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Psychanalyse - Jean ALLOUCH

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   Jean Allouch est psychanalyste.

   Pratiquant dans ses œuvres comme dans ses séminaires, et non sans talent, la dérision et la provocation, il s’attache à dénoncer les abus d’une pensée correctement dominante et à donner la parole aux minorités qui en sont privées.

   Fidèle à cet esprit il nous a proposé ce billet d’humeur inédit et polémique. Jeunisme démagogique et facile ? Provocation salubre et sincère ? Ce serait donc être bien irrespectueux de cet esprit contestataire que de le prendre pour argent comptant – sans conteste. À tout le moins nul ne saurait contester la gravité de l’incompréhension entre une certaine jeunesse et une institution non moins certaine.


Ta gueule, tagueur

Jean Allouch




T’as seize ans. L’école, ça va pas fort. Deux ans de retard. T’es avec des mômes, toi qui n’en es plus un. On dit même que, parfois, tu t’y énerves. On t’a surpris, en colère, frapper les murs. L’appareil, lui, est déjà en branle : profs, directeur, conseiller pédagogique, psychologue, famille, tous unis pour ton bien. Ils font fort tout de même, tes coups contre les murs, ils les ont identifiés : « schizophrénie ». Ça a même été dit à ton père. Toi, tout ça, c’est pas ton truc. Toi, ton truc, c’est le tag.

T’y es pas seul. Vous êtes quelques-uns, vous avez même un nom pour la bande. C’est onp. Car, les tags, vous les signez, chacun son pseudo, mais aussi de ce nom collectif. Ça veut dire ? On est prÉsents. Génial ! Scolairement, ce devrait être (mais sais-tu même que ça s’appelle une acrophonie ?) : oep. Vous avez préféré onp, ça massacre un peu le verbe être dont pâtissent tant de gens, ceux qui, justement... sont ; ça souligne la liaison, ce lien social dont les experts disent que tu manques tant ; et puis ça peut aussi se lire « on naît présent », et là, chapeau. Y en a tant qui, durant toute leur vie, ne sont jamais présents ! Pour une réponse, ça oui, c’est une réponse. Sauf que, justement, ça ne se lit pas. C’est plus subtil que ça ton truc, votre truc. D’abord il y a le façonnage des lettres, qui les rend illisibles aux non-avertis, aux non-éduqués (tiens ! C’est vous l’école !). Ils se doutent bien qu’il y a là une écriture, mais, quant à la lire, ils ne sont pas plus avancés que ceux qui regardaient béats les hiéroglyphes avant que ne débarque Champollion (question tag, les Égyptiens anciens, ils en savaient un bout). Il y a aussi que, quand bien même ils sauraient lire onp, ils en ignoreraient le sens. C’est ça votre présence, discrète, ostentatoire, visible jusqu’à être dérangeante, et cependant voilée.

Et c’est ça aussi votre pratique. Socialisée, quoi qu’on en dise, des magazines en témoignent - que tu lis. Il y a, porte de Paris (je ne dis pas laquelle), ce magasin où on vous vend tout ce qu’il faut : peintures indélébiles, bombes, pâtes qui rayent le verre - tu sais le prix d’une vitre de la ratp : 600 euros. Gaffe quand on s’approvisionne. Il y en a, juste devant le magasin, qui n’attendent que votre sortie pour vous sauter dessus et vous piquer le matos. Et puis tu t’appliques. À la maison sur des feuilles blanches, tu travailles ton style, tu inventes, tu le renouvelles. Avec soin. Le style, tu y tiens. Sais-tu qu’il y en a un, un jour, qui a dit « le style c’est l’homme » ? Pour sûr que non, à l’école, t’écoutes pas, et d’ailleurs on ne l’a jamais dit. L’acte vient ensuite : passer le grillage, veiller à ce que le gardien ait tout récemment inspecté les lieux, savoir qu’il ne va revenir que dans un certain temps. Le wagon est là, que vous allez vous faire à plusieurs. Les tags une fois peints, gentiment, vous laissez un petit mot au gardien, à moins que ce ne soit à son chien : « La prochaine fois, faudra faire plus attention. » Et enfin le bonheur : vous voici, au petit matin, dans cette station où vous savez que le métro va passer. Il arrive, le wagon, votre wagon. Superbe ! Chacun, sur le quai, est renfermé en soi. On ne sait rien de votre joie. C’est vous pourtant, vous qui passez : on est présents.

Il y a plus dangereux. Ça consiste à attendre le métro, mais de l’autre quai, prêt à taguer, en disposant juste du temps d’arrêt en station. Sauter, franchir les deux rails bourrés d’une électricité mortelle, faire attention qu’un autre métro n’arrive pas dans l’autre sens, écrire, vite regrimper sur le quai. Le risque tu connais. Tes copains aussi. Sais-tu qu’il y en a un qui a dit qu’une vie non risquée ne valait pas la peine d’être vécue ? Non, bien sûr, l’école et toi... Alors Hegel... Une fois, un copain s’est fait massacrer : deux jambes broyées. C’était pas en station, c’était dans un tunnel. Il n’avait pas eu le temps, lui, de se lover dans la niche de sécurité.

Tu dis quoi ? Que c’est pas là, généralement, qu’on se fait piquer, mais dans les coups les plus cons, les plus simples. Discrètement, des flics en civil te suivent, te prennent sur le fait. T’as juste le temps de te débarrasser de la peinture. Mains en l’air, face au mur, jambes écartées. Fouille. Menottes. Injures. Le poste tu connais. Plusieurs. Les tabassages aussi. Alors quand le dirlo te convoque, à l’école, pour une réprimande, tu te marres. Évidemment sans rien en montrer. Qu’est-ce que tu risques dans ce bureau feutré ? Et lui surtout, qu’a-t-il risqué dans sa vie ? Ah oui ? il a réussi un concours ? Tu parles d’un risque ! A-t-il une seule fois seulement traversé un rail électrifié, risqué sa vie pour offrir, comme disait un autre que tu ne connais pas non plus, une fleur à une fille ?

Tu es vivant, super-vivant. T’as de la gueule. T’es beau. T’es jeune. T’es créatif. Et c’est là où tu vis, là où tu oses, là où tu dis « présent », c’est là qu’on veut te casser, qu’on te casse. Pour quoi ? Pour te caser là où t’en as rien à fiche. D’ailleurs, t’en as pas vraiment rien à fiche. T’as même une idée d’un boulot qui te conviendrait. Et pas sans rapport avec le tag. Oui, ça t’irait bien. Seulement voilà, ils vont te mettre à la porte de l’école muni d’une solide réputation et ça en sera fini de ton projet de formation professionnelle.

Non, tu le précises d’ailleurs, t’es pas un délinquant. T’es tout le contraire, t’es responsable, t’assumes. Comment s’appelle une société qui systématiquement abat ses meilleurs éléments justement dans ce que, d’eux, elle pourrait tirer parti ? Tu le sais pas ? Moi non plus.



Pour citer cet article

Jean Allouch, « Ta gueule, tagueur », lrdb.fr, mis en ligne en février 2007


Date de création : 18/02/2007 14:13
Dernière modification : 26/10/2007 14:40
Catégorie : Psychanalyse
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