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2012 - Vues d'ailleurs - 1. Ananda DEVI

Les Rencontres de Bellepierre            Le Théâtre du Grand Marché, CDOI

 

« Écrivains »

 

 

 

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Ananda Devi

 

 

présentée par

 

 

Valérie Magdelaine

 

 

extraits lus par Jocelyne Lavielle

 

 

Théâtre du Grand Marché, St Denis

 

Jeudi 13 octobre 2011, 18h30

 

 

 

« Le miracle des mots est que, dans leurs pliures, réfracté, tout est beau :le sombre et le sordide »

 

 

 

Pour écouter la conférence (1h20)

 

 

Les bons sentiments, souvent, font de la mauvaise littérature, disait à peu près Gide. À l’inverse, on peut faire, avec de très mauvais sentiments, de la fort bonne littérature. C’est ce que démontre Ananda Devi qui s’impose, livre après livre, comme une auteure majeure de l’écriture francophone.

Née à Maurice, Ananda Devi vit et travaille aujourd’hui près de Genève. Anthropologue de formation, elle exerce le métier de traductrice mais a toujours écrit : elle remporte son premier prix littéraire à 15 ans et publie, à 19, Le Poids des êtres, un recueil de nouvelles. Le roman Ève de ses décombres lui assurera une notoriété internationale ; elle vient de publier un récit autobiographique, Les Hommes qui me parlent (Gallimard, 2011) et un recueil de poèmes, Quand la nuit consent à me parler, (Bruno Doucey, 2011).

La question de la violence faite aux femmes est omniprésente et, si les situations sont souvent sordides et destructrices, ces personnages féminins « trouvent du sein de l’ordure où ils ont été jetés, les forces de réorganiser le chaos et de renaître sujets depuis la fange du désamour et de la détresse » (V. Magdelaine). C’est aussi la question du devenir et de la réalisation de soi qui hante ces romans toujours « sombres et néanmoins incandescents » (V. M.) : comment faire pour que le temps de la vie ne soit pas celui de l’inexorable déroulement d’une « fatalité » humaine, culturelle et masculine, mais celui de l’appropriation, celui de la libération féconde, celui du long désir préservé ?

 

Valérie Magdelaine-Andrianjafitrimo enseigne la littérature à l’Université de La Réunion, ses recherches portent sur les littératures francophones au sein d’espaces au contact de cultures créolophones.

Jocelyne Lavielle lira des extraits de : Le Sari vert ; Ève de ses décombres ; Soupir ; Moi, l’interdite ; Pagli.

 

 

*******

 

 

« Parcours dans l’œuvre d’Ananda Devi :

entre étouffement et jaillissement, l’écriture comme traduction »

Valérie Magdelaine-Andrianjafitrimo

 

 

TEXTE 1 : La voix du patriarcat et la guerre des sexes, Le Sari vert, p. 146-149.

 

« N’ont-elles pas compris cela sans que j’aie à le leur dire ? Il y a des hommes qui, de par leur nature, ont le droit de prendre ce qu’ils veulent ; c’est une espèce de royauté naturelle comme celle du lion et du tigre. Ils ont le droit du clan. Ils guident, ils protègent, ils perpétuent l’espèce et ils ont des droits. Dans la nature, cet ordre est admis sans conteste, jusqu’à ce qu’un mâle plus fort vienne se battre pour conquérir cette place. Personne n’est venu se battre contre moi pour conquérir mes femmes. […] Elles me sont revenues, toutes les deux, pour un long temps où j’ai régné avec bienveillance, m’appliquant à les maintenir sur la voie tranquille et subjuguée que doivent suivre les femmes si elles veulent être aimées, des années de, oui, disons-le, n’ayons pas peur des mots, de jouissance où j’ai été comblé comme aucun homme, jusqu’à ce que Kitty finisse par prendre la fuite et se séparer de moi. Mais que m’importait : j’avais eu ce qu’il y avait de plus précieux en elles.

Je suis de la nature des conquérants. Qui ose dire le contraire ? Qui veut maintenant me prendre ma place ? Pourquoi en aurais-je honte ?

L’ère de la culpabilité, voilà où nous en sommes.

Hommes, mes frères, croyez-en la parole d’un mourant lorsqu’il vous dit que la culpabilité est une notion inutile. L’espèce femelle pratique une nouvelle forme de prédation : elle nous massacre de hontes. Il faut nous battre en retour, sinon à quoi aura servi tant d’assiduité à construire le monde ? Nous aurons fait tout ce parcours pour être finalement réduits à si peu de chose, relégués aux seconds rôles, coiffés au poteau, délestés de nos accomplissements ? Qu’ont-elles fait pour le monde, en vrai ? Qui ont été les plus grands, les découvreurs, les défricheurs, les fondateurs ? Qui a changé le destin de l’homme depuis la préhistoire, découvert le feu et la roue, les outils et la chasse, l’agriculture et la mécanisation ? Qui a fait avancer la science et la culture ? Aujourd’hui que tout est fait, que tout est construit, que tout est mis en œuvre pour leur confort, elles viennent s’installer en parasites dans nos rôles. Elles tentent de prouver qu’elles peuvent faire aussi bien que les hommes. Mais ne devraient-elles pas plutôt prouver qu’elles peuvent faire les choses différemment et mieux ? Elles sont promptes à prendre ombrage de toute misogynie et de tout machisme, à réclamer leurs droits égaux, mais, depuis l’ère de Cro-Magnon, elles n’ont pas vraiment changé, elles sont toujours hantées par le besoin d’enfanter, ce qui est normal, de domestiquer l’homme, ce qui est peut-être normal aussi, de construire des nids, normal, mais désormais elles veulent aussi usurper la place de l’homme. Maintenant, tout leur est dû. Moi je dis, si nous leur laissons la place, nous serons impitoyablement mis à mort, sortis de nos peaux, défaits de nos conquêtes et laissés à pourrir dans l’esclavage et la servilité. Hélas ! Nous creusons notre tombe de nos dents. Moi qui sais que je vais mourir, je leur passerai malgré tout la pelle et je les regarderai creuser. Elles ne méritent pas mieux.

Je ne suis pas misogyne, je suis réaliste.

Mais je suis seul à crier dans ma cave. Je rage de ne pouvoir parler plus fort, faire entendre mon amertume, alerter les hommes de la nécessité de la révolte, les forcer à faire face à tout ce qu’ils ont sacrifié, les exhorter à faire demi-tour avant qu’il soit trop tard, avant qu’ils aient perdu tout respect d’eux-mêmes, avant qu’elles aient tout pris de ce qui pouvait nous donner une raison de croire en nous-mêmes et avant qu’elles aient mené à bien l’hécatombe. Car si vous êtes perdus, vous, imaginez ce que seront leurs fils ! Imaginez grandir avec ces figures de déesses sordides qui veulent tout être à la fois, qui veulent incarner l’impossible perfection, qui veulent qu’on les apprivoise puis qu’on s’agenouille, qu’on les contraigne puis qu’on les idolâtre, qu’on les viole puis qu’on les caresse, qu’on les brutalise puis qu’on leur demande pardon, et toujours, toujours, qu’on suive leurs caprices sans rien recevoir en retour ! […]

Je suis trop vieux et trop mal en point pour conduire une révolution. Pauvres frères, que Dieu ait pitié de vous. Rejoignez un monastère ou battez-vous, je vous en supplie, avant qu’elles fondent sur vous comme un vol de criquets et ne laissent derrière elles qu’une écorce de paille. Il me semble déjà entendre le bruit minuscule mais obsédé de leur voracité. Immondes petites mandibules qui grignotent, éternelles affamées de nos succès, de nos envies, de nos hardiesses, elles n’auront de cesse que de n’avoir pris de nous substance et vitalité, nous laissant, morts-vivants, errer parmi nos ombres. »

 

 

Texte 2 : Le vampire, Ève de ses décombres, p. 133-134.

 

« Surtout, il pensera à cette fois-là, à ce soir-là, quand les choses ont trébuché et que le temps s’est inversé. Alors qu’il avait le visage au fond de toi, tu as commencé à saigner. Il a perçu ce glissement encore chaud du lieu profond d’où il venait, cette offrande fluviale à la texture étrange, dense et liquide à la fois, au goût de cuivre, qui a rougi ses lèvres. Il s’est écarté. Il a vu avec émotion le filet qui s’écoulait sans hâte, non comme d’une blessure, mais comme d’un stigmate qui se serait d’un seul coup ouvert. Contre toute attente, ce sang de femme, cette coulure du volcan enfoui, lui a paru comme quelque chose de sacré.

Lorsqu’il s’est redressé, tu le regardais. Tu as mis la main sur sa bouche. Il avait la bouche rouge. Rouge de toi, as-tu pensé. Te surplombant, peut-être ressemblait-il à un vampire. Peut-être ressemblait-il au membre d’une secte diabolique, buveuse de sang. Peut-être ressemblait-il à un être très primitif qui buvait et le lait, et le sang de ses mères. Tu as seulement pensé à un enfant aux lèvres rougies par du jus de goyave. […]

La fragilité d’un corps de femme, son absence de lutte. Au premier coup, déjà, elles abandonnent. Ce qu’il reste est une chose sans volonté, peut-être même pas une chose. Une annihilation. Une disparition. »

 

 

TEXTE 3 : L’avortement de Mitsy, Pagli, p. 95-98

 

« Un soir d’avril et de poussière, elle m’a appelée. Je l’ai entendue, et je suis allée à elle. Je l’ai retrouvée dans une flaque de sang, épuisée de violence. C’est moi qui ai retiré la vie à l’intérieur d’elle parce qu’elle me suppliait de le faire. Alors c’est devenu mon histoire aussi et nous avons été réunies par ce secret.

Mes mains sont entrées en elle et se sont perdues. Ces chemins connus seulement des femmes sont des plus étranges parce qu’ils sont une perte, une chute et en même temps une reconnaissance. De l’infinie capacité de souffrance et d’acceptation. Jusqu’au crime.

Nous avons suivi ce chemin commun alors qu’il y avait déjà tant de choses entre nous, tant de liens de regrets, de rire et de courage. Nous avons ouvert cette porte, mais nous n’aurions pas dû.

Je ne sais plus où est la vérité. Si ce soir a existé ou si ma mémoire l’a créé de toutes pièces. Dans son regard, il y avait la même absence et la même peur que celles que j’avais connues lorsque j’avais affronté le noir. Elle basculait devant ce vide.

Elle m’a bien appelée, du fond de son noir à elle qu’elle découvrait seulement à présent, elle qui s’était toujours entourée de couleurs. Je connaissais sa voix, je savais qu’il n’y avait qu’elle pour m’appeler ainsi en silence, avec tant de détresse.

Je suis entrée dans une maison dévastée par la tristesse ; c’était une vase qui s’agglutinait aux pieds et puis mangeait les jambes et puis le corps et puis le cœur. La tristesse de Mitsy était sans commune mesure avec quoi que ce soit. Elle qui n’était que rire et que je ne connaissais que gaie et heureuse, elle avait le malheur entier. C’était la première fois que j’entrais dans le champ de bataille de son âme.

J’ai lutté pour pénétrer dans cette chambre qui sentait l’agonie. Elle était à terre, abandonnée comme un naufrage. Ses yeux grands ouverts me regardaient si fixement que j’ai cru un instant qu’elle était morte. Mais elle a bougé la main vers moi, et j’ai vu alors tout ce sang qui coulait d’elle, qui s’écoulait en longs flots crus, qui charriait des fragments épais et coagulés, je me suis précipitée vers elle, affolée.

Pena nayen, to pa bizin per, m’a-t-elle dit.

N’aie pas peur.

Ce n’est qu’un enfant qui s’en va.

Ce ne sont que des particules - mais son visage s’est décomposé sous l’effort de son indifférence.

J’ai essayé d’arrêter l’hémorragie. Je l’ai réconfortée, bercée, je l’ai absentée, arrachée d’elle-même. J’étais effrayée par la quantité de sang que contenait ce corps inerte. Mo al sers enn day, lui ai-je dit. Mais elle m’a retenu le bras. Ce n’est pas la peine de chercher qui que ce soit, sage-femme ou médecin, m’a-t-elle dit durement. Cela passera. Aide-moi seulement. Aide-moi à tout faire sortir. […]

Et puis je l’ai aidée. Il le fallait. J’ai respiré sa sueur et son haleine, j’ai tenu sa main engluée de peur et comprimé son ventre et sa chair, j’ai nettoyé ce qui sortait encore d’elle comme une boue détachée de ses rives, j’ai recueilli les particules de regret et de vie démembrée, de vie refusée et reniée et je les ai enfouies loin dans mon silence et dans ma promesse du secret et je les ai lavées à l’eau glacée de nos yeux, même si longtemps après j’ai ressenti entre mes doigts cette sensation si fragile et si neuve de quelque chose qui commençait et qui aurait peut-être voulu être, mais qui n’avait pas été.

L’encre, l’ancre de trop et de pas assez de vie. Une présence qui n’en est pas une. Une absence, une déchirure, le vieux regard d’une femme qui assume son crime, son sacrifice, sa honte, sa fierté. Tuer par amour, aimer jusqu’à tuer. Ce corps qui est en moi mais qui n’est pas à moi, qui et un autre, qui sera un étranger, que puis-je lui donner d’autre que cette ultime liberté ? Tu ne connaîtras pas ma cage, ni mes tortionnaires »

 

 

TEXTE 4 : Noëlla et Marivonne, Soupir, p. 97-99

 

« Tu es belle tu es belle tu es belle, répétait Marivonne à Noëlla. (Sans échos, elle était bien la seule)

Tu es laide tu es laide tu es laide, lui disait son cœur. Et semblaient aussi lui dire le miroir, et les autres enfants, et les yeux silencieux des adultes. Et l’eau qui ne la quittait jamais, qui persistait à lui renvoyer son image dans une goutte de pluie, une flaque sur le sol, les ruisseaux égarés et même les vagues en mouvement, qui n’auraient rien dû refléter mais qui avaient la perversité d’aimer la laideur.

Cette contradiction a divisé Noëlla en deux. Elle n’avait aucune symétrie. La ligne médiane de son corps raccourci séparait deux femmes complètement différentes. Ses cheveux sur son crâne ne poussaient pas de la même façon (une partie ordonnée, une partie broussailleuse). L’œil gauche était marron et l’œil droit noir. Sa narine droite était plus épatée que la gauche. Sa bouche était plus triste d’un côté que de l’autre. Et ainsi de suite. Sa disparité n’était visible que si on la regardait bien. Mais les yeux des gens dérapaient sur elle comme sur une surface huileuse. Ils ne voyaient en elle qu’un être vulnérable qu’il était de leur devoir de protéger. A part Marivonne et Corinne (et encore, elles ne voyaient chacune qu’une seule moitié), personne ne savait qui était Noëlla. Moi je savais qu’elle était la mise à sac de nos rêves.

Enfant, les femmes, la portaient comme une chose fragile, allégeaient leurs doigts sur son corps, étouffaient leur voix pour ne pas la brusquer. Elle s’était habituée à tant de complaisance. A la fin, c’était devenu un orgueil qui se manifestait par des actes de méchanceté de plus en plus fréquents, de moins en moins excusables. Mais Marivonne lui passait tout pour se faire pardonner de l’avoir aussi mal faite. C’était une culpabilité permanente. Rien ne lui rendrait ses jambes, mais cela plaisait à Noëlla de voir la honte des autres à cause de ces choses manquantes, de ce concentré de vide au bout de ses cuisses. A elles deux, elles réussissaient à refuser toutes les mains tendues. Elles se barricadaient dans leur malheur. […]

Les femmes l’avaient portée aussi longtemps qu’elles avaient pu. Chacune à tour de rôle, pour alléger cette charge terrible qui pesait sur le cœur de Marivonne et dont le poids physique de Noëlla ne constituait qu’une infime partie. Non, l’enfant était née pour passer toute sa vie juchée sur les épaules de sa mère. Présente ou absente, Marivonne pliait sous cette masse dont le regard secret toisait les gens du haut de son trône de chair.

Quand elle est devenue trop lourde pour être portée par les autres, Marivonne l’a portée seule. Bien sûr elle ne cèderait pas, elle. Elle ne s’avouerait pas vaincue là aussi. Elle ne dirait pas, Noëlla a hit ans, Noëlla a dix ans, Noëlla a douze ans, je ne peux raisonnablement pas la porter ; elle ferait ce qu’elle avait toujours fait, c’est-à-dire prendre sur elle. Elle banderait ses muscles, se calerait sur ses jambes solides, cambrerait le dos à le déformer à tout jamais et s’accroupirait devant sa fille pour lui permettre de se hisser sur ses épaules, et ensuite, avec un grognement de docker, elle se remettrait debout. Lorsqu’elle serait droite, il y aurait sur son visage ce sourire triomphal qui trahirait son angoisse répétée de ne pas y parvenir, et d’être un jour obligée de décevoir sa fille en lui disant, je ne peux plus te porter ; comme si elle lui coupait les jambes une deuxième fois. Pour l’instant, elle y parvenait. Noëlla était au-dessus de tout le monde. […]

C’était une danse étrange et inachevée. Les deux femmes étaient souverainement liées, et aussi fortes ensemble qu’elles étaient fragiles, seules. »

 

 

TEXTE 5 : La métamorphose de Mouna, Moi, l’interdite, 94-96

 

« Nous sommes partis. Nous nous sommes éloignés de toute vie humaine. Cela me faisait trop mal. Il le savait, et il m’a appris progressivement à interrompre ma mémoire. A penser, comme lui, uniquement avec la certitude de l’instinct. A interdire toute question. A devenir. J’ai goûté aux rats et aux mangoustes qu’il tuait pour moi. J’ai ensuite appris à les tuer moi-même. Je ne risquais plus de mourir de faim. Nous sommes devenus, nous aussi, des prédateurs dont l’odeur effrayait les petits animaux qui nous rencontraient. Cette peur faisait partie de notre puissance. Mais il n’y avait pas de méchanceté en nous. Et ceux qui mouraient sous nos dents, qui nous offraient leur chair parce que telle était la loi de la nature, le comprenaient et libéraient des sucs grisants pour nous remercier de les tuer sans rage.

L’errance était ma solitude, le monde des vivants mon enfer. Dans sa gueule grande ouverte j’entrevoyais son vertige. Il fallait comprendre cet animal au regard plus lourd que la terre pour comprendre d’où nous étions venus et jusqu’où nous étions allés. Loin de l’instinct de survie tout simple et au-delà de toute bonté. Rien ne ramènerait plus les hommes du bord de cet abîme-là.

Pour les hommes, la souffrance des autres est un plaisir, et non une nécessité. La violence et la haine les gouvernent, et le monde a atterri sanglant entre leurs pattes. Mais avec mon compagnon, j’appris la simplicité des besoins. Parfois, lorsque je retrouvais mon humaine duplicité, il me frappait et me punissait. Mais c’était sans colère. Il ne cessa jamais de m’aimer.

Si proche de la terre, je découvris les harmonies naturelles dont je faisais à présent partie. Nous nous arrêtions pour manger quand l’envie nous en prenait. Nous errions. Les souvenirs se détachaient de moi parce que je n’en avais que faire. Je marchais toujours à quatre pattes et il me poussa des griffes et de crocs, en plus du duvet brun qui m’avait rendue si belle à ses yeux et masqué tous mes défauts. Libérée de mes vêtements et de l’inconfortable position debout, j’acquis une allure de reine. Mes bras et mes jambes se mouvaient avec une coordination nouvelle, une grâce qu’ils ne se connaissaient pas. Je compris que cette position m’était naturelle et que nos sens étaient faits pour être proches de la terre et en absorber les énergies exhumées.

Je devais cependant me cacher des gens. Ils étaient dangereux pour moi. Le jour, nous dormions comme des créatures hantées. Parfois, à l’approche des habitations, il allait m’attraper des poulets, et le goût de cette chair remuait en moi quelque chose d’ancien, un vieux souvenir d’épices se manifestait comme une faim plus profonde que les autres. Puis, cela me passait. Je ne sais pas pourquoi il me fut tellement facile de changer d’aspect et de vie. Peut-être avais toujours été ainsi. Et qu’auprès de ma famille-monstre, j’avais appris que la véritable pureté ne pouvait être parmi les hommes : elle devait donc se trouver parmi les animaux. Je devins une bête avec grâce et candeur. »

 

 

TEXTE 6 : La danse de Pagli, Pagli, p. 77-79

 

« Plus tard. Je suis dans ma chambre. Je remarque les barreaux aux fenêtres. Je me demande s’ils sont là pour moi. Je suis prisonnière. Il entre, moitié ardent, moitié hésitant.

Avant qu’il ait prononcé une seule parole, je me mets en face de lui. J’efface du doigt le point rouge sur mon front. J’arrache la guirlande de fleurs qui était restée à mon cou. Je la fais tomber à mes pieds et je la piétine. J’enlève mes bijoux et les jette un peu partout dans la pièce. Il est saisi, décontenancé. Il ne sait pas si c’est un jeu de séduction ou si c’est un nouveau jeu dont je suis seule à connaître les règles. Je commence à dérouler mon sari. Au fur et à mesure, je le froisse. Je broie la soie brochée entre mes paumes. Je fais de mes vêtements d’apparat un tas de chiffons que je jette au coin de la chambre. Il ne reste plus grand-chose entre lui et moi, le plus difficile doit être fait, mais je ne sais pas quelle sera sa réaction et je dois étouffer ma peur, je dois aller jusqu’au bout.

 

Regarde ce corps que tu ne toucheras plus jamais.

Regarde ce qui t’est à présent interdit.

Regarde ces lieux sombres et touffus.

Regarde ces endroits que tu ne visiteras jamais.

Regarde ces formes qui ont bien changé depuis le jour lointain où tu les as massacrées.

Regarde ce dont tu vas rêver pour le restant de tes jours et qui ne t’appartiendra pas.

Regarde ce ventre qui ne portera as d’enfant de toi.

Regarde, regarde. Je tourne lentement devant lui, j’exécute une sorte de danse lascive et haineuse à la fois, je l’excite et le glace tour à tour, il ne sait comment réagir, il n’a jamais connu une telle déroute, il croyait connaître les femmes, qu’elles étaient toutes soumises aux règles des hommes, toutes pudiques et prêtes à être forcées, il ne savait pas que j’existais.

Il ne savait pas que j’étais. Je souris de sa déconfiture, puis j’éclate de rire, et je sais que ce rire déployé résonne dans toute la maison et que les gens l’entendent et sont un instant immobilisés, figés, pris par une gêne profonde, une jeune épouse ne rit pas comme ça le soir de ses noces, sans honte et sans pudeur, que va penser son mari, que vont penser les autres hommes présents dans la maison, déjà ma menace pèse sur la maison. Et lui aussi, malgré sa déconvenue, pense : Que va dire ma mère, c’est leur seul critère à eux tous, ce que vont penser les autres.

Alors je continue à rire, je vois dans ses yeux poindre la certitude de ma folie, et les échappatoires possibles, me faire enfermer, me faire interner, me renvoyer chez mes parents, mais ses yeux glissent sur le corps si entièrement nu devant lui, et il se dit que ce n’est qu’une rage passagère qui m’habite, que je finirai par m’habituer à lui et avoir envie de lui, sa connaissance des femmes l’en persuade, je finirai par avoir envie d’un enfant, c’est normal, on ne se marie que pour ça et tout rentrera dans l’ordre.

Il soupire. Bon, ase riye, dit-il. Arrête de rire. Il se met au lit avec ses vêtements froissés, se tourne vers le mur et fait semblant de dormir. Moi je m’accroupis dans un coin de la chambre, je regarde par la fenêtre changer la nuit.

Et je ne dors pas. »

 

 

TEXTE 7 : Le meurtre du professeur, Ève de ses décombres, p. 151-153

 

« Tu le regardes et tu es sidérée par le changement qui a eu lieu en lui. Il est anéanti par le remords. Comme une larve, il cherche à ramper vers les encoignures. A la porte ouverte, à son geste de résignation lorsque tu entres, main levée puis vite retombée, tu vois qu’il t’attendait. Il a devant lui une bouteille de rhum à moitié vide dont les vapeurs emplissent la pièce et masquent d’autres odeurs plus ancrées. Autour de lui, il y a des feuilles de papier, certaine s déchirées, d’autres pas. Il y a des photos de quelqu’un qui lui ressemble vaguement, rendu méconnaissable par l’espoir. Lui, c’est quelqu’un dont toute la lumière a été aspirée.

Tu éprouves, au moment de le tuer, un bref instant de pitié. Puis, tu te durcis : il n’a pas eu, lui, la moindre pitié. Lâche, humilié et égoïste : décidément, il t’offre toutes les vertus de sa disparition.

Il fait mine de se lever, mais il n’en a pas la force. A son souffle cahoteux, tu vois qu’il a peur. Il te dit :

Ne me fais pas mal.

Ces mots ont une résonance froide dans ta tête. Chaque fois que tu as été à la rencontre d’un homme, dans ton esprit, dans ta chair, il y avait ces mots-là : ne me fais pas mal. Tu ne les as jamais prononcés à haute voix. Mais tu ne pouvais jamais savoir, à l’avance, l’étendue des dégâts. Et tu avais mal, ils n’hésitaient pas, ne flanchaient pas, parfois avec le sourire, parfois sans avoir l’air d’y penser. Cela faisait, te semblait-il, partie du donnant-donnant.

Aujourd’hui, c’est l’homme qui les prononce, juste parce que tu as une arme à la main. Tu acceptes ces rôles inversés. Tu accueilles le mépris qui te remplit le ventre.

Tu lui dis : agenouille-toi.

Cela aussi, ils te le disent chaque fois. Agenouille-toi. Ouvre la bouche. Reçois.

Il est si défraichi qu’il semble sur le point de s’évanouir. Il ne comprend pas. Tu répètes :

Agenouille-toi.

Il s’exécute. Tu t’approches de lui, tu lui soulèves le menton et tu le regardes dans les yeux, pour ne pas oublier ce visage-là, ce moment-là. Ensuite, tu poses la bouche de l’arme sur son front, entre ses sourcils.

L’arme est lourde, mais elle n’est pas bien grosse et s’adapte bien à ta main. Tu te demandes si tu as enlevé la sécurité, si tu sauras tirer. La chair cireuse que tu surplombes ne ressemble plus à rien d’humain. Elle semble plus morte que la chair de Savita, à la morgue.

Tu repenses à elle, telle que tu l’as vue la dernière fois. C’est à cause de lui qu’elle avait ce teint violacé, cette fixité, cette définitive immobilité. C’est à cause de lui qu’elle contredisait tout ce qu’elle avait été : une fille rieuse, pensive, chaleureuse et vivante, surtout vivante. Il a été son dernier instant. C’est ce visage-là, pâteux, vaincu, ignorant le sens même du mot amour, qu’elle a vu au moment de mourir.

Tu ne lui pardonneras pas »

 

 

TEXTE 8 : L’histoire destructrice de Mouna, Moi, l’interdite, p. 109-110.

 

« Je comprenais que le conte de grand-mère grenier, avec moi, aurait une autre fin. Je lui avais donné mes couleurs et mon rythme, ma voix et mes élans. J’entendais sa voix à elle, qui me berçait d’amour et d’orage.

C’est alors que je lui ai parlé de grand-mère grenier. […] Je lui ai montré le sari de coton blanc usé, usé par nos tempêtes communes, à elle comme à moi, la petite bonne femme chauve et humiliée et moi l’idiote au bec-de-lièvre qui avait bu de son lait. Et, miracle, ce sari portait l’écriture de toute notre histoire en petites lettres très fines. Les mots se poursuivaient sur ces cinq mètres, se rattrapaient et s’entrelaçaient comme des motifs de larmes, dessinaient la futilité et la folie de nos vies parallèles, nos yeux bandés d’amour, nos cœurs bardés de rancunes. Il racontait mes sœurs, et mon père aux sillons incendiés, et mon frère à l’envol de béton armé, et ma mère. Non, silence pour ma mère. Son sein s’est tari et aucune rivière de bitume… Et puis le pleur de grand-mère grenier qui se mourait de regret et du souffle de leur froideur réunie, mon abandon dans le four à chaux, ma colonie de parasites, mes orteils rongés, et enfin ma fuite avec le chien, devenue comme lui une créature sauvage et hurlante à la lune de notre détresse commune. Tout était écrit là, tout. Jusqu’à mon rire à moi, lorsque finalement j’ai connu l’amour.

Pendant longtemps il est resté à lire le sari et à soupirer comme si petit à petit ma vie entrait en lui. Les étincelles ont commencé à s’éteindre. J’ai eu envie de l’arrêter, alors, cela allait trop loin, il ne fallait pas qu’il s’approprie mon âme, cela pouvait le tuer. Mais il a tout lu, jusqu’au dernier mot. Et puis il a fait comme si rien ne s’était passé, il a cru que je n’avais pas vu le plomb coulé en lui, goutte à goutte, pour l’anéantir de honte ».


Date de création : 05/10/2011 15:40
Dernière modification : 17/10/2011 19:54
Catégorie : 2012 - Vues d'ailleurs
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