« Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque »,    R. Char

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3. Sociologie & politique - La conférence

On trouvera ci-dessous le texte de la conférence prononcée par Didier Gauvin le 12 février 2007, suivi de sa réponse à la « Petite réplique » d’Olivier Duhamel également en ligne.

 

‑‑I‑‑

 

La place du politique en France :

déclin des idéologies et montée de la « démocratie d'opinion ».

 

 

Résumé.

L'actuel regain d'intérêt pour le politique suscité par la campagne présidentielle en France ne saurait occulter que nous vivons à l'âge de la défiance à l'égard du politique. En conjoncture « normale », la désaffection pour le politique se manifeste de multiples manières (abstention, montée des votes blancs ou nuls, croissance des votes « populistes », crise du militantisme, etc.) qui se ramènent toutes, peu ou prou, à une crise de la citoyenneté. La sphère politique  n'échappe pas aux tendances sociologiques de fond affectant l'ensemble de la société, comme la montée de l'individualisme et la perte corollaire de l'intérêt pour la « vie de la cité » ; ce repli sur la sphère privée favorisant la tyrannie de la majorité était déjà dénoncé en son temps par Alexis de Tocqueville comme l'un des dangers menaçant les sociétés démocratiques. En serions-nous là aujourd'hui ?

La campagne présidentielle actuelle  est l'occasion  de reposer la question  des transformations du champ politico-médiatique  qui s'opèrent sous nos yeux.

Ce qu'il est convenu d'appeler « le déclin des idéologies », c'est-à-dire la perte de l'espoir d'un profond changement de société (que signifie ainsi le mot « socialisme » pour les générations d'aujourd'hui ?), couplé aux évolutions politiques contemporaines paraissant remettre en cause la pertinence du clivage droite/gauche, ainsi que l'avènement d'une « démocratie d'opinion » virtuelle à la faveur  de sondages omniprésents  ne laissent pas d'interroger sur le fonctionnement réel de nos démocraties contemporaines.

 

 

 

INTRODUCTION.

 

C’est un constat banal mais incontournable : la politique est en déshérence. Cette désaffection se lit depuis 30 ans dans les statistiques des grandes démocraties : croissance de l’abstention, des votes blancs et nuls, perte du sens civique, crise du militantisme...

Le regain d’intérêt pour la « chose publique » que l’on constate aujourd’hui en France à la faveur de l’actuelle campagne présidentielle ne doit pas tromper : cette désaffection tendancielle à l’égard d’une activité essentielle au bon fonctionnement de tout régime démocratique est bien un mouvement de fond.

Alors que le politique apparaît – surtout en démocratie – comme le lieu même de la maîtrise de leur destin par les hommes, le lieu de l’action, du choix, de la délibération sur les fins communes (définissant un souhait, un but collectivement désirable) et qui exige donc la participation active du peuple, voilà que le citoyen moyen – qui semble n’avoir jamais été autant informé – semble faire la fine bouche et confondre dans un rejet massif l’ensemble de la classe politique, sans grand discernement, favorisant ainsi la montée de tous les populismes.

Ce « désamour » n’est certes pas un phénomène nouveau, mais on sent que la crise actuelle de représentation n’est pas la même qu’il y a 20 ans.

Sans doute cette crise politique recouvre-t-elle une crise sociale ; on sait maintenant l’impact qu’a eu la disparition du PCF, qui structurait la classe ouvrière et la jeunesse des banlieues, sur la destructuration de ces dernières au profit de la montée d’un (certain) islam donnant un sens à la souffrance... Liée aux transformations profondes de la société – et notamment à une lisibilité décroissante de la structure sociale, ainsi qu’à la disparition des grands récits socio-historiques donneurs de sens (rien n’a remplacé le marxisme et il n’y a plus de vision d’ensemble du « mouvement de l’histoire ») la crise de représentation actuelle annonce peut-être des changements plus profonds dans le rapport même au politique.

Certes, comme souvent, les peuples – et en particulier le peuple français – conserve des capacités de s’enthousiasmer, de s’illusionner, diront certains, et de « lutter », mais il s’agit de flambées ponctuelles, ou partielles, et il n’y a plus guère de grand projet transformateur crédible.

Bref, la politique suscite une grande défiance, après beaucoup d’espoirs déçus.

 

La sociologie peut-elle nous apprendre quelque chose sur les raisons de cette désaffection à l’égard du politique aujourd’hui ?

Notre conviction est que la sociologie (plus exactement, la science politique, sociologie appliquée à la sphère politique, science de l’état, du pouvoir) est la discipline la plus à même de nous faire comprendre le politique, la meilleure arme pour analyser et comprendre les transformations du politique aujourd’hui.

Ce qui suppose d’abord de savoir de quoi l’on parle : « le », « la » politique ; ces articles plus ou moins définis font question : lorsqu’on parle de politique, le premier problème est celui des mots, qui comme on sait, cachent au moins autant qu’ils font voir ; le politique ne recouvre pas exactement la même chose que la politique ; la première partie traitera donc de questions de notions/concepts, et essaiera de prendre la mesure des dimensions essentielles de l’ordre politique ; elle précise pour ce faire les contours de la culture politique propre à la France.

Après quoi on pourra plus facilement analyser les transformations du champ politique français contemporain, et ses conséquences sur ce qu’il est convenu d’appeler « la démocratie ».

Notre idée est que les transformations actuelles du champ politique – à relier à celles qui affectent la société globale – contribuent largement à expliquer le malaise démocratique contemporain. Ces transformations annoncent une mutation du politique liée à sa désidéologisation actuelle.

 

 

 

I) QUESTIONS DE POLITIQUE :

NOTIONS ET PROBLEMES

 

 

A) Le ou la politique ? Dimensions de l’ordre politique

 

1) Ambivalence du mot politique

Activité définie par Machiavel comme l’« art de conquérir ou de conserver le pouvoir », on a souvent souligné l’ambivalence du mot même de politique, terme polysémique qui entretient la confusion au moins autant qu’il donne à voir. Dans Démocratie et totalitarisme, Raymond Aron recense trois équivoques majeures du mot politique : la première est révélée par la distinction que l’anglais fait des termes « policy » et « politics » également traduits par le même mot français de « politique » ; ce terme peut en effet désigner une ligne d’action (« policy »), un programme cohérent de mesures suivies (au sens de la politique économique d’un gouvernement, ou de la politique d’un établissement scolaire) alors que le terme de « politics » indique le domaine, le champ d’activité où s’affrontent les divers programmes en concurrence sur le théâtre de la vie politique, comme autrefois sur l’agora d’Athènes, ou dans nos média modernes ; « politics » est le lieu du jeu ou de la lutte politique, l’espace où se confrontent les diverses policies.

Une seconde équivoque résulte de ce que le même mot désigne à la fois la réalité et la représentation qu’on s’en fait : politique désigne la compétition objective, « historiquement réelle » des partis en présence, mais aussi la connaissance qu’on en prend ; de la même façon que « l’histoire » désigne à la fois la réalité historique objectivement vécue, la succession d’évènements qui a eu lieu dans le temps, et le récit de ces évènements, la conscience qu’on en prend après coup lorsqu’elle est racontée/interprétée. C’est qu’il y a ici identité partielle du sujet et de l’objet : la conscience de la réalité fait elle-même partie de la réalité. La politique – prise de conscience (représentation) est incluse dans la politique – « réalité historique objective ».

La dernière ambiguïté relevée par Aron est liée au fait que le mot politique désigne un sous-secteur particulier de la société globale: le système politique, c’est-à-dire les procédures spécifiques de désignation des gouvernants (les Institutions, les partis, une administration, un système médiatique) autrement dit « l’instance » politique, le lieu du pouvoir ; mais il désigne aussi l’ensemble social lui-même envisagé sous un angle particulier : LE politique (au sens noble du terme) c’est-à-dire le lien politique, soit une forme du lien social.

Le lien entre ces deux acceptions est que « toute coopération entre les hommes implique une forme d’autorité ; or le mode d’exercice de l’autorité et le choix des gouvernants sont l’essence de la politique » (R. Aron).

 

2) Le politique chez les Grecs

Le politique est une forme du lien social. Selon les anciens Grecs, il en est une forme essentielle. Pour eux en effet, la politique est une activité qui s’effectue dans le cadre de la cité (polis). Condition de toute vie sociale, elle est la caractéristique essentielle de la vie collective, et le politique, le mode fondamental de coopération des hommes.

Au début de sa Politique, Aristote rappelle que « toute cité est une sorte de communauté, et toute communauté est constituée en vue d’un certain bien ; il en résulte que si toutes les communautés visent un bien déterminé, celle qui est la plus haute de toutes [la cité] et englobe toutes les autres vise aussi [...] le bien qui est le plus haut de tous ».

Puisque, poursuit Aristote, la cité est la communauté d’ensemble englobant toutes les autres (famille, groupe religieux, économique etc), et que « la cité [est] une communauté naturelle » il en résulte que « l’homme est par nature un animal politique.»

La tradition philosophique montre en effet que la vie sociale est constituée par les relations avec autrui : vivre humainement, c’est vivre avec les autres. Tel est le phénomène fondamental de toute société, qui est d’abord, nonobstant l’individualisme structurel inscrit au coeur de chaque individu en démocratie, une collectivité. En ce sens, on pourrait dire que le politique pose la question du mode « d’être-ensemble » de toute communauté. C’est pourquoi l’on pressent que la crise du politique, aujourd’hui, si crise il y a, est bien plus grave qu’une simple question de procédures de désignation des gouvernants qui laisserait à désirer, mais qu’elle met en jeu la solidité du lien social lui-même.

On objectera que le politique (au sens restreint de sphère sociale où sont choisis les gouvernants) ne détermine pas toutes les relations des hommes entre eux dans la société : dans le cadre du travail, de la famille, des communautés religieuses, les relations avec autrui ne sont pas déterminées par l’autorité politique ; mais le mode d’exercice de l’autorité politique a un effet structurant essentiel sur tout le style des relations sociales d’une communauté.

 

3) Le politique aujourd’hui

L’objet « politique » peut désigner une fonction (gérer la société), une « instance » (Marx) c’est-à-dire une dimension de l’ordre social, ou bien, comme chez Foucault, une réalité sociale omniprésente où selon la formule célèbre attribuée à Mao « les problèmes politiques sont les problèmes de tout le monde, les problèmes de tout le monde sont des problèmes politiques ».

On envisagera la politique comme une réalité socialement instituée dans des objets sociaux plus ou moins cristallisés, comme des bâtiments (l’Assemblée Nationale, le palais de l’Elysée...) un corpus législatif, mais aussi des cadres de pensée, des « habitus», y compris collectifs.

Puisque la définition du politique varie selon les époques et les aires géographico-culturelles, je voudrais maintenant dessiner les contours du politique en France, et interroger une « culture politique » (ensemble de représentations, de savoir-faire et de pratiques, des habitudes mentales collectives), la culture politique française, qui ne prend sens que par rapport à son histoire spécifique.

 

 

B) La place du politique en France

 

Nous adoptons ici une approche culturaliste : chaque pays se caractérise par un certain tempérament, un habitus national. Toutes ces caractéristiques de la culture politique française – et plus largement mais non exhaustivement, de la « culture française » en général – sont autant d’éléments constitutifs de la désaffection actuelle pour le politique – tendance lourde aujourd’hui masquée par le regain d’intérêt pour les présidentielles d’aujourd’hui.

S’il est légitime de parler « d’exception française », c’est bien, au moins, au niveau du rapport au politique qu’entretient le peuple français.

 

1) La politique : une passion française

Le rapport français, et des français au politique n’est pas le même qu’au Japon, en Chine ou plus près de nous en Grande-Bretagne ou aux États-unis. En France le politique occupe une place centrale dans l’histoire du pays.

Cela a été souvent souligné : la France est le pays politique par excellence ; le peuple français y apparaît comme le plus politisé du monde, la politique comme « ce merveilleux sport collectif qui donne du tonus à la société » (M. Crozier).

L’histoire atteste qu’existe en France, depuis l’ère des Lumières, le besoin récurrent de reconfigurer la société, de la refaçonner conformément à des constructions intellectuelles d’inspiration souvent généreuses, idéaux ou « projets ».

Cette « passion française » se lit d’abord dans l’extraordinaire profusion de régimes politiques qu’a traversé la France. Depuis la révolution, la France a eu pas moins de 12 constitutions (il n’y en a eu...aucune en Grande-Bretagne, et une seule, régulièrement amendée, aux États-unis) ; elle a connu plusieurs monarchies, deux Empires, cinq Républiques (on parle d’une sixième aujourd’hui), plus une espèce mal classée, sous Vichy, « l’État français ». Ces changements de régime sont souvent convulsifs et brutaux.

Peu de pays ont connu autant de révolutions que la France. « Révolution » est assurément un mot qui se décline en français. Marx notait au XIX° siècle que  « l’ère de la révolution sera annoncée par le chant du coq gaulois ». Sans parler de la « grande » Révolution de1789/1799, il faut mentionner 1830, 1848 (février, puis juin) 1871 (une véritable « guerre civile » (Marx), pas limitée à Paris) 1968 (moins qu’une révolution «une répétition générale » ? mais assurément plus qu’une succession d’émeutes)... Sans compter, outre les révolutions ou tentatives insurrectionnelles avérées, les « journées révolutionnaires », émeutes et insurrections en tous genres (1831, 1906, 1919, 1947/48...)

« LA » Révolution - le régime démocratique issu de la violence révolutionnaire de 1789 /1799 - a d’ailleurs pris longtemps à se stabiliser (pas avant la fin du XIX° siècle, selon F. Furet, vers1905 et la loi de séparation de l’église et de l’état pour Gramsci).

Et même si aujourd’hui l’affrontement ne prend plus nécessairement un tour violent, la grève demeure la forme la plus répandue d’action collective –grève, ou vague de grèves - 1936, 1947, 1968, 1995, 2003 (avec une situation définie comme « pré-insurrectionnelle » à la Réunion) sans oublier les émeutes « réactionnaires » ,Boulangisme, 6 février 1934, OAS, etc...

Exagèrerait-on à prétendre qu’en France, le rapport au politique est passionnel ? La foi en les capacités et les responsabilités du politique est à la mesure des capacités à s’enthousiasmer (ou à s’illusionner) du peuple français. La pathologie des passions idéologiques est assurément une composante de « l’exception française».

 

2) La prédominance de l’État

Peu de points font consensus en sociologie ; dans le cas de la France, l’omnipotence de l’État et son corollaire, la faiblesse de la société civile, en font pourtant partie. L’État en France fait vraiment figure de « père plus puissant », tant il occupe une place centrale, fondamentale dans la réalité sociale française et ses cadres cognitifs.

Tocqueville le notait déjà, le poids de l’État demeure, par delà les convulsions politiques et les changements de régimes spectaculaires, la vérité structurelle de la France : la Révolution et ses successeurs impériaux n’ont guère fait que systématiser et parachever l’oeuvre de centralisation administrative déjà entamée par les monarchies d’Ancien régime.

Cet État se caractérise par une forte centralisation administrative, des corps de fonctionnaires nombreux et organisés, un champ d’intervention largement supérieur à ses fonctions régaliennes, (l’État « instituteur » de la société selon P. Rosanvallon) mais aussi des idéologies politiques magnifiant son rôle et sa force (colbertisme, jacobinisme, bonapartisme, gaullisme, keynésianisme, socialisme, communisme...) ; l’état se trouve comme en surplomb par rapport à une société civile chétive et dépendante, mais demandeuse de son intervention.

Contrairement au souhait de Durkheim, la France, depuis la loi le Chapelier, se caractérise par une quasi absence de corps intermédiaires - elle n’est pas cette « nation of joiners » que louait Tocqueville comme garantie contre les risques que les démocraties égalitaristes font courir à la liberté.

A la force de l’État correspond donc un désert associatif, une faiblesse « intrinsèque »de la société civile. Que se passerait-t-il si l’état (national) cessait d’être tout-puissant ?

 

3) Le brouillage des classes sociales

« L’existence des classes est un enjeu de la lutte des classes » K. Marx.

On ne peut parler de politique sans parler du social. La lutte entre partis politiques est d’abord une lutte symbolique pour la modification, le renforcement ou la subversion de la vision (« légitime ») de la société ; elle est d’abord un combat pour imposer la taxonomie légitime du monde social.

La définition des structures sociales est donc un enjeu directement politique.

Jusqu’aux années 1950/60, la théorie marxiste donnait une apparente bonne lisibilité des structure sociales ; mais peut-on dire, aujourd’hui encore, que « les prolétaires n’ont rien à perdre que leurs chaînes » ? L’embourgeoisement des classes populaires ou l’émergence d’une « nouvelle classe ouvrière » ont entraîné un brouillage manifeste des clivages sociaux. La population citoyenne a changé dans sa composition, ses aspirations, sa sociabilité.

Peu de grilles de lecture contemporaines (moyennisation ?) donnent vraiment satisfaction ; la société apparaît comme une agrégation d’intérêts divergents (souvent corporatistes).

Dans ce contexte, l’effondrement des régimes communistes (?) affecte de plein fouet la crédibilité de tout projet de transformation globale de la société.

 

4) Le déclin des idéologies

Les cadres de perception et d’action politique contemporains ont spectaculairement changé depuis une vingtaine d’années et « l’expérience du pouvoir » socialiste et ses désillusions depuis 1981 : apaisement, « fin du désir de révolution » (Foucault), la France d’aujourd’hui pourrait presque se croire à l’abri des passions. « Les élites se succèdent poliment au pouvoir, les citoyens vaquent à leurs affaires » (M. Offerlé).

D’un point de vue symbolique, le déclin du marxisme dans le champ intellectuel français – malgré quelques retours de flamme conjoncturels - a entraîné un véritable basculement des cadres de pensée politique.

Bien qu’il ne faille pas sous-estimer l’importance du mouvement altermondialiste, la thématique proprement révolutionnaire apparaît aujourd’hui largement inaudible, et « changer la vie », comme un programme en dehors ou au-delà du cadre de l’action politique. Face à la « gauche réaliste », qui ne fait plus guère rêver, la fin annoncée du PCF et l’incapacité de « la gauche de la gauche » à s’unifier pour crédibiliser le projet de transformation de la société entraînent un énorme désenchantement chez le « peuple de gauche ».

Le « déclin des idéologies » affecte très probablement le lien politique : la désaffection pour le politique est corrélatif de la perte de la fin des projets de transformation sociale globale. Pas de politique sans espoir.

La culture politique change ; comment évolue le champ politique aujourd’hui ?

 

 

 

II) ANALYSE DU CHAMP POLITIQUE

EN FRANCE AUJOURD’HUI

 

J’emprunte la notion de champ à Pierre Bourdieu pour penser les évolutions du politique contemporain (conçu cette fois comme sous-système de l’ensemble social : l’instance de désignation des gouvernants et d’exercice du pouvoir politique). Le lieu d’analyse demeure la France contemporaine.

 

 

A) Logique de fonctionnement du champ politique aujourd’hui ; le champ politico-médiatique

 

1) Qu’est-ce que le champ politique ?

Par analogie avec la notion de « champ de force » en physique, le champ politique désigne un espace spécifique de luttes, de compétition autour d’enjeux propres à une sphère sociale particulière - ici, la sphère du pouvoir, dont le siège moderne est l’État.

Un champ a ses propres règles du jeu, et ses enjeux (illusio) spécifiques. L’enjeu propre du champ politique est à la fois de nature matérielle, - des postes d’élus : maire, député, ministre ou Président de la République - et symbolique, l’espèce de capital propre au champ politique (le capital politique) étant un capital symbolique qui permet d’accéder aux positions institutionnelles de pouvoir, et de l’exercer : le capital politique de l’homme politique est fait de crédit, de confiance, de « foi » dans les vertus et capacités de l’homme politique. Tout son efficace –son « poids » politique - repose sur sa légitimité politique, c’est-à-dire un effet de croyance.  D’où l’attention particulière portée à la « vertu » de l’homme politique, (honnêteté, désintéressement, dévouement au bien public) par l’homme politique professionnel comme par les électeurs-citoyens et les médias, souvent accusés de relayer sans contrôle les tentatives d’atteinte à l’intégrité des hommes politiques.

Les stratégies des différents acteurs du jeu dépendent de l’espèce et du volume de capital accumulé qui détermine une position plus ou moins dominante ou dominée dans le champ ; à son tour, ces positions déterminent les stratégies différenciées des acteurs. Les « favoris », ceux qui se trouvent en position dominante (Royal, Sarkozy) sont plus enclins à des stratégies conservatrices (pas en termes « idéologiques », mais au sens de la propension au maintien en l’état d’une structure du jeu qui leur est favorable) alors que les prétendants, « outsiders », « challengers »se trouvent dans la position de « faire le jeu », de l’impulser afin de remettre en cause à leur profit une configuration du jeu qui leur est moins avantageuse (Bayrou...)

 

2) Les règles du jeu du champ politique.

Comme tout champ, le champ politique obéit à des règles, règles institutionnelles, d’abord, mais aussi règles d’usage, plus informelles (le débat télévisé entre les deux candidats arrivés en tête au premier tour des présidentielles). 

Le champ politique obéit d’abord à un ensemble de règles institutionnelles, dont la première est la constitution. (La vérité des institutions ne réside cependant pas dans la règle, mais dans l’usage qui en est fait par les acteurs du système).

Quel est l’impact de la constitution sur le système politique français ? En France, la constitution de la V° République, faite sur mesure pour le Général De Gaulle, fait la part belle à l’exécutif en organisant la suprématie du Président de la République ; il en résulte que l’élection présidentielle occupe une place centrale dans le dispositif politique français. Le Président, élu au suffrage universel, est la clé de voûte de la Constitution de la V° République ; il détient des pouvoirs institutionnels essentiels : il est le chef de l’état, des armées, le garant de la constitution, etc - mais aussi, de facto, le « vrai » chef du gouvernement hors période de cohabitation (le quinquennat sert partiellement à éviter une telle situation). L’impact institutionnel et politique du chef de l’État est décisif (« tout se décide à l’Elysée ») ; il en résulte que « ce n’est que par la tête que la France peut changer » (J-P Chevènement).

Il est donc normal que la vie politique française soit focalisée sur l’élection présidentielle comme élection-clé du système institutionnel français. On a pu à ce titre parler de « présidentialisation » de la vie politique française (O. Duhamel), les partis politiques étant contraints de sélectionner soigneusement leur « champion » en vue de l’élection présidentielle.

Composante essentielle du système, les règles du jeu électoral sont fondamentales pour donner sa configuration au système politique : le scrutin majoritaire à deux tours (« au premier on choisit, au deuxième on élimine ») structure un système bipartisan qui donne son tour au jeu et aux luttes politiques : la logique des camps, Gauche contre Droite, celle aussi, conséquemment, du « vote utile », instrument politique aux mains des dominants qui tend à écraser les « petits candidats »(« sous peine de recommencer le 21 avril 2002 », dit la doxa actuelle).

Tout champ tend à s’autonomiser par rapport au reste de la société; mais il est nécessairement articulé avec d’autres espaces sociaux, c’est-à-dire des champs adventices (économique, médiatique, judiciaire...) La démocratie étant un régime d’opinion, la production, mais aussi, de façon croissante, la diffusion et la distribution des opinions, donc le rôle des médias (le « quatrième pouvoir »), devient de plus en plus central au point de modifier les contours mêmes du champ politique.

Le rôle des médias est évidemment déterminant dans la mise en scène de l’arène politique contemporaine.

 

3) Un champ politico-médiatique

En démocratie les pouvoirs politique et médiatique sont normalement séparés : il est vital que la presse ne soit pas aux mains du pouvoir politique afin d’être en pleine capacité de jouer son rôle de gardien vigilant de ce pouvoir. Le problème aujourd’hui est que le champ médiatique est partie du pouvoir lui-même.

La conception des médias comme serviteur du pouvoir politique nous apparaît incroyablement lointaine alors qu’elle s’appliquait il n’y a pas plus longtemps qu’aux débuts de la V° République : l’ ORTF ne se devait-il pas d’être « la voix de la France » selon le mot du Général De Gaulle ?

Aujourd’hui l’information d’état a disparu ; de serviteur du pouvoir politique, on peut se demander si les médias ne se servent pas de l’offre politique conformément à leurs intérêts.

On assiste à l’imbrication des champs journalistique et politique. Le champ politique n’est plus limité à l’espace restreint de l’assemblée, ou de la place communale ou se faisaient jadis les annonces publiques.

Hypothèse : le champ politique est aujourd’hui de plus en plus intégré au champ journalistique : il en fait partie. D’où le caractère décisifdu fonctionnement du champ journalistique pour la structuration moderne du champ politique.

Parce qu’ils ont perdu l’autonomie de production et de diffusion de leur information, les partis politiques sont devenus hautement dépendants des médias ; les hommes politiques (leurs attachés de presse) proposent, les média disposent.

Depuis une trentaine d’années, on note un renversement durapport social entre hommes politiques et journalistes qui implique une forte transformation du champ politique. Dans le face-à-face homme politique/journaliste, on note un abaissement continu du premier au profit du second. La position du journaliste est de plus en plus en surplomb (dominante) par rapport aux hommes politiques.

Les journalistes politiques (sous-secteur « noble » dans le champ journalistique) contribuent largement à produire la configuration du champ politique aujourd’hui.

Or, la différence entre les hommes politiques et les journalistes est que l’homme politique, lui, est élu. Il se présente publiquement à ses concitoyens pour la conquête d’un mandat dans une compétition ouverte, avec d’autres concurrents. Il est aussi, et de plus en plus, avec l’affirmation croissante du pouvoir judiciaire, comptable de ses paroles, et de ses actes.

Or, sous couvert de commenter de façon neutre l’arène politique, le journaliste dit au citoyen ce qu’il convient de penser des hommes politiques et partis en présence. Si bien qu’on pourrait soutenir que le journaliste politique est un homme politique par procuration. C’est une puissance énorme. Qui la contrôle ?

Les journalistes partagent une idéologie professionnelle du fait. Les journalistes politiques se présentent comme des « observateurs »- extérieurs au jeu, donc neutres, et impartiaux, sinon « objectifs ».

On sait que ce positivisme relève d’une position théorique impossible en fait. Il est inutile de convoquer Bachelard pour se rappeler que« tout fait est construit » ; la sélection, la hiérarchisation des faits est un aspect central - et nécessairement assumé - du travail journalistique. Mais ce qu’on perçoit mal, c’est à quel point, dans le quotidien de leur pratique professionnelle, les journalistes invitent - ou pas - les hommes politiques, leur donnent ou non la parole (en les laissant d’ailleurs plus ou moins s’exprimer selon qu’ils sont perçus comme « grands », « moyens » ou « petits » candidats) en fonction de leurs critères propres, et qui peuvent faire question.

Qu’est-ce qui intéresse les médias ? Ce qui ramène à se demander ce qu’est un « fait » journalistique...

Contrairement au sociologue qui s’intéresse aux régularités et aux tendances générales, le journaliste est professionnellement attentif à l’exceptionnel, l’incongru, l’inattendu – (le fameux homme qui mord un chien) ; il ne résiste pas au « croustillant » pour « faire de l’audience », qui est aussi une nécessité économique ; les annonceurs sont là pour nous rappeler que les entreprises de presse sont effectivement des entreprises.

Pourquoi les journalistes privilégient-ils les conflits de personnes (« MAM va-t-elle « y aller » ou pas ? » ; «D. De Villepin peut-il encore « saboter » la campagne de Nicolas Sarkozy ? ») entre hommes politiques au détriment du fonds : les différentes propositions, divergences de programmes et projets ?

Réponse : « parce que c’est ce qui intéresse les gens ». Voire.

Les journalistes politiques, professionnellement conditionnés à se penser comme les porte-parole du public, prêtent à leurs concitoyens le type d’intérêt qui les anime eux-mêmes : c’est au nom de l’idée qu’ils se font de ce qui intéresse les gens que les médias peuvent être amenés à occulter « le fond » de la campagne, au profit des animosités personnelles entre hommes politiques et de leurs vicissitudes- qu’ils connaissent souvent très bien - et qui peuvent avoir, effectivement, une dimension « stratégique »(politique). Reste que la place et le temps (donc l’argent) donnés à cet aspect des choses fait question et pourrait peut-être être davantage consacrés à la présentation des programmes des uns et des autres.

Au sein des médias, la télévision occupe incontestablement une position dominante ; elle est aujourd’hui la source prioritaire d’information pour la majorité de la population, bien avant internet.

Or la télévision apparaît redoubler les effets génériques du fonctionnement des médias, du fait de sa logique propre defonctionnement : « priorité à l’émotion sur la réflexion » (M. Rocard), à l’image, au spectaculaire...elle est prompte à imposer ou favoriser des candidats, y compris aux fonctions les plus hautes, sur des critères superficiels : le sexe, l’élégance physique, etc. Cette « pipolisation » de la vie politique ne laisse pas d’être inquiétante pour la démocratie si elle devait se confirmer à l’avenir. Avec un paradoxe supplémentaire: on a souvent remarqué, dans les précédentes élections, que les gens éteignaient leur télévision au moment où la campagne officielle commençait.

 

 

C) La démocratie d’opinion contre la démocratie

 

La montée de la « démocratie d’opinion », c’est-à-dire l’envahissement du champ politique par les sondages, aboutit à une démocratie virtuelle qui affecte (et se substitue à) la démocratie réelle. Le sondage – sorte d’élection virtuelle permanente – se substitue au vote effectif. Qu’elle soit élue ou pas, l’épopée de Ségolène Royal restera en tous cas comme le premier cas de candidat qui s’impose à son parti par le biais de sondages, hors contexte de mobilisation politique. Ce qui fut d’ailleurs une composante importante de son succès médiatique (et politique) : une femme n’occupant pas de position dominante au sein de son parti, et n’ayant pas occupé de fonction importante au gouvernement, s’est imposée au Parti Socialiste par le biais de sondages, envers et contre tous les dirigeants de longue date (les « éléphants ») de ce parti. C’est le caractère anecdotique même de l’évènement qui a fait son succès médiatique. Apparemment anecdotique, car l’un des éléments clé de ce succès – la qualité de femme de Ségolène Royal – correspond à un élément de nouveauté (ou perçu comme tel) socialement construit comme important dans les représentations du moment.

La démocratie accrédite l’idée que « les adhérents ont librement décidé » lors des primaires internes au PS. L’histoire montrera comment le phénomène de bulle médiatique pro-« Ségolène » a attiré une foule de primo-adhérents (les « 20 euros »), sans expérience politique venus surtout pour imposer leur championne sur la base des sondages indiquant qu’au second tour elle battrait Nicolas Sarkozy. Pas étonnant, dans ces conditions, que tels vieux militants (ou dirigeants) aient pu se sentir un peu « forcés ». L’argument politique (« qui a la vision correspondant à ce dont le pays a besoin aujourd’hui pour faire face à ses problèmes ? ») se résume à entériner le choix pré-effectué par les sondages, (représentatifs non des adhérents du PS, mais de toute la population française) selon la logique démocratique selon laquelle celui qui a la majorité aurait raison (cf. « vous avez juridiquement tort parce que vous êtes politiquement minoritaire »).

Tout le fonctionnement de l’arène politique est redéfini/réorienté en fonction de ce vote perpétuel par procuration réalisé par l’omniprésence des sondages (au point qu’on pourrait se demander s’il est encore bien nécessaire d’aller voter ?)

On assiste à un effet de cercle médiatique. En matière d’opinion, on est souvent dans une logique de prophétie auto-réalisatrice : une chose arrive parce qu’on croit qu’elle va arriver ; la victoire (ou la défaite) annoncées d’un candidat fait beaucoup pour son succès, ou son échec, d’où l’importance du faire croire (« je serai au deuxième tour ») dans la lutte politique.

Les journaux se servent des sondages qu’ils commandent pour justifier leur traitement de l’actualité (« on parle surtout de Ségo et Sarko parce que les gens s’intéressent prioritairement à eux ») ce qui réactive et légitime l’état du poids respectif de chacun à un moment donné; or le marché de l’opinion obéit d’abord aux lois du marché : tendance à la concentration du capital à un pôle, à la dépossession à l’autre – les dominants se retrouvent archi-dominants, les dominés (« petits candidats ») archi-écrasés sous leur manque de légitimité supposée (« je ne parle pas de ces petits candidats parce qu’ils sont peu connus : ils n’intéressent pas les gens – c’est mauvais pour l’audience »). Mais parle-t-on si peu d’un candidat parce qu’il ne fait que 3% dans les sondages ou ne fait-il que 3% dans les sondages parce qu’on parle peu de lui ?

La logique médiatique d’aujourd’hui nous ramène à un scénario proche de celui de « l’américanisation » de la vie politique : primauté médiatique télévisuelle favorisant une personnalisation à outrance (effet « people » de starisation), priorité à l’image et au court terme (d’où la superficialité du débat politique imputée aux hommes politiques) ainsi qu’aux conflits de personnes, dans le récit politique.

Cette hypothèse d’américanisation ne me semble pas (encore ?) vérifiée dans la mesure où un verrou essentiel n’a pas sauté : la marchandisation de la vie politique a été pour l’instant jugulée grâce aux lois sur le financement public des partis politiques.

En résumé, il nous semble que les transformations actuelles du champ politico-médiatique aboutissent à réduire le pluralisme et le débat proprement politique à la portion congrue. La collusion entre hommes politique et journalistes fait que loin d’être constituée seulement de politiciens professionnels, la classe politique contemporaine comprend intégralement ceux qu’il est convenu d’appeler les commentateurs ou observateurs politiques ; ces professionnels de la mise en scène du jeu politique orientent ce dernier (en toute bonne foi) conformément à leurs intérêts tels que définis dans ce champ, rencontrant rarement l’équité théoriquement (ou utopiquement) souhaitée en démocratie.

 

 

 

CONCLUSION : vers une désidéologisation du politique ?

 

A côté de la thèse de la crise de la représentation, la théorie de l’impuissance du politique prend une vigueur nouvelle aujourd’hui. Impuissance volontaire (« ils ne veulent plus rien changer ») ou involontaire (« ils ne peuvent plus rien changer ») face à la mondialisation, l’Europe, les multinationales... Cette crise de la représentation risque d’affecter particulièrement la gauche, traditionnellement présentée comme le parti du mouvement. La gauche se définissait en effet par un projet°. Où est-il, aujourd’hui ?

En même temps, le candidat majeur de la droite, traditionnellement perçue comme « le camp conservateur » apparaît aujourd’hui le plus décidé à impulser des réformes jusque là pour la plupart remises au lendemain. Du coup, « mouvement » et « conservation » semblent avoir changé de camp. Il y a pour le moins brouillage du clivage droite/gauche, en un temps où, faute de querelle idéologique réelle, la politique se résume de plus en plus au choix de personnalités propres à incarner un pays - d’où l’importance accrue accordée à la « carrure » supposée des candidats (caractère et expérience, notamment gouvernementale).

Fin des guerres de religion en politique ? La désidéologisation des luttes politiques repose la question de l’actualité du clivage droite/gauche. Non du point de vue de la topographie (disposition relative à l’assemblée), mais de la substance (contenu) politique. Ainsi l’escamotage des différences Royal/Bayrou du point de vue du programme affiché (et de leurs politiques probables en cas d’élection) réactive une thématique du rassemblement apolitique non sectaire propre à favoriser des candidats se réclamant du centre politique (« un pays a des intérêts généraux sur lesquels tous les hommes politiques responsables peuvent s’entendre ; les bonnes idées ne sont pas réservées à un parti »). L’allergie à la pensée binaire est peut-être ce qui est au principe de l’actuel succès de F. Bayrou, dans la mesure où cette remise en cause de la logique partisane traditionnelle (ce que dit/fait tel homme politique est bon ou mauvais selon qu’il appartient ou non à mon « camp ») semble rencontrer un écho réel en ces temps de brouillage des lignes de clivage traditionnelles.

Même si le dégoût croissant d’une conception sectaire de la politique est contrecarrée par la logique de polarisation binaire portée par les institutions, il est probable que la figure à venir de la politique obéisse à une logique de sélection d’individualités plus que de référence aux idéologies et programmes évanescents portés par les « camps » respectifs...Une fin du politique ?

 

 

 

_______________________

 

 

‑‑II‑‑

 

 

Petite réponse à la réplique d’Olivier Duhamel :

(toujours) sur le politique et le journalistique

 

 

Je remercie vivement Olivier Duhamel pour le texte stimulant et un brin provocateur qu’il a consacré à l’analyse de ma modeste intervention sur le thème du « politique aujourd’hui » dans le cadre des « Rencontres de Bellepierre » initiées par Arnaud Sabatier.

 

Personnalité qui se trouve être à la fois enseignant-chercheur, homme politique et journaliste, et donc au confluent de toutes ces sphères sociales qui « font système » et expliquent bien des traits du système politique français actuel, Olivier Duhamel jouit d’ une multi-positionnalité bien utile pour observer le fonctionnement du champ médiatico-politico-intellectuel, et nous aurions sans doute beaucoup à apprendre de lui du fonctionnement concret et de l’interactivité existant entre ces univers sociaux.

C’est pourquoi j’avoue avoir été un peu surpris par sa réponse – délibérément provocatrice, il est vrai, afin de  « stimuler la discussion »- selon laquelle « les médias sont devenus hautement dépendants des politiques ». Idée fort intéréssante, mais il me semble malgré tout qu’il n’y a plus aujourd’hui égalité de force sociale entre ces deux sphères et que malheureusement pour la démocratie, s’il existe des freins et des contre-pouvoirs au pouvoir des hommes politiques, (dont la presse, justement) il n’en est pas encore de même en ce qui concerne le champ médiatique.

Olivier Duhamel invoque deux arguments majeurs à l’appui de sa thèse : le poids accru des grands groupes capitalistes dans la presse, de plus en plus concentrée -du fait aussi de la raréfaction des ressources financières des journaux, de moins en moins lus par les jeunes générations (mais que fait l’école ?)- et, en ce qui concerne la télévision, premier média national, « la dépendance vis-à-vis de la recette publicitaire mais aussi des règles (ou du financement) qui dépendent du pouvoir politique. ». Il en résulterait une perte d’indépendance des journalistes politiques, et –je ne crois pas trop forcer le trait - une révérence accrue des journalistes à l’égard des futurs rois supposés de la République, lisible par exemple dans le traitement différencié dont font preuve bien des journalistes entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy.

 

Il n’est certes guère contestable que les grands groupes de presse ne sont pas indépendants des puissances d’argent. Et la course à l’audimat des télévisions, avec tout ce que cela implique d’abêtissement et de refus de créativité innovante- et le service public devrait faire exception à cette règle - s’explique en bonne partie par la dépendance marchande à l’égard des recettes publicitaires.

Mais l’impact de celles-ci ne se fait pas sentir mécaniquement sur directeurs de journaux et rédacteurs en chef. A ce niveau, le puissant souci d’indépendance et de liberté qui anime les journalistes professionnels – constitutif de l’éthique du métier- semble rien moins que salutaire et il est très rare qu’une intervention directe du pouvoir politique obtienne « la tête » d’un journaliste qui aurait « déplu » - cela peut arriver mais demeure exceptionnel, alors que les critiques des hommes politiques par les éditorialistes sont le lot quotidiende la classe politique.

 

L’indépendance des journalistes est d’abord une question d’état d’esprit, liée à l’histoire, histoire propre du champ journalistique d’abord, mais aussi histoire des rapports entre champ intellectuel et médiatique d’une part et champ du pouvoir de l’autre. Et il est vrai que de ce côté-là, l’histoire proprement française ne plaide guère en faveur de l’indépendance à l’égard du politique (même s’il faut noter le « on n’embastille pas Voltaire » du Général De Gaulle à qui on proposait d’arrêter et de poursuivre Sartre vendant « la cause du peuple » en 1970).

Mais la roue tourne et si la proximité, y compris physique, des journalistes avec les hommes politiques, dans le microcosme parisien, est aussi au principe des transactions collusives entre ces deux faces de la classe politique, l’autonomisation accrue du champ journalistique rend en pratique très difficile son contrôle par le pouvoir politique, qui n’a d’autre choix que de plaire aux journalistes aujourd’hui, c’est-à-dire d’abord se plier à sa logique defonctionnement :« peopolisation », priorité à l’image sur le fond, positionnement à l’égard des concurrents dans une logique d’opposition systématique etc... Ceci dit, la façon dont Nicolas Sarkozy « apprivoise » les médias, et pas seulement par le bâton – « il sait nous utiliser » disent lesjournalistes - est un cas intéressant qui mérite approfondissement.

Je voudrais aborder l’autre aspect, très important, de l’argumentaire d’Olivier Duhamel. Jusqu’à quel point les règles imposées aux médias par le pouvoir politique brident-elles l’autonomie du champ médiatique? Ces règles - celles du CSA en matière de déontologie des médias, ainsi que les lois de financement des journaux - placent-elles les médias dans une situation de dépendance à l’égard du pouvoir politique ?

En toute modestie je voudrais souligner que sur ces deux points, là encore, la France a heureusement évité la marchandisation de la vie politique qui signerait vraiment, pour le coup, la mort de toute démocratie véritable. Ces règles démocratiques de financement public de la presse sont au moins autant libératrices que contraignantes. Cette législation a permis d’éviter cette berlusconisation de la vie politique qui est la marque des dérives « américaines » de la démocratie ; en France dieu merci, la politique n’est ainsi pas réservée aux riches.

Par ailleurs, il est normal qu’une Haute Autorité de l’audiovisuel fixe le cadre général des règles du jeu médiatique ; la tonalité générale est à l’impartialité sinon l’équité (peut-on oser le terme de « laïcité politique » ?) Serait-il admissible qu’une chaîne y compris privée fasse ouvertement la campagne d’un candidat particulier ?... même si l’on ne peut empêcher nul journaliste, qui est également citoyen, d’avoir ses préférences (de ce côté l’épisode de la suspension d’Alain Duhamel apparait singulièrement hypocrite).

Et il y a des chances que les médias laissés à eux-mêmes résistent encore moins à leur pente naturelle : comme sur le marché économique, le marché médiatique aboutit à l’accumulation du capital à un pôle, à une survalorisation de l’attention sur les « grands partis » au détriment des courants politiques minoritaires-qui représentent pourtant bien quelque chose.

Là encore il appartient aux citoyens de faire montre de vigilance pour forcer les médias au respect du pluralisme, mal ( ?) nécessaire en démocratie.

 

Les mécanismes de domination n’ont pas disparu dans nos sociétés, mais ils sont devenus plus subtils qu’auparavant. La délimitation de l’espace dupensable par les journalistes se fait bien en amont, lors des procédures de sélection et de recrutement par leurs pairs (cf cette annonce aperçue autrefois dans le Figaro : « recrutons journalistes, de sensibilité RPR/ UDF » ; on sait de même que les journalistes poussant la porte du Monde sont généralement peu ancrés à droite) et surtout par l’état présent de la problématique dominant le champ, à chaque moment de son histoire. C’est un certain état de la conscience collective qui structure le pensable à un moment donné ; et il est impossible de sortir de ces limites, saufà s’exposer à n’être plus compris par personne, au moins momentanément (point n’est besoin de lire Lénine pour savoir que les idées avant-gardistes sont nécessairement minoritaires).

 

Nous vivons dans un monde de la communication généralisée, et ce monde est d’une technicité de plus en plus sophistiquée. L’instance médiatique en devient d’autant plus décisive dans le monde social - et elle le sait : le « vrai » pouvoir se concentre de plus en plus dans les mains des directeurs des chaînes d’information, radios ou télévisions, voire les directeurs d’instituts de sondage. Que vaut un meeting politique avec 20 000 personnes s’il n’est pas relayé par les médias ? Que pèse-t-il face à un adversaire qui passerait au « 20 heures » de TF1 ?

On atteint une limite lorsqu’on voit se multiplier, y compris en pleine campagne présidentielle, les émissions politiques invitant non les hommes politiques, mais les éditorialistes, directeurs de journaux et d’instituts de sondage qui sous couvert de « commenter » l’actualité politique font en réalité « l’opinion » politique, alors même que les émissions politiques « nobles » d’autrefois (l’heure de vérité, 7/7...) se trouvent réduites à la portion congrue. Qu’y gagne la démocratie ?

 

Certes, comme le rappelle Olivier Duhamel, les deux « champs » font système, et l’un ne peut se passer de l’autre ; il me semble cependant que l’on ne puisse tracer un trait d‘égalité entre les champ médiatique et politique dont la nécessaire collaboration apparaît, aujourd’hui, largement a-symétrique.

 

Didier Gauvin, Avril 2007

 


Date de création : 28/11/2006 17:50
Dernière modification : 24/04/2008 08:43
Catégorie : 3. Sociologie & politique
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