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REUNION - B. GAMALEYA - S. Meitinger

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Poète réunionnais, né en 1930 à Saint Louis, Boris Gamaleya vit aujourd’hui à la Plaine des Palmistes

Serge Meitinger, professeur de littérature à l’Université de Saint Denis de la Réunion, a bien voulu nous envoyer ces trois commentaires du poète écrits en 1996, 2004, 2005 et réunis ici pour la première fois.

Les œuvres commentées sont Lady Sterne au Grand Sud, L’Arche du comte Orphée ou les ailes du naufrage et Jets d’aile Vent des origines.

 

D’une toute divine lucidité ! ou l’or bleu de la présence

Trois lectures de Boris Gamaleya

Serge Meitinger

 

 

1. De l’île, entre femme et oiseau, symbiose !

 

À propos de Lady Sterne au Grand Sud, Éditions Azalées, Sainte-Marie de La Réunion, 1995.

 

Voici, chers lecteurs du Journal des Poètes, un poète qui vous est, sans nul doute, inconnu, un poète du bout du monde, chantre de son île natale qu’il dut quitter quelques longues années pour un exil administratif. Depuis qu’il y est revenu, il s’y tient dans le retrait et le silence, ne consentant que de temps à autre à laisser paraître sans tapage le fruit de ses veilles. Inspiré d’abord par l’alexandrin plastique et robuste de Leconte de Lisle, il a voulu forger poétiquement le mythe qui fonderait son île et son premier grand poème Vali pour une reine morte (1973) est une épopée qui embrasse avec vigueur et couleur le destin de cette île qui fut une colonie de plantations. Il associe en un même lyrisme les splendeurs propres au relief altier d’une île géologiquement et historiquement jeune encore et le combat pour la liberté des Noirs marrons fuyant l’esclavage et trouvant refuge dans les sites les plus inaccessibles. Les noms des fugitifs contribuent à baptiser les hauts de l’île-reine. Puis le poète s’est tourné vers une antériorité plus obscure, plus archaïque, tentant d’associer l’entreprise humaine d’“habiter l’île” aux flux océaniques et telluriques qui sont à la fois cosmogonie et orogenèse, naissance d’un monde ouvrant une carrière accidentée à l’humain : La mer et la mémoire, Les langues du magma (1978) et Le Volcan à l’envers (1983), sorte de descente aux Enfers qui se veut un mythe de salut. Enfin, il nous semble que, depuis quelques années dans Le Fanjan des Pensées (1987) et Piton la nuit (1992), le but du poème comme du recueil de poèmes soit plutôt de faire de l’île le lieu de convergence des flux du monde moderne, de faire de l’île en l’extrême particularité de sa présence et de son histoire comme de sa dynamique interne et intime le crible de l’universalité.

Dans le présent recueil : Lady Sterne au Grand Sud, Sterne est à la fois femme, île et oiseau. “Cette Ingrid que les mers du sud accueillent” est une figure de l’amour lointain — nordique — qui vient en visite. Qui ne cesse de venir et de partir, au plus proche quand on la croit loin, au plus loin déjà quand on la touche. Et cette visitation suggère le mythe moderne à créer, le grand mythe austral qui trouverait ainsi son répondant dans le Grand Nord dont les mythes et les rites sont reconnus et encore actifs (la famille du poète est d’origine russe). Ce mythe austral ferait du déplacement ou du voyage vers le Grand Sud — de la quête du Sud — un mode d’appréhension privilégié de l’éternité comme de la modernité de notre monde et de son avenir. Et, pour ce faire, la femme, par l’entremise du poète amoureux, doit devenir île en “l’habitant” enfin un moment :

Les profondes origines ignorent nos frontières comme l’amour.

 

Je ferai de toi une présence autre. Je ne sais plus peut-être comme les choses me dissoudre et te retrouver ailleurs. Alors pour dire notre vérité profonde — avant de te suivre là où tu es — pardonne cette re-création. Habite, née de moi, l’île qui s’intensifie.

Cette invite à s’associer au mystère des origines par la grâce de l’amour est proférée comme une promesse de métamorphose et c’est aussi un acte d’allégeance et de soumission à l’autre et à l’ailleurs. Paradoxe : le poète ne peut s’approprier ce qui lui est propre et originel qu’en y appropriant la femme, la belle étrangère qui va bientôt repartir. Et ainsi il recrée, en lui et par lui, par ses images et l’éclat de ses mots, l’île comme la femme avant de les perdre à nouveau sauf en son rêve et en sa mémoire. Il donne aux lieux et aux événements la forme du visage aimé, il entend sa voix dans les sources, il fait de l’île le corps glorieux de l’aimée et du corps de l’aimée son île glorifiée. Le poète fait passer sur les éléments et sur les paysages, sur les noms et sur les choses du pays, sur les faits de l’histoire et sur les actes quotidiens de la vie moderne le vol migratoire de Sterne. Car la femme devenue île est encore l’oiseau qui vient de loin et qui, par le cycle de ses migrations, unit en un même monde les deux hémisphères. Sterne vient apporter en cette extrême avancée du peuplement humain un signe de sympathie et de compréhension de la part du “vieux monde” mais aussi la certitude qu’il faudrait encore aller “un peu plus loin” pour connaître la terre. Car habiter l’île, surtout quand cette île est La Réunion, en tout si diverse, ce n’est pas s’enfermer dans le cercle du même mais vivre en un écart sans cesse rouvert par rapport au même, c’est promouvoir l’idéal d’un détachement et d’une nomadisation sur place, d’un dépassement. Tout comme la déchirure d’amour contraint à s’arracher à soi et au proche pour se “sublimer”, renonçant, dans la nuit :

et l’île emporte

les plaintes de l’amour

sanctuaire de l’ascèse nouvelle

l’arborescence

des cimes sublimées

la mémoire déchirante des renaissances

tes lèvres elles-mêmes

ô maîtresse de Dieu-blessure

libre genèse

 

 

les souffles de la nuit ont tout parachevé

et dans mon cœur et son mal indicible

l’univers s’est rempli de toi…

L’amour pour Sterne est devenu un sentiment cosmique et l’appel à une transcendance dont l’image recoupe par instants les mille figures du sacré présentes en l’île se fait parfois pressant. Et le mythe austral amplifiant la présence de la femme, île et oiseau, en un pressentiment de l’inconnu et du divin incite à répondre au propos dubitatif de Sterne demandant “Crois-tu vraiment que nous puissions nous rejoindre un peu plus loin ?” en mettant résolument le cap au Sud. Qu’y a-t-il, en effet, entre l’île de La Réunion et l’Antarctique, en plus d’improbables îles Crozet et de fantomatiques Kerguelen ? Toute une mer et tout un ciel vierges d’humanité mais vibrant d’une toute divine lucidité !

 

[écrit en 1996, paru en janvier 1997 dans Le Journal des Poètes, n° 1 (67e année), Bruxelles]

2. L’arche du verbe

À propos de L’Arche du comte Orphée ou les ailes du naufrage, Éditions Azalées, Sainte-Marie de La Réunion, 2004.

 

L’Arche, étymologiquement (arca, en latin), est un coffre destiné à contenir, à préserver et à transmettre quelque chose de précieux, de sacré. Elle se fait tabernacle quand elle est “l’Arche d’alliance” protégeant les Tables de la Loi. Elle transporte et sauve les germes de la Création quand elle est “l’Arche de Noé”. Orphée comme Noé a un rapport privilégié aux animaux qu’il enchante littéralement et, comme lui encore, il conduit de la mort programmée, inscrite dans la nature des choses ou dans la volonté de Dieu, à la vie à nouveau accordée, sans cesse redonnée. Archè, en grec, nomme le début, la tête, l’en‑avant, le commencement et le commandement : Noé renoue avec l’origine, Orphée, par son mythe, avec la fin comme origine. Et tous deux commandent un en‑avant et un avent… Le compagnon Orphée (comte c’est comes, celui qui va avec) est aussi, est surtout le Chanteur et, à ce titre, ses commencement et commandement relèvent de la voix, parole et chant, et son verbe si haut et puissant se fait à son tour l’Arche qui garde et maintient la totalité de ce qu’il nomme ou incante. L’Arche d’Orphée contient le Verbe, le verbe d’Orphée se fait l’Arche qui accueille le monde pour l’accompagner.

 

C’était là un peu d’“émythologie” (contrepoint de l’“étymologie” et contrepet) pour faire entendre l’exact dessein d’un poète charnellement implanté en l’île (La Réunion) mais rayonnant sur le monde dont aucune parcelle ne saurait lui être étrangère. En retrouvant la mémoire de son terroir qu’il a réinventée en style épique (Vali pour une reine morte, 1973 ; La Mer et la Mémoire — Les Langues du Magma, 1978) comme en style dramatique (Le Volcan à l’envers ou Mme Desbassyns, le Diable et le Bon Dieu, 1983), Boris Gamaleya (dont le père était un jeune comte russe ayant fui la Révolution de 1917 jusqu’à La Réunion) a mis au jour la voie et la voix qui l’ont conduit à l’immense caisse de résonance qu’est le verbe du Monde et le monde comme Verbe. Depuis Le Fanjan des Pensées ou Zanaar parmi les coqs (1987), il s’est résolument ouvert à la polyphonie mondiale dont il recueille les harmoniques et les arpèges, les liturgies et graduels, les envolées, glissendi et decrescendi… Arrondissant son dire à la mesure de l’immense bulle verbo‑motrice (littérale et vocale, lue et dite, murmurée, scandée, proférée, hurlée…) qui par les airs et les vents, par les ondes, par les papiers‑journaux et les livres, les pages et images de toutes sortes gonfle urbi et orbi comme une bénédiction qui apprivoise les maléfices ou une malédiction qui vise peut‑être surtout à rédimer. Et les Langues du Magma sont devenues le Magma des langues, éruption archisonore et colorée où se mêlent les idiomes, les cultures, les lieux et les moments, les chairs et les âmes, les niveaux d’attaque et d’accroche, des décrochages, dérapages et échouements précédant des exhumations, des exaltations, des exultations, des alléluias… Le chant donne des ailes au naufrage.

 

Ainsi le poète-Orphée célèbre-t-il, en l’île, l’office du matin avec le chant des coqs (obsessionnels, les coqs !) et divers autres oiseaux puis les rites du jour s’enchaînent dans un étonnement quotidiennement renouvelé :

* Parages éblouis. Le poisson basaltique multiplicande les pierres bleues (l’auditoire de la nuit adhère à l’usine de ton emphase…) Coquerives à toutes conques ! Soleil — danse de makis dans le brouillard ! Larga duracion al Universo ! On est saisi du mal des coqs : Quo vademus ? Aux points d’exaltation des étoiles.

L’oiseau d’une légère contrée nous guide vers son rouge autrefois — le ronron des oriflans — nos lucidités maldives…

Une perpétuelle inventivité sonore et lexicale métamorphose le monde en le réenchantant point par point mais au centre de ce miracle demeure, tout juste enfuie, la présence passante, évanouissante d’une Eurydice dessinée en filigrane léger dans le paysage :

Un rien de ciel marque ton visage. En surcroît de ce frêle matin de pluie qui n’a d’autre fin que de se diluer avec toi au cœur doux du soleil….

Un rien de cauchemar liquide ses sensitives en tes jardins de pierres et de fines aiguilles…

O ma revisitée et trop particulière !

Le rêve est un dépit des mots devant l’inaccessible… Mais — seulement frôlé du claquoir des États — il échappe au marbre…

Fruit de l’eau — l’oiseau Rock piaule comme si le ton bleu le scellait. L’en délivre un verger féminin au regard mûr…

Eurydice incarne le drame visible et presque invivable de la fin-qui-est-aussi-un-commencement et elle le mondialise en le projetant sur toutes les formes mêmes de la terre et de l’habitat humain, dans les éléments qu’elle polarise et volatilise ad libitum… Mais l’essentiel, pour elle, pour nous, se joue dans la proximité, la mitoyenneté du monde et du verbe :

* J’ai si longtemps dormi que j’ai rêvé ne jamais pouvoir te retrouver. Et le ciel avec toi en talons hauts des villes. J’étais allé transmettre à Porphyre sa feuille de route (un voyage à l’île Campbell) oubliant la démarche en ce sens de Plotin.

Je sais contre quels écueils se battre et combien on a intérêt à ce que les événements recréés jouxtent les pilons de la mer.

Seules les maisons débranchées — sanglées de clairs horizons — permettent les bonnes cultures de la nuit.

J’ai pour langue une porte qui s’articule au monde en situation.

Foi dans toutes les cultures et dans la langue polyphonique et polymorphe qui maintiennent le monde comme elles tiennent la présence perdue-trouvée de l’île-femme “austère, élégante, sombre et distante” (trouvée parce que perdue, perdue parce que trouvée, tel est son mystère patent) et il faut ajouter sans contradiction aucune car “les mots ne mentent pas” (comme le précise Éluard) : “Tes mots sont des clins d’œil au monde qui passe au loin”. Proche ou lointain, dedans ou dehors, ailleurs ou tout contre ? « Proche-lointain » ! c’est dit ! et doit être entendu comme tel et tout s’articule sans doute dans un interminable, incessant “entrer-sortir” :

* Sœur de l’oiseau qui se cogne à la fenêtre est la rencontre confuse du cycle entrer-sortir… sortir-entrer avec la femme caucasienne au cœur des choses… avec la lune — parade aux cachettes du langage…

C’est ici le cycle orphique par excellence, celui qu’enseignaient les initiations antiques dont les rites et les textes sont perdus. Et Boris Gamaleya invente un nom-valise qui tiendra ensemble l’antique et le natal insulaire, le nom, le mythe d’Anaximandef. Le vocable est composé des noms d’Anaximandre de Milet qui prononça la première parole philosophique que la tradition ait retenue et de Cimandef, grand chef marron qui édifia la mémoire du marronage en les hauts de l’île. Anaximandre fait de l’infini l’origine et la fin de toutes choses et surtout l’universel mainteneur du cycle où il voit “les étants se rendre justice et réparation les uns les autres de leur injustice selon l’ordre du temps”. Cimandef, dans la légende des cimes réenchantée par le poète, en appelle, lui aussi, à une rémunération réciproque des torts entre maîtres et esclaves, marrons et chasseurs de nègres, Dieu et Diable, proche et lointain, etc… Dans le mythe se compliquant sous le nom d’Anaximandef, il n’y a pas d’Enfer mais réparation-compensation et ajointement potentiel et inimaginable communion des prétendus contraires par un bond commun en avant, par une sortie qui serait l’entrée, par un pas au‑delà toujours-encore à faire… Mais que le Verbe peut, à sa manière, anticiper à condition d’“instiguer les traînards de la création”, de “démanteler les massivités collectives”, d’“improviser dans les cannes les arrivées des énergies de l’abondance”, de “n’avoir d’yeux [et de voix] que pour la phrase qui serpente entre ses mues”. D’accorder au texte qui se déploie, à l’Arche qui fend les flots, au Verbe qui (se et nous) vocalise, une lecture égale à ce qu’en fut l’écriture et qui lui rende justice.

 

[8-9 septembre 2004, paru sur le site remue.net]

3. Aile donne-nous…

À propos de Jets d’aile Vent des origines, Éditions Jean-Michel Place, Paris, 2005.

 

Ainsi, puisque sont accumulés en cercle

Les sommets du temps, et que les bien-aimés

Demeurent proches, s’épuisant sur

Des monts très séparés,

Donne en toute candeur eau,

Aile donne-nous, au sens le plus propre

À passer et revenir.

Hölderlin, Patmos

 

L’entité à laquelle Hölderlin s’adresse en ce début de son grand poème Patmos n’est autre, on s’en rend compte un peu plus loin, que le génie pétré des monts de l’Asie mineure, l’Ange du Tmolus, du Taurus et du Messogis. Le poète de La Réunion invoquerait, lui, l’esprit des cirques, des remparts et des pitons de son île, dont le plus notoire est « fournaise », volcan en activité. Ce serait toutefois avec le même désir d’essor, de départ et d’expansion, avec le même appel à « passer l’eau », pour franchir les mers, à tire d’aile, à vol d’oiseau, vers les continents improbables du grand Sud, vers le Royaume des Eaux-Blanches. « À passer et revenir », ajoute le poète allemand qui sait qu’il n’est de départ sans idée de retour ni de retour sans esprit de départ…

 

Mais comment démarrer et où se tient l’origine, le vrai point de départ ? Car l’ouvert précède l’ouvert en un « toujours déjà » :

Avant que ne s’ouvrent les fenêtres de montagne — un coq de bariolage — avant les dieux — avait déjà cueilli le mouvement dont s’est retiré l’oiseau — sur un toit à l’envers ton long poids de distance.

Le chant du coq anticipe l’aurore, l’ouverture des monts en fenêtres sur l’orient, en s’incorporant l’envol, l’essor ou le « jet d’aile » de l’oiseau : il y a de la sorte dans et par la voix un geste déjà dessiné, incarné qui est « motion » intérieure ou intime, tracé et trajet incorporés. Et cet élan et ce départ qui déplacent et même inversent le poids de l’être en le transmuant en distance vont ainsi inventer leur course et il faudra lire d’un coup, en une inspiration neuve, en un souffle qui ouvre, — et non pas retrouver ou reconnaître — ce qui se conçoit alors à neuf dans l’essor ouvert par les mots et leur syntaxe :

Partout où — dans le sens du signal — une phrase commence — tu sourirais à la mort comme aux anges gardiens — aux vigiles embusqués derrière le dernier four solaire.

Dans le poème tout comme dans le jour qui commence, il n’y a guère de place pour le préconçu, le prémédité, le savoir préétabli mais il faut, avec la phrase naissante, avec la lueur et la voix, accompagner le signal de son propre « méditer », réinventer un rapport au monde et à autrui. Certes le sourire resterait poli — un peu condescendant — celui qu’on dédierait aux puissances : à la mort, à la bonne conscience, aux farouches gardiens du territoire, mais la liberté exacte du même sourire répond à l’arrachement, à l’écartèlement de l’aurore : « Il y a toujours dans l’art de l’aube — haute norme du coq — un concert écartelé ». Le geste mental et vocal de l’homme, geste premier mimé à même le monde, promeut une harmonie des contraires qui est un déchirement surmonté, emporté par l’élan et « les abrupts, hauts jeux d’aile, se mireront, aussi : qui les mène, perçoit une extraordinaire appropriation de la structure, limpide, aux primitives foudres de la logique » (Mallarmé : Le mystère dans les lettres). Car que dit la primitive logique, le « logos » premier ?

Je ne vois de Dieu que le Bras somnigène des Ombres

Fleur sonne ! Cloche s’étage !

Une tête de lune saupoudrée d’étoiles ne cesse de pencher

Celui que l’on appelle Dieu se creuse d’ombre dans l’ombre, creux au sein du creux et parlant par le sommeil et les songes : il n’apparaît que disparaissant dans les choses, évanescent. « Fleur » et « cloche » échangent ou plutôt recroisent leurs essences pour montrer et surmonter dans le même essor la faille du réel, l’impossibilité du voir et du dire immédiats, confrontés à ce qui est en tant qu’il est. Et il y aura donc « correspondance » agente entre le plus haut et le plus bas, l’ici et le loin, le même et l’autre… Le visage de la lune regarde la terre et les yeux des terrestres auscultent indéfiniment sa tête et sa couronne stellaire : la mimique et la mimétique de l’être sont d’emblée cosmiques, telle est la logique !

Qui se tient en l’île, vigile (ou Virgile ?) rampant, scrutant du haut des « ramparts que le brouillard déstabilise » ce qui va et vient, vient et va sur la terre, sur la mer et dans le ciel, — sur les ondes hertziennes également — ne cesse de sortir, de se projeter en rêve, en verbe et en images visuelles/sonores/tactiles, inventives et véridiques (c’est-à-dire disant le vrai), jusqu’aux confins de l’horizon. Car il lui convient d’expérimenter la multiple « mêmeté », l’unifiante altérité ou hétérogénéité de l’être qui exigent pour être senties, vécues et appropriées le conscient et constant déport vers l’autre, l’ailleurs, l’inconnu :

Sois autre encore et toujours ! Et dans l’ordre-là de cette nuit branches qu’on déploie de l’onction extrême… hidalgo… dogon… bouddha en dix terres dont le regard crève le crabe dans son bol… collyvades du mont Athos… roi Domingue avec qui — chez Plutarque — j’ai rendez-vous

Sois autre ! pays du Magoule… pays du monte-en-l’air et du languète-les-autres-peuples… holà les demeurés ! engeance de nasiques !

Le poète de l’île-univers — de l’île-au-monde — s’en prend aux tenants de l’île-chez-soi et pas-chez-les-autres, de la langue murée en sa singularité, de la culture cultivée comme un pied de riz et refermée sur une identité arrêtée et classée, comme le crabe en son bol. Et la parole comme la pensée de poésie — car la poésie pense, ne vous déplaise ! — ont vocation à briser ce carcan identitaire ! « Un dictionnaire poétique décolle au quart de foudre parmi les magellanes. » Et, pour ce faire, elles prônent et réalisent « l’exil à fond de caisse », accompagnent la « …forêt de Dunsinane en vogue sur les houles… », exaltent les « …quarantièmes rugissants des shopping trolleys… » et les « …grandes surfaces de l’Est sauvage… », en maintenant et sauvant toutes les ambiguïtés référentielles bien sûr, qui permettent les jets et jeux d’ailes des signifiés accolés aux suggestives couleurs des signifiants. Mais il ne s’agit pas, on l’a compris ou du moins pressenti, d’encourager la dispersion et le relativisme, le cosmopolitisme ou le tourisme, de se chamarrer des différences comme d’autant de colifichets versicolores. Le départ et le détour — l’exil — s’entendent avec « esprit de retour », avec la volonté de contribuer à rapprocher encore « les bien-aimés » qui « Demeurent proches, s’épuisant sur/ Des monts très séparés ». Le paradoxe reste celui de la distance et de la proximité — ceux aussi de l’exil et du retour, du visible et de l’invisible — qui, incessamment, inversent leur signe.

L’apparemment proche, tout proche, on le sait, ne se connaît comme tel que dans la distance, fût‑elle minime, où l’on se place par rapport au trop connu, au familier ; le lointain s’appréhende comme voisin en l’essor qui tend vers lui et saute les abîmes. Ceux que nous aimons, ce que nous aimons et qui nous aiment, unissent en leur être la particulière qualité d’un « proche-lointain » qui n’est pas une contradiction pour l’esprit mais la concordance discordante du cœur. Notre royaume en ce monde est alliance et alliage, une forme du lien qui n’oublie ni l’écart ni le distinct maintenus dans l’union, une forme de tension qui n’abolit ni la ressemblance ni le désir incarné du retour au point d’origine. Alors celui qui fait le geste mental, vocal et même physique de partir vers l’inconnu, l’inouï, le tout autre, vers le Royaume des Eaux-Blanches ou le grand Sud, à tire d’aile dans le souffle de l’esprit, ne doit pas délaisser longtemps le proche et le minime, l’exquis où s’amasse l’or bleu de la présence :

Invisible à qui je parle tu as oublié de cueillir le feu jaune des alliages. Reviens retourner les menus miroirs des gouttes jusqu’à n’avoir plus de patries à convoquer…

Le poète parle à une entité qui, pour nous apparaître « proche-lointaine », doit scruter avec nous jusque dans le détail la dentelle visible-invisible de ce qui fait notre véritable séjour et cet Ange singulier n’est pas seulement le génie pétré des monts qui gardent le « vent des origines », mais la fée qui tend des fils de « colombe » à « crépuscule » et de « neige » à « émoi », d’« artifices » à « festin » et d’« aragne » à « goyave » …et qui danse. C’est elle qui nous donne aile et eau, au sens le plus propre, « à passer et revenir » !

 

[15-19 septembre 2005, paru sur le site remue.net]

 

 

 

Pour citer cet article

Serge Meitinger, « D’une toute divine lucidité ! ou l’or bleu de la présence. Trois lectures de Boris Gamaleya », lrdb.fr, mis en ligne en avril 2007


Date de création : 06/04/2007 20:13
Dernière modification : 15/07/2007 13:45
Catégorie : REUNION
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