« Que ce monde demeure, / Que la feuille parfaite / Ourle à jamais dans l'arbre / L'imminence du fruit ! »,   Y. Bonnefoy

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Science - Jean-Marc LEVY-LEBLOND

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Normalien, docteur ès sciences physiques, directeur de programme au Collège international de philosophie, Jean-Marc Lévy-Leblond (1940), est depuis 2002 professeur émérite de l’Université de Nice.

Il nous a autorisé à reproduire une partie de son livre, La Pierre de touche, paru aux éditions Gallimard (Folio-Essais) en 1996.

Scientifique de renommée internationale, il a toujours cherché à s’adresser aussi au profane parce que le problème majeur de la science, celui de son devenir, n’est pas un problème scientifique mais politique.

 

En méconnaissance de cause

Jean-Marc Lévy-Leblond

 

 

 

 

 

 

De la science, nous attendions ses explications et espérions ses applications. Aujourd’hui, nous devons assumer ses implications et affronter ses complications. Car il n’est guère de problèmes parmi les plus graves de ceux que l’humanité doit régler où la science ne soit mêlée — qu’on lui demande de les résoudre, qu’on la consulte pour les éclairer ou qu’on l’accuse de les avoir créés, et souvent le tout ensemble : surpopulation, pollutions diverses, prolifération nucléaire, etc., la liste est aussi longue que banale. Aussi doit-on se demander si les formes démocratiques de l’organisation sociale, en lesquelles nous voulons toujours croire, sont bien à même de répondre à ces défis.

Il y a peu, la question semblait sans objet, une réponse affirmative découlant, « par hypothèse », comme disent les géomètres, de l’idée que nous avions de la science. Le grand projet des Lumières, ce beau rêve dont nous commençons à peine à nous éveiller, nous laissait croire à une alliance naturelle et constitutive entre science et démocratie. Sur les façades de nos monuments, derrière les trois mots de notre généreuse devise, Liberté – Égalité – Fraternité, nous en lisions un autre en filigrane : Vérité, qui, d’emblée, garantissait les fondements de ces valeurs, et, bientôt, un autre encore, Efficacité, qui nous assurait de les pouvoir réaliser.

Contre les superstitions et les illusions qui bridaient le progrès humain, allait se dresser l’objectivité de la connaissance scientifique, dissipant sans retour, partout où atteignait sa lumière, l’ignorance asservissante. Non contente de nous éclairer sur le monde naturel, la science allait aussi nous dire le vrai sur l’homme et sur la société, fondant en droit et assurant en fait la possibilité de transformer et l’un et l’autre, de façon doublement juste, aux sens désormais confondus de la justesse et de la justice.

Car, issu tout naturellement du progrès de nos connaissances scientifiques, se développait celui de nos capacités techniques. Nous rendant « comme maîtres et possesseurs de la nature », et donc aussi de notre nature humaine, le progrès technique, éradiquant la faim, le froid, la misère, assurerait le progrès économique, lequel garantirait le progrès social, politique et, forcément, moral. C’était bien à la science qu’il était demandé de cautionner la possibilité même d’une société libre, égale et fraternelle, en nous démontrant la “faisabilité”, comme on dit aujourd’hui, d’un projet aussi utopique. Pour qui croirait que ces thèses sont des caricatures inventées a posteriori, schématisant à outrance l’esprit des Lumières, il vaut la peine de relire l’article « Géomètre » de l’Encyclopédie, dû à D’Alembert (et l’on se souviendra que, dans son acception d’époque, la Géométrie couvre l’essentiel des mathématiques) :

« On n’a peut-être pas encore prêté assez d’attention [à] l’utilité dont cette étude [de la Géométrie] peut être pour préparer comme insensiblement les voies à l’esprit philosophique, et pour disposer toute une nation à recevoir la lumière que cet esprit peut y répandre. C’est peut-être le seul moyen de faire secouer peu à peu à certaines contrées de l’Europe le joug de l’oppression et de l’ignorance sous laquelle elles gémissent [...]. Faîtes naître, s’il est possible, des géomètres parmi ces peuples ; c’est une semence qui produira des philosophes avec le temps, et presque sans qu’on s’en aperçoive [...]. Bientôt l’étude de la Géométrie conduira [...] à la vraie Philosophie qui par la lumièregénérale et prompte qu’elle répandra, sera bientôt plus puissante que tous les efforts de la superstition. » (1).

Que l’on ne sourie pas trop vite de ces naïvetés. Elles étaient au principe même de presque tous les courants de la pensée politique, du libéralisme extrême au marxisme strict, il n’y a pas si belle lurette. Et pour moins triomphaliste qu’elle soit, la tentation scientiste reste sous-jacente ; l’“appel de Heidelberg” et son écho sont là pour en témoigner (2). C’est que la science n’a pas seulement offert aux idéologies du progrès des arguments — elle leur a également proposé un modèle. Quelle autre activité humaine, en effet, a pu jusqu’ici se targuer, sans contestation sérieuse possible, d’une progressivité réelle ? On peut débattre à l’infini si nous avons une vie matérielle plus agréable, si notre culture artistique est supérieure, si notre spiritualité est plus riche, si nos relations humaines sont plus intenses que dans telle ou telle des civilisations qui nous ont précédés. Que notre savoir soit plus étendu, plus profond et plus efficace que dans toutes ces civilisations, cela en tout cas n’est pas discutable.

Qui plus est, non seulement la science serait le parangon du progrès, mais aussi celui de la démocratie. La « république des savants » offrirait un modèle de cité idéale : égalitaire et juste, elle ne connaîtrait aucun privilège de rang ou de fortune ; les arbitrages s’y feraient par accord mutuel, les conflits s’y régleraient par le consensus. Les victoires y étant celles de la vérité et de l’objectivité, comment ne seraient-elles pas reconnues et acceptées par tous ? La “communauté scientifique”, comme on dit, serait une sorte de Jérusalem laïque, montrant à toute l’humanité qu’il est possible d’instaurer des relations sociales transparentes et pacifiées. C’est en ce sens, donc, que le rapport entre science et démocratie serait intrinsèque et constitutif.

Là encore, que l’on n’ironise pas trop vite sur l’angélisme de cette vision. Certes, elle est désormais quotidiennement mise à mal par les faits. Que des querelles acharnées, où se mêlent enjeux de notoriété personnelle, de gloriole nationale, de politique industrielle, opposent sans merci de grands pontes de la recherche scientifique, les journaux nous le font désormais savoir : la controverse Gallo-Montagnier sur la découverte du sida est un feuilleton typique de notre temps. Que, pour les mêmes raisons, les manquements à l’éthique scientifique soient monnaie courante (stricto sensu, souvent), que la fraude soit maintenant une composante reconnue de l’activité des laboratoires (3), que les effets d’annonce spectaculaires précèdent souvent et parfois remplacent tout de bon les méticuleuses publications spécialisées, tout cela est aussi de notoriété publique ; les périodiques professionnels, tels Nature ou Science, après avoir longtemps ignoré puis rapporté du bout de la plume, et ensuite dénoncé dans des éditoriaux moralisateurs ces faits, y consacrent maintenant avec une assez froide tranquillité autant de pages que la presse courante aux “affaires” politico-financières.

Il s’en faut pourtant que l’image idéale de la science en soit encore atteinte. Prévaut la conception selon laquelle il s’agit là de “dérapages”, de “scandales”, de “dérives”, dont seraient coupables certains individus, mais qui ne sauraient mettre en cause la nature même de la cité scientifique — laquelle, justement, démontrerait sa capacité à maintenir son essence démocratique en faisant, sans intervention extérieure, sa propre police et en éliminant ses brebis galeuses (...galleuses ?). Cela est d’ailleurs tout particulièrement vrai en France, où l’institution scientifique a, jusqu’à présent, réussi à éviter toute intrusion du politique — à la différence des États-Unis, où c’est une commission parlementaire (Office of Scientific Integrity) qui a fait éclater et instruit sans délicatesse excessive, il faut bien le dire, les grandes affaires de fraude (telle celle qui implique depuis des années le professeur Baltimore, prix Nobel de médecine).

On aboutit ainsi à une situation paradoxale. Au moment même où l’activité scientifique se révèle commune, marquée comme toutes les autres activités sociales par la primauté de l’économique, par la division du travail, par l’emprise des médias, s’en maintient — combien de temps encore ? — une représentation fantasmatique, comme d’un monde à part, enclave — au moins quant à ses principes — de justice et de vérité. Le comble du paradoxe est atteint dès lors que cette prétendue essence démocratique de la science la protège contre la soumission aux règles démocratiques générales. Une preuve, parmi tant d’autres, en est fournie par l’hégémonie à peu près totale dont jouissent les médecins et les biologistes au sein des divers comités d’éthique biomédicale, à commencer par le Comité national d’éthique où quelques politiques, philosophes ou « représentants des grands courants de pensée » ne font guère le poids par rapport aux spécialistes. Les procès des dirigeants du Centre national de la transfusion sanguine et l’ensemble du débat juridique autour de l’affaire du sang contaminé ont également illustré, par leur caractère exceptionnel déjà, puis par les témoignages qu’ils ont permis sur une institution technoscientifique exemplaire, le découplage dont jouissait cette institution par rapport à la sphère du politique : les ministres « n’étaient pas au courant », « faisaient confiance aux experts », etc (4). Un tel statut d’extraterritorialité démocratique est sans exemple : même l’armée, de nos jours, est assujettie à un contrôle politique autrement plus serré.

 

Mais si la science, dans sa pratique, ne peut plus guère prétendre à offrir ce modèle de démocratie effective dont nous aurions tant besoin, elle ne nous conforte guère plus, à bien considérer son histoire récente, quant aux arguments généraux, celui de la vérité et celui de l’efficacité, sur lesquels nous espérions fonder une conception progressiste de l’histoire humaine en général.

On ne saurait, certes, nier la capacité de notre savoir à devenir pouvoir, fondée sur l’existence de ces médiations complexes qui permettent à nos théories de se faire pratiques, aux notions les plus abstraites de s’incarner en objets matériels quotidiens : chacun sait comment les ésotériques formules d’Einstein sur l’émission stimulée quantique ont permis le développement des disques compacts à lecture laser, ou comment l’analyse des mécanismes moléculaires de l’hérédité débouche sur le traitement inédit de certaines maladies ou la fabrication de nouveaux médicaments. Cet engrenage n’est pas si ancien qu’il aille de soi : si la science, au sens où nous l’entendons, est née au xviie siècle, et si l’une des sources de son émergence se trouve dans la beaucoup plus ancienne activité technique de l’humanité, ce n’est pas, à proprement parler, avant la seconde moitié du xixe siècle que s’est fait sentir avec quelque ampleur la fécondation, voire l’engendrement, des techniques par les sciences. Depuis, le couplage s’est resserré au point qu’il est devenu parfaitement artificiel aujourd’hui de distinguer recherche (fondamentale) et développement (appliqué). C’est donc à bon droit que l’on désigne par « technoscience » cette sphère unifiée où circulent et s’échangent idées et objets, expériences et produits, chercheurs et ingénieurs.

Pour autant, il faut prendre la pleine mesure d’une autre dimension de cette évolution qui distendait les liens entre science et technique en même temps qu’elle les étendait. On peut — on doit — affirmer aujourd’hui à la fois que de plus en plus d’innovations technologiques trouvent leur origine dans des découvertes scientifiques, et que de moins en moins de découvertes scientifiques donnent lieu à innovation technologique. L’impétueux développement, jusqu’à une période récente, du secteur de la recherche scientifique, l’accroissement de ses moyens matériels et humains ont permis simultanément l’irrigation du champ industriel et l’autoconsommation par la science de résultats sans retombées effectives. D’un accroissement réel de la production de connaissances scientifiques montrant une utilité technique effective, ce serait un paralogisme que de conclure à l’accroissement parallèle de la productivité de ces connaissances. Comme dans les secteurs plus anciens de la production industrielle, la loi des rendements décroissants est à l’oeuvre. Masquée tant qu’a duré la période d’expansion continue de la recherche, elle sous-tend la crise latente que connaît dorénavant ce secteur.

C’est que les conditions économiques et sociales nécessaires à la transformation d’une invention en innovation, d’une découverte en réalisation, ne sont remplies qu’en des temps et lieux bien restreints. Et le contraste est toujours plus grand de nos jours entre ce que l’on pourrait faire en utilisant les ressources scientifiques et techniques et ce que l’on ne peut pas faire faute des moyens financiers et politiques. En finir avec la faim dans le monde ne dépend plus de l’agronomie, éradiquer les maladies parasitaires endémiques n’est plus du ressort de la médecine, vêtir et loger chacun ne relève plus de la science des matériaux. L’on s’en voudrait d’avoir à rappeler ces banalités si tant de prix Nobel ne cherchaient encore à nous persuader que la science et la technologie détiennent les clés du progrès économique et social — selon les termes de l’appel de Heidelberg déjà cité.

 

Il y a plus ; ce ne sont pas seulement les conditions externes (façon de parler, bien sûr) à l’activité scientifique qui lui imposent de sévères limites, mais sa nature même à présent : tous les maillons de la chaîne épistémologico-technique désormais se distendent. De plus en plus nombreux sont les phénomènes que l’on sait observer sans pour autant les comprendre, les comprendre sans pour autant les reproduire, les reproduire sans pour autant les transformer. Si les connaissances scientifiques acquises jusqu’au début de ce siècle ont toutes été plus ou moins intégrées dans des développements techniques (qu’il s’agisse de la mécanique, de l’électricité, de la chimie, de la microbiologie, etc.), il est parfaitement déraisonnable d’espérer dorénavant que, à échéance prévisible et pertinente (disons quelques décennies), la majeure partie de nos subtils théorèmes d’analyse fonctionnelle, de nos profonds aperçus sur la cosmologie primordiale, de nos étonnantes théories sur les quarks subnucléaires, de nos délicates études de génétique moléculaire, aient quelque « retombée » que ce soit. Cela ne contredit en rien, bien sûr, le fait assuré que certaines de ces découvertes trouveront de tels débouchés sans doute capitaux. Et, de toute façon, cette assertion n’est qu’un énoncé de fait et ne saurait suffire à porter un jugement de valeur sur la science contemporaine, pour lequel il faudrait d’abord expliciter les critères à convoquer.

Nous voici donc forcés de reconnaître que seule une vision bien myope dans le temps (la fin du siècle dernier) et dans l’espace (le monde occidental) a pu nous laisser accroire que l’indéniable progrès scientifique pouvait offrir à la fois un fondement et un exemple à la vérité et à l’efficacité conjointes par quoi nous souhaitions garantir le choix démocratique. C’est que nous avons commis l’erreur banale de considérer comme essentielles et permanentes des qualités circonstancielles et temporaires. Car la science, certes, a incarné des valeurs libératrices — et peut encore, ici ou là, les soutenir. Contre l’autorité dogmatique de l’Église, contre le despotisme politique, la vertu critique de la science aux dix-septième et dix-huitième siècles ne fut pas mince. Le procès de Galilée non plus que les combats des Encyclopédistes ne sauraient être oubliés ou déconsidérés. Maisc’était précisément de sa jeunesse, de sa fragilité, de son immaturité même, que la science tenait cette capacité offensive. En leur commune adolescence, oui, science et démocratie avaient partie liée. Il n’y a de liberté, d’égalité et de fraternité que, toujours à regagner, contre les pouvoirs dominants. Avant que de réussir son intégration sociale, la science, par ses appels à une raison critique, par ses charges contre des formes de savoir caduques, par l’expression aussi qu’elle permettait de forces sociales nouvelles, fut une précieuse alliée du mouvement vers la démocratie. Et l’établissement même des premières formes d’État démocratiques (encore qu’ils le fussent de façon bien limitée...) coïncida avec l’institutionnalisation définitive et généralisée de l’activité scientifique. Elle allait ipso facto perdre l’essentiel de sa force critique et ne plus servir, sur le plan idéologique, que d’alibi aux nouveaux pouvoirs. Sans doute l’âpre bataille que connut la fin du siècle passé autour de la théorie darwinienne de l’évolution fut-elle le dernier combat progressiste d’ampleur mené par une science en voie d’intégration sociale complète. Désormais du côté du pouvoir et tributaire de son soutien, la science, dans son ensemble, allait perdre toute capacité d’intervention au plan politique — et se montrer d’ailleurs bien ingrate à l’égard de l’esprit démocratique qui avait permis son développement et son épanouissement.

Rien ne saurait mieux illustrer la dissolution de cette alliance entre science et démocratie, et donc son caractère conjoncturel, que les rapports pour le moins ambigus de la science avec les totalitarismes du xxe siècle. On a fait grand cas des persécutions que le stalinisme a infligées à la biologie mendélienne ou la nazisme à la physique relativiste, et l’on a justement rapporté le martyre de leurs chercheurs. Mais si Vavilov est mort en plein lyssenkisme et si Einstein a dû fuir les persécutions du Troisième Reich, il s’en faut que la science dans son ensemble ait été un foyer de résistance au communisme soviétique ou au fascisme hitlérien, ni que ces régimes l’aient étouffée ou asservie. Bien au contraire, tant en URSS qu’en Allemagne nazie (5), certaines disciplines scientifiques ont connu d’intenses développements, généreusement aidées et financées par des États antidémocratiques. Il n’y a pas d’antinomie de principe entre science et totalitarisme, ce siècle l’a prouvé — et pourrait en renforcer encore la démonstration : on suivra avec intérêt les progrès scientifiques des États islamistes intégristes. Et ce n’est pas leur incapacité scientifique ou technique qui a fait chuter tant le Troisième Reich (à l’avant-garde, faut-il le rappeler, pour les matériaux synthétiques ou l’aéronautique) que l’Union soviétique (réputée pour ses fusées, comme pour ses mathématiques fondamentales) — mais bien leurs échecs proprement politiques et économiques. D’ailleurs, l’effondrement du système soviétique, loin d’aider au redéveloppement du système technoscientifique, l’a entraîné dans sa chute. Faut-il rappeler enfin qu’à l’apogée de la lutte entre les Alliés et l’Axe, la mise au point de l’arme nucléaire dans le cadre du projet Manhattan a résulté de l’organisation sous contrôle militaire, avec les strictes contraintes hiérarchiques et les règles de confidentialité afférentes, d’un projet technoscientifique à une échelle jusque là inconnue — démontrant ainsi, quelles qu’en fussent ou en restent les justifications, que, même en démocratie, la technoscience n’a pas besoin de la démocratie ?

Vision myope dans le temps et l’espace, avons-nous dit, que celle fournissant cette image illuministe de la science — mais myopie quant à la science elle-même aussi ! Seul un canton assez particulier de la science a pu justifier cette illusion ambitieuse d’une complète « maîtrise et possession » de la nature : la physique. Dans son champ, en effet, les plus abstraits formalismes mathématiques ont engrené sur les plus impressionnantes réalisations techniques. Mais l’idéal de scientificité qui en a émergé est resté hors d’atteinte de toute autre discipline : ni la mathématicité, ni la répétitivité, ni la réfutabilité, ni quelque autre critère général que ce soit, ne connaît, ailleurs, une validité comparable. Aussi faut-il se rendre à l’évidence : ses privilèges, la physique les tire moins de son antériorité que de son parti pris initial à ne s’occuper que des aspects les plus élémentaires et les plus schématiques de la réalité. Il y a bien de l’outrecuidance à vouloir ériger une résignation en triomphe ; c’est de sa restriction que la science physique tire sa force — elle ne saurait en aucun cas se présenter comme un modèle accompli de toute science. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas ici de disqualifier la validité ou la pertinence des savoirs produits par d’autres disciplines, mais plutôt de prendre acte du caractère inéluctablement parcellaire, fragile et contingent de toute science et de ses rapports avec les pratiques éventuelles qu’elle fonde. Le monde est complexe, c’est maintenant entendu, et la reconnaissance litanique de cette complexité ne suffira pas à la conjurer : la physique elle-même, en théorisant le chaos, la catastrophe ou la dissipation, ne parviendra ni à récupérer sa superbe d’antan, ni à fonder sur une feinte modestie une « nouvelle alliance » avec la culture. C’est irréversiblement que se sont disjointes les médiations qui semblaient constitutives de l’idée même de science entre description, explication, prédiction, action, et que s’est évaporée la prétention de la science à inspirer et régir la réflexion politique ou philosophique.

Mais du coup disparaît en même temps un paradoxe capital qui minait sournoisement la possibilité même de penser avec quelque cohérence les rapports entre le projet démocratique et la quête scientifique. De fait, si la science était — fût-ce idéalement — source de cette vérité universelle et de cette objectivité absolue à laquelle elle a prétendu, loin de fonder l’idée démocratique, elle en démontrerait l’inanité. Les thuriféraires de la science ont assez insisté eux-mêmes sur la nature censément intrinsèque de sa vérité, indépendante de toute subjectivité, individuelle ou collective. C’est en dépassant le cadre de l’opinion, en refusant la domination de la doxa, que la science est censée produire du vrai incontestable : on peut avoir raison contre tous, et finir par les en convaincre — non par la persuasion, mais par la preuve. On ne vote pas pour décider de la validité d’un théorème, et les lois physiques ne sont pas soumises à ratification par une quelconque Assemblée — telle est en tout cas la vision conventionnelle de la pratique scientifique. Quoi donc de moins démocratique que ces procédures fondées sur la certitude d’une vérité préétablie qui n’est pas à produire mais à découvrir, et qui prétend n’être en rien dépendante des intérêts ou des projets humains ? La démocratie ne se fonde-t-elle pas, à l’inverse, sur la reconnaissance qu’il n’y a pas de vérité politique abstraite et préalable à l’affrontement des opinions ? Le débat démocratique est une technique de décision sociale qui ne prend son sens et sa force qu’une fois admise la large ignorance où nous sommes des tenants et aboutissants de nos comportements collectifs. La vision illuministe de la science, sa conception dogmatique, conduisent tout naturellement, non au pari démocratique, avec son insécurité permanente, mais à la tranquillité du despotisme éclairé : nul hasard historique si Diderot et Voltaire ont fait la cour de (et à) Catherine et Frédéric (II, l’une et l’autre) — de Russie et de Prusse (... déjà ! — voir ci-dessus) On peut aussi, à l’occasion du centenaire de sa mort, relire aujourd’hui Renan, qui, en 1848, dès le début de L’avenir de la science, annonçait clairement son programme :

« organiser scientifiquement l’humanité [les majuscules sont de l’auteur], tel est donc le dernier mot de la science moderne, telle est son audacieuse, mais légitime prétention. »,

en précisant d’ailleurs que

« La science qui gouvernera le monde, ce ne sera pas la politique. » (6).

Il explicitera sa pensée dans ses Dialogues philosophiques, écrits, comme par hasard, à Versailles, en mai 1871, pendant la Commune :

« [...] Les pays où il y a des classes marquées sont les meilleurs pour les savants ;; car, dans de tels pays, ils n’ont ni devoirs politiques, ni devoirs de société, rien ne les fausse. Voilà enfin pourquoi le savant s’incline volontiers (non sans quelque ironie) devant les gens de guerre et les gens du monde. »

Mieux encore :

« Si l’on veut imaginer quelque chose de solide, il faut concevoir un petit nombre de sages tenant l’humanité par des moyens qui seraient leur secret et dont la masse ne pourrait se servir, parce qu’ils supposeraient une trop forte dose de science abstraite. » (7).

Un exemple contemporain vient ici à point nommé illustrer ces réflexions. Je me contente de reproduire cette nouvelle trouvée dans Nature :

« New Delhi. Une cour d’appel indienne a jugé que réserver des postes aux castes inférieures dans les emplois publics et les programmes universitaires de science et de technologie était illégal et contraire à la Constitution indienne. Cette décision de la Haute Cour de l’Utar Pradesh, le plus grand État de l’Inde, renverse la politique qui réservait [au moins] 22 % des postes et dés admissions à l’université aux candidats des basses castes [jusque-là exclus de fait]. Le juge déclare que la science n’a ni religion ni caste et “qu’il ne peut donc y avoir aucune politique de quota admissible dans le domaine de la science et de la technologie”. La politique actuelle de l’Inde tente d’équilibrer le besoin d’excellence technique et la nécessité d’une attention particulière portée aux classes défavorisées sur les plans social et éducatif. Tout en reconnaissant que ces classes devaient être aidées, le magistrat a jugé que les intérêts de la nation et de la science étaient primordiaux. “Le temps est venu d’affirmer clairement et courageusement qu’il ne peut y avoir de compromis dans le champ de la technique et de la science”, a-t-il écrit dans son jugement. » (8).

Ainsi donc, l’égalité (abstraite) devant le savoir sert ici à maintenir l’inégalité (concrète) devant le pouvoir. Peut-on montrer plus clairement comment la prétention de la science à incarner des valeurs universelles tout en préservant des procédures de validation autonomes rentre en contradiction directe avec les principes démocratiques d’une société conflictuelle ? Pour qui croirait qu’il s’agit là d’un cas particulier et quelque peu exotique, notons que le 15 juin 1992, la presse française publiait un appel signé par vingt-cinq des biologistes français les plus réputés, à propos d’un projet de loi alors discuté par les parlementaires sur « le contrôle de l’utilisation et de la dissémination des organismes génétiquement modifiés ». Ces chercheurs s’élevaient contre un amendement destiné à renforcer ces contrôles en instituant l’obligation d’une enquête publique préalable à la création de nouveaux centres de recherche de génie biologique ; les biologistes protestaient que cette procédure « lourde et complexe » allait freiner le développement de la recherche scientifique... Le message du lobby scientifique a été entendu par le Sénat, qui a, avec un remarquable cynisme, limité les obligations de transparence aux informations scientifiques « non couvertes par le secret industriel et commercial » —compromis finalement accepté par l’Assemblée, et qui donne la pleine mesure de notre démocratie quant au champ technoscientifique.

 

Or la science, mieux vaut s’en réjouir que le déplorer, n’est pas cette source sacrée et infaillible de la vérité théorique et de l’efficacité pratique. Aucune essence épistémologique ne la prémunit contre la multiplicité des contingences et contradictions de toute activité sociale. La spécificité de ses buts et de ses méthodes est assez incontestable pour qu’il ne soit en rien nécessaire de la séparer, au sein d’une tour d’ivoire, des autres faits et gestes de la cité. Si la question de la vérité ou, au moins, de la validité de ses résultats garde un sens autonome et interne à ses pratiques, il n’en va certes pas de même quant à la pertinence de ces mêmes résultats, au choix de ses orientations, aux formes de son organisation, à l’intérêt de ses acteurs (et à leurs intérêts). À ce niveau, elle est soumise à l’emprise directe de l’économique, du social, du politique et de l’idéologique. Mais cette reconnaissance de l’absence d’autonomie de l’activité scientifique à la fois sape l’illusoire caution théorique du projet démocratique et dissipe le réel paradoxe conceptuel auquel il se heurtait. Si la science ne peut plus prétendre inspirer ou guider la démocratie, elle ne peut plus non plus lui être un obstacle. Que le choix démocratique aujourd’hui ait besoin sur nombre de questions d’informations scientifiques ou de moyens techniques, rien de plus évident. Que ces nécessaires expertises soient suffisantes, ou même cruciales, rien de moins certain. Car la science maintenant pose plus de questions qu’elle n’en peut résoudre, et élimine plus de fausses réponses qu’elle n’en peut donner de vraies — et cela est déjà beaucoup. Oui, c’est la recherche scientifique qui nous a alertés sur le trou d’ozone, l’effet de serre, l’hiver nucléaire, le sida, les menaces sur la biodiversité — pour s’en tenir aux gros titres des journaux. Mais c’est elle aussi qui se révèle incapable de conclure rapidement et assurément à l’étendue, aux causes et aux remèdes de ces dangers. Constatons ses limitations au lieu d’en attendre des miracles, puis de lui reprocher son impuissance. Ainsi, plutôt que l’indignation, c’est le sourire que devrait provoquer la commune signature, au bas de l’appel de Heidelberg adjurant les gouvernements de suivre les avis scientifiques informés, de deux spécialistes français des sciences de la Terre connus pour leurs conflits virulents de leurs opinions sur l’évaluation scientifique des risques volcaniques comme de la pollution stratosphérique. L’illusion de l’expertise ainsi dissipée éloigne la tentation de l’“expertocratie” — néologisme anglo-saxon aussi redoutable que ce qu’il désigne, forme moderne du despotisme (prétendument) éclairé.

 

Reconnaissons enfin que la démocratie, c’est le pari que, devant nous prononcer en (relative) méconnaissance de cause, la « moins pire » des solutions (suivant l’inéluctable aphorisme churchillien) est de le faire collectivement et d’assumer ensemble les risques de ces décisions. Au principe du projet démocratique, cet énoncé que la conscience prime la compétence (9). Il est curieux de constater les résistances que rencontre cette idée dès lors qu’elle concerne le champ technoscientifique. Oui, bien sûr, admet-on, il faudrait que l’on puisse décider démocratiquement de l’évolution du programme électronucléaire, contrôler démocratiquement le développement du génie génétique, débattre démocratiquement des priorités de la recherche fondamentale — mais la masse profane du corps social serait trop loin du niveau de compétence requis pour pouvoir raisonnablement se prononcer. On ne me soupçonnera pas, je pense, de négliger l’importance d’un vigoureux développement de la culture collective en matière de science et de technique... Il ne peut être question pour autant d’y subordonner le principe d’un droit de regard et de décision en matière de technoscience, appartenant à la société tout entière, telle qu’elle est, profane et (relativement) ignorante. On n’exige pas des citoyens un brevet de théorie constitutionnelle avant de les laisser voter, ni des jurés de cour d’assises un certificat d’aptitude au droit criminel avant de les consulter. Pourquoi faudrait-il être plus savant en physique qu’en politique pour pouvoir donner son avis sur la construction d’une centrale nucléaire, en biologie qu’en droit pour se prononcer sur un programme industriel de génie génétique ? Loin que l’accroissement du niveau général de culture scientifique et technique de la société soit un préalable à l’extension du projet démocratique à la technoscience, c’est, tout à l’inverse, cette extension qui stimulera cet accroissement : c’est la prime accordée à la conscience qui développera la compétence.

Il faudra bien, enfin, que la technoscience non seulement renonce à toute prééminence morale ou intellectuelle sur le politique, mais encore qu’elle s’y soumette — pour que l’idée même de démocratie conserve un sens. Cette “liberté de la recherche” dont se targuent les scientifiques, drapés dans leur blouse blanche pour résister à toute emprise du politique, est soit une prétention vide de sens (« Qui t’a fait savant ? » pourrait demander l’État, commanditaire et organisateur de la recherche), soit un privilège exorbitant du droit commun. La “liberté de la recherche”, dans une société où la science est prise de part en part, n’a plus rien à voir avec la liberté de conscience ou d’opinion individuelle — même si, jadis, elles allèrent de pair pour Galilée ; aujourd’hui, elle n’est guère plus défendable, au niveau des principes, que la liberté de la propriété, dont les détenteurs durent aussi céder quelque terrain au fil des derniers siècles. Il vaut d’ailleurs la peine de se rappeler que l’assimilation de Galilée à un héros de la protestation démocratique contre le pouvoir de l’Église fait quelque violence à ses positions personnelles, qui subordonnaient, déjà, ses convictions politiques à ses conditions professionnelles. Rappelons-nous comment, en 1609, il présente son projet de quitter la République de Venise, fort jalouse de son indépendance à l’égard de la papauté, pour le grand duché de Toscane, beaucoup plus lié à Rome (10) :

« Obtenir d’une République, bien qu’elle soit resplendissante et généreuse, un salaire sans servir le public, cela n’est pas habituel, car pour retirer un profit du public, il faut satisfaire le public, et non pas un seul particulier ; et aussi longtemps que je suis capable de faire cours et de servir, aucun homme d’une République ne peut m’exempter de cette charge en me laissant mes émoluments. Et, en somme, je ne peux espérer une pareille commodité de personne d’autre que d’un prince absolu. » [Lettre de février 1609, au Seigneur) Vesp.].

Et encore:

« [...] J’ai de grands et tout admirables projets. Mais ils ne peuvent servir ou, pour mieux dire, être mis en oeuvre que par des princes... » [Lettre du 16 mai 1610, au secrétaire du grand-duc de Toscane].

Ainsi donc, au début de la science moderne, déjà, ce conflit entre ses intérêts propres et le bien public. Malgré les objurgations de ses amis plus clairvoyants, Galilée quittera bien Venise pour Florence, qui ne le protégera guère contre l’Inquisition. Il paiera cher son égoïsme scientifique et sa naïveté politique — tout comme Oppenheimer trois siècles plus tard. Exiger que l’activité technoscientifique soit désormais explicitement gouvernée par le choix démocratique n’équivaut certes pas à légitimer toute intervention politique arbitraire dans son organisation et son développement Bien au contraire, ce n’est qu’en acceptant de se plier à la juste règle commune et en renonçant à leur privilège d’extraterritorialité politique (dans les faits bien menacé, d’ailleurs !) que les acteurs de la science et de la technique trouveront les alliances sociales qui leur permettront de sauvegarder la relative autonomie et de retrouver le soutien collectif qui leur sont indispensables. Ils n’ont pas d’autre choix s’ils veulent éviter de devenir, comme Brecht le fait dire à Galilée dans sa prophétique autocritique (11), « une race de nains inventifs », au service de cette nouvelle forme d’organisation politique — dont l’instauration est déjà bien avancée — que serait, symétrique et équivalente au despotisme éclairé, la démocratie éteinte.

 

________________

1. L’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des Sciences, des Arts et des Métiers (3è éd.), Neufchâtel, 1779, xvl, p. 41.

2. Voir « Le pavé de Heidelberg », p. 60.

3. William Broad & Nicholas Wade, La souris truquée, Le Seuil, “Science ouverte”, 1987.

4. Marie-Angèle Hermitte, Le sang et le droit, Le Seuil, “Science ouverte”, 1996.

5. Voir le salubre et novateur ouvrage collectif sous la direction de Josiane Olff-Nathan, La science sous le Troisième Reich — victime ou alliée du nazisme ?, Le Seuil, “Science ouverte”, 1993.

6. Ernest Renan, L’avenir de la science. Pensées de 1848, in Œuvres complètes (H. Psichari éd.), t.3, Paris, Calmann-Lévy, 1949, p. 757.

7. Ernest Renan, Dialogues philosophiques, in Œuvres complètes, op. cit., t. 1, 1947, p. 596-597 et 599.

8. Nature, n° 358, 2 juillet 1992, p. 9.

9. J’emprunte cette formule à un exposé de Blandine Barret-Kriegel au colloque du Mans de 1991, La philosophie, pour quoi faire ? — Actes publiés sous la direction de Roger-Pol Droit, Le Monde Éditions, 1992.

10. Les textes qui suivent sont donnés par Fernand Hallyn dans son introduction à sa traduction du Sidereus Nuncius : Galileo Galilei, Le messager des étoiles, Le Seuil, “Sources”, 1992. Voir aussi Marco Biagioli, Galileo, Courtier, 1993.

11. Bertolt Brecht, La vie de Galilée (trad. Éloi Recoing), l’Arche, 1990.

 

 

 

Pour citer cet article

Jean-Marc Lévy-Leblond, « En méconnaissance de cause », (Gallimard, 1996), lrdb.fr, mis en ligne en avril 2007.


Date de création : 04/04/2007 14:02
Dernière modification : 12/07/2007 09:41
Catégorie : Science
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