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Architecture Urba - Lucien KROLL

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Architecte belge, Lucien Kroll est le promoteur acharné d’une architecture organique, écologique et participative.

Il nous a envoyé le texte suivant écrit à l’époque des émeutes urbaines de novembre 2005. Il y dénonce avec force, sur un ton politiquement très incorrect, l’impact de l’urbanisme et de l’architecture sur les comportements des habitants, n’hésitant pas à parler d’architecture « criminogène », véritable « déclencheur » de la violence.





Émeutes de Clichy-sous-Bois

Désordres urbains : les évènements annonciateurs


Lucien Kroll




En architecture et en urbanisme, la modernité « abstraite et a-culturelle », a parfois été dénoncée mais rarement à partir de ses conséquences vécues. À deux reprises, au moins, quelques architectes ont déclaré très justement que certaines catastrophes spectaculaires affirmaient la fin de la modernité mais sans accompagner leur critique de conclusions ou de méthodes destinées à échapper à ces fatalités modernes.

D’abord, comment les nommer ? Le choix du qualificatif n’est évident que pour ceux qui « savent déjà » ; les autres ne comprennent pas ou ne veulent pas comprendre. Faute de mieux, nous continuons à les appeler « moderne, modernité, late-modern » ou son contraire, « postmoderne » dans son sens le plus banal du calendrier car si le mot existe, c’est que l’objet « moderne » lui préexiste et que logiquement, on suppose sa disparition en tant que contemporain.


Voici deux signes principaux avant-coureurs de rupture


Le premier

Il s'est passé en 1972, à Saint Louis du Missouri, EU : un demi million de m2 de logements sociaux avaient été construits dans le grand mouvement social des années 1960 dans cette architecture « punitive » de casernes.

StLouis Urba.jpg Saint-Louis

Lorsque la moitié a été achevée, les Américains pauvres : Noirs, Appalachiens, Hobo’s, Portoricains, Indiens, etc. y ont été accueillis. Ils ont immédiatement vandalisé les lieux au point qu’il a fallu les transvaser dans l’autre moitié, achevée entre-temps. Il n’a pas fallu longtemps pour vandaliser aussi ces bâtiments-là. Les Américains, pragmatiques, ont simplement chassé tout le monde et commencé à raser le demi million de m² en débutant par une « implosion » : la première barre s’est effondrée en elle-même (1).

Les Américains, très compétents dans les techniques d’exécution capitale ont expérimenté pour la première fois de façon spectaculaire cette technique de retardement des charges explosives des contours extérieurs pour attirer les façades dans le centre ainsi vidé. Elle a fait le tour du monde, cette image d’un bâtiment qui, comme une personne autistique, se replie lentement sur lui-même en un tas informe et tragique... Les autres barres ont été démolies à la main, plus humainement : un bourreau est plus fraternel qu’une machine. C’était déjà une préfiguration inconsciente du 09/11…

Implosion St Louis.jpg Implosion, St-Louis

À l’époque, lorsque j’ai visité le quartier, une sorte de honte l’habitait : chacun faisait le détour pour ne rien voir...

Ces barres ont été remplacées par de la moyenne bourgeoisie dans des images fin XIXe siècle paisible. Pour certains, c’est de cette opération de démolition sociale que date la fin du modernisme. Personne n’a demandé où étaient partis les locataires vandales. Désormais, rien ne pouvait plus être innocemment moderne.


Une deuxième.

Il concerne ce célèbre bâtiment de logements « sociaux » qui faisait un kilomètre de long, il Corviale, dans la banlieue de Rome.

C’est en 1972 qu’a débuté son chantier, la même année que celle où se démolissait le Pruitt & Igoe de Saint-Louis... Il était devenu le lieu de pèlerinage des architectes modernes : ils y voyaient le modèle triomphal de l’architecture sociale italienne. Mario Fiorentini, son auteur était un très bon architecte mais, comme quelques autres aussi valables, il s’était trompé d’époque. Il avait d’abord dessiné quatre barres de 240 mètres de long et les avait pivotées de 90° sur son terrain pour éviter les vis-à-vis et surtout pour proposer une image plus grandiose : déception, elles ne faisaient même pas le kilomètre, seulement 960 mètres. Il y a des espaces intérieurs bien dessinés, à la Piranèse (et ses prisons...) de jolies percées de lumière zénithales, etc. Au rez-de-chaussée, sous les pilotis, une « rue » intérieure faisait toute la longueur : elle servait de piste au motos… On y a posé des chicanes.

Le Corviale.jpg Il Corviale

Le préfabriqué avait été choisi pour ses avantages de qualité, de délais, de beauté très rationnelle et de coûts : ces qualités se sont toutes révélées négatives. Chacun le savait bien mais l’idéologie dominante en était alors au romantisme de la technique pesante.

La réalité était moins printanière. Les locataires qui avaient donné le renom de leur logement avaient du le quitter, emménager dans le chantier et l’achever eux-mêmes : cloisons, fenêtres et portes, équipements sanitaires, etc. Les programmateurs avaient prévu un étage médian pour des boutiques (à la façon de Le Corbusier à Marseille...) mais aucun commerçant Romain n’était assez sot pour s’installer en plein ciel sans aucun passage de clientèle... L’étage, resté vide et non aménagé a logiquement été squatté, par des familles qui ont dû tout achever, se greffant sur l’électricité des cages d’escalier et des corridors et sur le réseau l’eau publique. Il est amusant d’observer qu’un des étages est équipé de fenêtres de récupération, toutes différentes, posées par les habitants...

Bien sûr, les locataires qui ont dû faire des travaux importants, ont refusé de payer leurs loyers ; les squatters aussi. J’ai entendu que tout de même 15 % des habitants payent un loyer au propriétaire : les autres négocient avec la Mafia locale... Économiquement, on sait que le préfabriqué a coûté beaucoup plus que l’artisanat (mais on l’avait toujours su...), que les retards ont été pénalisants et que les loyers sont impayés : cela intervient-il dans le calcul du life cost d’un procédé de construction ? De plus il fallait encore ajouter au déficit, la démolition de cette chose intransformable : une vraie faillite.

J’avais été invité à donner une conférence à l’Université la Sapienza à Rome dans les années ’90 et je m’étais gaussé de ce kilomètre. C’était trop tôt : j’avais réussi à me mettre à dos presque tout le corps enseignant. Certains ont fini par comprendre, tard, que c’était la conception qui flanchait.

Puis le décès de l’Architecture Rationaliste Italienne a été prononcé officiellement à la Sapienza à Rome, le 14 décembre 2001, vers 10h00 du matin...Car petit à petit, la signification du Corviale s’était retournée au point qu’un congrès avait été organisé par cette même université mais sous le sous-titre : « Faut-il démolir le Corviale ? » J’ai été invité à l’ouvrir puis j’ai été le seul à y répondre : « Non : il y a des habitants, on pourrait faire quelque chose avec leur participation ? »


Une troisième catastrophe

Plus éclatant encore, ce n’est plus un signe mais c’est le désastre annoncé par les deux premiers. Il se déroule sous nos yeux : ce sont les émeutes dans les banlieues et les milliers d'incendies, qui ont démarré du 27 octobre au 17 novembre, à Clichy-sous-Bois. Dix mille autos, plus de deux cent bâtiments publics incendiés, etc. en vingt jours, ce sont des professionnels... Et personne ne sait qui, pourquoi et comment… Nous avions travaillé avec les habitants accessibles à un projet urbain de restructuration d’un bout de quartier commercial et résidentiel (projet abandonné par la Mairie…)… Chacun s’évertue à inventer des raisons originales à ces violences sans victimes humaines et dirigées contre des symboles : l’auto, l’école, l’administration publique, la police, etc. et commise par des jeunes sans passé judiciaire : un symbolisme ?

Ce destin violent était gravé dans les caractères du modernisme mais n’a jamais été éclairé par les critiques : chaque fois, il a été annoncé trop légèrement pour dévier les comportements professionnels. Au mieux, on l’a pris pour un problème esthétique ou corporatif (et ça continue encore...). Et les quelques-uns qui avaient annoncé cette fin, n’ont pas été entendus ni répercutés dans les médias.

Gennevilliers quartier du luth.jpg Genevilliers

Et encore actuellement, personne ne veut reconnaître le caractère « criminogène » de cette architecture-là : de nouveau, le lien n’est pas perçu par les médias entre la modernité insupportable et les émeutes. Bien sûr elle n’est pas LA raison mais elle en est un des détonateurs indispensables. Et cela ne trouble aucun journaliste, philosophes, critiques d’architecture, enseignants, fonctionnaires responsables ou politiques : personne n’a fait remarquer cette étrangeté, cette géographie miraculeuse : le malaise social est le même dans tous les quartiers pauvres, pourtant rien ne se passe dans les quartiers immédiatement contigus aux Grands Ensembles : ceux qui sont un peu désordonnés et banals. Les tags aussi, se posent surtout sur l’aluminium brillant des wagons et sur les bétons lisses, et peu sur les murs traditionnels.

Il est maladif qu’on refuse soigneusement de le comprendre aussi obstinément. Est-ce la « macula », la tache aveugle de l’œil de l’architecte ?

Même le journal Le Monde, plutôt intelligent, auquel j’avais envoyé quelques lignes pour le motiver à comprendre cette relation de cause à effet entre l’architecture et la violence (10 000 autos, 250 écoles, postes, bus, etc. : dégâts équivalent à plus de 500 logements neufs), m’a aimablement répondu qu’ils n’avaient justement pas de place dans leur rubrique du courrier des lecteurs (du cœur ?) … Je leur ai répondu aussi aimablement :

Triste de voir combien la presse française n’arrive pas à lier les éléments dont la combinaison devient violente. Et l’architecture n’est présentée dans les faits de civilisation que comme un passe-temps mineur isolé ou une course au vedettariat… (Pourtant, « lier les éléments entre eux », cela s’appelle intelligence basique, non ?).

Le choix urbain des lieux et des cibles des manifestants est évidemment confus et mêlé. Il est émotionnel et entièrement irrationnel si on en croit nos mécanismes de compréhension coutumiers : ils détruisent écoles, crèches, bâtiments de service public, automobiles. Ce sont les leurs, chez eux et non dans les quartiers riches où on aurait compris un esprit de vengeance ? Lors des révoltes de Kinshasa, à l’avènement de l’indépendance, on a vu les Noirs se précipiter aussitôt pour incendier écoles, garderies, crèches et institutions sociales qui étaient devenues les leurs… Le mettre sur le compte du racisme ou de la religion est puéril…

Les critiques officiels n’ont pas réussi à imaginer ces désastres et la responsabilité du modernisme (et la leur…) : souvent, leur pensée s’est construite environ dans les années 1930 ou 1960, parfois 1990. Ils ne regardent la modernité que comme un projet rationnel et innocent, malheureusement encore inaccompli (sinon, tout irait bien…), sans aucunement le voir comme une régression urbaine dramatique. Ils le croient le remède alors qu’il est la maladie…



Des motifs : historique rapide

En architecture, le Mouvement Moderne, le MOMO, est né des tentatives d’imitations des rationalisations industrielles des débuts du XIXe siècle (Ford & Taylor, etc.).

Les traditions avaient accumulé savoir et savoir-faire extraordinaires par accumulation d’expériences automatiques (ça marche, on multiplie ; ça ne marche pas on passe à autre chose…). À l’image de la science et de sa méfiance de l’intuition et de son obligation de calcul rationnel, elle a tenté d’appliquer des méthodes d’analyse et de refuser anxieusement les connaissances holistes anciennes. La gourmandise technologique aidant, l’architecture est devenue machine, objet froid, dépouillé, mutilé de son passé, de sa culture, accumulée elle aussi, de son insertion dans les lois naturelles empiriques, de son intelligence « corporelle » faite à la fois de calcul et de sensibilité intuitive.

Ceci a été décrit largement, mais pour les architectes, la prise de conscience de cette perte d’universalité donnée par la coopération avec des générations oubliées et de celle des processus naturels qui restent incompréhensibles par le calcul sec, n’a, bizarrement, été acceptée que récemment et plutôt par des philosophes (2) que par des architectes, restés les croyants de la superstition moderniste : ils affirmaient que celle-ci devait se généraliser pour enfin montrer sa bienveillance.

Le mode de compréhension du monde de l’homme actif, n’a été ébranlé que par les terribles dysfonctionnements dont s’est rendue coupable la modernité.

Ces tâtonnements sont du mérite de la postmodernité : cette nouvelle liberté d’action sur le paysage. Il est désormais permis de faire n’importe quoi, même de l’architecture de qualité…

Ils sont dissolvants de civilisations, ces projets hors d’échelle ; sans connivence avec l’habitant seul ou en groupes, (tel qu’il est, lorsqu’on veut bien l’observer avec empathie et sans instruments mécaniques) ; esclavage des hyper techniques, des industrialisations abusives, de définitions d’espaces stériles, d’images inhabitables, de pollutions culturelles et physiques, de conquêtes concertées par la financiarisation des relations humaines avec les corruptions inévitables (l’homme est devenu un financier pour l’homme…). Il y a aussi les colonisations et les auto colonisations inconscientes qui se déguisent en opérations humanitaires (les Amériques indiennes, toute l’Afrique et presque toute l’Asie, l’Ethiopie, plus récemment, le VietNam, l’Irak, les classes ouvrières, etc.), et bien d’autres.

Ceci n’est pas pessimiste puisqu’on parvient à le reconnaître et que de nombreux manifestants s’y opposent pacifiquement !



Analyse institutionnelle et domination ?

L’universalisme ou la mondialisation (le style international des Congrès Internationaux d’Architecture Moderne, par exemple) a aussi été un auto colonialisme (souvent inconscient et charitable), un ethnocentrisme appuyé sur des raisonnements biaisés et sur une « rationalité » de l’architecture devenue vite celle du pouvoir, même si les partenaires étaient les plus brillants : c’est plus profond…

On a vu comment, depuis Max Weber jusqu’à Pierre Bourdieu, l’art et l’architecture ont été des outils de domination et d’ascension sociale. Mais on a peu analysé comment une architecture précise, le préfabriqué sans fin, a été, dans le sens opposé, top down, un instrument de dégradation sociale bien calculée qui a « marqué » et a abaissé les habitants par les logements sociaux de la même façon que les habits de prisonniers visiblement rayés.



Parlons de l'uniforme !

C'est sans doute le moment de se poser la question de ce « désir d'uniforme » qu'on observe à la fois dans le civil et le privé. Il s'accompagne de l'affichage, jusqu’à la vulgarité des insignes de la hiérarchie : quelques généraux Sud-américains ou Russes ruisselants de médailles sous leurs casquettes chamarrées, semblaient sortir d’un album de Tintin & Milou…

Se rappelle-t-on l'épisode cocasse des pull-over de l'Union Minière du Haut Katanga, au Congo colonial : un fonctionnaire fortement hiérarchisé lui-même, avait fait fabriquer des milliers de pulls pour les pauvres Noirs qui avaient froid : sans manches, brun moyen sale et de taille courte. Il fallait, de loin, reconnaître « nos » pauvres. Et aussi la police espagnole aux débuts de la dernière guerre, lorsqu'elle surveillait les gens qui franchissaient les Pyrénées pour aller s'engager en Angleterre, ne pouvait leur coller un uniforme de prisonnier : ils étaient simplement assignés à résidence. Là, un fonctionnaire doté du redoutable humour catalan les avait vêtus de costumes « prince de Galles » criants, très voyants de loin et tous identiques. Nous ne sommes pas loin des odieux uniformes orange de Guantànamo.

Le seigneur moyenâgeux obligeait les volets des manants qui lui appartenaient de porter son sigle, sa couleur, son autorité, mais par quelle aberration les logements sociaux se sont-ils retrouvés « embrigadés » dans ces images démonstratives de castes ? De la même façon que le Karl Marx Hof à Vienne porte en grosses lettres la mention : « Propriété de la Ville de Vienne », les cow-boys marquent leurs bestiaux au fer rouge. Pour les postiers, les cheminots, les huissiers (même les curés mais eux, ce sont des uniformes de travail), la casquette seule suffirait déjà. Et les uniformes scolaires, en Angleterre, au Japon, etc., quel sens ont-ils, quels effets ? Les garçons de café, les bedeaux, les préfets, les gardes forestiers, les académiciens ? Et les scouts ? Des castes ? Et comment comprendre cette correspondance des grades militaires et administratifs, et sans doute également des ecclésiastiques ?

Même les policiers s'habillent « en bourgeois » après les heures, pourtant ceux qui ne travaillent qu'assis devant un bureau, portent aussi l'uniforme (et souvent l'arme...). Mais hors service, les sociaux sont seuls à rester sous uniforme... Comme elle est bizarre, cette volonté de bien marquer qu'ils ne peuvent pas faire partie de la société urbaine : la ville est faite d'hommes libres et donc de désordre démocratique. Comment a-t-on pu, imperceptiblement sans doute, décider d’une telle « infamie » même historique : les sociaux sont bien reconnaissables, de loin par les visiteurs et de l'intérieur par les habitants : les émeutes seraient-t-elles partiellement une libération instinctive de cette image ?

Chacun sait qu'il est infiniment plus sain de disperser et de dissimuler les logements sociaux dans la trame urbaine, de les délivrer de cette envie d'uniforme qui les ghettoïse (et d'amplifier sans doute « l'aide à la personne » plus que « l'aide à la pierre ». Déjà, l'aventure des foyers SONACOTRA avait été une générosité lamentable et finalement avouée : ils ont tous été démolis, discrètement. Mais alors, comment a-t-on résolu ce besoin de logement pour ouvriers étrangers célibataires ? Il est scandaleux que quasi personne ne proclame ces observations évidentes et salutaires et n'expérimente d'urgence des façons moins corrosives d'aider les sociaux à vivre dans un espace décent.



Conscients ? Instinctifs ? Par inadvertance ?

Les architectes, malgré la qualité et la clairvoyance de beaucoup d’entre eux, sentent tout ceci confusément mais essayent de ne pas penser à ce fait scandaleux que cela n’éclate que « chez eux » : même l’Ordre, gardien de leur responsabilité morale devant la société, se tait… Les philosophes de l’architecture se réfugient dans l’utopie et le confort moral... Les politiques ne détaillent pas les responsabilités, ils envoient l’armée et le couvre-feu, sans aucun doute indispensables dans l’urgence. Il faut pourtant reconnaître la revendication légitime et se garder de parler de répression mais de remède à un état maladif : oui au couvre-feu s'il est le catalyseur qui permet et prépare aussitôt des débats lucides (déjà bien commencés par les associations…). Exactement aux mêmes moments les transports publics paralysaient Marseille et la Corse...Ça n'a rien à voir ?

À Cugnaux, un faubourg toulousain pour lequel nous avons travaillé (en pure perte, bien sûr), pour dénicher des voleurs de voitures dans un quartier, les CRS l’ont cerné un jour. Croyez-vous qu'ils aient englobé dans leur périmètre un seul bâtiment qui n'appartienne pas à la « cité » ou bien qu'ils en aient omis un seul qui lui appartienne ? Suis-je seul à m'en étonner ?

Le vrai drame est le silence de tous les responsables sur cette aberration collective qui s'est avérée criminogène : celle d’homogénéiser l’image des « quartiers » et ainsi, bien les marquer. On a tout bien fait pour que ça flambe et puis on a dit « Je n’ai pas voulu ça ! » alors que collectivement tous concordent pour y aboutir... Bien évidemment, les problèmes sociologiques sont absolument prépondérants mais curieusement, il apparaît que sans la « forme moderne » rien de semblable ne se déclenche… Cette automaticité devrait angoisser les architectes modernistes et les maîtres d’ouvrages qui exigent d’eux ces basses œuvres…

Suis-je seul à souffrir de ce scandale ?



Que dit et fait alors l’architecte ?

Quelques motivés se lancent dans l’écologie humaine (donc pas seulement physique ou économique…) parlent et essayent de recoudre des déchirures, nient les systèmes de puissances, cherchent la petite échelle, le social, etc.

Pourtant, si beaucoup d’architectes ont méprisé les « préfabriqués », peu d’entre eux se sont trouvé les moyens de les éviter, de les remplacer par un autre projet, empathique celui-ci… Dans le même mouvement, on pourra analyser les désastres que cette mentalité a provoqués sur l’urbanisme, la relation sociale urbaine, l’attachement aux lieux, la frigidité d’à peu près toutes les architectures de cette tendances, etc…


Alors ?

Si, bien sûr, l’architecte n’est pas coupable, l’architecture criminogène, elle, l’est pleinement : seule non, mais associée à tous les autres motifs et aux autres acteurs, elle se fait le déclencheur de violences illégitimes et indispensables… Par hygiène mentale, l’architecture doit détruire l'homogénéité de ses constituants, imposer un « conglomérat » d'éléments différents qui s'associent et se coordonnent en gardant leurs différences : dans un aspect général chaotique (donc urbain) et une coordination de fragments composants, autonomes et solidaires.

On n’a jamais laissé sur la table d’un comité de quartier, un budget de réhabilitation en les priant de téléphoner lorsqu’il aura été dépensé...


Ça change ?

Si l'architecture ne peut plus être une mécanique froide, un outil fonctionnel, une structure inhumaine ou même une œuvre narcissique, alors, tous ses constituants doivent se métamorphoser en accueil tacite, en respect chaleureux, en outil de relations entre les hommes et entre les choses, en assistance au contexte, en hospitalité (comme dette envers la fragilité). Elle y trouvera un contenu qui lui donnera un autre sens, exogène.

L'architecte comme médecin homéopathe ?

Le travail de ses ouvriers devient une aide humanitaire, une action muette à la rencontre, jamais une marchandise. C'est cela l'art contemporain. À la Mémé (UCL Bruxelles), les maçons que nous avions chargés de décider eux-mêmes nos mélanges de briques et de parpaings sont revenus endimanchés montrer à leur famille leur travail de la semaine.

Quelques architectes encore « modernes » prennent l'écologie comme un programme fonctionnel de plus et sans changer leur relation avec leur action et leur « client » (dans le sens de Carl Rogers), ils ne font que calculer une résolution de problèmes de plus (GPS, H. Simon, encore lui...), ils ne peuvent atteindre l'écologie puisqu’ils la vident de son sens. Leur action professionnelle reste dominante dans son rapport asymétrique avec son « client » : leurs oeuvres deviennent une marchandise et leur client, un acheteur. Ainsi, les rôles sont aussitôt décidés et définissent la forme de leur architecture. C'est juste l'inverse de la participation !

Quitter la structure et entrer en écologie.

Le côté médical de la profession d'architecte devient évident dès qu'on quitte le modernisme dur : essentiellement la relation d'autorité de celui qui possède une technique ou un art changent de sens.

Nécessités affectives, de tendresse et non pas un simple « travail ». Mais il faut soigneusement éviter l'apostolat, ici, c'est foncièrement différent. Il s'agit de regarder le client vulnérable (mineur en l’art de bâtir comme dit le code civil…), comme une personne à respecter, même pas comme un ami (mais au fond, pourquoi pas ?). Ces relations changent le sens, la forme et l’image de l’architecture et quittent aimablement le modernisme.

Le Monde : « L’utopie manquée des cités-dortoirs », par Grégoire Allix (3).

Je me suis réjoui qu’enfin on traite dans la presse de la responsabilité des « architectures »… J’ai parcouru avidement ce texte de Grégoire Allix puis, déçu, je l’ai relu. Il est intéressant mais un peu banal, sans vigueur et désespérant.

Il y est question du « procès des grands ensembles, relancé par les violences urbaines ». Bien. La version officielle de la naissance, de la jeunesse, de la mutation et de la décrépitude de ces modèles y est rappelée. Très bien, mais rien de neuf : c’est le discours épidermique de tous les partenaires actuels de la « construction de la ville ».

On parle d’utopie sans définir l’hypocrisie de ceux qui s’y réfugient : il n’y a aucun objet plus inhumain, destructeur et profondément ennuyeux que les visions de Platon, de More, de Piccolomini, d’Alberti, d’Hilbersheimer, de Le Corbusier, de Toni Garnier, etc. pour ne citer que les plus intelligentes donc les plus corrosives et les plus inhabitables…Ce ne sont, au mieux, que des outils pédagogiques dénonçant les absurdités des attitudes anti-humaines et frigides et bien entendu jamais destinées à être réalisées : c’est exactement cela qu’on a réalisé : tragique…

Il faudrait dire le pourquoi de cette maladie. La sociologie urbaine est peut-être française de naissance : il y a assez de psychiatres des villes pour essayer de décrire les mécanismes de cette modernité plus que ses effets (ceux-là, on les connaît).

Ne ridiculisons pas les architectes « coupables » encore vivants (ils méritent mieux) pour leur arracher un discours toujours intelligent mais toujours myope, ni rappeler les forbans de l’architecture « vendue en gros ». Même si on est surpris d’entendre Jean Dubuisson, pompeux, déclarant « Je ne dis pas que ce qu’on a fait est tout à fait ce qu’il fallait faire…etc. ». Non plus mon ami Paul Chemetov qui a découvert « à Genève une cité pour les fonctionnaires internationaux, qui est une stricte application de la Charte d’Athènes et qui marche très bien », alors…. Ni Bernard Reichen qui se campe comme fournisseur « d’objets à habiter » : « La forme urbaine n’est pas pathologique par elle-même, etc. » : la psychologie de la forme n’existe donc pas. Seule Renée Gailhoustet parle clairement : merci ! Les formes modernistes (Gestalt) contenaient un virus d’auto destruction qui a lentement envahi le corps social jusqu’à co-déclencher l’explosion.

Cet article laisse, dans sa conclusion, un goût amer : « Quant aux immeubles reconstruits, rien ne garantit que leur architecture et leur urbanisme corrigent les erreurs commises à l’époque des grands ensembles ».

Donc, construisons vite la même chose avec les mêmes outils et les mêmes auteurs : « Tant que tu aimeras ta Maman, tout ira bien ».


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(1) « L’architecture moderne est morte à Saint-Louis, Missouri, le 15 Juillet 1972 à 15 heures 32 (ou à peu près) ». Extrait du livre de Charles Jencks, Post Modern Architecture.

(2) Entre autres, Peter Sloterdijk, L'heure du crime et le temps de l'œuvre d'art, Calmann-Lévy, 1999. Nous commençons à voir les temps modernes, dans leurensemble, comme une époque dans laquelle des choses monstrueuses ont été provoquées par des acteurs humains, entrepreneurs, techniciens, artistes et consommateurs...

(3) Publié dans Le Monde du lundi 5 décembre 2005. Article disponible sur le site « XX : patrimoine du siècle ».


Pour citer cet article

Lucien Kroll, « Émeutes de Clichy-sous-Bois. Désordres urbains : les éléments annonciateurs », (2006), lrdb.fr, mis en ligne le 13 janvier 2007.


Date de création : 13/01/2007 11:00
Dernière modification : 12/10/2007 12:38
Catégorie : Architecture Urba
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