-même » (Chazal 1974: 12) 16

(7) Judas a été interprété au Théâtre du Plaza (Rose-Hill, Maurice) les 25 février et 27 mars 1960. Une lecture théâtralisée a eu lieu au Théâtre de l’Atelier Charles Dullin le 15 juin 1981 par un groupe de Mauriciens incluant le signataire de cet article.

(8) La pièce Le concile des poètes a été créée en lecture le 1er octobre 2009 par la troupe Sapsiway au cours d’une manifestation organisée en l’Église de la Nouvelle Jérusalem par Robert Furlong et intitulée Une fleur pour Malcolm. Une traduction en kreol réalisée par Darma Mootien a été créée en lecture avec la Troupe Sapsiway à Ledikasyon pu Travayer le 17 mars 2010 lors d’une réédition en kreol de la manifestation sous le titre Enn fler pu Malkom.

(9) Le 18 avril 1959, Malcolm de Chazal annonce dans une chronique dans Le Mauricien intitulée « J’écris des romans » avoir écrit « quatre romans: La Famille Langle, Rodolphine, Rosalba et Poldor » et il précise : « À la différence de mes pièces de théâtre, qui ont toutes des noms d’hommes, mes romans sont axés sur la femme, qui reflète des personnalités d’hommes » (1959 :1)

(10) Une dizaine de chroniques traite de cette question entre janvier 1973 et 1976 dans les quotidiens Le Mauricien et Advance.

 

Références

Les chroniques de presse dont sont issues la majorité des citations sont toutes publiées en page 1 des quotidiens concernés (Le Mauricien et Advance, quotidien d’information mauricien).

 

Chazal, Malcolm de (pseudonyme: Medec) (1935a), Une synthèse objective de la crise actuelle, Port Louis: Nouvelle Imprimerie Coopérative.

Chazal, Malcolm de (1935b), Nouvel essai d’économie politique, Port Louis: Nouvelle Imprimerie Coopérative.

Chazal, Malcolm de (1936a), Histoire de notre change et notre délégation (1932) à Londres et Une étude des différents aspects de notre industrie textile, Port Louis: Nouvelle Imprimerie Coopérative.

Chazal, Malcolm de (1936b), « Pensées », Vivre, n° 1, avril.

Chazal, Malcolm de (1941), Laboratoire central de contrôle, Port Louis: Nouvelle Imprimerie Coopérative.

Chazal, Malcolm de (1945), Pensées et Sens-Plastique, Port Louis: General Printing and Stationery Ltd.

Chazal, Malcolm de (1948), Sens-Plastique, Paris: Gallimard.

Chazal, Malcolm de (1949), La Vie Filtrée, Paris: Gallimard.

Chazal, Malcolm de (1951), Petrusmok: Mythe. Port Louis: Standard Printing Establishment.

Chazal, Malcolm de (1953a), Judas, Port Louis: Esclapon Ltd. Ré-édité (2007) avec notes de Marc Serge Rivière, Port Louis: Malcolm de Chazal Trust Fund.

Chazal, Malcolm de (1953b), La mort, Advance, 21 octobre.

Chazal, Malcolm de (1954), Les Désamorantes, satire-drame en 5 actes suivi de Le Concile des Poètes, théâtre prophétique, Port Louis: The Mauritius Printing Cy Ltd.

Chazal, Malcolm de (1958), Un mot pour André Masson, Le Mauricien, 26 juillet.

Chazal, Malcolm de (1959a), « Le poète et le peuple », Le Mauricien, 16 mars.

Chazal, Malcolm de (1959b), « J’écris des romans », Le Mauricien, 18 avril.

Chazal, Malcolm de (1961), « Au-delà du bien et du mal. Au sujet de l’intégral humanisme », Le Mauricien, 19 mai.

Chazal, Malcolm de (1961), « Pourquoi écrire ? », Le Mauricien, 14 octobre.

Chazal, Malcolm de (1962), « Je brûle mes toiles au Chaland », Le Mauricien, 27 avril.

Chazal, Malcolm de (1966), « Un poète et un ami », Advance, 27 mai.

Chazal, Malcolm de (1968), Poèmes, Paris: Jean-Jacques Pauvert.

Chazal, Malcolm de (1970a), L’art de l’innocence », Advance, 6 mai.

Chazal, Malcolm de (1970b), « Le miracle du Morne », Advance, 20 mai.

Chazal, Malcolm de (1970c), Plastiske Aspekter, Traduction en danois d’une sélection d’aphorismes par Finn Hermann, illustrations de Wilhem Fredie, Det Hoffensbergske: Forlaget Arena.

Chazal, Malcolm de (1973), Malcolmland ou la poésie incarnée, Le Mauricien, 6 janvier.

Chazal, Malcolm de (1974a), L’Homme et la Connaissance, Paris: Jean-Jacques Pauvert.

Chazal, Malcolm de (1974b), Sens Unique, Port Louis, Le Chien de Plomb. 15

Chazal, Malcolm de (1996), Plastiche Sinne, (trans. of 174 aphorisms), Herzattake, Berlin: Edition Quatre en Samisdat.

Chazal, Malcolm de (1970d), Plastic Sense, (trans. Irving Weiss), New York: Ed. Herder & Herder.

Chazal, Malcolm de (1979), Sens-Plastique, (trans. Irving Weiss), New York: Sun.

Chazal, Malcolm de (2008); Sens-Plastique, (trans. Irving Weiss), New York: Green Integer.

Chazal, Malcolm de (2008), Autobiographie spirituelle, Paris: L’Harmattan.

Chazal, Malcolm de (2008), Moïse, Paris: L’Harmattan.

Hermans, Jules (1926), Les révélations du grand Océan, Paris: S. I.

Juste, Emmanuel (2002), « Le fonctionnaire » in Indradanush: 21, Port Louis: Indradanush, septembre, p. 45.

Lassémillante, Hervé (1996), « De la Lémurie à Petrusmok », in Contributions sur Malcolm de Chazal, Toulouse/Port Louis, L’Ether Vague/Vizavi, pp. 123--148.

Mauricien, Le, quotidien d’information.

Rauville, Camille de (1974), Chazal des Antipodes, Dakar: Nouvelles Éditions Africaines.

Ravat, Yves (1959), Comment peindre au-delà de soi-même? Interview de Malcolm de Chazal, Le Mauricien, 25 septembre.

 

 

 

Pour citer cet article

Robert Furlong, « Malcolm de Chazal, poète et artiste intégral », La_Revue, n° 5, supp. Océan Indien, www.lrdb.fr, mai 2011.


Date de création : 05/05/2011 09:49
Dernière modification : 05/05/2011 09:49
Catégorie : ILE MAURICE
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