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Etudes féminines - Geneviève FRAISSE 1

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Féministe, historienne, philosophe, ancienne déléguée interministérielle et députée européenne, Geneviève Fraisse se bat sur le terrain des idées comme dans les lieux du pouvoir politique pour l’égalité des femmes et des hommes.

Elle a bien voulu nous envoyer ce texte [1] sur l’histoire de l’émancipation de la femme.

L’histoire de l’humanité n’est pas l’histoire d’un homme neutre et universel, elle est sexuée, et il faut lui opposer l’histoire des femmes, une histoire encore largement à faire. On constate alors qu’une temporalité propre la caractérise, un temps à contre temps, qui veut que l’émancipation des femmes ne coïncide pas toujours avec les autres mouvements d’émancipation.

 

Les contretemps de l’émancipation des femmes

(Condition, conséquence, mesure et ruse)

Geneviève Fraisse

 

 

 

 

 

 

De l’histoire linéaire, on ne sort pas simplement. La figure de l’émancipation souffre de l’image du progrès, du sentiment de la conquête assurée, de la représentation de l’accès vu comme chemin continu. Cette linéarité affecte l’idée d’émancipation d’une valeur moderne, celle de l’histoire de la liberté et de l’égalité. En même temps, l’affirmation de l’émancipation s’éclaire toujours d’un moment précis, passage d’un état à un autre. Ce passage peut sembler naturel, transformation de l’enfant en adulte. Il est, cependant, structuré socialement par l’âge fixé d’une majorité légale, civique ou sexuelle. La citoyenneté, la responsabilité pénale, l’âge du mariage, l’orientation sexuelle, tous ces états potentiels d’un individu ont des seuils d’âge variables suivant les pays, et aussi à l’intérieur d’un même pays. Mais seuil il y a. Les images de continuité progressive, en même temps que de seuil fixe, seraient donc les deux repères quelque peu opposés de la représentation spontanée de l’émancipation.

L’émancipation politique contemporaine a été calquée sur le modèle de l’émancipation individuelle, lui empruntant ainsi les corollaires du progrès et du passage. Les temps à venir seront toujours meilleurs ; un moment particulier, passage, seuil ou rupture, sera le plus souvent nécessaire. On pense notamment à l’émancipation des peuples et la future révolution, ou « grand soir », à préparer, ou l’émancipation des nations et la proclamation d’indépendance des colonies, ou révolution nationale. L’émancipation des femmes est le troisième volet de la trilogie « peuple, race, sexe » (ou « peuple, nation, sexe ») qui structure l’époque contemporaine ; émancipation et libération étant des termes superposables sans pour autant pouvoir se confondre. On parle effectivement d’émancipation des femmes, mais la rupture à venir, point de non retour, révolution, n’a, ici, pas vraiment de pertinence. La pensée d’une rupture radicale n’est jamais réellement un projet politique construit. Si cette rupture est évoquée, elle reste imaginaire, telles les amazones prenant le pouvoir. Quant au rêve d’une rupture, il fonctionne en général sur le mode de l’inversion, d’un retournement des rapports hommes-femmes, asservissement des hommes doublé d’une prise de pouvoir des femmes.

 

Le schéma de l’émancipation des femmes est donc original : on la pense progressive en lui accordant une historicité spontanée et naturaliste : il est entendu, en effet, que la démocratie occidentale avance, et les droits des femmes avec. On la pense ainsi sans « passage » ou seuil, sans révolution ou renversement brutal. Fausse confiance dans le progrès, ou au contraire lucidité quant à une illusoire fin de la domination masculine ? L’imprécision de ces images illustrant l’émancipation des femmes est troublante. Le schéma politique n’est ni un mouvement programmé, ni une dialectique réglée, comme le furent d’autres théories émancipatrices. Le trouble vient de ce qu’une histoire des femmes reste à élaborer dans la pensée comme dans l’action et de ce qu’un rapport qui serait sans conflit entre les sexes paraît irréel.

 

D’où l’intérêt de l’intitulé de l’atelier féministe des altermondialistes à Florence, en novembre 2002 : « un conflit nécessaire pour un futur commun ». Un conflit nécessaire entre les sexes exprime l’idée que la guerre des sexes doit se traduire en pratique politique ; le futur commun indique l’utopie partagée entre les sexes d’une résolution de ce conflit. L’émancipation des femmes pourrait donc être une histoire comme toutes les histoires, une histoire politique, et elle aurait un but, comme toutes les utopies…

Il nous faut rappeler maintenant comment cette émancipation s’accroche aux autres, en est un symptôme, ou un corollaire. On laissera momentanément de côté le travail de l’acteur, plutôt de l’actrice, sur le chemin de l’émancipation sociale ou de l’émancipation nationale. D’aucuns chantent régulièrement le « rôle » des femmes, lors d’une guerre de libération par exemple, ou lors d’une insurrection politique. Chanter consiste à exhumer l’histoire oubliée de la participation des femmes ou à colorier en teintes féminines l’histoire des grands hommes. Plus difficile est de savoir quel chemin emprunte l’émancipation des femmes comme objectif politique. Elle ne se pense jamais seule, elle s’accroche donc aux autres émancipations, peuple, race, nation. On ne reprendra pas la polémique sur le mépris qui entache en général la revendication féministe, dévalorisant ainsi son sens. On regardera plutôt comment cela fonctionne. Plusieurs positions s’affrontent dès le 19ème siècle. La formule classique du retard des femmes au regard des pionniers de la démocratie, ainsi de leur nécessaire éducation pour accéder à l’émancipation, les laisse à la porte de la nouvelle histoire en train de se faire. Elles seront citoyennes, par exemple, lorsqu’elles cesseront de vivre sous l’influence de la religion, ou lorsqu’elles seront suffisamment instruites… Le temps historique est suspendu à leur transformation ; leur participation à l’histoire se mérite. La seconde formule, selon laquelle la révolution sociale, ou la révolution nationale, entraînera de facto un changement dans la vie des femmes, est une illustration de l’affirmation marxiste qui insiste sur la hiérarchie des contradictions du système capitaliste. Le rapport de classe est une contradiction primaire, le rapport de sexe une contradiction secondaire. L’émancipation des femmes, la résolution de la domination masculine est une conséquence du dénouement de la contradiction principale, capitalisme et lutte des classes.

Ainsi, si les femmes sont assignées à une place retardataire, elles piétinent à l’orée du chemin de l’histoire émancipatrice. Mais si elles sont assurées de recevoir l’égalité dans la corbeille de la révolution, elles sont les invitées d’un processus historique qui les dépasse. Dans le premier cas l’histoire ne les attend pas, dans le second, l’histoire les fait attendre.

 

Nos deux siècles précédents ont abondamment usé de ces figures politiques de l’émancipation. Pourtant, d’autres schémas, plus rares, ont cours, notamment celui de Charles Fourier qui formule l’utopie d’une société nouvelle en posant l’émancipation des femmes comme une condition de la subversion et de la liberté des peuples. Ni en deçà de l’histoire par leur retard, ni remerciées par l’histoire après la Révolution à venir, les femmes sont inscrites au cœur de l’histoire nouvelle : « Lesprogrès sociaux et changements de période s’opèrent en raison du progrès des femmes vers la liberté ; et les décadences d’ordre social s’opèrent en raison du décroissement de la liberté des femmes »[2].  Thèse fouriériste célèbre, résumée quelques lignes plus loin : « l’extension des privilèges des femmes est le principe général de tous progrès sociaux ». Pas de chemin de l’émancipation, ici de la libération et de l’utopie, si les femmes, comme catégorie sociale pouvant rêver d’égalité entre les sexes, sont mises de côté ou marginalisées. Elles sont au cœur du processus de l’émancipation ; elles sont mêmes nécessaires à celle-ci. La radicalité de cette thèse tient à la reconnaissance de cette nécessité. Mais, plus encore, cette théorie implique, par voie de conséquence, un rapport d’historicité entre les sexes. L’histoire s’écrit, dit Charles Fourier, dans et avec le rapport entre les sexes. Cette position tranche doublement avec les deux représentations précédentes : les femmes sont nécessaires à la liberté des peuples ; les sexes, aussi, écrivent l’histoire, ensemble et séparément. Certes, Fourier affirme clairement, et assume sans ambages, que ce sont les hommes qui ont besoin de la liberté des femmes, que leur bonheur en dépend, le bonheur des nations aussi. Une interprétation instrumentaliste de cette figure de l’émancipation s’impose. L’homme a besoin de l’émancipation des femmes pour sa propre émancipation. Cette interprétation est-elle pour autant problématique ?

 

Avant de répondre à cette question, il est intéressant d’en lire une version actuelle, moins utopiste peut-être, et plus pragmatique sûrement, que celle de Fourier ; et pourtant tout aussi radicale. L’économiste Amartya Sen met les femmes au centre d’un développement possible des pays les plus pauvres. Avec la référence aux écrits féministes de Mary Wollstonecraft de 1792, il souligne le double aspect du droit des femmes, lorsqu’elles sont « patientes », susceptibles de recevoir des droits d’un côté, et lorsqu’elles sont « agentes », en situation d’être actrices du développement de l’autre. Par cette double signification, il introduit les femmes au centre de la dynamique du développement des pays pauvres : « elles ne sont plus les destinataires passives d’une réforme affectant leur statut, mais les actrices du changement, les initiatrices dynamiques de transformations sociales, visant à modifier l’existence des hommes aussi bien que la leur »[3]. Amartya Sen parvient à cette assertion après une longue démonstration, de livre en livre, consistant à relativiser l’analyse des inégalités de revenus et à insister sur les inégalités de « capacités », capacité au bien-être, à la santé, à l’éducation… ; car seules les inégalités de capacité peuvent rendre compte de la forte disparité sociale entre hommes et femmes, peuvent expliquer, par exemple, le phénomène des « femmes manquantes », c’est-à-dire d’une mortalité féminine disproportionnée par rapport à celles des hommes. Plus clairement que Fourier, il accepte de parler en termes d’efficacité sociale, donnant aux femmes un rôle à la fois pour elles-mêmes et pour les autres ; l’exemple le plus simple est celui des enfants, qui sont les premiers bénéficiaires d’un meilleur bien-être des femmes. C’est une instrumentalisation lucide des femmes et de leur émancipation. « Je ne vois, à l’examen, aucune priorité aussi brûlante pour l’économie politique du développement qu’une reconnaissance pleine et entière de la participation et du leadership féminins dans les domaines politique, économique et social. C’est un aspect crucial du « développement comme liberté » ». Cette instrumentalisationpasse par la reconnaissance des femmes comme « agents », dit-il, sujets et actrices de l’histoire, dirions-nous. Le rapport entre les sexes prend un sens historique ; et les femmes elles-mêmes sont dans l’histoire, contemporaines de l’histoire en train de se faire.

Charles Fourier et Amartya Sen sont très proches, à deux siècles de distance. Ils expriment une idée de l’histoire des sexes peu commune, idée qui inscrit l’émancipation des femmes au cœur de toute histoire en train de se faire. Ils reconnaissent aussi le caractère actif de leur participation à l’histoire. Pour l’économiste d’aujourd’hui, il s’agit de toutes les femmes, de leur droit à la capacité d’agir pour leur bien-être. Pour Charles Fourier, cela signifiait que les femmes déjà émancipées se devaient de servir l’émancipation de toutes les femmes : « Les femmes avaient à produire non pas des écrivains, mais des libérateurs ; des Spartacus politiques, des génies qui concertassent les moyens de tirer leur sexe d’avilissement ». Comme une avant-garde, quelques femmes éclairées devraient changer le cours de l’histoire.

 

Personne ne devrait plus douter, aujourd’hui, de l’importance des femmes comme actrices et sujets de leur histoire et de l’histoire en train de se faire. Reste à comprendre comment elles agissent, comment la pensée de l’émancipation est devenue leur. Une des thèses de Pierre Bourdieu est de comprendre comment l’histoire a produit une représentation déhistoricisée de la domination masculine, comment elle a masquée l’historicité de cette domination. Mon accord avec cette thèse est essentiel, et seule cette thèse permet une pensée historique de l’émancipation des femmes. Il a été dit plus haut combien cette émancipation pouvait être pensée hors de l’histoire, l’invalidant par là même.

Mais la démonstration de Pierre Bourdieu souffre d’une étrange facilité dans le traitement des actrices du changement. Ses brèves remarques sur le féminisme, sur l’histoire du féminisme témoignent d’une sorte de refus. « L’immense travail critique du mouvement féministe »[4] qu’il conjugue au passé tient lieu d’analyse de ce travail lui-même et cette citation montre peu de curiosité quant à ce travail de critique. Et là encore, au prix d’une approximation dommageable (le féminisme s’est intéressé au domestique plutôt qu’à l’Ecole ou à l’Etat), il convie cette fois-ci le féminisme, non plus au passé, mais au futur : « c’est un champ d’action immense qui se trouve ouvert aux luttes féministes, ainsi appelées à prendre une place originale, et bien affirmée, au sein des luttes politiques contre toutes les formes de domination »[5].

 

Les luttes féministes sont convoquées dans le passé pour leur production critique et dans le futur pour l’action à venir. Elles ne sont pas actives dans le présent, au sein même de l’analyse du sociologue qui les laisse toujours aux bords, à côté de sa démonstration. Comment peut-on croire à sa démonstration et à sa volonté de reconstruire l’historicité de l’histoire des femmes quand on le voit, dans son œuvre même, très loin d’une prise en compte du contenu du travail critique du féminisme, de son apport théorique comme de l’impact de ses actions. L’évoquer ne peut suffire ; l’évoquer simplement, abstraitement, élément externe à la démonstration théorique, c’est lui dénier sa pertinence, sa fonction historique.

Nous sommes donc loin de connaître le chemin de l’émancipation des femmes. Les figures rappelées ici montrent leur limite, et témoignent surtout de la difficulté de penser comment se noue, historiquement, l’émancipation des femmes. Mettre cette émancipation au cœur de la transformation d’une société et affirmer la qualité des femmes d’agent de cette transformation sont les deux principes établis par Charles Fourier et Amartya Sen. D’aucuns diront que ces principes vont de soi. Cependant, les modèles auxquels ils s’affrontent, celui du retard à combler comme celui de la conséquence assurée, sont encore vivaces aujourd’hui. La difficulté de Pierre Bourdieu pour intégrer le contenu théorique et pratique du féminisme dans une pensée aussi consciente que la sienne des difficultés à historiciser le conflit entre les sexes est à mettre au compte de la fragilité d’une pensée de l’émancipation des femmes, souvent dépréciée et délégitimée.

Par ailleurs, il ne nous a pas échappé que l’inscription des femmes au cœur du processus de l’histoire révèle toujours l’instrumentalité de sa participation. Sans les femmes, pas de bonheur, ou de bien-être possibles, concluent Charles Fourier et Amartya Sen. Sujets de leur émancipation, les femmes sont aussi le moyen de l’émancipation d’autrui. Impossible, par conséquent, d’échapper à la question posée plus haut : cette instrumentalisation est-elle problématique, vient-elle obscurcir l’espérance de l’égalité des sexes ? Le prix de l’émancipation serait-il que les femmes soient à la fois la fin et le moyen d’une dynamique émancipatrice ? Il est troublant que leur propre fin, la finalité de leur liberté, s’accompagne toujours d’arguments concernant autrui plus qu’elles-mêmes.

Cette question est fondamentale, mais la solution semble improbable. La liberté des femmes est-elle une conquête pour elle-même ou pour le bien d’autrui ? Hors des réflexions d’Amartya Sen, les institutions internationales se sont emparées de ses conclusions, et les métaphores abondent pour décrire le développement à venir : les femmes en sont le « levier », le « gisement », bref l’élément déterminant. La remarquable revue Equilibres et populations n’hésite pas à écrire, citant Kofi Annan : « l’égalité des sexes n’est pas un but en soi mais elle est indispensable pour atteindre les autres buts, et aucune stratégie de développement ne saurait être efficace si elle n’accorde pas aux femmes un rôle de premier plan »[6]. Et pourtant si, il faut y insister, l’égalité des sexes, et la liberté des femmes est un but en soi !

Instrument ou finalité, l’émancipation des femmes est fondamentalement traversée par cette question. On peut louer la radicalité des propos de Charles Fourier ou d’Amartya Sen, on peut creuser la manière dont les femmes peuvent être intégrées à la fabrique de l’histoire, la question est toujours là. Les femmes sont pour elles-mêmes et pour autre chose, elles sont une fin et un moyen. Monnaie d’échanges, ou plutôt moyen d’échange dans l’histoire politique autant que dans la théorie historique. Notre tâche, à moi et à d’autres, est d’élaborer leur historicité avec cette donnée qui résiste à toute pensée d’émancipation et de subversion, cette pensée de la femme qui reste objet, y compris en devenant sujet de l’histoire et de sa propre histoire[7].

 

Revenons à mon propos premier : l’émancipation des femmes a du mal à être contemporaine des mouvements de l’histoire globale. Elle est requise comme une condition de participation à l’exercice de la démocratie ; ou elle est vue comme une conséquence d’un processus révolutionnaire. Avant ou après le moment historique lui-même, on lui attribue, éventuellement un rôle, une fonction au service de l’histoire générale. Pourquoi pas ? Mais avant d’aller plus loin, soulignons que les femmes semblent rester les éternelles « invitées » d’un processus global, jamais tout à fait à l’heure, toujours en situation de se justifier.

De cela il faut tirer la conclusion, ou plutôt offrir une perspective que l’histoire du féminisme connaît bien depuis deux siècles : la temporalité de la pensée et de l’action féministes n’est pas toujours en synchronie avec l’ensemble des mouvements politiques. Exactement, ils sont à la fois contemporains et disjoints, semblent pouvoir partager une dynamique et pourtant s’ignorer. Exemple dans le domaine de l’action : les femmes veulent travailler, avoir un emploi salarié tandis qu’on assiste au même moment à des rêves ou déclamations sur la fin du travail, dénonciation de l’aliénation et rêve de temps libre. Si elles ont cette volonté d’avoir un emploi, c’est clairement parce qu’il y va alors de leur autonomie économique. Exemple dans le domaine de la pensée : la construction du sujet femme a été revendiquée au plus fort de la critique du sujet occidental, dans le temps même des réflexions sur la mort de l’homme. Anachronisme ou paradoxe ? Plutôt contretemps : les temps ne sont pas toujours les bons, ne sont pas les mêmes pour tous. Coller à son temps est une image inadéquate à l’histoire de l’émancipation des femmes. Autre exemple, d’actualité : le premier Traité européen, signé à Rome en 1957, dit, en son article 119, qu’il faut une égalité de rémunération entre hommes et femmes. L’avancée est remarquable comparée aux diverses constitutions nationales. On peut même s’en féliciter, y compris en reconnaissant qu’il a fallu attendre 1975 et 1976 pour obtenir des directives relatives à l’égalité économique hommes-femmes. Mais surtout, il faut commenter l’introduction de cet article 119 ; et cela de deux façons. Tout d’abord, on peut ironiser sur le fait que cette égalité surgit pour empêcher la concurrence de salaires, évidemment déloyale vu l’état inégalitaire du monde économique, entre femmes et hommes. Moins bien payées, les femmes peuvent servir de « jaunes », en temps de grève ou non. C’est donc en fonction d’un système économique, celui de la concurrence, que l’objectif d’égalité des sexes est affiché pour la première fois en Europe. Ironie de l’histoire, en quelque sorte. Je rappelle, par ailleurs, que la Convention européenne des droits de l’homme, datée de 1950, ne postule l’égalité que par la négative, avec l’énumération des « sans distinction de »[8]. Je souligne au passage que l’égalité économique est le support incontournable de toute égalité des sexes... Ensuite, c’est mon deuxième commentaire, on ne boudera pas cette entrée subreptice de la mention cruciale de l’égalité des sexes. Peu importe l’origine, la cause, la finalité de cette mention, l’article 119 a été mis, pour finir, au service d’un objectif politique, celui de l’égalité. Ruse de l’histoire ? Entrer par la petite porte pour ressortir par la grande ?

Ce dernier exemple illustre simplement le propos de ce texte, réflexion sur la temporalité de l’émancipation des femmes. Si les sexes écrivent aussi l’histoire, il serait illusoire d’y voir une simple addition d’un temps (d’action, d’écriture) à d’autres temps historiques, confluences de mouvements et de projets. Le contretemps est, me semble-t-il, l’image la plus proche des distorsions habituelles et répétées que nous constatons souvent dès qu’il s’agit de l’historicité de la question des sexes. Le contretemps dit l’inattendu et l’inopportun. Le féminisme est sûrement intempestif, et cela le rend toujours fragile. Mais, ici, je veux dire plus. Le contretemps n’est pas seulement l’instant ou l’accident ; il a une durée, temporalité sans coïncidence avec d’autres durées, décalage grand ou petit. En prendre la mesure doit permettre d’inscrire cette temporalité dans l’histoire.

 

 

 

Pour citer cet article

Geneviève Fraisse, « Les contretemps de l'émancipation féminine. (Condition, conséquence, mesure et ruse) », (L’Harmattan, 2005), lrdb.fr, mis en ligne en mars 2007.



[1] Cet article a déjà été partiellement publié dans La philosophie et l’émancipation de l’humanité, Journée de la philosophie à l’Unesco, 2002, n°10, Unesco 2004 et sur le site de la BPI, 2006.

[2] Charles Fourier, Théorie des quatre mouvements et des destinées générales, édition établie par Simone Debout-Oleszkiewicz, Jean-Jacques Pauvert, 1967, p 147.

[3] Amartya Sen, Un nouveau modèle économique, développement, justice, liberté, éditions Odile Jacob, 2000, p 253.

[4] Pierre Bourdieu, La domination masculine, éditions du Seuil, 1998, p. 95.

[5] Ibid., p. 10.

[6] Equilibres et populations, n°85, avril-mai 2003, p. 2.

[7] Geneviève Fraisse, « le devenir sujet et la permanence de l’objet », Nouvelles Questions Féministes, n°1, 2005, p. 14-23.

[8] Geneviève Fraisse, « inscrire les droits des femmes, expliciter les droits de l’homme », La Controverse des sexes, PUF, 2001, p 75-88.


Date de création : 20/03/2007 00:28
Dernière modification : 11/07/2007 15:05
Catégorie : Etudes féminines
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