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4. Théâtre & politique - Pour aller plus loin

Théâtre et politique

 

Marc Fumaroli, L’État culturel. Essai sur une religion moderne, (1991), LGF – Livre de poche, 1999, 410 p.

Gérard Mauger (dir.), L’accès à la vie d’artiste. Sélection et consécration artistiques, Édition du Croquant, 2006, 253 p.

Pierre-Michel Menger et Bertrand Richard, Profession artiste. Extension du domaine de la création, Textuel, 2005, 109 p.

 

Très peu de travaux sur le théâtre à La Réunion. Citons cette belle anthologie scolaire des littératures océanindiennes :

Anthologie de la littérature réunionnaise, Nathan, 2004, 158 p.

 

 

 

HISTOIRE DU THÉÂTRE À L'ÎLE DE LA RÉUNION

 

Par Emmanuel Genvrin

 

 

A l'heure où l'art théâtral a pris un réel essor ces dernières années à l'Île de La Réunion, il est possible d'interroger l'histoire : cet "engouement" est-il récent ? A-t-il su s'ouvrir aux différentes cultures qui ont irrigué l'île ? A-t-il su créer des formes, une pratique originale ?

 

Île volcanique récente, La Réunion l'est aussi par son peuplement. L’histoire du théâtre étant un reflet de l'histoire tout court, notamment économique et sociale dont nous retiendrons les périodes suivantes : une période "coloniale"courant du XVIIè siècle à la seconde guerre mondiale, avec une apogée au milieu du XIXè siècle lors du "boom" sucrier, une période "départementale", l'une primitive et l'autre contemporaine (à l'aube des années 80)

 

LA PERIODE COLONIALE (1642-1945 )

 

LES DEBUTS

 

Jusqu'à la révolution française les loisirs sont rares à "Bourbon" (nom ancien de l'île). Seule la classe possédante, les hauts fonctionnaires et leurs familles sont à même d'animer une vie culturelle limitées à des activités amateurs essentiellement dans la capitale Saint Denis (mais St Paul, St Leu et St Pierre ont une petite scène de théâtre). Le répertoire est celui de la métropole avec les retards d'usage, comédies légères et proverbes, oeuvres lyriques jouées par des acteurs du cru. On retiendra même la prestation d'un gouverneur ! Le théâtre est une façon de nouer avec la métropole lointaine, de conserver une identité. Pas d'oeuvre en "créole" ni même "exotique" à l'heure où à Saint Domingue des acteurs de couleur montent sur la scène. L'île, par rapport à l'Ile Maurice ou aux colonies des caraïbes est considérée comme pauvre et peu développée. La première imprimerie date de 1790, la première gazette de 1804. Seule la culture du café, culture traditionnelle du "petit blanc" apporte quelques devises à la colonie. Tout au long du XVIIIè siècle les salles de théâtre ne sont pas des lieux fixes. On aménage d'anciens entrepôts, des édifices publics déclassés (un ancien hôpital) espaces vites désertés pour leur inconfort. Retenons le "Bancassal" à Saint Denis près du rivage où le bruit de la mer couvrait la voix des artistes, ou bien les "Étuves" qui servirent aussi de mairie et d'assemblée coloniale pendant la période révolutionnaire. Notons au passage que le premier édifice "en dur" s'appela "La Comédie" et data de 1748.

 

Le XIXè siècle connaît les premières velléités de professionnalisation des spectacles. Le début du siècle est d'ailleurs laborieux : des cyclones successifs ont dévasté l'île, la contestation révolutionnaire, la peur constante d'une révolte d'esclaves (60% de la population) ont entraîné une répression peu propice aux épanouissements culturels. Enfin l'île s'est trouvée sous occupation anglaise quelques années : c'est au théâtre que se produisent les manifestations patriotiques, c'est au théâtre qu'un jour s'assoira pour la première fois au parterre un homme noir (officier anglais). Notons qu'une des premières revendications révolutionnaire a trait à l'accès du fameux parterre aux hommes de toutes conditions et de toutes couleurs : ce sont les couples "mixtes" qui soulèvent les premiers le problème.

 

 

UN AGE D'OR

 

Les profits du sucre vont entraîner un développement général. L'île est redevenue française et la France qui a perdu Maurice et Saint Domingue encourage les cultures tropicales d'exportation à l'île Bourbon. La bourgeoisie nouvelle est à la recherche de spectacles de qualité : des tournées théâtrales s'organisent (on partage les frais avec l'île Maurice voisine). Des acteurs professionnels s'installent dans l'île où ils fondent les premières troupes permanentes. Ces artistes donnent parallèlement des cours de musique, de diction, de danse, de maintien et de bonnes manières. Certains font souche dans l'île. Citons les compagnies Hortus, Armand (1830), Colombat (1835), Delmas (1838), Petit Welter (1839), Lacoste (1842), Dubourg-Lemoigne (1861), Corail (1867), Chaumette (1873) etc. On peut parler d'un âge d'or du théâtre à la Réunion lorsqu'on entreprend la construction d'un vrai théâtre à Saint-Denis en 1835 avec loges, balcon et paradis. Le peintre Roussin, autre gloire locale, en décorera le plafond et le manteau d'Arlequin. Il sera rénové en 1855 et brûlera en 1919. Le répertoire se veut exigeant, avec beaucoup d'oeuvres lyriques, les programmes sont suivis par le grand public et reflètent les modes de la lointaine Europe. L'arrivée des "romantiques" soulève des polémiques entre anciens et modernes et à côté d'oeuvres légères, le "Barbier de Séville", par exemple, connaîtra un grand succès. Le parterre est réservé aux riches abonnés tandis que le peuple s'entasse vers le haut. On notera que le théâtre est fréquenté par tous les milieux et que jamais le théâtre ne sera interdit aux noirs ou aux esclaves avant 1848 (date de l'abolition de l'esclavage). Les compagnies ne sont pas totalement hermétiques aux acteurs de couleur (on note la présence d'actrices noires chez Hortus) et en 1839 on y danse le premier séga (lors d'une représentation de "Paul et Virginie"). En règle générale cependant règne un apartheid discret et un racisme latent. Il faut respecter les tabous religieux, s'abstenir de politique, pratiquer une pudibonderie d'usage : le théâtre est le lieu des bonnes moeurs et de la représentation d'une classe possédante.

 

 

UNE CULTURE DOMINANTE

 

La culture européenne laisse peu de place à l'expression des autres, ne serait-ce qu'à l'expression d'une culture créole propre. Les tamouls cependant, arrivés en masse comme engagés dès 1845, sont venus avec des pratiques religieuses et artistiques (le bal tamoul, les récits du Ramayana) qui perdureront jusqu'à aujourd'hui. Les descendants des esclaves ont conservé une musique (le maloya), une mythologie, des contes et récits qui font l'objet de sketches lors de veillées (le Kabar). La rue est habitée par des artistes locaux ambulants, chanteurs, conteurs et marionnettistes. L'Église catholique, dès 1870 prend l'initiative de spectacles de théâtre en plein air, évoquant des scènes bibliques entrecoupées de sketches comiques en créole.

 

 

LA DECADENCE

 

Avec la chute des cours du sucre, dès 1870 l'île s'enfonce dans la crise économique. Les activités culturelles se réduisent. Jamais les tentatives de gestion commerciale du théâtre n'avaient réellement connu de succès. En déficit chronique, les compagnies en appelaient aux abonnés ou aux subventions publiques : avec la crise, les faillites se succèdent. La Réunion est redevenue la parente pauvre du couple Maurice-Réunion. Les tournées parviennent à la Réunion à la mauvaise saison, et généralement incomplètes parce qu'il est courant que les troupes se désagrègent. Quand le théâtre de Saint Denis est la proie d'un incendie en 1919, il n'est pas reconstruit. La première guerre mondiale achève d'épuiser l'île. Elle n'est plus un enjeu pour la France : Madagascar lui vole la vedette. Entre les deux guerres, l'état sanitaire et social de la Réunion est déplorable : la seule nouveauté culturelle concerne l'arrivée du cinéma, du phonographe et de la radio dans l'île. L'art théâtral perd encore du terrain.

Regroupées dans des activités paroissiales ou dans le cadre des écoles des pratiques de théâtre subsistent cependant. Des artistes animent les entractes dans les salles de cinéma : les premières écritures de saynètes en créole datent de cette époque. Autour d'un auteur comme Georges Fourcade, se regroupent de jeunes bourgeois, animés par de forts sentiments régionalistes ou folklorisants.

 

 

LA DEPARTEMENTALISATION

 

Au sortir de la seconde guerre mondiale l'île obtient un statut de "département français d'Outremer", revendication traditionnelle réunionnaise amplifiée par les mouvements syndicaux et les partis de gauche depuis 1936. En fait, cette "départementalisation" n'entrera dans les faits que dans les années soixante, sous l'impulsion politique des gaullistes, en réaction au péril "communiste" (et de son jeune leader Paul Verges soupçonné de vouloir à terme l'indépendance de La Réunion). Le facteur économique n'est pas à négliger : à cette époque seulement la France a les moyens de financer le "décollage" de l'île. La période de l'après-guerre est psychologiquement vécue comme n'étant plus tout à fait coloniale : on peut parler de départementalisation primitive (1945-1965 ) avec une cohabitation de l'ordre culturel ancien (Académie de La Réunion ) avec l'apparition discrète de formes théâtrales modernes et l'irruption d'un "théâtre créole". L'île se trouve dans le circuit des tournées françaises en Afrique (Madagascar est encore colonie française ). Les troupes, souvent prestigieuses de la décentralisation française, se produisent dans des cinémas et leur venue est gérée par la préfecture. On trouve encore la venue de spectacles privés, des opérettes pour la plupart en coproduction avec l'Île Maurice. Le théâtre de patronage et de quartier connaît un véritable essor. Ce sont les prêtres qui sont à l'origine de ce théâtre populaire : des troupes comme la compagnie locale "Amusons-nous" connaissent un véritable succès avec des saynètes en créole et au contenu souvent réactionnaire (charges contre la sécurité sociale, les fonctionnaires...etc...). Des auteurs comme Louis Jessus et la fameuse troupe de Saint-Jacques (un quartier de Saint Denis) font recette. Bref, le renouveau est suffisamment net pour que les autorités envisagent la construction d'un vrai théâtre associé en 1965 à un véritable centre culturel, maison de la culture en préfiguration.

 

 

LE POIDS DU CRAC

 

A cette date la Réunion apparaît comme coupée en deux entre "nationalistes français" et "autonomistes". Curieusement le théâtre ne participera pas au conflit. Le Centre Réunionnais d'Action Culturel (le CRAC) fait fonctionner des ateliers théâtres pour amateurs éclairés recrutés chez les fonctionnaires ou les rejetons de la bonne société mais ses oeuvres touchent rarement le grand public. On peut dire que le CRAC fonctionne comme un centre culturel français à l'étranger : en pays créole il défend la langue et la culture française et s'intègre, pour la diffusion, aux réseaux très contrôlés des affaires étrangères et de la coopération en Afrique. A côté du succès toujours grand de Louis Jessus (avec son complice Jules Arlanda pour la musique) apparaît une forme théâtrale plus contestatrice avec Marc Kichenapanaïdou à Saint Louis, un théâtre catholique et d'éducation populaire mais non révolutionnaire (il traite pour la première fois du thème de l'esclavage !). Un théâtre est enfin construit par les autorités à Saint-Gilles : mais il est en plein air et éloigné de toute agglomération. Le premier vrai théâtre sera construit au Tampon en 1979 : la troupe Vollard en assurera l'inauguration avec un "Ubu Roi" remarqué. L'échec du CRAC et la fondation du théâtre Vollard marquent la période contemporaine de "départementalisation". Avec 25 créations dont la moitié originales, sa longévité, la constitution d'un public nombreux, le théâtre Vollard marquera la décennie 80.

 


Date de création : 06/03/2007 19:34
Dernière modification : 15/03/2007 09:22
Catégorie : 4. Théâtre & politique
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