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Etudes féminines - Geneviève FRAISSE 2

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Féministe, historienne, philosophe, ancienne déléguée interministérielle et députée européenne, Geneviève Fraisse se bat sur le terrain des idées comme dans les lieux du pouvoir politique pour l’égalité des femmes et des hommes.

Elle nous a envoyé ce petit texte dense et métaphorique, déjà paru dans Théorie-rébellion, un Ultimatum [1], que nous mettons en ligne avec l’aimable autorisation des éditions de l’Harmattan.

Elle invite à repenser la question des sexes, à nouveaux frais, et non pas seulement en rectifiant ou compensant. Car tout n’est pas réglé sur le chemin de l’émancipation.

 

 

Nue est la philosophie

Geneviève Fraisse

 

 

 

 

 

 

C’est une histoire simple, et c’est pourquoi elle s’oublie toujours. On évite d’en parler, on refuse d’y penser, on moque, on rit, ou on la tait. La question des sexes reste étrangère à la philosophie. Admettons que ce soit une question politique, une affaire d’inégalité, de discrimination, d’oppression, de violence, tout ce que vous voudrez. Ajoutons même que c’est une histoire ancienne, antique : l’étrangère ou la servante inaugure le lieu où la femme peut se tenir en philosophie. Alors, avec le temps, et tous les siècles passés, il suffit de régler enfin ce problème, celui de l’accès des femmes à la philosophie ; de faire une place entière à toutes ces interlocutrices de philosophes, c’est-à-dire de réparer, d’agir. Le sexe appelle l’action et c’est tout ; sans rire.

Tout cela n’est pas toujours connu mais a été souvent énoncé, déploré, moqué.

Aujourd’hui il me faut repartir d’une anecdote historique.

C’est une histoire limpide, et crue : il y a un siècle encore, les femmes qui souhaitaient devenir artistes n’étaient pas admises dans les ateliers de l’École des Beaux-Arts. La raison de ce privilège masculin n’était justement pas celle du simple privilège. Elle était fondamentale, essentielle : une femme ne pouvait copier les modèles car les modèles étaient nus. Corps d’hommes et corps de femmes surtout, dans les deux cas, il fallait refuser la vision de la femme sculptrice ou peintre. Pas de regard sur la nudité, pas d’autorisation de copier : l’interdit était double.

Oublions les explications historiques invoquant la bienséance d’un siècle pudibond. C’est trop facile. L’interprétation n’est pas fausse, mais elle est superficielle. La résistance à offrir la vue d’un nu à une élève artiste nous rappelle que d’autres nudités excitent le désir. Associée à la pureté, à l’essence des choses, à la nature des êtres, la nudité d’un corps est une promesse, à commencer par une promesse de vérité. D’ailleurs, la recherche de la vérité est toujours une érotique et son dévoilement une métaphore occidentale classique. L’accès à la vérité nue passe par le travail de la mise à nu. Ainsi, cette nudité de la vérité, le dévoilement qu’elle impose, la copie qu’elle suggère, la féminité de son nom, tout nous est raconté comme une quête masculine, un éros mâle.

Mais plus fort encore est l’interdit de copier. L’artiste voit et transforme son regard en œuvre, création, formule singulière. Copier serait peut-être encore pire que voir. C’est joindre un regard partagé sur une forme universelle à un geste de production individuée. Or la femme appartient d’abord à l’espèce, à un ensemble anonyme.

Cela se passait à la fin du xixe siècle. La dispute dura plusieurs années. Puis, on laissa les femmes entrer. Avec ironie j’ajouterais : puis vint l’abstraction, délaissant la nécessité du modèle et le travail de copie…

Puis vinrent les femmes philosophes. Diplômées des universités, Simone Weil, Hannah Arendt, Simone de Beauvoir, entre autres, eurent une place admise - ce qui leur donnait, au moins, un statut différent des femmes philosophes des siècles précédents. Un bon exemple du xixe siècle serait le parcours épuisant de Clémence Royer.

 

Alors tout est réglé sur le chemin de l’émancipation ? Le problème est résolu, l’inégalité réparée ? Ce serait faire fi des modèles et des représentations, des bornes et des repères de la pensée.

Deux thèses historiques invitent alors à réfléchir. Sans refermer la blessure, elles laissent ouvert l’écart des siècles passés, elles usent de la mesure de l’esquive ancienne entre marginalité féminine et primauté masculine, elles se veulent le projet d’une histoire future.

 

La première. Je me souviens avoir souligné la remarque de Nietzsche disant que les femmes, lorsqu’elles se mettent à écrire, ne cessent de s’expliquer sur leur propre compte, au fond sont d’abord contraintes à parler d’elles-mêmes plutôt que du monde. En écho, Virginia Woolf disait aussi qu’il faudrait encore attendre un siècle pour que les femmes cessent de raconter leur histoire et deviennent « un poète ». Réfléchissons à cela, à cette immanquable nécessité de la définition de soi qui tarauderait encore celle qui se fait artiste ou philosophe ; encore plus celle qui veut penser, les sexes, leur différence, leur genre. La définition de soi ne s’entend pas simplement comme celle d’une singularité individuelle mais comme celle qui fait support pour un sujet entrant dans un monde. Quitte à penser les sexes, faut-il s’épuiser à les définir ? Si les sexes font histoire, font aussi l’histoire, devrais-je dire, ne serait-il pas temps de voir comment cela fonctionne dans la fabrique du monde ?

 

La seconde. Si je tente de lire ce monde, je ne cesse de me heurter à la double place des êtres femmes, dans la création et la pensée, comme dans l’histoire politique. Situation trouble de celle qui est à la fois le modèle et l’artiste, le modèle puis l’artiste, sans l’altérité reposante du philosophe mâle qui dévoile la vérité, nudité féminine en même temps que forme universelle. Comme si ces êtres femmes étaient encore toujours pris dans la dynamique du devenir sujet, devenir multiple et parfois paradoxal par rapport au sujet classique, et dans la permanence d’un statut d’objet, d’objet de désir toujours en même temps qu’objet d’échange. Devenir sujet et rester objet serait la suite de l’histoire de la distorsion entre être un peintre et avoir la place du modèle. Le devenir sujet n’aurait pas supprimé le statut d’objet. Là commencerait l’accès à la nudité de la philosophie, mélange des places de l’un et de l’autre, jeu infini du sujet et de l’objet. On comprendrait peut-être alors l’importance du geste de copier, ce travail de médiation entre le sujet et la vérité. La médiation serait un lieu où penser, à partir d’où penser.

 

Inviter à réfléchir la question des sexes : la proposition peut sembler maintenant anodine, à peine dérangeante, voire agréable. Et pourtant : les philosophes se satisferaient volontiers d’une réparation historique en se félicitant de l’accès des femmes au savoir philosophique ; ils accepteraient aussi, bien sûr, le discours idéologique de la dénonciation des horreurs misogynes ; ils reconnaîtraient désormais la part de la psychanalyse, donc la part des sexes dans la sublimation philosophique ; ils joueraient d’ailleurs aisément avec dans le champ imaginaire et symbolique en oubliant d’y lier le réel des sexes ; ils renverraient aussi volontiers la philosophe intéressée à la vérité de ces questions vers la sociologie, la science politique, sciences à leurs yeux amplement suffisantes pour décrire et analyser ce réel. Ils ne se diraient jamais que l’intelligibilité du monde qu’ils cherchent à penser puisse gagner quoi que ce soit à ces sortes de questions. Ils occulteraient les contributions « féminines » en les recouvrant du filtre douteux de l’idéologie, d’un parti pris ascientifique. Il n’y aurait donc rien à penser, et il suffirait d’agir ; ou pire encore, il n’y aurait rien à voir, aucun objet philosophique ne serait identifiable.

Pourtant, parce que dénuder la vérité n’aurait plus de sens, la pensée des sexes serait enfin pertinente.

 

 

 

Pour citer cet article

Geneviève Fraisse, « Nue est la philosophie », (L’Harmattan, 2005), lrdb.fr, mis en ligne en mars 2007.



[1] Collectif, sous la direction de G. Grelet, Éditions de l’Harmattan, 2005, 159 p.


Date de création : 18/04/2007 10:55
Dernière modification : 11/07/2007 15:06
Catégorie : Etudes féminines
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