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CARAIBES - Edouard GLISSANT

La_Revue

 

n° 5, 2010-2011

 

supplément océan Indien

 

 

 

 

 

 

Édouard Glissant

 

Le poème − en son erre sans nécessité

 

Arnaud Sabatier

 

 

 

Laisser à vif le réel

Poète, philosophe, dramaturge, romancier, critique d’art, anthropologue, géopoliticien, militant… Comment parler d’Édouard Glissant qui contestait les genres littéraires et revendiquait un « droit à l’opacité » ? Comment résumer une œuvre qui s’était donné pour tâche d’écouter « le cri du monde » et d’en décrire inlassablement les recoins les plus tourmentés ? Que dire d’une écriture qui voulait être à la (dé)mesure de la démesure du monde ? Comment exposer une pensée qui faisait de l’errance son allure, du tremblement sa méthode et de l’imprévisible sa perspective ?

Lui-même, quand il se demande qui il est, toujours méfiant à l’égard des identités comme des essences, répond par le devenir et la relation, le partage et la connivence ; il répond paysages et images :

« Je suis ce pays de mangrove au Lamentin en Martinique où j’ai grandi et en même temps, par une infinie présence imperceptible, qui ne conquiert rien sur l’Autre, cette rive du Nil où les roseaux tournent à bagasse ainsi que des cannes à sucre. » (Traité du Tout-monde, 178).

Assurément rien n’est sûr en terre glissantienne et quiconque s’y risque doit accepter d’abandonner ses cartes et ses compas, ses grammaires et ses lexiques pour découvrir de nouveaux paysages, entendre une autre langue et migrer des certitudes épaisses et continentales vers des relations fragiles, fractales et mondialement entremêlées. Renoncer aux théories, aux résumés, aux chronologies, aux classifications et « laisser à vif le réel » (TTM, 131) ; éprouver la différence, non pas celle qui isole ou oppose ou fige, non pas l’identité comme racine unique qui aveugle et étouffe, mais l’« identité-rhizome », les lianes qui relient, les textures qui trament, qui tissent et qui tracent car la « Relation », tout à la fois, relate, relaie et relie.

Rallier les rives

Ces textes et ces liens, qui unissent sans uniformiser et solidarisent sans confondre, sont la trame du « Tout-monde ». Et c’est là un paradoxe indépassable de l’entreprise du poète martiniquais qu’exprime cette idée de Tout-monde, à la fois ambitieuse et modeste : il faut, d’une part, préserver et honorer chaque lieu, toujours fracturé d’éclats, chaque nom, nourri d’histoires et de paysages, chaque individu, à jamais irremplaçable, les préserver dans leur irréductible singularité et leurs différences abruptes, et, d’autre part, en faire un inventaire exhaustif, patient, total. Inventorier l’inextricable. Voilà la grande difficulté du Tout-monde : qu’il soit un Tout sans totalisation mais sans exclusive ; un tout ouvert et fécond qui refuse les généralisations économes et les ordonnancements hiérarchiques, mais sans craindre les répétitions, les listes, les désordres chronologiques, les dérives éparpillées, les délires immaîtrisés et les « dévirades d’imprévu » (Tout-monde, 21) ; un Tout qui sache chahuter les frontières tout en ralliant les rives et mariant les horizons.

Ce Tout-monde est aujourd’hui un Chaos-monde où se rencontrent et se bousculent, dans une présence globale confuse et sans retrait, des idéaux, des langues et des imaginaires différents voire opposés. Le propos alors n’est pas d’unifier ou d’assimiler mais de partager et d’échanger dans le respect des opacités et la préservation des saveurs. Pas d’origine pure, pas de structure centrée, pas de souche unique, pas de généalogie légitime, pas de normes universelles, mais l’errance des rhizomes, le scintillement des archipels, le charivari des métissages et l’éclat renouvelé des langues qui courent les hasards du monde. Et pour remplacer la pensée continentale, pensée de système, pensée de l’Un, aujourd’hui désorientée et inapte à appréhender le divers des humanités, il faut une « pensée archipélique » qui prenne en souci la terre jusqu’en ses détails les plus offusqués.

La pensée archipélique convient à l’allure de nos mondes. Elle en emprunte l’ambigu, le fragile, le dérivé. Elle consent à la pratique du détour, qui n’est pas fuite ni renoncement. Elle reconnaît la portée des imaginaires de la Trace qu’elle ratifie. Est-ce là renoncer à se gouverner ? Non, c’est s’accorder à ce qui du monde s’est diffusé en archipels précisément, ces sortes de diversités dans l’étendue, qui pourtant rallient des rives et marient des horizons » (TTM, 31).

Les matins lèvent de partout

L’utopisme et l’optimisme assumés d’Édouard Glissant n’empêcheront jamais la mémoire et le rappel récurrent du terrible passé de la Traite et de l’esclavage qui reviennent d’un livre à l’autre pour évoquer « les emboulettés » embarqués dans les bateaux négriers que l’on jetait par-dessus bord lestés et condamnait à « racler en éternité le fond d’océan » (TM, 165), ou celles qui étouffaient le fruit de leurs entrailles afin de leur éviter l’horreur de l’asservissement (TTM, 230), ou ces nègres marrons qui perdirent un bras ou un pied pour avoir préféré la liberté.

L’utopisme et l’optimisme n’empêcheront pas non plus la critique lucide et le combat de ce poète qui fut aussi et toujours un militant résolument engagé. Celui qui fonda en 1961 le Front antillo-guyannais, indépendantiste et anti-colonialiste (pour lequel il sera accusé d’atteinte à la sûreté de l’État et assigné à résidence en métropole de 1961 à 1965), s’opposera avec virulence encore en 2007 à la création du ministère de l’Immigration et de l’identité nationale. Le philosophe de la Relation et le poète de l’errance est aussi un penseur de la migration :

« Ce n’est pas l’immigration qui menace ou appauvrit, mais la raideur du mur et la clôture de soi. […] Les murs menacent tout le monde, de l’un et l’autre côté de leur obscurité. Ils achèvent de tarir ce qui s’est desséché sur ce versant du dénuement, ils achèvent d’aigrir ce qui s’est angoissé sur l’autre versant, de l’abondance », (Quand les murs tombent, 24-25)

Et en 2009 encore, lors de la grève générale contre la vie chère aux Antilles, Édouard Glissant cosignera le « Manifeste pour les “produits” de haute nécessité » dans lequel sont dénoncés tout à la fois « les archaïsmes coloniaux » et le capitalisme contemporain « qui n’est pas une perversion mais bien la plénitude hystérique d’un dogme ». Adversaire de la mondialisation néolibérale, considérant l’État-nation comme une entité politique obsolète, défenseur acharné des langues et des cultures dites minoritaires, appelant les Antillais à « se vivre caribéens » et croyant aux « petits pays » qui pourraient devenir « immenses d’être les premiers exemples postcapitalistes », il se méfiait tout autant des diverses formes de revendications identitaires, communautarismes ou nationalistes.

À l’idée de créolité (prônée par son ami Chamoiseau) il préférera celle de « créolisation », mouvement ou processus qui « outrecroise les métissages » pour engendrer la fulgurance et l’imprévisible − « C’est ouverture et vent » (Philosophie de la Relation, 66). Le jazz ou le créole, par exemple, fruits imprévisibles du choc de cultures hétérogènes, sont les résultantes inouïes de la créolisation.

Vivre le lieu : dire le monde, aussi bien

C’est dans l’entre-deux instable ou tremblant du détail et de la totalité, du lieu et du monde, qu’Édouard Glissant travaillera à toujours se tenir. Le lieu, en premier lieu, est « incontournable », répète-t-il. Incontournable et inexportable, c’est la Martinique, aux paysages sculptés par les cyclones et les éruptions, à l’histoire tailladée par la Traite et la colonisation, à l’actualité épuisée par la surconsommation, le profit et la pollution. Un lieu, un peuple et une langue qui ne sont ni élus ni exemplaires mais qui savent la démesure et le tourment ; fruits imprévisibles de la créolisation, ils sont « accoutumés de penser en termes archipéliques » (TTM, 226) ; privés de Genèse et de filiation, ils couvent en eux « l’instinct de l’illégitime » (TTM, 78) et leurs racines sont autant de sinuosités baroques et discontinues qui tracent en étendue et préservent des dogmes stériles. Voilà autant de déraisons raisonnables d’une utopie réaliste : « faire de la Caraïbe un poumon sain de la Terre, une tache bleue persistante dans le gris d’alentour, jusqu’à ce que le bleu gagne partout » (TTM, 229).

La pensée du lieu est pensée de la Relation et ouverture au tout du monde, elle n’enferme pas et n’a rien à voir ni avec l’essentialisation ni avec la folklorisation. C’est l’unité qui sclérose, et l’identité qui rétrécit et appauvrit. En archipel, par un curieux désordre topologique, le tout vient se loger au creux du détail et c’est toujours un détail que l’on trouve au cœur du tout. Le Tout-monde est dépourvu de centre, de capitale ou de métropole, il n’a ni banlieue excentrique, ni outre-mer exotique.

Telle est alors la tâche des poètes, « dire le fracas du monde », faire entendre son cri, et plus encore faire que ce cri, entendu et partagé, devienne un chant soucieux. Là encore le tragique et le comique s’entremêlent : cris d’effroi et cris de joie ; bruit imprescriptible de la honte et caquetage intarissable.

Le cri du monde est la rumeur d’abord qui remonte du gouffre,

« le chant des plaines de l’Océan. Les coquillages sonores se frottent aux crânes et aux boulets verdis, au fond de l’Atlantique. Il y a dans ces abysses des cimetières de bateaux négriers, beaucoup de leurs marins. Les rapacités, les frontières violées, les drapeaux, relevés et tombés du monde occidental. Et qui constellent l’épais tapis des fils d’Afrique, dont on faisait commerce, ceux-là sont hors nomenclatures, nul n’en connaît le nombre », (L’Intraitable beauté du monde, 1)

Il est repris aussi, en écho, par « ces grosses commères noires à la voix claquante et au débit si assuré », les « pacotilleuses »,

« elles tissent la Caraïbe les Amériques, elles encombrent les avions de cette pagaille de cartons et de paquets. […] Elles relient la vie à la vie, par-delà ce que vous voyez, les radios portables de Miami et les peintures à la chaîne de Port-au-Prince, les couis ornés de San Juan et les colliers rastas de Kingston, elles transportent l’air et les commérages, le manger comme les préjugés, le beau soleil et les cyclones. Mais elles ne se croient pas mission. Elles sont la Relation » (TM, 545)

C’est encore ce qui définit toute grande politique, qui rencontre alors l’art et la poésie, de porter ce cri « jusqu’au plus clair de la parole et du chant » (IBM, 57), de prendre soin de la fragile et « intraitable beauté du monde » et d’inventer, sans violence ni calcul, d’imprévisibles peuples qui manquent. « Sur la main nue, dans la vision éclaboussée, par le cri devenu parole », (PR, 85)

Sans doute n’y a-t-il pas à décider qui aura le dernier mot, poètes ou politiques, « déparleurs » ou « pacotilleuses », romanciers ou philosophes, mais c’est bien le poème, néanmoins, dont il faut dire seulement qu’il porte toutes les voix, tous les souffles, tous les accents et aussi toutes les thèses, tous les rêves et toutes les métaphysiques.

« Le poème est en effet la seule dimension de vérité ou de permanence ou de déviance qui relie les présences du monde, conquérants et peuples ravagés, savants et communautés élémentaires, chants et hèlements, paisibles dialogues avec les bois et les eaux et les feux de l’étendue et poussées sauvages dans l’inconnu des ombres, graves poètes de service et griots sans limites, improvisateurs de pampa et cadenceurs de rames, communautés criardes et peuples sans parole audible, techniciens des machines à étourdir et vulgarisateurs impudents, sous toutes les formes, à commencer par la fréquentation insoupçonnée que nous avons de nos entours, un pipiri d’acacia qui là se fige et commence de rêver son chant », (PR, 20)

Si le poème se fait entendre partout c’est parce qu’il est l’écho lointain et partagé des toutes premières stupeurs qui illuminèrent les cavernes obscures et bousculèrent les chemins réglés de l’aube humaine. « Contemporain des premiers brasiers de la terre » (PR, 12), on comprend alors que le poème entremêle la fulgurance la plus lumineuse et l’opacité la plus grave. Toujours étrange mais toujours familier aussi. Il est le chant inaugural du Tout-monde, ressassement infatigable d’une première strophe matinale : le monde est là ; il est. Là. Il est aussi l’imprévisible et l’inédit d’un avenir stupéfait de se dire en un texte encore inouï. La trace et l’horizon − le poème, en son erre sans nécessité.

 

 

Pour citer cet article

Arnaud Sabatier, « Édouard Glissant. Le poème − en son erre sans nécessité », La_Revue, n° 5, supplément océan Indien, www.lrdb.fr, juin 2011.


Date de création : 09/06/2011 16:15
Dernière modification : 20/06/2011 18:44
Catégorie : CARAIBES
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