« Comment vivre sans inconnu devant soi ? »,    R. Char

--- PRESENTATION ---

ECRIVAINS

2010-11 NORMAL

2009-10 DON ECHANGE

2008-09 LE GENRE

2007-08 LA VILLE

2006-07 LE POLITIQUE
+ 0. PRESENTATION
+ 1. Philosophie et politique
+ 2. Architecture & politique
+ 3. Sociologie & politique
+ 4. Théâtre & politique
+ 5. Entreprise et politique
+ 6. Psychanalyse (intro.)
+ 7. Psychanalyse politique
+ 8. Histoire et politique
+ 9. Economie et politique
+ I0. Art et politique

Brèves (archives)

Recherche





2012 - Vues d'ailleurs - 2. Edward SAID

Les Rencontres de Bellepierre                Le Théâtre du Grand Marché

 

 

 

 

EdwardSaid.jpg

 

 

 

Edward Said

 

 

 

présenté par

 

Carpanin Marimoutou

 

extraits lus par

Gaston Dubois

 

Théâtre du Grand Marché, St Denis

 

Mardi 29 novembre 2011, 18h30

 

 

 

Lorsque le nationalisme se camoufle en patriotisme et prétend obéir à une démarche morale, qu'il place la loyauté à l'égard de sa propre nation au-dessus de tout, qu'il se révèle plus fort que la conscience critique, la trahison des intellectuels et leur faillite morale sont consommées”

 

 

!!!   Pour écouter la conférence   !!!


 

     Universitaire américain d’origine palestinienne, au prénom so british et au nom assurément très arabe, humaniste laïque élevé par une famille protestante dans des écoles coloniales anglaises au cœur d’un Moyen-Orient musulman, Edward W. Said s’est toujours senti « out of place », pas à sa place, décalé, exilé, et n’a cessé de chercher une introuvable identité. Il sut, en revanche, trouver ses causes et ses combats et s’y engager pleinement jusqu’à la fin de sa vie, malgré une leucémie incurable qui finit par l’emporter à 67 ans.

     Auteur de nombreux ouvrages, Said est d’abord connu pour son livre L’Orientalisme publié en 1978 dans lequel il dénonce l’ethnocentrisme de l’Occident qui, non content d’avoir « créé » un Orient, fruit de ses fantasmes et de sa cupidité, tenta de le dominer et de l’exploiter. Membre du Conseil national palestinien, Edward Said fut aussi l’avocat infatigable et dévoué de la cause palestinienne ; rêvant à terme d’un État binational, il milita pacifiquement pour la reconnaissance des droits des palestiniens tout en condamnant les attentats terroristes ; il dénonça avec force la violence de la politique israélienne, sans pour autant nier le peuple juif, ses souffrances et la légitimité de l’État d’Israël. Enfin, pianiste accompli, critique musical averti, il fonda en 1999 l’Orchestre du Divan occidental-oriental, avec son ami Daniel Barenboïm, chef d’orchestre israélo-argentin, qui accueille et forme des musiciens israéliens et arabes et vise ainsi à promouvoir le dialogue et la paix.

     Refusant le réalisme politique comme l’intellectualisme neutre, il fut un humaniste engagé et concerné par le monde, plaçant au centre de ses préoccupations la figure de l’autre : ce que l’on en dit, ce que l’on croit en savoir et ce qu’on lui fait, et plus particulièrement ces autres que l’on appellera les subalternes, les sans-voix, les sans-part, les sans-lieu.

     ==> À lire aussi sur www.lrdb.fr : Arnaud Sabatier, « Edward Said, un intellectuel dans le monde. Présentation »

_____________________________________________________

Prochaine conférence-lecture : Louis Brauquier par Guy Robert, le 15 décembre à 18h30

Lettre d’information : abonnez_moi@lrdb.frRenseignements : 0262 20 33 99

 

 

« Edward Said, un intellectuel “out of place” »

Carpanin Marimoutou

 

 
SAID Marimoutou [1024x768].jpg

 

Écrivain et poète, Carpanin Marimoutou est professeur de littérature à l’Université de La Réunion

Le comédien Gaston Dubois lira des extraits de : L’Orientalisme, Culture et impérialisme et À Contre-voie.

 

 

TEXTES LUS

 

À contre-voie

 

1. p. 18-20

« Le plus intéressant, pour l’ auteur que je suis, était ce sentiment permanent d’essayer de traduire des expériences vécues non seulement dans un environnement lointain mais aussi dans une langue différente. Tout le monde vit sa vie dans une langue donnée ; l’expérience de chacun se fait, est absorbée et mémorisée dans cette langue. La déchirure fondamentale dans ma vie est celle qui sépare l’arabe, ma langue maternelle, et l’anglais, ma langue scolaire et, par la suite, ma langue d’expression en tant qu’universitaire et professeur. Ainsi donc, essayer d’écrire dans une langue pour raconter une histoire vécue dans une autre − sans compter les nombreux mélanges et passages qui s’opéraient pour moi entre ces deux langues − était une tâche compliquée. Il est difficile d’expliquer, en anglais, les distinctions verbales (ainsi que les riches associations) que l’arabe utilise pour différencier par exemple les oncles paternels et maternels ; mais ces nuances ayant joué un rôle déterminant dans mes plus jeunes années, j’ai essayé ici de les rendre d’une manière précise.

Avec le langage, c’est surtout la géographie sous une forme détournée de départs, d’arrivées, d’adieux, d’exil, de nostalgie, de mal du pays, d’appartenance, et de voyage − qui est au cœur de mes souvenirs de jeunesse. Chaque endroit où j’ai vécu − Jérusalem, Le Caire, le Liban et les États-Unis − possède un réseau de valeurs dense et complexe qui a certainement influencé mon développement, façonné mon identité, formé ma conscience personnelle et celle que j’ ai des autres. Et dans chacun de ces lieux, les écoles où je suis allé ont une place prépondérante, microcosmes des villes, grandes ou petites, où mes parents les ont trouvées. Étant moi-même enseignant, il est normal que je trouve l’environnement scolaire particulièrement digne d’intérêt et que je m’attache à le décrire, mais je ne m’attendais pas à me souvenir aussi bien de mes premières écoles, ni au fait que les amis et les connaissances de cette époque-là fassent comparativement plus partie de ma vie que ceux rencontrés pendant mes études universitaires ou durant mes années de pensionnat aux États-Unis. Une des choses que j’ai essayé de passer au crible est l’influence que ces premiers épisodes scolaires ont exercée sur moi, pourquoi leur emprise persiste et pourquoi je les trouve, aujourd’hui encore, assez fascinants pour en faire part aux lecteurs, cinquante ans plus tard. Toutefois, la principale raison d’être de cette biographie, c’est bien sûr le besoin de jeter un pont dans le temps et l’espace entre ma vie d’hier et celle d’aujourd’hui. »

 

2. p. 213-215

« Par bribes, presque imperceptiblement, la Palestine apparaissait dans nos vies new-yorkaises puis disparaissait très vite. J’entendis parler pour la première fois du soutien apporté par le président Truman au sionisme, tôt un matin, à l’Essex House, alors que mon père parcourait rapidement la presse. Dès lors, je considérais le nom de Truman comme un talisman chargé d’une force diabolique et je ressens encore ce sentiment aujourd’hui puisque, comme chaque Palestinien des trois dernières générations, je condamne le rôle essentiel qu’il joua dans la passation de la Palestine aux sionistes. Une heure à peine après notre retour au Caire, un de mes proches, un réfugié d’un certain âge, me demanda avec une pointe d’ accusation tremblant dans sa voix : “Alors, comment le trouves-tu, ton Torman ? Comment peux-tu le supporter ? Il nous a détruits !” (“Tor” en arabe signifie “taureau” mais on l’emploie de manière péjorative pour décrire une personne entêtée et méchante.) Un de mes oncles me raconta qu’il avait vu des adolescents faire une collecte d’argent au Rockefeller Center sous des banderoles qui disaient : “Donnez un dollar et tuez un Arabe”. Il n’était jamais allé à New York et voulait que je confirme l’histoire, mais je ne fus jamais en mesure de le faire.

Quelques années plus tard, je suis revenu m’installer aux États-unis où je vis depuis lors, et j’ai une position beaucoup plus tranchée vis-à-vis de leur relation avec Israël que mes contemporains palestiniens qui considèrent les États-unis comme un pouvoir sioniste pur et simple, mais ne voient pas où se situe la contradiction dans le fait d’y envoyer leurs enfants à l’université ou de faire eux-mêmes des affaires avec des compagnies américaines. Jusqu’en 1967, je parvins à dissocier mentalement le soutien apporté par les États-Unis à Israël et mon statut d’américain faisant carrière dans ce pays où j’avais des amis et des collègues juifs. L’éloignement de la Palestine dans laquelle j’avais grandi, le silence de mes parents sur son influence, sa longue disparition de nos vies, le malaise évident de ma mère et plus tard son hostilité à l’égard de la Palestine et de la politique, le manque de contacts avec les Palestiniens durant mes onze années d’études en Amérique : tout cela me permit, au début de vivre en Amérique en restant très détaché de la Palestine, de mes souvenirs, du chagrin irrémédiable et de la colère révoltée. J’ai toujours détesté Truman, mais cette haine fut compensée par ma surprise admirative devant la prise de position très ferme d’Eisenhower à l’encontre d’Israël en 1956. Eleanor Roosevelt m’écœura par son soutien ardent à l’état juif ; elle dont les qualités humaines étaient si unanimement louées et célébrées, je ne pus lui pardonner de n’en avoir pas gardé une part même infime pour nos réfugiés. Je peux dire la même chose à propos de Martin Luther King pour lequel j’avais une vraie admiration mais je ne pus ni comprendre ni pardonner la chaleur de sa passion lors de la victoire israélienne pendant la guerre de 1967. »

 

3. p. 21-24

« Et, par-dessus tout, j’ avais la sensation constante de “ne pas être à ma place”. Ainsi, il me fallut environ cinquante ans pour m’habituer ou plutôt pour être moins dérangé par cet “Edward”, prénom anglais insensé accolé de force au nom de famille Said, indubitablement arabe. Ma mère m’apprit, il est vrai, qu’on m’avait nommé Edward en hommage au prince de Galles qui avait marqué par son élégance l’année 1935, année de ma naissance, et Said était le nom de plusieurs de mes oncles et cousins. Mais ces explications s’effondrèrent à la fois lorsque je découvris qu’aucun de mes grands-parents ne portait le nom de Said, et lorsque je tentai d’associer mon nom anglais fantaisiste avec son pendant arabe. Des années durant et selon les circonstances, je bafouillais “Edward” pour insister sur “Said”, d’autres fois je faisais l’inverse ou alors je prononçais les deux d’une seule traite et si vite que ni l’un ni l’ autre n’ étaient clairs. Ce que je ne tolérais pas en retour, mais que je devais très souvent subir, c’était la question incrédule, et donc blessante : Edward ? Said ?

Le tourment de porter un tel nom s’ accompagnait d’un autre dilemme tout aussi embarrassant, celui de la langue. Je n’ ai jamais su laquelle, de l’arabe ou de l’anglais, je parlais en premier, ni laquelle était vraiment, indiscutablement la mienne. Je sais, en revanche, que les deux existent ensemble dans ma vie, l’une résonnant dans l’autre, parfois ironiquement, parfois avec nostalgie, et bien souvent l’une corrigeant ou commentant l’autre. Chacune peut totalement passer pour ma première langue, mais aucune d’elles ne l’est véritablement. J’associe cette instabilité primitive à ma mère, qui me parlait, je m’en souviens, autant en arabe qu’en anglais, même si elle m’écrivait toujours en anglais − une fois par semaine, toute sa vie durant, comme je le faisais moi aussi pour répondre à ses lettres. Connaissant exactement le sens de certaines de ses expressions en arabe dialectal, comme tislamIi ou mish’arfa shou biddi a’mel ? ou rouh’ha − et des douzaines d’autres −, je n’avais pas conscience d’avoir à les traduire. Cela faisait partie de son aura infiniment maternelle, dont le manque réapparaissait en moi dans les moment stress intense au doux écho des mots Ya mama, une aura séduisante comme un rêve, puis soudain arrachée, promettant quelque chose qui n’était, en fin de compte, jamais donné.

Mais tissés dans son arabe parlé il y avait des mots anglais comme “naughty boy” (vilain garçon) et bien entendu mon nom prononcé “Edwaad”. Je suis encore hanté par le souvenir de sa voix, toujours à la même heure et au même endroit, qui m’appelait “Edwaad”, le mot flottant dans le crépuscule à la fermeture du Jardin aux Poissons (un petit square de Zamalek avec des aquariums) et moi qui me demandais si je voulais répondre ou rester caché un petit instant encore pour profiter du plaisir d’être appelé, d’être désiré, et pour laisser la partie de moi qui n’était pas “Edward” prendre un répit voluptueux en restant muet, jusqu’à ce que le silence de mon être devienne insoutenable. Son anglais usait d’une rhétorique riche d’expressions et de formes qui ne m’ont jamais quitté. Une fois que ma mère cessait de parler l’arabe pour utiliser l’anglais, il y avait un ton plus objectif et plus sérieux qui supplantait l’indulgence et l’intimité musicale de sa propre langue maternelle, l’arabe. À l’âge de cinq ou six ans, je sus que j’étais irrémédiablement “un vilain garçon” et qu’à l’école j’avais des attitudes fort regrettables du type “lambin” et “menteur”. Lorsque je me rendis compte que je parlais l’anglais couramment, sinon toujours dans les règles, je fis souvent référence à moi-même non en tant que “moi” mais en tant que “toi”. “Maman ne t’aime pas, vilain garçon”, disait-elle et je répondais dans un écho mi-plaintif, mi-provocateur : “Maman ne t’aime pas, mais tante Melia t’aime”. Tante Melia était sa vieille tante célibataire, qui s’ était prise d’affection pour moi dès mon plus jeune âge. “Non, c’est faux”, insistait ma mère. “D’accord. Alors Saleh (le chauffeur soudanais de tante Melia) t’aime”, avais-je l’habitude de conclure, pour sauver quelque chose de cette tristesse envahissante.

À l’époque, je ne savais ni d’où ma mère tenait son anglais, ni qui elle était, en termes de nationalité : cet étrange état d’ignorance se prolongea assez tard dans ma vie, jusqu’à l’université. Au Caire, l’une des villes où je grandis, elle parlait l’arabe égyptien couramment, mais pour mes oreilles aiguisées, et pour celles des nombreux égyptiens qu’elle connaissait, c’était du “chami” − pas du “chami” pur, mais on sentait que son arabe en était teinté. Pour les Égyptiens, le mot “chami” (qui signifie de Damas) s’applique à la fois à tous ceux qui parlent l’arabe non égyptien et aux habitants de la Grande Syrie, à savoir la Syrie, le Liban, la Palestine et la Jordanie ; mais “chami” désigne aussi le dialecte arabe parlé par un Chami. Bien plus que mon père, dont les prédispositions linguistiques étaient primaires comparées aux siennes, ma mère possédait une excellente maîtrise de l’arabe classique et de l’arabe parlé populaire. Pas assez de l’arabe populaire cependant pour qu’on la prenne pour une Égyptienne, qu’elle n’était pas, bien entendu. Née à Nazareth, elle fut envoyée en pension à Beyrouth où elle fit ses études. Elle était palestinienne, bien que sa mère, Mounira, fût libanaise. Je n’ai jamais connu son père, mais, comme je le découvris par la suite, bien qu’originaire de Safad, il était devenu le pasteur de l’église baptiste de Nazareth après un détour par le Texas.

Non seulement j’ avais du mal à suivre, et encore plus à maîtriser, le cours sinueux et irrégulier de ces détails qui venaient compliquer une simple lignée généalogique, mais je ne saisissais pas pourquoi elle n’était pas, tout simplement, une vraie maman anglaise. J’ai gardé toute ma vie cette incertitude vis-à-vis de mes nombreuses identités − qui la plupart du temps sont en conflit − et un souvenir précis de cette envie désespérée que nous soyons tous arabes ou tous européens et américains ou tous chrétiens orthodoxes ou tous musulmans, ou tous égyptiens et ainsi suite. »

 

 

**********

 

 

L’Orientalisme

 

4. p. 214-216

« Ce que les œuvres de forme esthétique retiennent, au-delà des traces des lectures voraces de Flaubert et de leurs comptes rendus, ce sont des souvenirs de son voyage en Orient. Le Dictionnaire des idées reçues affirme qu’un orientaliste est “un homme qui a beaucoup voyagé” ; seulement, à la différence de la plupart des autres voyageurs, Flaubert fait un usage ingénieux de ses voyages. La plupart de ses experiences sont transmises sous une forme théâtrale. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas seulement le contenu de ce qu’il voit, mais de même que Renan, comment il voit, la manière, parfois horrible, mais toujours attirante que semble avoir l’Orient de se présenter lui-même. Flaubert est son meilleur public :

Hôpital de Caserlaïneh. − Bien tenu, œuvre de Clot-bey. sa trace s’y trouve encore. − Jolis cas de véroles ; dans la salle des mameluks d’Abbas, plusieurs l’ont dans le... Sur un signe du médecin, tous se levaient debout sur leurs lits, dénouaient la ceinture de leur pantalon (c’était comme une manœuvre militaire) et s’ouvraient l’anus avec leurs doigts pour montrer leurs chancres. − Infundibulums énormes ; l’un avait une mèche dans le... ; v...complètement privé de peau à un vieux ; j’ai reculé d’un pas à l’odeur qui s’en dégageait. − Rachitique : les mains retournées, les ongles longs comme des griffes; on voyait la structure de son torse comme un squelette et aussi bien, le reste du corps était d’une maigreur fantastique, la tête était entourée d’une Lèpre blanchâtre.

Cabinet d’anatomie : […] sur la table de dissection un cadavre d’Arabe, avec une belle chevelure noire, il était tout ouvert.

[…]

Les moments les plus connus du voyage en Orient de Flaubert ont affaire avec Kuchuk Hanem, une célèbre danseuse et courtisane qu’il a rencontrée à Ouadi-Halfa. Il a lu dans Lane ce qui concerne les almeh et les khawal, les danseurs, filles et garçons respectivement, mais c’est son imagination plutôt que celle de Lane qui peut saisir, immédiatement, et en y prenant plaisir le paradoxe presque métaphysique que sont la profession d’almeh et la signification de son nom. […] Almeh en arabe, désigne une femme instruite. On donnait ce nom, dans la société conservatrice de l’Égypte du dix-huitième siècle, à des femmes qui étaient des diseuses de poésie accomplies. Vers le milieu du dix-neuvième siècle, ce titre est utilisé comme une sorte de nom de métier pour des danseuses qui sont aussi des prostituées, et telle était Kuchuk Hanem ; avant de coucher avec elle, Flaubert l’avait vu danser “l’Abeille”. Elle est sûrement le prototype de plusieurs des caractères féminins de ses romans, avec sa sensualité savante, sa délicatesse et (d’après Flaubert) sa grossièreté inintelligente. Il dit dans une lettre à Louise Colet après son retour : “Tu dis que les punaises de Kuchuk Hanem te la dégradent ; c’est là, moi, ce qui m’enchantait, leur odeur nauséabonde se mêlait au parfum de sa peau ruisselante de santal.“ Et pour la rassurer : “La femme orientale est une machine, rien de plus; elle ne fait aucune différence entre un homme et un autre homme.” […]

La femme orientale est un sujet et une occasion de rêveries pour Flaubert; il est ravi par la manière dont elle se suffit à elle même, par son manque d’égards au point de vue affectif, et aussi par ce qu’elle lui permet de penser quand il est couché près d’elle. Moins une femme qu’une image de la féminité, émouvant sans s’exprimer verbalement. Kuchuk est le prototype de la Salammbô et de la Salomé de Flaubert aussi bien que de toutes les versions des tentatrices de son saint Antoine. Comme la reine de Saba (qui dansait aussi “l’Abeille”). elle pourrait dire − si elle était capable de parler : “Je ne suis pas une femme, je suis un monde”. Vue sous un autre angle Kuchuk est un symbole troublant de fécondité, particulièrement orientale dans sa sexualité luxuriante et, semble-t-il, sans limites. Sa maison prés du haut Nil occupe un emplacement similaire, structurellement, à l’endroit où est caché le voile de Tanit, déesse décrite comme “omniféconde” dans Salammbô. Cependant, comme Tanit, Salomé et Salammbô elle-même, Kuchuk est condamnée à rester stérile, corruptrice, sans descendance. Elle et son monde oriental en sont venus à rendre plus intense pour Flaubert son propre sentiment de stérilité, c’est ce que montre ce passage :

Nous avons un orchestre nombreux, une palette riche, des ressources variées. En fait de ruses et de ficelles, nous en savons beaucoup, plus qu’on n’en a peut-être jamais su. Non. ce qui nous manque c’est le principe intrinsèque, c’est l’âme de la chose l’idée même du sujet. Nous prenons des notes, nous faisons des voyages misère, misère. Nous devenons savants, archéologues historiens, médecins, gnaffes et gens de goût. Qu’est-ce que tout ça y fait ? Mais le cœur ? La verve ? la sève ? D’où partir et où aller ? Nous gamahuchons bien. nous langottons beaucoup, nous pelotons lentement, mais baiser ! mais décharger pour faire l’enfant !

Dans le tissu de toutes les expériences orientales de Flaubert, qu’elles l’aient ému ou déçu, se trouvent presque constamment associés I’Orient et le sexe. Flaubert, en faisant cette association, ne donnait pas le premier exemple, ni le plus exagéré, d’un motif remarquablement persistant dans les attitudes de l’Occident à I’égard de l’Orient. Et, par lui même, ce motif est singulièrement invariable, même si le génie de Flaubert a fait plus que tout autre pour lui conférer la dignité de l’art. Pourquoi l’Orient semble-t-il suggérer, non seulement la fécondité, mais la promesse (et la menace) du sexe. une sensualité infatigable, un désir illimité de profondes énergies génératrices ? ».

 

 

**********

 

 

Culture et impérialisme

 

5. p. 463-464

« Je reviens toujours à ce superbe passage d’Hugues de Saint-Victor, moine saxon du xiie siècle :

Le grand principe de la vertu, c’est que l’âme apprenne par un exercice progressif à se passer des choses visibles et transitoires, pour pouvoir ensuite s’en détacher complètement. C’est encore un voluptueux, celui pour qui la patrie est douce. C’est déjà un courageux, celui pour qui tout sol est une patrie. Mais il est parfait, celui pour qui le monde entier est un exil. Le premier a fixé son amour sur le monde, le second l’a éparpillé, le troisième l’a éteint.

Erich Auerbach, le grand érudit allemand exilé qui a passé les années de la Seconde Guerre mondiale en Turquie, donne ce texte en exemple à toutes celles et à tous ceux qui souhaitent dépasser l’étroitesse provinciale, nationale, impériale. Ce n’est qu’en adoptant cette attitude qu’un historien, par exemple, peut commencer à embrasser l’expérience humaine et ses documents écrits, avec toute leur diversité et leurs particularités ; faute de quoi il resterait bien plus voué aux exclusions et réactions des préjugés qu’à la liberté négative du savoir réel. Mais le “courageux” et le “parfait”, précise Hugues de Saint-Victor, atteignent indépendance et détachement en opérant un travail sur leur attachement, et non en le rejetant. L’exil suppose un pays natal qui existe, qu’on aime, avec lequel on a un lien réel. La vérité universelle de l’exil, ce n’est pas qu’on a perdu cet amour ou cette patrie, c est qu’une perte inattendue, indésirable, leur est inhérente. Voyons les choses comme si elles étaient sur le point de disparaître : qu’est-ce qui les enracine dans la réalité ? Qu’allons-nous en sauver, en abandonner, en récupérer ? Répondre à ces questions exige l’indépendance et le détachement de celui dont la patrie est douce, mais auquel sa condition actuelle interdit de ressaisir cette douceur, et plus encore de se satisfaire des substituts qu’offrent l’illusion ou le dogme, inspirés par l’orgueil d’un héritage ou la certitude de savoir qui “nous” sommes.

Nul aujourd’hui n’est seulement ceci ou cela. Indien, femme, musulman, américain, ces étiquettes ne sont que des points de départ. Accompagnons ne serait-ce qu’un instant la personne dans sa vie réelle et elles seront vite dépassées. L’impérialisme a aggloméré à l’échelle planétaire d’innombrables cultures et identités. Mais le pire et le plus paradoxal de ses cadeaux a été de laisser croire aux peuples qu’ils étaient seulement, essentiellement, exclusivement, des Blancs, des Noirs, des Occidentaux, des Orientaux. Comme ils font leur histoire, les êtres humains font aussi leurs cultures et leurs identités ethniques. Les continuités persistantes sont indéniables : longues traditions, habitats prolongés, langues nationales, géographies culturelles. Mais il n’y a aucune raison, sauf la peur et le préjugé, de vouloir à toute force les maintenir séparées et distinctes, comme si c’était le fin mot de la vie humaine. En fait, la survie dépend des liaisons entre les choses; on ne peut priver la réalité, dit Eliot, des “autres échos [qui] habitent le jardin”. Il est plus enrichissant et difficilede penser concrètement, chaleureusement, en contrepoint aux autres qu’à nous seulement. Mais cela implique de ne pas chercher à dominer, étiqueter, hiérarchiser ces autres, et surtout d’arrêter de répéter que “notre” culture, “notre” pays sont (ou ne sont pas) les premiers. L’intellectuel a suffisamment de travail sérieux à faire pour oublier ça. ».


Date de création : 25/11/2011 20:04
Dernière modification : 07/04/2012 11:44
Catégorie : 2012 - Vues d'ailleurs
Page lue 4581 fois


Prévisualiser la page Prévisualiser la page     Imprimer la page Imprimer la page


En bref / En marge

Depuis décembre 2006

   visiteurs

   visiteurs en ligne


La_Revue, n°6

La_Revue, n°5

La_Revue, n°4

La_Revue, n°3

La_Revue, n°2

La_Revue, n°1

Océan Indien - voire +

^ Haut ^

Responsable et coupable : Arnaud Sabatier

Rigoureuse mise en œuvre : Patrick Boissière

Amicale assistance technique : Richard Muller

Affectueuse hotline polyvalente : Timothée Sabatier

Avec le concours généreusement efficace d’Icare de chez GuppY

GuppY, un créateur de site très recommandable


  Site créé avec GuppY v4.5.19 © 2004-2005 - Licence Libre CeCILL

Document généré en 0.8 seconde