« Si j'ai choisi de parler de la coccinelle c'est par dégoût des idées »,   F. Ponge

--- PRESENTATION ---

ECRIVAINS

2010-11 NORMAL

2009-10 DON ECHANGE

2008-09 LE GENRE

2007-08 LA VILLE

2006-07 LE POLITIQUE
+ 0. PRESENTATION
+ 1. Philosophie et politique
+ 2. Architecture & politique
+ 3. Sociologie & politique
+ 4. Théâtre & politique
+ 5. Entreprise et politique
+ 6. Psychanalyse (intro.)
+ 7. Psychanalyse politique
+ 8. Histoire et politique
+ 9. Economie et politique
+ I0. Art et politique

Brèves (archives)

Recherche





Science - Dominique LECOURT

Télécharger au format pdf

Philosophe, historien des sciences, spécialiste de l’épistémologie de la biologie et de la médecine Dominique Lecourt (1944) est professeur de philosophie à l’Université de Paris VII et Président du Comité d’éthique de l’Institut de recherche pour le développement (IRD).

Il a bien voulu nous envoyer ces huit textes courts, huit chroniques écrites pour le journal La Croix entre janvier et décembre 2006.

Ces chroniques, limpides et informées, sont autant de prises de position résolument engagées – donc contestables – sur des questions brûlantes comme les OGM ou le nucléaire. Sans être un technophile convaincu Dominique Lecourt apparaît ici comme un «  anti technophobe » déterminé.

 

Science et politique

Chroniques

Dominique Lecourt

 

 

 

 

 

1.Du visage (01/2006) ; à propos des greffes de visages.

2.Pouvoir, argent et gloire (02/2006) ; tricherie des scientifiques, recherche du scoop par les revues, enjeux financiers.

3.L’information scientifique en question (03/2006) ; nécessités de la diffusion, limites de la vulgarisation.

4.Sous le signe de l’atome (05/2006) ; défense nuancée de l’énergie nucléaire, condamnation de l’esprit de guerre.

5.Enseigner la philosophie (06/2006) ; plaidoyer pour l’enseignement de la philosophie au lycée.

6.Contre la peur (09/2006) ; catastrophisme, pessimisme, fatalisme au service des politiques sécuritaires individualistes.

7.La science dans la campagne (11/2006) ; dénonciation de l’usage infondé de la science en politique ; texte anti anti-OGM !

8.De l’écocitoyenneté (12/06) ; les impasses d’une conception technocratique de la politique inspirée par l’économisme.

1. Du visage

Si l’on veut porter un jugement éthique bien fondé sur les greffes de visage (partielles ou totales) que les techniques chirurgicales, la volonté des médecins et le désir des patients mettent à l’ordre du jour, c’est de la défiguration qu’il faut d’abord parler. Chacun ressent confusément que la greffe qui prend le visage pour objet n’est pas une greffe comme les autres. Ce visage dont chacun épie et tente d’atténuer ou de rectifier les imperfections quotidiennement devant son miroir, ce visage objet d’élection du narcissisme, ce visage dont peintres, graveurs et photographes réalisent depuis des lustres le portrait, n’est-il pas lui-même le miroir de notre individualité, le résumé de notre singularité – comme en témoigne l’usage administratif des cartes d’identité ? Ne nous hâtons pourtant pas de le déclarer inaliénable pour nous scandaliser du geste réalisé par les Professeurs Bernard Devauchelle et Jean-Michel Dubernard. N’invoquons pas trop vite les spéculations métaphysiques et théologiques de quelque philosophe pour le sacraliser !

Tentons d’imaginer ce visage – notre visage – saccagé, mutilé, délabré à la suite d’un accident ou d’une intervention chirurgicale sur une tumeur. L’immense détresse que ressentent les patients dans ces circonstances n’est pas celle de la simple perte d’un organe ou d’un membre (serait-ce la main), c’est le sentiment intolérable non seulement d’une perte d’identité, mais d’une déchéance de son humanité. Au lendemain de la grande guerre, le colonel Picot (1862-1938) avait donné en 1921 à l’Union des Blessés de la Face qu’il présidait le surnom de « gueules cassées ». L’expression resta et désigna ces centaines de milliers de soldats gravement blessés par bombes et explosions. Il y avait dans cette appellation comme un défi : la gueule, c’est déjà l’animalité – celle qui fait peur, comme en témoignent les peintures poignantes d’Otto Dix (1891-1969) ou comme le perçoit le personnage d’Adrien dans La chambre des officiers, le film récent tiré par François Dupeyron du roman de Marc Dugain. Une sinistre chambre de convalescents dont ont été retirés tous les miroirs. Et cette déchéance se lit chaque jour dans le regard des autres marqué non par la compassion mais d’abord par la répulsion. Nombreuses sont les victimes qui décident de s’y soustraire en portant un masque.

Devant un tel visage, les plus proches doivent constamment faire l’effort de contourner leur réaction première de dégoût ; ils s’accrochent au plus fugitif éclat d’un regard pour retrouver la personne qu’ils ont aimée, la bouche qui les a envoûtés de sa voix et les a sollicités de ses paroles, celle qui les a exaltés de ses chants ou de ses baisers, dont le rire et les mille nuances du sourire ont à jamais disparu ; pour nombre d’entre eux, un simple repas est devenu un véritable calvaire.

Que des chirurgiens se trouvent en mesure de répondre à cette indicible souffrance, comment s’en alarmer, et non s’en réjouir ? Que des familles acceptent de donner tout ou partie des tissus qui composent le visage de leur proche décédé, comment ne pas admirer leur liberté d’esprit et saluer leur générosité ? Mais, insinue-t-on, on va créer artificiellement un double ? Le receveur aura le visage du donneur… Les chirurgiens savent et disent que c’est faux : les tissus se conformeront à la structure osseuse sous-jacente. Le patient pourra progressivement – autant par le toucher que par la vue - s’approprier ce visage, au point – un jour – d’avoir le sentiment de s’être réapproprié son visage.

Les questions déontologiques et éthiques se posent ailleurs et autrement. Comme le Professeur Dubernard l’a souligné, ce qui est grave, c’est que des médias violent l’anonymat du receveur et du donneur. Ce qui est grave aussi, c’est que la magnifique solidarité humaine dont témoignent de telles opérations s’efface derrière la compétition scientifique inévitable et surtout derrière une concurrence médiatique sans frein. Car, en définitive, ce à quoi nous invitent à réfléchir ces gestes de réparation après ces destructions, c’est que notre visage, vivant ou mort, beau ou laid, resplendissant ou défiguré, n’est pas notre plus égoïste propriété ; nous le partageons avec nos semblables.

2. Pouvoir, argent et gloire

La série est impressionnante. Elle mérite réflexion. En février 2004, un biologiste de l’université nationale de Séoul annonce avoir créé par clonage trente embryons humains. Le Professeur Hwang Woo-Suk s’est déjà fait connaître en réalisant le premier clonage d’un chien. En mai 2005, le même déclare avoir produit des lignées de cellules souches à partir de la peau de onze personnes. La prestigieuse revue américaine Science publie. C’est la gloire. Enfin le clonage thérapeutique ! Un espoir pour soigner notamment la maladie de Parkinson. L’enthousiasme est à son comble. On parle de Prix Nobel. Le pouvoir politique s’en mêle : Hwang Woo-Suk se voit désigné comme « supreme scientist » du pays. Il est adoré des foules. Les crédits coulent à flot.

Catastrophe : le 15 décembre 2005, des collègues du chercheur dénoncent un trucage. Le 23, une commission d’enquête établit que les résultats de 2005 ont été effectivement falsifiés. Le 10 janvier 2006, elle prouve que ceux de 2004 l’étaient aussi. Le Professeur Hwang reconnaît que les données ont été manipulées. Il présente ses excuses au peuple coréen, mais crie au complot, ourdi, selon lui, par un partenaire acharné à sa perte…

Au même moment éclate au Japon un scandale du même type. Kazunari Taïra, un biochimiste renommé, se montre incapable de reproduire ses résultats publiés par la très respectée revue britannique Nature. Ses travaux semblaient apporter du nouveau dans la recherche sur le cancer. Et voici que les autorités le soupçonnent d’avoir truqué ses données. Il reconnaît la manipulation, mais l’impute à l’un de ses assistants – lequel dément.

C’est au tour d’un médecin norvégien spécialiste du cancer, le docteur Jon Sudbø, d’admettre début janvier 2006 avoir inventé les statistiques dont il a fait état dans la grande revue médicale anglaise The Lancet. Il reconnaît avoir également truqué les résultats publiés par deux autres revues de grand standing en avril 2004 et mars 2005. D’après ces trois articles, la prise de médicaments anti-inflammatoires diminuait le risque de cancer de la bouche. Personnalité internationale, Jon Sudbø, effondré, se repent d’avoir cédé à la tentation.

Trois fois, on voit opérer le même mécanisme : une revue qui fait autorité (Science, Nature, The Lancet) accepte de publier un article dont le contenu n’a pas été sérieusement contrôlé, malgré son fameux système d’experts et de « reviewers ». La gloire universelle s’ensuit immédiatement, car selon le système des signatures en vigueur pour les articles scientifiques, des chercheurs renommés d’autres pays ont co-signé ces articles sans avoir pu en vérifier le contenu.

La situation que révèlent ces affaires est grave. Il ne suffit pas d’exiger des excuses, ni de prendre des mesures d’exclusion. Il ne suffit pas de rechercher la défaillance humaine. Il faut, au plus vite, s’interroger, au premier chef, sur le rôle des quelques grandes revues internationales qui cherchent le « scoop » pour faire la pluie et le beau temps. Elles ont créé autour d’elles un véritable milieu d’autant plus féroce qu’il est restreint. Et comment ne pas remarquer que les recherches incriminées figurent parmi celles dont on peut attendre les plus substantiels profits ? Voilà qui est autrement plus sérieux que la légèreté des revues de sciences sociales naguère dévoilée par le physicien Alan Sokal !

On dira que la révélation de ces tricheries prouve, en définitive, que le système de contrôle a bien fonctionné. C’est ce que s’est empressé de déclarer Evan Snyder, spécialiste californien des cellules souches. Mais c’est esquiver la question. Comment la fraude a-t-elle été possible ? Les chercheurs semblent comme pris au piège des liens qui se sont noués depuis quelques décennies entre le pouvoir médiatique, l’argent dont il porte la promesse et la gloire qu’il dispense. On vient de découvrir que les règles actuelles n’excluent pas que s’instaurent dans la communauté scientifique de véritables pactes de corruption.

Reste qu’ici la corruption ne peut se tenir longtemps secrète, car elle en vient toujours à être publiquement confrontée aux exigences nues de la vérité. C’est cette confrontation qu’il convient maintenant de mieux organiser.

3. L’information scientifique en question

Donner aux simples citoyens libre accès aux connaissances nouvelles que produisent les scientifiques apparaît aujourd’hui comme une nécessité vitale. Bien des décisions dans le domaine de la santé, du développement industriel, de la communication... sont prises au vu de ces connaissances sans que nous le sachions, ou sans que nous puissions juger de leur bien-fondé alors qu’elles bouleversent la vie de chacun d’entre nous. Mais comment y parvenir ? La production scientifique actuelle est vertigineuse, par son ampleur, sa spécialisation et la rapidité de son renouvellement ; les sciences fondamentales (physique, chimie, biologie) mettent en oeuvre des concepts d’une extrême abstraction souvent hautement mathématisée. Le langage technique de bien des disciplines rebute le « profane », comme on dit pour signifier que ce monde reste à ses yeux aussi mystérieux que le monde du sacré.

La responsabilité de l’information scientifique ne saurait être, dans ces conditions, qu’une responsabilité partagée. Après avoir été longtemps réticents, les scientifiques semblent maintenant disposés à l’assumer : les collections de livres de vulgarisation se sont multipliées depuis un quart de siècle, ainsi que les conférences et débats sur les questions de science. On peut regretter que l’audiovisuel n’ait pas assez suivi dans notre pays, à la différence, par exemple, de la BBC.

Mais cet effort, qu’il faut saluer, a donné lieu à plusieurs dérives dont la gravité s’est manifestée ces derniers temps.

L’attrait des médias, dont les seules vedettes intellectuelles étaient jusque là des personnalités littéraires et des artistes, a entraîné un certain nombre de chercheurs à pratiquer des effets d’annonce souvent dénués de fondement. On l’a vu de façon répétée, à propos de la recherche sur le sida ou le cancer... au mépris de la détresse des malades et de leur entourage. Mémoire de l’eau, fusion froide ou clonage humain… les exemples ne manquent pas !

Le désir de vendre, légitimement cultivé par les éditeurs, a provoqué un effet plus insidieux, mais non moins pervers. Certains scientifiques se sont appliqués à présenter leurs recherches en les adaptant à d’autres modes de pensée plus familiers du public. Combien d’exposés sur le Big-Bang n’a-t-on pas lu qui s’appliquent à présenter ce scénario hypothétique comme un récit historique conforme au schéma de la Création exposé dans la Genèse, et qui font surgir Dieu au moment où s’arrêtent nos connaissances physiques ? La même référence oriente nombre d’exposés sur l’origine de l’homme et sur les transformations de la nature qui auraient présidé à cet événement : l’homme ne serait devenu véritablement homme que du jour où la nature lui serait devenue hostile, comme il est écrit dans l’Ancien Testament...

A supposer ces obstacles levés, comment initier le public à des recherches souvent très abstraites sans avoir recours à un langage technique inaccessible aux non-spécialistes ? La difficulté apparaît presque insurmontable si l’on se refuse le recours aux images et analogies qui malheureusement ne vulgarisent que l’imagination du vulgarisateur. Le meilleur moyen ne serait-il pas de s’attacher au mouvement de la pensée scientifique, à ses présupposés et ses démarches, à ses rapports historiquement déterminés avec les autres modes de la pensée et de l’activité humaine ? Voilà qui s’exprime sans difficulté en langage ordinaire, mais demande une réflexion critique de type philosophique.

La responsabilité des enseignants est ici engagée. Il faudrait en effet cesser d’enseigner les sciences comme un trésor de résultats acquis. Les élèves n’y voient qu’un amas rébarbatif d’équations et de théories à apprendre docilement. Gaston Bachelard en son temps plaidait déjà pour une réforme de la pédagogie scientifique. Il demandait qu’on initie les élèves à l’esprit scientifique, à la dimension d’aventure intellectuelle de la science contemporaine. Cessons de rebuter le plus grand nombre et de susciter chez les autres un culte de la science sans esprit critique. Il y va de l’avenir du citoyen à part entière, capable de juger des choix qui décideront pour une part importante de l’avenir de notre civilisation.

4. Sous le signe de l’atome

Hiroshima, Tchernobyl. Massacre et catastrophe ! L’atome a marqué l’homme contemporain d’un signe de mort indélébile. Qu’on le veuille ou non, ce n’est pourtant pas le retournement démoniaque de la science contre l’homme qui a inspiré ces deux tragédies majeures. C’est l’esprit de guerre. Et c’est lui qu’il faut, de toute urgence, aujourd’hui repousser.

Chacun connaît les arguments qui furent avancés en 1945 par le Pentagone et le Président Truman pour lâcher les deux bombes sur les populations japonaises : pure logique de guerre pour mettre fin à un conflit qui avait été atroce, avertissement subliminal à Staline qui s’avançait dangereusement en Europe. Le cinquantenaire de l’évènement a ravivé en nous les images de ce que fut le désastre humain qui s’ensuivit.

Le développement des centrales destinées à produire de l’énergie nucléaire civile obéit à une logique toute différente. La puissance recherchée n’est pas militaire, mais économique. Le bien-fondé de cette option apparaît en plein jour aujourd’hui : le pétrole s’épuise, en même temps que la planète se meurt de pollution et que les autres sources d’énergie n’ont pas été suffisamment explorées.

Quelles que soient les interrogations et les inquiétudes que l’on puisse nourrir sur l’avenir des déchets nucléaires, cette industrie paraît la moins coûteuse et la plus propre. Mais Tchernobyl ! Les images diffusées à l’occasion des vingt ans de la catastrophe font frémir. Et les chiffres aussi. Les milliers de morts avérés ; les innombrables cancers rampants qui continuent à tuer. Tous ces survivants qui errent à la surface de cette terre dévastée à la recherche de leurs vies brisées. Tous ceux qui sont devenus et restés fous – psychiatriquement fous – sous le choc !

En dépit des apparences, c’est ici encore l’esprit de guerre – la « guerre des étoiles » ! - qui fut à œuvre, à l’abri de la dite coexistence pacifique qui a épuisé l’Union Soviétique avant de la mettre à genoux. Les ukrainiens, les biélorusses et les russes eux-mêmes furent ici les victimes de la négligence criminelle de leurs dirigeants qui, dans cette situation, ne se sont pas soucié de la sécurité des centrales dont ils avaient la garde.

En Occident, parce que l’énergie nucléaire depuis 1945 apparaissait comme intrinsèquement liée au mal radical, le mensonge et le secret se sont installés pour longtemps comme mode de communication des responsables. On commence à peine aujourd’hui à connaître les rouages de la désinformation grossière qui a entouré les suites de la catastrophe de Tchernobyl en France. Le bon sens populaire n’en a retenu, pour se moquer de l’administration et des politiques, qu’un « fait » : le nuage radioactif aurait eu l’obligeance d’arrêter sa course devant nos frontières… On discute aujourd’hui ardemment de savoir si les mesures de radioactivité ont été mal prises ou dissimulées. Toujours est-il que tout a été fait, sur le moment, pour minimiser les risques. Et comme cela finit toujours par se savoir, on a alimenté, par crainte d’une panique, une sourde peur qui continue d’envelopper aujourd’hui le nucléaire civil autant que le militaire.

Ces graves soupçons sont amplifiés par des organisations qui en viennent à nier, contre toute évidence, toute vertu à cette source d’énergie et à se faire paradoxalement les alliées des pétroliers qu’elles dénoncent par ailleurs comme pollueurs. Ne reste plus que l’avenir radieux de la décroissance, un idéal qui tourne résolument (vertueusement ?) le dos au progrès, maintenant décrié après avoir été adulé !

La situation apparaît d’autant plus périlleuse que l’esprit de guerre ne cesse de progresser à nouveau. L’actuelle administration américaine en a fait un article de foi dans sa vision du monde. A la faveur du présent bras de fer public avec l’Iran, on insinue dans l’esprit des peuples que certains problèmes ne peuvent être réglés que par la guerre ! Cette manière de penser a gagné les cours des écoles, les jeux vidéo et les rues. Lorsque l’arme nucléaire est en jeu, même miniaturisée, et qu’en face des extrémistes religieux exaltent la guerre pour leurs motifs propres, il est grand temps d’organiser les forces qui résistent à la mort. Depuis 1945, nous avons vécu sous le signe de l’atome. Maîtrisé par la science, ce signe pourrait être celui du génie de l’être humain et non celui de sa folie autodestructrice. Cela demanderait beaucoup de sagesse, En attendant, l’atome continue de révéler la faiblesse morale majeure qui menace dangereusement l’humanité contemporaine.

5. Enseigner la philosophie

Chaque année, depuis bien des années, revient avec le baccalauréat l’épreuve de philosophie qui devance, pour tous, toutes les autres. Chaque année ce qui peut passer pour une préséance attire l’attention. Les interrogations pleuvent sur la nature de cette épreuve apparemment intangible – une dissertation ou un commentaire de texte –, sur la valeur objective de sa correction, sur le lien supposé des sujets choisis avec l’actualité politique plus ou moins immédiate. De proche en proche, c’est l’objectif même de cet enseignement singulier qu’on interroge. Faut-il que, seuls au monde ou presque, les jeunes Français se voient invités (en fait, contraints) à suivre une initiation à la philosophie à la fin de leurs études secondaires ? Épreuve absurde, discipline désuète qui sent sa Troisième République ! Il y aurait lieu d’en finir avec cette exception française, pour ouvrir plus grandes les portes du lycée à des savoirs positifs, comme les sciences sociales et humaines, en prise directe avec le monde du travail et la vie sociale ! Des guerres picrocholines ont opposé, par ailleurs, au cours des années 1980 ceux qui, comme Jacques Derrida (1930-2004), voulaient qu’on commençât cet enseignement bien avant la terminale – dès l’entrée au collège, voire plus tôt encore – à ceux qui tenaient à ce que la philosophie restât le couronnement d’un parcours scolaire supposé encyclopédique auquel elle aurait mission de conférer son sens ultime. Chaque camp disposait d’excellents arguments intellectuels et institutionnels. C’est en définitive à ce jour le statu quo qui l’a emporté.

D’autres affrontements ont eu lieu plus récemment à l’occasion du passage au pouvoir d’un ministre philosophe. Fallait-il, par souci d’objectivité, renoncer au « cours personnel, suivi et explicite » que Georges Canguilhem (1904-1995) exigeait des professeurs de philosophie lorsqu’il était lui-même inspecteur général ? Les candidats et les parents, constatait le ministre, ne se plaignent-ils pas régulièrement de l’écart entre leurs notes à l’examen et leur moyenne durant l’année ? Du moins quand cet écart leur est défavorable. Ne convenait-il pas de se montrer plus modeste ? L’enseignement se contenterait d’ouvrir à l’élève un accès aux grandes doctrines. Une forêt d’« ismes » semblait appelée à peupler un programme que le professeur n’aurait plus loisir d’interpréter selon sa propre pensée, comme il était de tradition : idéalisme, moralisme, rationalisme, pragmatisme, utilitarisme…

On voyait bien les avantages scolaires d’un tel alignement sur les autres disciplines. Mais ce serait transformer cet enseignement en histoire des idées, type science-po avant la lettre !, protestaient les opposants. On perdrait alors la véritable ambition du « cours de philo » : permettre à chaque élève de former son jugement afin de comprendre son temps, sans céder à la mode par souci d’être moderne.

La puissance des moyens de communication est aujourd’hui telle que le conformisme des comportements et des pensées semble promis à un règne sans partage. La valeur d’une telle formation apparaît donc plus précieuse et plus actuelle que jamais, si on la conçoit comme une initiation à l’analyse critique et réflexive des idées auxquelles nos enfants sont sommés d’adhérer par tous les moyens de séduction dont sait user la société du spectacle.

Mais la difficulté n’est pas moins évidente. Nombre de ces idées, parmi les plus affectivement chargées, les médias les attachent aux progrès des sciences et des techniques : biotechnologies, informatique, nucléaire… Les professeurs de philosophie doivent donc en matière de sciences ou de techniques partir du présent – ce qui suppose un effort permanent d’information et de mise à jour ; et ils doivent montrer comment les auteurs anciens et classiques « en raison de leur rectitude et de leur goût de distinctions » (Canguilhem) permettent de mieux appréhender les problèmes tels qu’ils se posent aujourd’hui.

Sous cette double condition qui demande un effort à tous, enseignants et élèves, la valeur de « notre » enseignement de philosophie en classe terminale apparaît incontestable.

6. Contre la peur.

La commémoration des attentats du 11 septembre vient de nous rappeler que nous avons désormais à vivre dans un monde dominé par la peur. Sentiment très humain, dira-t-on, qui nous renvoie à l’enfance et aux temps primitifs ! Certes. Mais quelle idée se fait-on de l’homme si l’on s’y livre tout entier, si l’on fait de ce sentiment un principe d’organisation sociale ?

Tournons-nous vers la peur nue. C’est d’abord celle de la nuit noire, un monde de fantômes incertains, menaçant dans les ténèbres l’être fragile que, de naissance, nous avons tous toujours été, écrasés par l’impuissance de nos faibles forces. Une respiration haletante, le cœur qui bat trop fort, trop vite, la gorge qui s’étrangle, une voix qui se fait rauque, le corps tout entier paralysé, pétrifié, les pensées arrêtées. La peur, c’est d’abord toute cette physiologie que décrivait si bien Alain, le philosophe, en son temps. On comprend qu’au principe de toute peur, il y ait, comme il le remarquait aussi, en définitive, la peur d’avoir peur. Et que le courage se résume à un « pas encore » opposé à sa survenue, ce que Platon suggérait déjà dans le Thrasymaque.

Sans doute, à la différence de l’angoisse qui n’en a point, la peur se donne-t-elle toujours des objets. Ces objets sont multiples et se renouvellent sans cesse. Les meilleurs historiens l’ont bien montré à l’échelle de l’histoire humaine. Et les anthropologues nous en donnent de nombreux documents. Chaque civilisation a sa manière propre d’apprivoiser ses peurs. Même celle qui apparaît comme la plus constante d’entre elles, la peur de la mort, l’humanité n’a cessé de varier les pratiques et les conceptions visant à s’en assurer la maîtrise symbolique.

Mais peut-être jamais les objets de peur n’ont-ils fait système plus inexorable que dans nos sociétés : à la guerre, la pauvreté et le chômage, les trois hantises modernes, viennent s’ajouter pollution, nouvelles grandes épidémies, réchauffement de la planète, OGM, clonage reproductif, énergie nucléaire, déchets radioactifs… Un qualificatif lourd de toute une philosophie les réunit : irréversible. Le temps n’est presque plus saisi que sous l’aspect du « c’est trop tard ». Et, c’est le cas de le dire, l’avenir « devient supplice dès qu’on essaie de le contempler au lieu de le faire ».

Les médias font se succéder en rangs serrés les images d’épouvante suscitant et entretenant une vision fataliste de notre histoire ; une morale pessimiste prend le pas, jusqu’aux Etats-Unis, sur l’optimisme inhérent à la philosophie du progrès qui inspirait naguère la confiance dans l’avenir propre au monde occidental.

La plupart des responsables politiques, au lieu de s’opposer à ce fatalisme et à ce pessimisme, ne font que l’aggraver en croyant pouvoir en tirer bénéfice. Renouant sans le dire (ou sans le savoir) avec la pensée de Thomas Hobbes, ils conjuguent peur et individualisme comme motifs et ressort de l’ordre social. Résultat : l’individualisme se fait égoïsme. L’égoïsme suscite les pires violences. L’insécurité étend son règne. Et c’est la sécurité qui fait figure d’idéal de la vie humaine, en lieu et place de la liberté à laquelle elle était dans la pensée classique subordonnée comme moyen à fin.

Cette sécurité appelle traditionnellement sciences et technologies au service de son efficacité. On voit aujourd’hui la biométrie s’emparer de nos corps pour les transformer en fichiers vivants, dont le croisement risque de porter atteinte aux plus élémentaires des droits de l’homme dont nos sociétés ont pourtant fait leur étendard.

Ce mouvement lui-même doit-il être tenu pour irréversible ? Non, sans doute. Si, du moins, nous faisons l’effort éthique de repenser l’individu humain à rebours de l’actuel individualisme qui en dénie, et menace d’en détruire, la dimension de personne. L’idéal de sécurité se traduit insidieusement par une détestable maxime : « méfiez-vous les uns des autres ». On ne saurait sans allumer la « guerre de tous contre tous » lui opposer un idéal de liberté conçue comme l’expansion sans limite de la puissance individuelle.

Il ne suffit pas non plus d’invoquer la raison qui se déploie dans la connaissance scientifique. L’universalité de ses procédures et de ses résultats n’a pas de sens et de valeur par elle-même. Elle n’en a qu’enracinée dans le sentiment d’abnégation dont chaque individu s’est toujours montré capable dans son rapport aux autres, nous reconnaissant comme appartenant à une communauté universelle.

7. La science dans la campagne

On est en droit d’espérer que la recherche et l’innovation technologique s’inscrivent, cette fois-ci, au cœur de la campagne présidentielle dans notre pays. Ce serait une nouveauté. Elle répondrait à la prise de conscience qui s’est manifestée avec le soutien populaire au mouvement « Sauvons la recherche » au printemps 2003. Cette nouveauté impliquerait que soit mise à l’ordre du jour la question toujours pendante de l’enseignement supérieur dans son rapport avec la recherche, donc aussi celle des relations entre grandes écoles et institutions universitaires, dans une double perspective de compétition internationale des cerveaux et de concurrence économique.

De proche en proche, c’est l’immense question de l’éducation qui devrait en amont être soulevée, de ses finalités et de ses modalités, de sa valeur humaine et de son sens politique. Mais il faudrait aussi, du même coup, qu’en aval soit mise sur la table la question de l’industrie comme « création collective » (François Perroux) quelque peu perdue de vue durant ces deux dernières décennies ; question qui impliquerait à son tour que soit relancée, sur ses bases philosophiques, la question aujourd’hui si maltraitée de la valeur du travail comme « expérience de vie ouverte à tous les possibles, sans limites actuellement assignables » (Georges Canguilhem).

Ce serait en vérité une belle campagne, à la hauteur de l’intelligence du peuple français. Elle nous épargnerait les postures narcissiques et les déclarations du style matamore qui marquent la campagne d’avant la campagne.

Malheureusement, la science vient d’y faire son entrée d’une manière qui ne laisse rien augurer de bon. Au contraire. Voici en effet que la prétendante (à la candidature socialiste), tout en prônant un investissement massif dans l’innovation et la recherche, se déclare hostile à la culture des OGM et en demande l’interdiction.

On dira que c’est bien son droit, et qu’elle avait d’ailleurs annoncé la couleur dès son élection comme Présidente de la Région Poitou Charente, en la proclamant « territoire libre d’OGM ». Sans doute. On passera même sur l’annonce qu’il y aurait (si elle accédait au sommet de l’Etat) « une mesure de grâce pour les faucheurs volontaires », ce qui vaut approbation du principe de « désobéissance civile » avancé par José Bové, version vandale d’une pratique politique américaine qui donne un visage fort peu démocratique à la fameuse « démocratie participative ».

Mais le plus grave, c’est lorsque la candidate à la candidature affirme qu’il existe « des rapports sur la santé publique qui montrent qu’il y a notamment un impact (des OGM) sur le fœtus ». Comme le déclare par ailleurs la même candidate, « tous les mensonges sont dits sur les OGM ». En effet, de tels rapports, dûment validés par la communauté scientifique internationale, n’existent pas. Mieux : il existe un rapport rédigé par Maxime Schwartz, ancien directeur de l’Institut Pasteur, au nom de l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (AFSSA) qui montre qu’aucun risque pour la santé humaine n’est avéré !

Que des interrogations sérieuses soient légitimes sur l’aspect économique de l’extension de la culture des OGM, et sur le modèle d’agriculture qu’elle semble devoir favoriser notamment dans les pays en voie de développement, c’est indéniable. Mais cela n’a rien à voir.

Il est moralement grave d’invoquer la science comme argument d’autorité pour mieux jouer sur la peur de citoyens désinformés. Surtout, lorsque ce sont des résultats inventés.

Comment ne pas s’inquiéter de voir le candidat potentiel de l’UMP répondre non en défendant la science, l’industrie et la République, mais en exprimant à son tour ses réticences à l’encontre de ces mêmes organismes génétiquement modifiés, au risque de prendre ainsi à contre-pied les positions antérieures du parti qu’il préside et du gouvernement dont il est un membre éminent.

Espérons, malgré tout, que la campagne une fois engagée, les candidats poseront les vraies questions sur la base d’informations fiables authentifiées par une instance scientifique indépendante.

8. De l’écocitoyenneté

Du fait du réchauffement constaté ou annoncé de la planète, nous voici tous invités à nous comporter en « écocitoyens », soucieux dans notre vie quotidienne de protéger l’environnement et de promouvoir un développement durable, avec de surcroît la promesse, à gauche aussi bien qu’à droite, d’un super-éco-ministre !

Mais avant d’être écocitoyens, il nous faut être citoyens. Or dans le monde actuel, il existe deux acceptions prédominantes, distinctes, sinon rivales, de la citoyenneté renvoyant en Occident à deux mondes de la pensée politique.

La première a été forgée aux Etats-Unis d’Amérique entre 1763 et 1787. Elle repose sur l’institution d’un rapport entre souveraineté populaire et représentation organisée autour de la notion d’intérêt. La représentation y est conçue comme devant refléter la composition conflictuelle des intérêts qui constituent la société comme telle.

L’exercice de la citoyenneté consiste alors à prendre activement part aux groupements qui expriment ces intérêts divergents, dont les conflits doivent être traités par le pouvoir politique de façon à les épurer de leur caractère passionnel afin de les réduire à leur contenu rationnel.

L’autre conception provient de l’expérience de la Révolution française. Elle y prend figure d’un idéal lié à une tout autre conception de la souveraineté populaire : que tous les citoyens, considérés individuellement, se trouvent, autant que possible, à égalité de liberté pour décider du bien commun et de sa réalisation, laquelle est confiée aux représentants du peuple considéré comme un tout. Que peut-il en être alors de l’écocitoyenneté ?

S’il s’agit de la conception américaine de la citoyenneté, on le voit très bien. Dès lors que les dégradations de l’environnement portent atteinte aux intérêts de communautés de plus en plus nombreuses et étendues, il y a lieu que ces communautés se recomposent autour de ces intérêts et que le pouvoir politique fasse droit à la part rationnelle de leurs revendications.

S’il s’agit de la conception française, la question s’avère plus délicate, mais peut-être plus féconde. Les citoyens et leurs élus doivent prendre la mesure des questions environnementales en tant qu’elles accroissent ou restreignent la liberté de chacun. Il s’agit donc que les représentants du peuple soient vigilants et ne cèdent point aux groupements porteurs d’intérêts divergents qui se constituent, à l’américaine, autour de ces questions.

Mais toute la difficulté tient alors à ce que, en renvoyant, plus ou moins explicitement, à une discipline centenaire - l’écologie : « science des relations de l’organisme avec l’environnement, comprenant, au sens large, toutes les conditions d’existence » -, le préfixe « éco » induit l’idée que ces questions ne seraient pas politiques au sens ordinaire et qu’il y aurait lieu de leur apporter des réponses relevant de l’application d’une démarche scientifique. Il faudrait donc s’en remettre à des experts des décisions à prendre. Quitte à se trouver dans l’embarras lorsque les dits experts se contredisent formellement. Ce qui est souvent le cas.

Les questions d’environnement mettent ainsi en pleine lumière les impasses d’une conception technocratique de la politique inspirée par l’économisme, c’est-à-dire par la démarche intellectuelle selon laquelle toute question touchant à la vie des citoyens doit être exclusivement ou fondamentalement abordée sous l’angle de la production et de l’échange des biens matériels.

L’empire de cette philosophie est resté jusqu’à ces dernières années presque universel dans notre pays. De la logique industrialiste qu’elle a servie d’abord, elle en est venue aujourd’hui à servir une logique financière internationale défavorable à l’industrie.

Ces questions nous engagent à penser la citoyenneté par delà le cadre territorial de la nation et à redécouvrir cette vérité, lourde d’humanité, que les décisions que nous prenons en France, en Europe ou en Occident, portent leurs effets souvent tragiques sur des populations qui souffrent d’une vie dont nous sommes trop nombreux à ne vouloir rien savoir.

 

 

 

Pour citer cet article

Dominique Lecourt, « Science et politique : chroniques », (La Croix, 2006), lrdb.fr, mis en ligne en janvier 2007.


Date de création : 09/01/2007 19:38
Dernière modification : 12/07/2007 09:03
Catégorie : Science
Page lue 4871 fois


Prévisualiser la page Prévisualiser la page     Imprimer la page Imprimer la page


En bref / En marge

Depuis décembre 2006

   visiteurs

   visiteurs en ligne


La_Revue, n°6

La_Revue, n°5

La_Revue, n°4

La_Revue, n°3

La_Revue, n°2

La_Revue, n°1

Océan Indien - voire +

^ Haut ^

Responsable et coupable : Arnaud Sabatier

Rigoureuse mise en œuvre : Patrick Boissière

Amicale assistance technique : Richard Muller

Affectueuse hotline polyvalente : Timothée Sabatier

Avec le concours généreusement efficace d’Icare de chez GuppY

GuppY, un créateur de site très recommandable


  Site créé avec GuppY v4.5.19 © 2004-2005 - Licence Libre CeCILL

Document généré en 0.8 seconde