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Sociologie - Philippe ZARIFIAN

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Philippe Zarifian est professeur de sociologie à l’Université de Marne-la-Vallée.

Il nous a envoyé deux textes courts sur Hannah Arendt et Carl Schmitt (1) en guise de réponse à la question « qu’est-ce que la politique ? ».


Qu’est-ce que la politique ?

Philippe Zarifian


– 1 –

Qu'est-ce que la politique ? A propos d'Hannah Arendt

Hannah Arendt est pour moi et depuis plusieurs années, une sorte d'amie, que je sollicite lorsque j'ai besoin d'aide. Générosité fantastique, qui lui a valu bien des ennuis, ceux de tous les sceptiques, cyniques, tous ceux qui se laissent enfermer dans l'incessant ressentiment, tous ceux qui aiment faire souffrir, autant par les mots que par les actes. Arendt, juive allemande, tentant de comprendre comment les nazis raisonnaient, quel scandale !

Je comprends Arendt à partir d'un seul concept qui traverse toute son oeuvre: initier. Initier, c'est commencer quelque chose de nouveau dans le monde. Qu'est-ce que la politique ? Aucunement l'opposition éternelle entre amis et ennemis que propose Schmitt. Non. La politique, c'est l'agir dans la cité. C'est initier. C'est créer.

L'agir, c'est l'action par laquelle quelqu'un (un quelqu'un quelconque) commence quelque chose (un quelque chose a priori quelconque) de nouveau dans le monde, introduit de l'inattendu dans l'enchaînement des événements, de l'inconnu dans le connu, fait surgir du non donné, sur le fond d'un donné, et cela, sans même avoir la représentation de son but. Car l'agir politique n'est pas stratégique. Il ne vise aucun but, ne met en joue aucun ennemi.

L'agir politique est l'initiative d'un quelconque au sein et en vue d'un nous. Car Arendt tient au nous, à l'apport d'Aristote. Au sein et en vue d'un "nous", et donc d'un monde commun. La pluralité du vivre ensemble naît de cette confrontation des initiatives, qui permet, à l'être humain (après l'horreur du nazisme, lorsque la tradition a été brutalement rompue, l'homme serait-il devenu superflu, se demande-t-elle?) de revivre en permanence. L'agir politique, c'est l'agir permanent d'un revivre, un risque en direction du "nous". C'est du moins ainsi que je ressens Hannah Arendt, que je la sens vivre. C'est, pour elle, dans l'agir (qui ne peut être que politique, cet agir qu'elle oppose au "faire" du simple travail) que la liberté positive se déploie. Car la liberté - l'agir politique n'est qu'exercice de la liberté -, est précisément cette capacité d'aller vers ce qui n'est pas encore, c'est ouvrir ce qui ne se proposait pas comme tel, c'est être capable d'imaginer.

Pour Arendt, la liberté va toujours en direction de l'inconnu. C'est dans l'initiative que chacun, chaque quelconque, se manifeste comme exception. Non pas la situation exceptionnelle de Schmitt, qui appelle à la guerre, mais l'exception de la créativité de toute individualité. C'est comme individualité véritable, comme singularité, que chacun, dans et malgré son héritage (le fait qu'il soit juif, arménien...), dans et malgré la tension du passé qu'il met en jeu, apporte à la pluralité, à la construction ce qu'elle appelle, sans cesse : "le vivre ensemble". Car la construction de ce "vivre ensemble", qui est l'essence même de la politique, réside dans la manière dont cette exception est saluée et reconnue. Voici, en peu de mots encore, une autre conception de ce qu'est la politique. Déjà, Arendt face à Schmitt.

Au cœur donc de la politique, l'agir comme initiative, saluée et reconnue publiquement au sein du vivre ensemble, la cité étant l'espace d'établissement de cette publicité. Pour comprendre et placer cette initiative, pour montrer le lien profond entre exercice de la liberté et politique, il faut toujours partir de la pluralité humaine, et en aucune façon de l'homme isolé (ni de l'homme en général, en tant que concept purement philosophique). La question politique, la seule d'une certaine façon, est celle de la liberté dans la pluralité, de la pluralité à partir de la liberté.

La politique traite de la communauté et de la réciprocité d'êtres différents. Elle les organise en tant que pluralité. Et dès que le sens de cette pluralité se perd, la politique se perd elle aussi, elle ne devient qu'exercice d'une souveraineté étatique. La politique se dissout dans le politique. La politique prend naissance dans l'espace qui est entre les hommes, donc dans quelque chose de fondamentalement extérieur à l'homme. Elle prend naissance dans l'espace intermédiaire, celui de la relation. Ce n'est pas en partant de l'homme (de sa supposée essence) qu'on peut comprendre l'existence d'un sens de la politique, mais bien en partant d'une pluralité qui n'existe que comme tissu de relations entre individus absolument différents.

La politique organise d'entrée de jeu ces individualités en considérant leur égalité relative et en faisant abstraction de leur différence relative. Différence absolue, non dans l'être (car dans l'être, elle ne peut être que relative : tout individu est toujours déjà socialisé), mais dans l'agir. Chaque fois que quelqu'un prend une initiative, que quelque chose de nouveau se produit, c'est de manière inattendue, incalculable. Il produit un commencement absolu. Mais ce faisant, il inaugure une chaîne d'action humaines interdépendantes.

C'est à l'agir (et non au faire) qu'il revient d'inaugurer quelque chose de neuf, de commencer par soi-même une chaîne. Et la liberté consiste, pour Arendt, en ce pouvoir commencer, d'où il résulte que des initiatives humaines sont sans cesse interrompues et reprises par de nouvelles initiatives, qui, dans leur multiplicité et leurs incessants mouvements, forment la base (la trame) même du vivre ensemble, et nous poussent à débattre de notre devenir commun. Le sens de la politique, et non sa finalité, car la politique est dénuée de finalité fonctionnelle, consiste en ce que les hommes libres, ces hommes qui, par leur agir, font que les choses sont autrement, par-delà la violence, la domination, la contrainte, ont entre eux des relations d'égaux, tout en centrant leur agir commun sur l'expression de la liberté.

Différence absolue et égalité relative donc : sans une pluralité d'hommes qui sont mes pairs, il n'y aurait pas de liberté. La question n'est pas que nous soyons tous égaux devant la loi, ou que la loi soit la même pour tous. La question proprement politique est que nous ayons tous les mêmes titres à l'action politique, et aux débats qui doivent l'animer. Mais on voit alors que, pour Arendt, la politique est rare. Elle est sans cesse étouffée par ce qui, dans le politique, dans l'exercice du pouvoir de la machine d'État, nie, refoule, écrase, tout à la fois l'initiative et la pluralité. L'agir politique est un concept critique, bien qu'il rende compte d'un exercice toujours potentiellement présent, d'un sens qui parcourt la communauté humaine. D'où ce problème particulièrement grave : le monopole de la violence, acquis par l’État, et bien mis en lumière par Max Weber, engendre une confusion, pour ne pas dire une fusion entre puissance et violence. Entre puissance des initiatives combinées, et exercice d'un pouvoir de domination par l'usage monopolisé de la violence. Ce qui est caractéristique de notre époque moderne, c'est la combinaison spécifique de la violence et de la puissance, qui ne pouvait avoir lieu que dans la sphère du politique, dans la sphère publico-étatique, car c'est seulement en elle-même que, légalement et légitimement, dans la société occidentale moderne, les hommes agissent ensemble et manifestent leur puissance. La violence écrase la politique. Elle lamine la pluralité, étouffe la puissance qu'elle utilise, brise l'initiative.

Face à ce constat, agir politiquement, c'est toujours séparer la puissance de la violence d'État, trouver et retrouver le sens, largement perdu, de la politique, abandonner la catégorie "moyens-fins". Car la politique ne poursuit aucune fin : elle n'existe que dans son déploiement, à partir du sens qui l'anime dans la subjectivité des individus agissant.

Ainsi j'imagine Arendt pensant Bagdad, lieu d'un déploiement pré-politique, mais déjà toujours politique, d'une pluralité métisse, cosmopolite, qui se sentait agir comme un peuple, dans et par sa résistance à la dictature de Saddam. Une multiplicité de commencements toujours renouvelés, un sens spontané de la politique, qui se nourrit de la tradition orientale du sens de l'hospitalité, de la convivialité du vivre ensemble dans la rue, les cafés, les maisons potentiellement ouvertes au nouveau venu (convivialité tant décriée ici, en occident, dans la dégradation des conditions de notre propre vie quotidienne et le poids du raisonnement cynique, intéressé), dans et malgré le sexisme qui le limite et le mine. La violence du pouvoir opprimait, mais ne pouvait tuer cette vie pré-politique, cette puissance en acte.

Surgit alors cette seconde violence, celle des bombes, celle de l'armée anglo-américaine, celle des discours importés dans les valises de cette armée, celle des morts et des mutilés en nombre. Cette seconde violence, sans avoir encore totalement annihilé la première, désorganise la vie pré-politique (potentiellement politique), réussit temporairement là où des décennies de dictature avaient échoué. Mais probablement, Hannah Arendt aurait-elle vu le temporaire précisément, la capacité immédiate qu'a cette pluralité à se recomposer dans ses relations vivantes, à reprendre ses initiatives, à reprendre l'initiative, à recommencer, là où le pouvoir est vide, là où le politique n'agit plus. Et à affronter la situation inédite d'une sorte de regain d'égalité, qui déstabilise et introduit la violence "en bas". Car, voici bien le paradoxe, c'est au moment où la politique trouve un espace inédit de déploiement que la pluralité, mal préparée et meurtrie par la guerre, soit en appelle, en quelque sorte, objectivement, un État fort, relance la demande du recours au monopole de la violence par une police, au sens large du terme, soit prend les armes pour s’entretuer dans une atroce guerre civile.

Conjoncture au sein de laquelle la politique demande elle aussi à s'organiser, à se déployer pacifiquement, à mobiliser ses propres ressorts.

J'imagine Hannah Arendt, journaliste, comme elle aimait l'être, parcourant les rues de Bagdad, regardant, discutant, s'imprégnant de la multiplicité des couleurs, des souffrances, des espoirs, et attentive, avant tout, aux initiatives pré-politiques, prêtes à s'en saisir intellectuellement, à les porter sur la place publique, à tirer d'elles leur potentialité (pour ne pas dire leur virtualité, mais virtualité n'est pas un concept de Arendt) de construction d'un monde commun, d'un véritable vivre ensemble. Cela n'annule pas la question de l'Etat. Se référant à Hobbes, Arendt estime qu'un État est toujours nécessaire pour apporter paix et sécurité. Mais en opposition à Hobbes, elle n'en fait pas le contenu essentiel de l'agir politique. Pour Arendt, la question n'est pas : qu'est-ce que la politique ? , car à cette question, il est relativement aisé de répondre. La question est : la politique a-t-elle encore un sens? Comment lui redonner sans cesse un espace de déploiement et la faire grandir dans les subjectivités résistantes ?

L'actualité la plus récente lui donne raison, mais comme a contrario. Dans le désordre de l'après chute de Saddam se mélangent des tentatives généreuses de reprendre vie, voire de la déployer bien au-delà de ce qui était possible sous Saddam, mais en même temps, une reprise en main par des forces violentes, qui nient la pluralité, qui divisent et opposent, qui tuent. Non pas simplement l'embryon d'État officiel (qu'on a du mal à trouver pour l'instant et qui surgira peut être de multiples tractations entre mouvements et partis), mais les milices chiites qui s'organisent, les restes du parti Baas qui se réorganisent, les groupes terroristes qui multiplient les attentas, pendant que les combattants Kurdes attendent, coincés entre une guerre civile qui ne les concernent pas réellement et l’œil vigilant de l’armée turque...

Bref : la manifestation organisée de la violence, qui exprime des luttes exacerbées pour le futur pouvoir en Irak. Le politique qui tente de tuer la politique... Le besoin objectif d'une structure d'organisation du pays est déjà l'occasion d'étouffer la politique naissante.

– 2 –

Qu'est-ce que la politique ? A propos de Carl Schmitt

Carl Schmitt fait partie de ces auteurs controversés, et pour cause. Penseur très profondément croyant (catholique), il a incontestablement, entre les deux guerres en Allemagne, toujours été proche du régime nazi. Il a explicitement fait la louange d'Hitler dans le prolongement de sa prise de pouvoir, tout en prenant, assez vite, ses distances : les nazis le jugeaient "pas assez sûr", trop libéral, trop indépendant d'esprit, et lui-même a toujours voulu préserver cette indépendance. Sans donc simplifier, ni sa pensée, ni sa position, on peut néanmoins en faire un grand théoricien, l'un des plus grands et les plus clairs, de la conception politique de la droite radicale. Comme toujours : il importe de connaître à fond la position d'un adversaire, lorsqu'il déploie culture et intelligence, et marque à ce point, encore, la pensée de certains hommes politiques.

La politique n'est pas un domaine qui échapperait à la confrontation des savoirs, telle qu'elle se déploie d'ailleurs sur de longues durées historiques (tout le monde connaît la réponse déjà donnée par Aristote à la question : qu'est-ce que la politique?, et qui a en permanence servi de référence à Arendt, dans ses remarquables textes sur le sujet). Et cela nous interroge sur le statut du débat dit démocratique, ou encore, sur ce que signifie l'exercice de la citoyenneté. Car, dans la libre parole, s'expriment toujours des corps d'idées, en l'occurrence : des doctrines politiques, explicites ou implicites, que nous avons tout intérêt à connaître et à débattre, sorte de lutte dans la pensée. Peut être, affirmant cela suis-je trop influencé par ma propre discipline de base (la sociologie), mais je pense qu'il n'existe pas d'idées politiques spontanées, au sens où elles seraient une pure expression personnelle, pure de toute détermination. On crée en connaissant réflexivement ce qui nous détermine ou nous influence, me semble-t-il. Et qui peut affirmer qu'il n'est pas à l'abri d'idées venant de l'extrême droite, par exemple ?

Je voudrais donc prendre l'exemple de Carl Schmitt. En particulier l'exemple de ses deux thèses essentielles, dont l'actualité est forte :

1) Dans son livre Théologie politique, publié en 1922, il énonce ceci :

Pour comprendre la question de l'État et de l'exercice de la souveraineté, il faut toujours partir des situations exceptionnelles, des états d'exception. Car c'est à l'occasion de ces situations (la nécessité de déclarer une guerre par exemple) que s'exprime de manière la plus pure et significative l'essence de la souveraineté de l'État : le monopole de la décision. La situation exceptionnelle, selon Schmitt, est tout autre chose qu'un chaos ou une anarchie. Elle appelle et définit un ordre, mais qui ne relève pas du droit, de l'application d'une quelconque norme juridique (qui ne peut "régler" que les situations normales, normalisables). En situation d'exception, la décision du souverain - et qui n'est réellement souverain que par l'exercice de ce monopole - se libère de toute obligation normative, et devient absolue au sens propre.

Dans le cas d'exception, ajoute-t-il, l'Etat suspend le droit en vertu d'un droit supérieur d'auto-conservation. Qui plus est, et c'est le point fort de l'argumentation de Schmitt contre les normativistes (qui, selon lui, occultent le problème décisif de la souveraineté), l'exception permet de comprendre le cas normal et non l'inverse. Jamais l'analyse d'un fonctionnement politique - étatique normal, régulé par des normes de droit, ne permettra de comprendre ce qui se produit en situation événementielle, lorsque surgit l'exception. L'inverse, par contre, est vrai : l'exception permet de jeter un regard averti sur la normalité, elle révèle ce qu'il en est réellement des situations dites normales. Le cas normal ne prouve rien. L'exception prouve tout. Elle ne fait pas que confirmer la règle. La règle ne vit que par l'exception. Avec l'exception, la force de la vie réelle brise la carapace d'une mécanique juridico-bureaucratique figée dans la répétition. La situation d'exception n'est pas un choix ou une préférence. Elle s'impose d'elle-même, et impose la prise de décision volontaire d'un souverain, y compris cette décision suprême, lorsque nécessaire : envoyer des hommes se faire tuer dans une guerre.

Il est aisé d'imaginer comment Schmitt aurait analysé la conjoncture que nous vivons : la question n'est pas que les gouvernements américains et anglais aient violé le droit international et enclenché une guerre illégale et illégitime. Cette guerre l'est à l'évidence. Elle est que, face à une situation d'exception (réelle ou simulée, en l'occurrence), Bush et Blair ont pleinement agi en souverains : il fallait décider (et non pas bavarder à l'infini). Du même coup, cette prise de décision éclaire le droit international et les institutions qui le porte. Elle montre, à la fois que la "force de la vie" finit toujours par l'emporter, et que c'est à elle que l'action politique doit toujours se rapporter, en dernière analyse, et qu'une normativité qui éclate en situation d'exception, doit manifestement être révisée. En décidant la guerre, Bush et Blair n'ont en rien créé le chaos. Ils ont au contraire (penserait Schmitt probablement) affirmé un ordre dans le monde.

2) Néanmoins, l'exercice de la souveraineté par le développement et l'action de la machine d'Etat ne constitue pas encore le dernier mot. Dans La notion de politique (1932, au moment où il va soutenir Hitler), Schmitt précise sa pensée :

Il faut en effet encore répondre à la question : qu'est ce que la politique ? En quoi se distingue-t-elle de toute autre forme d'activité? Pour Schmitt, la politique n'oppose pas le bon et le mauvais (ne confondons pas entre politique et morale), le beau et le laid, le vrai et le faux (ne confondons pas entre politique et science), etc... Non : la politique a pour caractère spécifique d'opposer ami et ennemi. C'est en cela, et en cela seulement, qu'elle est politique, et se distingue de toute autre forme d'activité humaine. Toutes les notions, vocables, concepts vraiment politiques convergent vers un antagonisme concret, ils sont liés à une situation concrète dont la logique ultime est une configuration ami - ennemi. Des mots tels que Etat, République, société, classes sociales, État de droit, dictature, etc., sont incompréhensibles si l'on ignore ce qui est censé être atteint, contesté, combattu, soutenu par ces mots et les moyens auxquels ils se réfèrent. Or clairement : c'est toujours d'une opposition entre ami et ennemi qu'il s'agit. La guerre (civile ou externe) gît toujours au fond de toute décision authentiquement politique. Même l'administration juridique des situations normales n'est que le prolongement de cette opposition constitutive des actes authentiquement politiques.

Pour revenir à l'actualité, Schmitt aurait probablement dit (et il l'a écrit dans d'autres circonstances) : il en allait de l'existence de l'occident que de désigner clairement un ennemi, mettant en péril cette existence. Car la politique fait fond sur des enjeux existentiels profonds. Et déjà, par exemple, cet enjeu signalé par Schmitt dans La notion de politique : l'altérité de l'étranger, celle de l'Islam, représente la négation de notre propre forme d'existence en occident. Bush a qualifié l'ennemi, les ennemis. Il a eu raison. Il a agi de manière authentiquement politique. La décision souveraine en découle. Seule différence : Schmitt récuse tout recours à la morale (du Bien et du Mal) : il n'existe jamais de guerre juste ou injuste. La guerre est purement politique : elle dépend de la caractérisation des deux camps (amis / alliés et configuration ennemie), et uniquement d'elle. L'enjeu existentiel n'est pas moral. Il est proprement vital.

Voici donc, en peu de mots, ce qu'est la définition de la politique par Schmitt et son actualité. On peut aisément vérifier sa proximité d'avec les positions des néoconservateurs américains, et leur pratique effective.

Je noterai qu'à mon avis, il existe une étrange proximité d'avec certaines conceptions de la politique se réclamant du marxisme : celles qui ne voient l'histoire que comme une lutte éternelle entre classes ennemies.

Etait-ce la position de Marx ? Oui, si l'on s'en tient à la simple affirmation de la lutte des classes comme moteur de l'histoire. Mais je crois pouvoir affirmer qu'il n'en est rien si l'on va au-delà de cette simple affirmation : toute la conception qu'a Marx de la lutte politique est sous-tendue par cette idée, cette perspective essentielle dans son esprit : l'abolition des classes, et donc de leur lutte. La noblesse profonde du combat pour l'émancipation, donc de l'action politique, est précisément de sortir du schéma dans lequel un Schmitt pourrait nous enfermer. Pour Marx, au bout de la lutte du prolétariat, il y a sa disparition en tant que classe, il y a des perspectives de paix et de liberté, l'abolition même de l'État. Et, loin d'en faire une simple utopie, son énergie est tendue pour identifier ce qui, de l'intérieur même de la société capitaliste, est déjà émergences, virtualités d'une telle perspective éthique. Marx n'est pas, par anticipation, Schmittien, pas davantage que Schmitt ne se réclame de Marx, même si, sur certains points, on ne peut le contester, des recoupements s'opèrent entre eux sur l'analyse de la conflictualité comme interne à toute action politique.

Mais n'est-ce pas notre rôle que de savoir, en ces temps mouvementés, garder lucidité, démêler, clarifier notre propre conception de la politique ?


_______________________

(1) Ajoutons un mot, concernant Carl Schmitt, auteur très contesté pour sa proximité avec l'idéologie nazie. On s'accorde le plus souvent sur deux choses, sa sympathie inexcusable pour l'idéologie nazie et l'originalité de certaines de ses analyses juridico-philosophiques. La question (celle que l'on se pose pour Céline ou Heidegger, mutatis mutandis) est alors la suivante faut-il le lire (c’est l’avis de Zarifian) ou le brûler (c’est l’avis de Zarka) ? Les réponses divergent, non sans passion mais le plus souvent de façon très argumentée. Sur la question on pourra lire l'article d'Evelyne Pieiller, Le Monde Diplomatique, août 2006 et plus récemment l'article d'Olivier Beaud, la réponse d'Yves Charles Zarka, et celle de Jean-Claude Monod dans Le Monde,26/01/07, 2/02/07,16/02/07, (bibliographies dans chaque article).



Pour citer cet article

Philippe Zarifian, « Qu’est-ce que la politique ? 1. Hannah Arendt ; 2. Carl Schmitt », (2003), lrdb.fr, mis en ligne en novembre 2006.


Date de création : 27/11/2006 12:17
Dernière modification : 31/10/2007 07:42
Catégorie : Sociologie
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