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Architecture - Lucien Kroll

La_Revue

 

n° 5, 2010-2011

 

 

« Normalement… »

 

_____________________________

 

Architecte belge, Lucien Kroll pratique depuis plusieurs décennies une architecture écologique, humaniste et participative. On pourra lire ici le texte d’une conférence prononcée lors de la semaine européenne de l’énergie durable (a).

 

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(a) Semaine européenne de l’énergie durable (EUSEW), Bruxelles le 14 avril 2011, organisée par le département d’architecture de l’Université de Naples

 

 

Changement climatique − Actions globales

 

Des réponses humanistes

aidées par les basses technologies

 

Lucien Kroll

 

 

Situation des pratiques environnementales urbaines.

Loin de vouloir critiquer les essais officiels sur l’environnemental, je souhaite caractériser la « tendance ingénierie » de ces concepts de quartiers soutenables et de maisons passives et surtout leur timidité naïve. Bien sûr, les recherches d’économies d’énergies sont vertueuses mais le thème étroit est focalisé sur la seule énergie et aucunement sur l’humanisme : c’est mutilant. L’humanisme dérivé de l’hospitalité antique (qui a précédé le langage) est ce qui nous différencie des animeaux. Les essais officiels choisissent parmi la panoplie des nécessités environnementales, la plus technique et, à la fois, la plus financièrement profitable. Pourtant, épargner ou gaspiller l’énergie, c’est toujours marchandiser la planète. Car l’association de la technologie et de la finance a permis l’avènement du nazisme et, d’après Peter Sloterdijk, elle a détruit l’humanisme dès 1945. Hiroshima et puis Fukushima sont deux décisions techniques aussi anti-humaines l’une que l’autre, prises sans consulter les « voisins ». Que nous faut-il de plus pour arrêter tout, aussitôt ?

Les questions simplistes produisent toujours des réponses tronquées : c’est le contexte vivant qui rassemble le mieux le réseau de toutes les solidarités. Le réduire à un seul objectif, c’est décharner l’entreprise. De plus, et l’essentiel est là : le séparer des nécessités primordiales de l’humanisme est déraisonnable.

N’analysons plus, synthétisons ! Car il vaut mieux agir dans un milieu victime de toutes les pollutions : cela assurera, même timidement, une réalité humaine complexe et évitera la stérilité des ingénieries. Les expériences trop partielles sont peu utiles à découvrir une bonne pratique : seuls les effets du réseau de contradictions humaines et matérielles pourront créer une complexité vivante et une forme ouverte à la participation.

L’avenir, c’est demain

Depuis 1972, nous savons que l’humanité est menacée d’extinction : L’Union Européenne, entre autres depuis cette époque pouvait y croire et s’organiser calmement pour expérimenter les actions planétaires utiles, sachant que les ressources naturelles seront bientôt toutes épuisées. Pour bâtir une politique mondiale de sauvetage, on aurait pu tâtonner patiemment, et puis passer de la théorie aux essais-pilotes successifs dans la réalité. Nous ne manquions pourtant pas de prophètes mais nous avions trop de rapaces. Entre-temps, cela se précise mais rate magistralement dans le désastre « Kyoto/Copenhague/Cancun/Durban/etc./etc. ». Comme la nature ne figure pas en actif dans les comptabilités nationales, on assiste à des recherches enragées de nouvelles sources (gisements sous-marins qui crèvent le fond de l’océan, gaz de schiste qui massacre les derniers paysages, etc.) et au spectacle des parcs nucléaires suicidaires.

Quarante ans plus (ou trop ?) tard, nous bricolons quelques questions annexes maigres et nous refusons d’entreprendre aucune action globale sur le paysage physique et humain. L’Union Européenne, dans sa magnifique vocation universelle, aurait dû organiser en laboratoire d’abord, et puis en vraie grandeur, des actions « holistes », humanitaires et techniques. C’est raté : rien n’a été entrepris et malgré une admirable activité dispersée dans les initiatives privées, rien de significatif n’a été réalisé…

Attitudes holistes

Elles existent, mais elles sont rares. L’outil le plus brillant est celui de la HQE : la Haute Qualité Environnementale française. C’est une norme souple et jamais réductrice : elle aide le maître de l’ouvrage à décider de toutes les questions posées par l’écologisation de la construction. Il lui appartient de choisir ses ambitions et leur mesure. Elle est à la fois holiste et pratique.

Nous avions gagné le concours organisé par la Région Nord-Pas de Calais pour le Lycée technique de Caudry en HQE fanatique (après, elle a molli), il est devenu le bâtiment français le plus complet en performances environnementales. Nous avons dû répondre aux 67 cibles radicalement imposées et les harmoniser toutes. Inévitablement, ce chantier a atteint la plus vaste qualité environnementale de France.

Puis après une participation étroite avec les professeurs et les services, nous leur avons expliqué qu’ils pouvaient proposer toutes les modifications utiles. Nous avons modifié les 2/3 du projet. Ainsi, cela a ajouté une culture pédagogique locale à un programme forcément sec. Nous avons aussi obtenu une grande variété de formes et de matériaux et une philosophie des ambiances humaines qui ont écœuré les architectes qui oscillent entre le technicisme et le narcissisme (même si celui-ci est déjà une qualité humaine)…

Humanisme

Comme la démocratie, on n’impose pas l’écologie par décret. La dimension essentielle, violemment rejetée ou ignorée par les autorités, c’est la participation créatives des usagers. Elle est éternellement absente des pratiques, de la littérature et de tout enseignement. Il existe pourtant quelques expériences héroïques.

Nous sommes en l’an 2060

Ces jours-ci, le tsunami nucléaire nous a glacés d’effroi : nous sommes bien forcés d’en regarder longuement les images. Admirables Japonais : aucune panique. Le prochain désastre sera sans doute encore mieux répercuté par la presse qui parviendra à déclencher une vraie panique. Alors, dans l’affolement, les autorités devront enfin mettre en œuvre une écologique globale et si rien n’aura été expérimenté paisiblement, elles feront exactement n’importe quoi. Nous devrions logiquement nous transporter dans cinquante ans. Là, c’est simple : il n’y aura alors, plus aucune ressource naturelle, toutes seront épuisées. Dès lors, rien n’est plus urgent que de passer à l’expérience sur le réel, en s’imaginant vivant dans cet avenir. Nous avons grand besoin « d’ingénieurs homéopathiques » !

En 1994, nous avions été invités à La Haye par le Ministère Néerlandais du Logement à un exercice de « Développement technologique durable ». Cette recherche avait été une aventure prémonitoire : nous devions nous imaginer en 2040. Car sans ressource naturelle il faudra s’organiser exclusivement en cycles continus et en autonomie des bâtiments (Cradle to cradle et & Rees + Wackernackel). Curieusement, nous avons découvert que c’était déjà réalisable immédiatement. Hélas, on ne l’a pas construit : on en saurait beaucoup plus aujourd’hui sur les comportements humains et sur les attitudes possibles envers le gaspillage de tout l’attirail des techniques actuelles.

Energies

Officiellement, une maison passive est celle qui, sauf quelques obligations banales. par son isolation généreuse mais coûteuse en budget et en surface habitable, prétend ne dépenser aucune énergie. Bien sûr, c’est louable mais vu de plus près, la plupart n’y arrivent que par leur production personnelle d’énergies : photovoltaïques et autres. Je ne veux aucunement critiquer mais regretter cet enfermement dans une technique autistique qui va parfois jusqu’à la mauvaise foi : une tour écologique ? Encore un oxymore.

En effet, l’écologie pratiquée un peu partout, se limite à la consommation énergétique qui ne compte qu’à partir du moment où le chantier est habité : pas plus. Et bizarrement, personne ne mentionne « l’énergie grise » : celle qui a été incoporée à tous les stades de la construction depuis les carrières, la cuisson des briquetteries et des cimenteries, le diesel du patron entrepreneur, l’énergie de sa grue, des trajets de ses matériaux et de ses ouvriers, etc. Il faut y ajouter toute l’énergie dépensée par l‘administration et les services sans lesquels le chantier n’existerait pas : les dépenses d’architectes, de notaires, d’avocats, de banquiers, d’administrations publiques qui gèrent les dossiers et rédigent les lois, etc. Il faut aussi y ajouter la part de services urbains : routes, véhicules, sécurités, ordures, assainissements, administration générale, sans lesquels la construction ne serait pas viable. La partie invisible de l’iceberg…

Durabilité

Pour durer, un objet abritant une activité humaine aussi instable, doit être transformable : c’est l’enfance de la logique du durable. Observons, par exemple, les façons d‘habiter et les mutations de la cuisine familiale : d’abord paysanne (on y habite), puis séparée avec table des repas, puis laboratoire qui induit la préfabrication industrielle des repas, puis intégrée au séjour qui lui, n’est plus fermé (tout l’espace devient habitable et chauffé), et puis ? Ce que nous promet le climat qui devient erratique n’a aucune chance de figer nos évolutions actuelles (peut-être contraintes et pénibles) qui s’imposeront de plus en plus rapidement. Nous ne pouvons même pas deviner si la taille du logement d’une famille va croître ou rétrécir ? Mais l’architecture reste encore un monument et sa forme reste définitive. La transformabilité doit être incorporée visiblement aux formes d’architecture.

Deux angoisses

1. La Forme Urbaine

Les humanistes ne veulent plus demander aux experts : ceux-ci avaient déjà artificialisé le paysage pour le mettre en « fabrication » industrielle dans les années 60 à 80. Résultat : les préfabriqués se démolissent tous les 25 ans. Nous préférons questionner des participants, en groupes mêlés et voir se former lentement un modèle d’habitat relationnel avec toutes les différences naturelles et essayer de le réaliser. Ainsi on fait appel plutôt au cerveau reptilien qu’au lobe calculateur. Chaque expérience devient la matrice de la suivante. Puisqu’on n’est sûr de rien, il faut assurer la transformabilité physique et architecturale (complexe et provisoire…).

2. Les matériaux innocents

Il nous reste : terre crue ou cuite, pierres, sable et chaux, isolants animaux ou végétaux, un peu de verre, du bois en grosses ou fines sections, et c’est à peu près tout… mais s’y ajoutera une formidable poussée de low-tech.

Programmes urbains raisonnés

Expérimenter d’urgence dans le réel, à base d’humanisme participatif et de basses techniques en visant l’autonomie. Réaliser de tous côtés, des groupes urbains complexes tous différents et visiblement transformables : l’administration suivra moyennant une nouvelle attitude. ET cela, aussi vite que possible puis, les améliorer dès le chantier pour rester à jour. Une tentative instruit la suivante. Et c’est suffisant pour réaliser une forte densité urbaine civilisée.

 

_________________________________

(a) Hiroshima et Fukushima sont frères jumeaux : ils ne se ressemblent pas seulement par leur désinence mais surtout par leurs complots inhumains et leurs décisions techniques, sans aucune consultation d’aucun « peuple ». Dans les plus violents films, les cow-boys américains crient toujours « hands up » avant de tirer. À Hiroshima, non : Harry Truman a largué sa bombe avant le délai qu'il avait lui-même fixé. Bikini aurait suffit. Il n'y a pas eu plus de dialogue avec les habitants voisins d’Hiroshima qu'avec ceux de Fukushima. Puis le massacre le plus inutile, c'est celui de Nagasaki: ils possédaient une dernière bombe inutilisée : autant la lancer quelque part, tout à fait inutilement. À Fukushima, c’est pareil : ils avaient décidé de poser une bombe à retardement, et puis quelques autres, dans une faille de tremblements de terre, et de bien se garder de consulter les voisins ou les citoyens. Les deux bombes ont pareillement semé la terreur nucléaire planétaire.

 

 

Pour citer cet article

Lucien Kroll, « Changement climatique −  Actions globales. Des réponses humanistes aidées par les basses technologies », La_Revue, n° 5, www.lrdb.fr, mai 2011.


Date de création : 15/05/2011 21:29
Dernière modification : 15/05/2011 21:29
Catégorie : Architecture
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